Gilles Bertrand

Histoire du carnaval de Venise

Paris, Pygmalion, 2013, 364 p., 23,90 €.

Gilles Bertrand, membre de l’Institut, professeur d’Histoire moderne à l’Université Pierre-Mendès-France de Grenoble, est spécialiste du voyage en Europe au XVIIIe siècle, ainsi que de la fête et du masque à Venise. Son Histoire du carnaval de Venise s’inscrit donc dans la lignée de ces thèmes de recherche, en proposant une histoire de ce moment marquant de la vie vénitienne de ses débuts, à la fin du XIe siècle, à nos jours.

Le carnaval – une période festive d’une dizaine de jours avant le Carême – est mentionné pour la première fois dans les chroniques et les lois vénitiennes à partir de 1094. Aujourd’hui organisé et encadré par la Mairie de Venise, le carnaval est un phénomène mondialement connu, qui attire tous les ans un très grand nombre de curieux, au point que son symbole, le masque, est devenu, au même titre que la Place Saint-Marc ou la gondole, l’un des emblèmes de la ville. Encore aujourd’hui, le carnaval est associé à ce qui est vu comme son « âge d’or », le XVIIIe siècle, un siècle marqué par les éblouissantes fêtes vénitiennes et leurs masques, qui fascinaient l’Europe entière.

Pourtant, Gilles Bertrand pointe un paradoxe : cette vision centrée sur le XVIIIe siècle a été forgée au milieu du XIXe siècle par des écrivains tels que Théophile Gautier ou, plus tard, les Autrichiens Hugo von Hofmannsthal ou Arthur Schnitzler, avant d’être reprise – c’est encore le cas aujourd’hui – par les agences de promotion touristique. Or, une telle vision est nécessairement limitée car elle fait l’impasse sur les importantes évolutions qu’a connu le carnaval depuis le XIe siècle et elle ne prend pas en compte la complexité du phénomène. En effet, au XVIIIe siècle, le carnaval ne se réduisait pas au leitmotiv des fêtes et du plaisir ; étroitement contrôlé par la République, il s’inscrivait au contraire dans un contexte politique, du fait de sa fonction de cohésion civique. C’est pour éviter l’écueil d’une vision univoque ou déformante que Gilles Bertrand entend se placer dans la lignée de la Storia della cultura veneta dirigée par Girolamo Arnaldi et Manlio Pastore Stocchi (1976-1986) dont les dix volumes présentent une histoire de Venise fondée sur une scansion chronologique.

Ainsi Gilles Bertrand propose-t-il six grandes étapes permettant de mettre en lumière les principales évolutions du carnaval de Venise de ses premières manifestations à sa recréation au début des années 1980. Dans la première partie, « Le carnaval, rituel civique et affaire d’État (XIe – début XVIe siècle) », il explore l’apparition du carnaval en mettant l’accent sur sa dimension de rituel civique, destiné à unir les Vénitiens autour de la célébration de la puissance de leur ville. Le carnaval de Venise aurait acquis une physionomie propre au XIIIe siècle lorsque, après la conquête du Levant, apparut l’habitude de se masquer. On sait que les masques se diffusèrent assez largement pour que soit créée au début du XVe siècle une profession spécifique de fabricants de masques, les mascareri.

La seconde partie, « La fabrique du carnaval baroque (XVIe – XVIIIe siècle) », s’intéresse à la période baroque, au cours de laquelle le carnaval, à travers ses spectacles théâtraux et musicaux, ainsi que ses divertissements, attirait à Venise une foule d’étrangers. Avec le développement du goût baroque, la République organisa des fêtes grandioses, alliant scénographies travaillées et machineries aquatiques, allant jusqu’à reproduire les fêtes du carnaval lorsque les visites de souverains étrangers survenaient en dehors de la période prescrite. Gilles Bertrand montre que cette image de fêtes splendides et incessantes, que l’on associe traditionnellement au XVIIIe siècle, existait déjà aux siècles précédents, toujours dans une optique patriotique de célébration de la ville elle-même.

La troisième partie, « Un carnaval réglé : contrôler les plaisirs, protéger la République » est consacrée à un aspect méconnu, voire négligé, de l’histoire du carnaval, son inscription dans un système supervisé par la République. Gilles Bertrand démontre que, contrairement aux idées reçues, le carnaval de Venise ne renversait pas l’ordre social, mais il constituait au contraire un moyen de canaliser les plaisirs des Vénitiens, ce qui lui conférait une fonction de régulation sociale. De nombreuses pages sont ainsi consacrées aux masques, à leurs règles et à leurs fonctions, ce qui permet à Gilles Bertrand de réfuter de nombreux clichés, à l’image de celui qui voit en l’usage du masque à Venise la garantie de jouir d’un pouvoir de critique ou d’insulte, voire de dérision ou d’ironie. Au contraire, le masque, en particulier l’emblématique bauta, associée au tricorne et au tabarro, garantissait une égalité dans l’apparence qui prenait tout son sens dans une oligarchie comme la République de Venise : s’il donnait à celui qui le portait la possibilité de se mettre hors d’atteinte des regards indiscrets, le masque ne servait pas à déchaîner les passions refoulées des Vénitiens.

La quatrième partie, « Un mythe destiné à exorciser l’angoisse (XVIIe – XVIIIe siècle) » s’arrête sur la diffusion des images du carnaval, à travers les gravures, puis les vedute de Canaletto et Guardi – qui comportent presque toujours au moins un personnage masqué – et enfin les scènes de la vie vénitienne de Pietro Longhi et les dessins des Tiepolo père et fils. C’est la diffusion très large, à l’échelle européenne, de ces représentations du carnaval qui contribua à forger une vision mythique de la ville de Venise au XVIIIe siècle, laquelle alimenta par la suite celle des Romantiques et des écrivains de la seconde moitié du XIXe siècle. Gilles Bertrand montre également que l’obsession des masques est principalement le fait des étrangers, au point qu’elle constitue un topos de la littérature de voyage sur Venise. Par ailleurs, de telles images de la vie à Venise étaient également un moyen pour les Vénitiens eux-mêmes d’exorciser leurs propres inquiétudes.

Les deux dernières parties, « Le long traumatisme de la chute de la République » (mai 1797-début XXe siècle » et « Une tentative de réenchantement (des années 1920 à aujourd’hui) » étudient le carnaval après la chute de la République. Dans une Venise privée de sa souveraineté politique, le carnaval disparut peu à peu, le calendrier des réjouissances publiques étant désormais dicté par la puissance dominante, l’Autriche, sans aucun lien avec l’histoire vénitienne. Pourtant, au même moment, il devint un véritable stéréotype dans la littérature européenne, en premier lieu grâce aux Romantiques qui associèrent les fêtes et les plaisirs du carnaval au déclin de Venise. En explorant les écrits des frères Goncourt ou de Théophile Gautier consacrée au carnaval de Venise, Gilles Bertrand montre l’ampleur que connut, au XIXe siècle, la diffusion du cliché d’une Venise focalisée sur les fêtes et les plaisirs du XVIIIe siècle : or cette vision a forgé un imaginaire qui survit encore aujourd’hui.

Enfin, Gilles Bertrand analyse la lente renaissance du carnaval de Venise au XXe siècle, qui commença avec des tentatives de récupération sous le fascisme. Alors que son esprit survivait dans les fêtes privées, le carnaval fut rétabli officiellement dans l’espace public vénitien en 1980. Organisé par la Mairie de Venise, qui détermine chaque année un thème autour duquel la manifestation doit être centrée, le carnaval attire de nouveau à Venise des milliers de touristes costumés, pour la plupart étrangers. Pourtant, tel qu’il existe aujourd’hui, il résulte d’une vision déformée qui n’a plus grand-chose à voir avec ce qu’était le carnaval à l’époque de sa splendeur. Néanmoins, paradoxalement, il reste l’une des vitrines de la ville de la Venise, et l’importance – économique et symbolique – qu’il revêt aujourd’hui dans la vie vénitienne montre qu’il est devenu l’un des éléments marquants du mythe de Venise, en dépit des clichés et des idées reçues, patiemment réfutés par Gilles Bertrand.

Marguerite Bordry.
Université Paris-Sorbonne.
Équipe Littérature et Culture Italiennes (ELCI – EA 1496).