Ivan Jablonka

L’histoire est une littérature contemporaine. Manifeste pour les sciences sociales.

Paris, Seuil, 2014, 350 pp., 21.50 €.

À l’heure où l’on cherche à s’affranchir des séparations nettes entres sciences sociales et littérature, en vertu d’une pluridisciplinarité de plus en plus invoquée dans le domaine de la recherche, le livre d’Ivan Jablonka L’histoire est une littérature contemporaine est incontestablement bienvenu et enrichissant. À la fois écrivain et professeur d’histoire, l’auteur de l’Histoire des grands-parents que je n’ai pas eus place l’accent, tout au long de son livre, sur la vocation narrative commune à l’histoire et à la littérature, en invitant le chercheur à écrire d’une manière plus libre et sensible et à ne pas sacrifier la vérité au profit de la beauté.

Tout en s’inscrivant dans la lignée des travaux de Judith Lyon-Caen, Dinah Ribard, mais aussi d’Antoine Lilti – ayant analysé de près le rapport entre littérature et histoire en montrant que l’une ne va pas sans l’autre – l’étude de Jablonka reformule à nouveau la vexata quaestio du « compagnonnage difficile » entre ces disciplines voisines. Le postulat qui les hante depuis longtemps est le suivant : d’un côté, les sciences sociales n’ont pas de portée littéraire ; de l’autre, la littérature ne produit pas de connaissance. Rythmé en trois parties (« la grande séparation», « le raisonnement historique », « littérature et sciences sociales »), le livre possède une cohérence interne qui met en valeur le message principal : renouveler l’écriture des sciences sociales en se donnant librement de nouvelles règles.

En effet, la préoccupation de Jablonka ne demeure pas seulement dans la démonstration de l‘osmose entre les sciences sociales et la littérature mais également dans le besoin de trouver un point de contact entre épistémologie et esthétique, méthode et texte. Lorsqu’il affirme que « l’histoire est moins un objet qu’une méthode », la référence est à la manière de penser, à l’aventure intellectuelle de l’historien. Il en ressort une analyse passionnante fondée sur des sources antiques, modernes et contemporaines, recherchant les origines, la nature et l’évolution de leur rapport.

L’auteur explore le lien entre sciences sociales et littérature à partir d’Hérodote, Thucydide, Polybe, Lucien de Samosate et Cicéron entre autres, la manière dont la « grande séparation » s’élabore dans leurs textes il y a vingt-cinq siècles ; ensuite c’est le tour de l’âge classique et des Lumières, l’époque du roman historique de Walter Scott, la méthode naturaliste de Zola et la démarche documentaire dont les écrivains réalistes se servent. La référence constante à Pierre Bayle, philosophe du XVIIe siècle, n’est pas anodine : en effet, l’auteur du Dictionnaire historique et critique (1697) est représentatif de ce que Jablonka définit comme une « technique littéraire de la véridiction », consistant à purger l’histoire de ses erreurs, s’en remettant toujours aux documents afin d’en tirer les preuves. Le livre entier abonde de références et de multiples exemples, constituant ainsi un répertoire très utile pour tout chercheur désirant se pencher sur cette question.

Ainsi Jablonka parvient à déconstruire, d’une manière agile et agréable à lire, le lieu commun selon lequel les sciences sociales n’ont aucune portée littéraire tout comme la littérature ne débouche sur aucun discours de vérité. Au fur et à mesure que l’on se laisse transporter par son analyse, on perçoit le paradoxe, voire l’incohérence du divorce entre l’histoire et la littérature. Comme il l’affirme à plusieurs reprises, rapprocher la littérature et l’histoire ne signifie pas nier son but d’objectivité, de sorte que « la narration n’est donc pas le carcan de l’histoire, son mal nécessaire ; elle constitue au contraire l’une de ses plus puissantes ressources épistémologiques » (p. 139).

Retrouver les traces des hommes signifie aussi se mettre à leur place, en essayant de comprendre les raisons intrinsèques des faits : en ce sens l’auteur fait un constant appel à la capacité de co-sentir, à une attitude d’écoute et de réceptivité ; c’est à ce moment là, que l’histoire devient une littérature dans la mesure où elle est recherche, enquête et dévoilement.

Autre point remarquable : le livre s’adresse constamment au chercheur, en tenant compte des difficultés rencontrées par celui-ci, notamment les contraintes de l’écriture. Car, déjà au XVIe siècle, la naissance de l’histoire-science s’accompagne de la nécessité d’un style nu qui se perpétuera dans les périodes à venir. Dans cette perspective, les chapitres consacrés à la question stylistique et à celle du « je » relèvent d’une importance indéniable : Jablonka met en garde contre la hantise de la première personne, perçue pendant longtemps comme une subjectivité excessive. Selon lui le « moi » ne peut qu’enrichir le travail de recherche, en montrant l’implication du chercheur mais également une modestie épistémique. C’est pour cette raison qu’il conseille d’embrasser un sujet qui nous touche personnellement, une recherche motivée par une quête personnelle : grâce à ceci, la méthode devient vivante, se plongeant dans la fiction pour enquêter, formuler des hypothèses, ordonner des données en explorant les possibilités multiples.

Lorsqu’on parvient aux dernières pages, le titre s’éclaire tout seul. Bien qu’au premier abord il puisse sembler relever de la provocation, il n’en est rien par la suite : l’histoire est une « littérature » dans la mesure où elle se sert de la fiction dans sa démarche de véridiction ; « contemporaine » car elle ne comprend pas seulement le passé mais elle aide aussi à agir sur le présent dans le cadre d’une représentation hic et nunc. L’appel à l’utilité de la recherche en sciences humaines est accompagné par l’espoir d’un nouvel avenir de « post-disciplinarité », d’expérimentation et d’échange. Finalement, dans une époque difficile pour la recherche en sciences humaines, Jablonka rappelle que le chercheur représente un « bien public » qui aide à comprendre le fonctionnement de la société.

Azzurra Mauro.
Université Jean Jaurès – Toulouse / Università degli Studi di Genova.