Marino Sanudo

Itinerario per la Terraferma veneziana

Edizione critica e commento a cura di Gian Maria Varanini con saggi di Alfredo Buonopane, Antonio Ciaralli, Michael Knapton, John Law, Gian Maria Varanini, Roma, Viella, 2014, 684 pp., 50 €.

Pour tout historien s’intéressant à la République de Venise à la Renaissance, l’œuvre de Marino Sanudo il Giovane (1466-1536) se révèle incontournable. La période 1400-1550 représente une période de production intense de récits historiques écrits par des membres de l’élite vénitienne. L’un d’eux, Marino Sanudo, se démarque surtout par les cinquante-deux volumes de ses Diarii, véritable récit quotidien des Guerres d’Italie entre 1496 et 1533. Parmi les autres textes du chroniqueur, on note son Itinerario per la Terraferma veneziana. Un travail collectif dirigé par Gian Maria Varanini, professore ordinario à l’université de Vérone, en propose une nouvelle édition.

 

Jeune vénitien de 17 ans, Marino Sanudo accompagne entre le 15 avril et le 5 octobre 1483 son cousin Marco Sanudo, membre des Auditori Nuovi, pour une inspection du Stato da Terra vénitien. Le récit tiré de ce voyage couvrant l’ensemble de la Terre ferme, nous livre ainsi une description très riche des lieux visités, qu’il s’agisse de grandes cités comme Padoue ou Vérone ou de lieux d’importance moindre.

Le parcours réalisé par les Auditori Nuovi est considérable : plusieurs centaines de kilomètres à cheval ou en bateau et pas moins de cinquante-sept cités et dix-sept provinces traversées. Mais de leur mission, Sanudo n’en souffle pas un mot. Son récit comporte en réalité une description minutieuse des territoires visités. Sanudo explique comment ces lieux sont passés sous la domination vénitienne. Si les zones rurales et les paysages ne sont pas ignorés du chroniqueur, ce sont les cités qui reçoivent la plus grande attention. Il évoque la vie quotidienne des habitants, décrit les palais et forteresses des gouverneurs vénitiens, donne les noms et les salaires de ces derniers, etc. L’architecture des villes concentre une part importante de son attention, notamment les ponts, les tours et les murs.

Le jeune noble ne se contente pas de dresser un tableau des possessions terrestres vénitiennes, il aborde également un enjeu crucial pour la République en 1483 : le conflit qui l’oppose à la ville de Ferrare depuis plus d’un an. Cette dernière est d’ailleurs l’objet d’une description, comme si elle faisait partie du Dominio vénitien. Sanudo rencontre condottieres et commissaires vénitiens, observe la construction des nouveaux bastions destinés à répondre aux défis lancés par le développement de l’artillerie et assiste même à des combats mais sans en donner de véritables descriptions. De même, des soldats on ne connaît guère que leur nombre, leurs armes et parfois leurs soldes.

Par ses descriptions minutieuses, Sanudo sous-entend, sans l’écrire clairement, l’hétérogénéité de la Terre ferme vénitienne et l’adaptation vénitienne aux réalités locales. Il montre par exemple la place particulière du Frioul dans le Stato da Terra. Une première lecture donne l’impression d’être en présence du récit exalté d’un jeune patricien mais un regard plus attentif permet de faire apparaître les enjeux du texte.

Vénitien membre de l’élite dirigeante, Marino Sanudo ne manque jamais une occasion de mettre en valeur sa propre famille et livre toujours des descriptions dithyrambiques des lieux visités en insistant sur la richesse des cités et des territoires, sur la qualité de leurs fortifications, etc. On notera quelques erreurs commises par le chroniqueur dans ses commentaires historiques des lieux mentionnés. Par exemple, le capitaine général Bartolomeo Colleoni meurt en 1475 et non pas en 1470 comme Sanudo l’avance dans son texte. Il faut également prendre en compte que le chroniqueur a retravaillé sa source plusieurs fois et semble l’avoir laissé inachevée. On connaît mal le but éditorial de Sanudo mais il fait parfois référence à d’hypothétiques lecteurs. Toujours est-il que son œuvre n’est pas imprimée avant sa redécouverte au XIXe siècle.

On doit à l’historien britannique Randown Brown la mise à jour d’un manuscrit à Padoue dont il tire une édition en 1847. Un autre exemplaire, fragmentaire, découvert à la Biblioteca Nazionale Marciana fut édité par Rinaldo Fulin dans l’Archivio Veneto en 1881. Michael Knapton considère cette édition comme moins rigoureuse et moins aboutie que la précédente de Brown. Un autre fragment de cet Itinerario, copié dans un autre manuscrit de la Marciana, avait déjà été édité à Venise en 1853 sous le titre Descrizione della patria del Friuli. Si l’on excepte quelques éditions partielles au XXe siècle, on doit attendre 2008 pour une nouvelle publication, collective, du texte. Celle-ci offre une version originale du texte et en regard une traduction en italien parfois approximative selon Michael Knapton. En revanche on doit lui reconnaître la présence de centaines d’illustrations dont beaucoup de cartes de la Terre ferme vénitienne.

Une nouvelle édition scientifique demeurait donc nécessaire. Celle-ci dirigée par Gian Maria Varanini offre au lecteur les deux versions du texte (celle de Padoue et celle de la Marciana), soigneusement transcrites, annotées et complétées par un riche appareil critique. L’introduction réalisée par deux historiens britannique spécialistes du Stato da Terra vénitien à la Renaissance, Michael Knapton et John Law, offre une synthèse sur la Terre ferme, une biographie de Marino Sanudo et situe ce texte dans l’œuvre du chroniqueur. L’ouvrage comporte également un glossaire, un répertoire des patriciens vénitiens cités dans le texte, une bibliographie et un index des noms et des lieux.

 


L’édition de l’
Itinerario per la Terraferma veneziana de Marino Sanudo dirigée par Gian Maria Varanini se révèle un ouvrage d’une exceptionnelle qualité et dont l’utilité sera grande pour les chercheurs. Outre la mise à disposition d’un texte soigneusement édité et d’un appareil critique d’une grande rigueur, l’ouvrage apporte aux historiens de précieuses notices sur Marino Sanudo et sur l’historiographie de la Terre ferme vénitienne au XVe siècle. Ce travail se situe dans un mouvement de réédition de plusieurs textes de Sanudo (Vite dei Dogi en plusieurs étapes dans les années 90 et De origine, situ et magistratibus urbis Venetae en 2011), nous pouvons donc espérer qu’il s’étendra aux autres œuvres de Marino Sanudo (notamment ses Commentarii della guerra di Ferrara et sa Spedizione Di Carlo VIII in Italia).


Sébastien Mazou.

Université Toulouse – Jean Jaurès / Università Ca’ Foscari di Venezia.