Philosophie de la vie PH40705V

Paul-Antoine Miquel

C’est en 1979 que James Lovelock publie : Gaia a new look at life on earth. Quarante ans plus tard ce texte nous semble plus que jamais d’actualité. La première question que nous voudrions éclaircir dans ce cours est épistémologique : quel est le statut exact de l’hypothèse Gaïa ? Nous voudrions montrer que la réponse pose un intéressant problème de frontière : Gaïa est à l’interface entre une hypothèse scientifique et un schème philosophique. Si les choses sont ainsi, c’est d’abord parce que nous sommes face à un manque de théorie. Il n’y a pas encore véritablement de biologie théorique aujourd’hui. Il y a des disciplines expérimentales éparses et multiples : la géophysique, la biophysique, la biochimie, la biologie de l’évolution, la biologie moléculaire, la biologie du développement, etc. Contrairement à ce qu’on pense habituellement, nous dirions volontiers que cet éclatement n’est pas un bon signe, pour de nombreuses raisons dont la première est la cécité des chercheurs qui sont pris dans des problèmes techniques locaux, sans aucun regard global et la plupart du temps sans aucune culture philosophique. Si on demandait simplement à chacun ce qui fait selon lui que sa discipline est scientifique, on serait surpris par le disensus des principaux acteurs de ce qu’on nomme d’un terme un peu pompeux « la recherche scientifique ». Face à ce manque de théorie, Lovelock cherche à fournir une réponse audacieuse et avec les moyens dont il dispose. Nous nous proposons de l’examiner plus en détail dans ce cours. Ajouter cependant qu’il s’agit aussi d’un schème philosophique ne va pas de soi. L’auteur n’accepterait probablement pas cette formule. Il nous faudra préciser exactement ce que nous entendons par là. Et derrière cette interrogation nous rejoindrons le problème des régimes de croyance et de la fiction. Nous ferons même à ce propos une brève incursion du côté de la science-fiction.

Derrière l’hypothèse Gaia, il y a une image récurrente : c’est l’image du thermostat. L’idée de thermostat, d’homéostasie, de stabilité obtenue par rétroaction positive et négative est une idée qui parcourt toute l’histoire de la biologie depuis Claude Bernard, jusqu’aux modélisations audacieuses de l’école de Bruxelles sur l’auto-organisation biologique. On peut citer notamment les travaux récents de Sire et Theraulaz à Toulouse ou Goldbeter et Deneubourg en Belgique. Notre deuxième objectif est de comparer cette image-concept avec d’autres schèmes philosophiques dont le principal sera celui de l’individuation biologique hérité de Gilbert Simondon. Nous verrons en effet que derrière ce dernier schème, c’est moins la stabilité et l’homéostasie que ce que j’ai nommé le redoublement d’individuation qui est au cœur du mystère de la vie. Cette comparaison est pourtant instructive, car le défaut de Simondon est de trop se placer au niveau de l’organisme et de ses propriétés de plasticité et d’adaptabilité. Lovelock se place au contraire d’emblée au niveau de la biosphère. Il nous faut donc un arbitre pour mener à bien cette comparaison, c’est pourquoi nous utiliserons deux autres schèmes philosophiques proposés par Guattari et Deleuze : « le corps sans organes » et « l’involution créatrice ». Nous pensons que là encore, et malgré l’obscurité de certains passages de Mille Plateaux nous touchons de près le mystère de la vie. Le deuxième objectif, c’est donc de tisser des liens entre ces schèmes. Nous allons le faire avec un certain point de vue : celui d’un professionnel de la philosophie qui a cependant publié à plusieurs reprises dans des revues scientifiques internationales. C’est un point de vue interdisciplinaire en un sens nouveau qui se développe aujourd’hui en France, celui de ce que l’on pourrait nommer une philosophie expérimentale qui nourrit sa réflexion de sa relation à d’autres disciplines et ne se prive pas d’intervenir dans leur domaine. La science est une discipline trop sérieuse pour la laisser dans les seules mains des savants. La philosophie est une discipline trop folle pour la laisser dans les seules mains des philosophes.

Il ne faut pas oublier la troisième question : Gaia c’est aussi la Terre, objet intermédiaire entre la géosphère et la biosphère, comme l’a si bien noté Bruno Latour dans l’un de ses derniers ouvrages. Derrière l’évidence de cet objet qui est aussi notre milieu, le bain dans lequel nous sommes plongés chaque matin quand nous nous réveillons, il y a un problème majeur que nous allons devoir aborder : celui de notre responsabilité à l’égard de Gaia. Il faudra pour cela discerner soigneusement trois notions, comme Lovelock nous y engage lui-même. Il y a d’abord la responsabilité que nous avons face à l’existence des générations futures, il y a celle qui concerne la manière dont nous sculptons à leur insu les caractéristiques biologiques des générations futures, et puis il y a enfin la responsabilité que nous avons vis-à-vis de l’existence future de la biosphère. Ces trois notions posent des problèmes différents. Par exemple, et comme Lovelock le souligne lui-même, faire exploser le stock de tous nos missiles nucléaires débarrasserait peut-être la terre de l’espèce humaine. Les scorpions en seraient ravis, mais cela ne ferait pas disparaître Gaia. En revanche, la prise en charge de paramètres conjugués comme le réchauffement climatique, l’extinction massive des espèces végétales et animales et le recul de la biodiversité malgré les parcs et autres réserves soi-disant naturelles, l’explosion démographique humaine encore incontrôlée, et surtout la manipulation génétique d’espèces biologiques à des fins agricole, médicale, voire écologique sans connaissance possible de ses effets à long terme, tout cela semble converger vers une même direction tout sauf rassurante.

 Au moment où nous sommes sans doute au plus près de percer les secrets de la vie, nous devenons peut-être aussi vraiment capables de la faire disparaître, au moins sur notre planète. Comment mieux définir cette lourde et pesante responsabilité qui est la nôtre et dont la particularité étonnante est que la plupart des humains ne la perçoivent même pas ? Ils continuent à plébisciter Trump, et les accords de Paris ne sont pour eux qu’un horizon lointain, quand ils en connaissent seulement l’existence. Derrière l’ignorance des humains, il y a aussi la logique d’un système économique qui a plus que jamais besoin de régulation à un niveau trans-étatique, et non pas de simples professions de foi protectionnistes ou libérales. Il faut sortir de la méthode Coué, si nous voulons survivre à des lendemains qui risquent de faire danser nos enfants sur l’air du tocsin. Pire, bien pire qu’au temps de la peste.