04. juillet 2015 · Commentaires fermés sur Introduction · Catégories: Non classé

Mireille Raynal-Zougari

echecÉchec !

Étienne Grimaux-Wertheim, M2 CATM, Université de Toulouse Jean Jaurès,eggoow@gmail.com,12 Mars 2015.

Le jeu, en effet, comme l’ironie kierkegaardienne, délivre la subjectivité. Qu’est-ce qu’un jeu en effet, sinon une activité dont l’homme est l’origine première, dont l’homme pose lui-même les principes et qui ne peut avoir de conséquences que selon les principes posés ? Dès qu’un homme se saisit comme libre et veut user de sa liberté, quelle que puisse être d’ailleurs son angoisse, son activité est de jeu : il en est, en effet, le premier principe, il échappe à la nature naturée, il pose lui-même la valeur et les règles de ses actes et ne consent à payer que selon les règles qu’il a lui-même posées et définies. D’où, en un sens, le « peu de réalité » du monde. Il semble donc que l’homme qui joue, appliqué à se découvrir comme libre dans son action elle-même, ne saurait aucunement se soucier de posséder un être du monde. Son but, qu’il le vise à travers les sports ou le mime ou les jeux proprement dits, est de s’atteindre lui-même comme un certain être, précisément l’être qui est en question dans son être. Toutefois, ces remarques n’ont pas pour effet de nous montrer que le désir de faire est, dans le jeu, irréductible. Elles nous apprennent, au contraire, que le désir de faire s’y réduit à un certain désir d’être. L’acte n’est pas à lui-même son propre but ; ce n’est pas non plus sa fin explicite qui représente son but et son sens profond ; mais l’acte a pour fonction de manifester et de présentifier à elle-même la liberté absolue qui est l’être même de la personne.

Jean-Paul Sartre, L’Être et le Néant, troisième partie « Le Pour-autrui », chapitre II « Faire et avoir », Paris, Éditions Gallimard, collection TEL, p. 641.

     Ce premier numéro de la revue Plasticité, s’inscrit dans une problématique qui retient de la notion de plasticité ce qui relie étroitement des objets, des signes, des corps et des subjectivités dans un mouvement qui modifie les uns en interaction avec les autres.

     L’exposition qui se tient au musée national d’art moderne Centre Pompidou dans le cadre de la sixième édition du Nouveau festival, « La Beauté du jeu » (15 avril-20 juillet 2015) réunit des œuvres d’art contemporain qui associent jeu et plasticité des formes. Si le présent volume, par hasard, s’est imaginé bien en amont de cet événement institutionnel, il est donc d’actualité dans les réflexions mais élargit la palette historique en retrouvant aussi cette importance du jeu dans les œuvres d’un passé plus lointain. Dans une perspective transdisciplinaire et transhistorique, sans restriction donc d’époque ni de lieux, ce premier numéro participe de la recherche d’une définition de la plasticité en la considérant comme approche spécifique des formes esthétiques et des contenus en rapport avec une dynamique profondément liée au jeu et marquant l’avènement d’un je spécifique. Le jeu est un opérateur de la plasticité et permet une redéfinition du je. La spécificité de la notion de jeu envisagée aujourd’hui serait peut-être dans le fait qu’il est non seulement défini par sa fonction de détachement, avec les corollaires terminologiques qui l’accompagnent – distraction, divertissement, entertainment notamment – mais qu’il est aussi présent dans des démarches esthétiques, façonnant les formes, les corps et les sujets et qu’il prend des valeurs critiques et politiques. Par conséquent, si la dimension ludique des formes esthétiques contemporaines – liée à un changement de la société, qui a développé l’industrie du jeu -, a motivé ce premier numéro de la revue, il nous a semblé essentiel d’en voir aussi les manifestations spécifiques dans d’autres contextes historiques, afin de mesurer l’évolution de cette plasticité que permet le jeu.

     Ce que montrent clairement ces articles, est que le jeu, de façon générale, se définit comme activation, à l’intérieur d’un médium – d’un texte par exemple –  ou de plusieurs médiums – intermédialité -, d’un mouvement non apaisé des formes, d’une métamorphose et d’un transfert des formes, d’une tension des formes entre elles et au final, d’une émergence de formes inconnues, nées de ce frottement ou de de choc. On verra dans le corps des articles quels enjeux esthétiques, poétiques, éthiques et politiques révèlent ces jeux et ces écarts.  Le désir de jeu, le désir manifesté par et dans le jeu, révèle un mode de contact créatif et actif avec la réalité, propice à la pluralité des interprétations, au jeu de métamorphoses des identités et du sens, non absolus. Le jeu pose des règles mais prend des formes toujours nouvelles comme le jeu d’échecs, orienté par un sujet souverain, « le seul entre tous les jeux inventés par les hommes, qui échappe souverainement à la tyrannie du hasard, le seul où l’on ne doive sa victoire qu’à son intelligence ou plutôt à une certaine forme d’intelligence » (Stephan Zweig, Le Joueur d’échecs, traduction Delachaux et Niestlé [1944], Paris Stock, 1981, Livre de poche, p. 22). Ce jeu d’échecs est bien un exemple de la plasticité impliquée par le jeu :

L’origine s’en perd dans la nuit des temps, et cependant il est toujours nouveau ; sa marche est mécanique, mais elle n’a de résultat que grâce à l’imagination ; il est étroitement limité dans un espace géométrique fixe, et pourtant ses combinaisons sont illimitées. Il poursuit un développement continuel, mais il reste stérile.  » (Op. Cit., p. 23)

       La réflexion portant sur le jeu côtoie souvent des notions comme le hasard, la relativité, l’arbitraire, l’aléa producteur d’événements et de phénomènes, le jeu permettant de considérer les formes comme des puzzles dont les pièces ne s’agencent pas forcément selon des connexions préétablies, selon des critères préalables, selon un rapport évident et identifiable entre un contenant et un contenu, une origine et sa suite.

     Les auteurs des articles mettent souvent en valeur un indécidable de la forme, les possibles d’un même dispositif, les multiples fictions possibles d’un dispositif – « fiction » entendu selon son étymologie proche de celle de la plasticité, incluant le modelage, le façonnage, la fabrique.

     Par ailleurs, les articles de ce numéro soulignent amplement la relation étroite entre l’écart impliqué par le jeu, fait de détachement et de déplacement par rapport à des identités, et la question de l’émergence du « je » spécifique de la plasticité : quelle forme de subjectivisation ces expériences de la plasticité révèlent-elles ou inaugurent-elles ? Quel sujet est défini par le jeu, par le geste ludique, tel qu’il est envisagé dans les textes, les images, les productions scéniques évoquées ici ? Quel sujet cognitif, quel sujet physique se dessine, expérimentant et pratiquant cette plasticité inhérente au jeu ? Quel sujet pulsionnel et désirant le jeu exprime-t-il ou crée-t-il ? Quel accueil et quelle disponibilité cette conception de la plasticité suppose-t-elle ? Au jeu, qui perd peut gagner, qui réussit peut échouer, et le jeu comprend cette part de pari qui consiste à penser le renversement toujours possible – une légèreté de mouvement qui implique aussi des gestes ludiques comme celui qui place une œuvre intitulée Échec ! au seuil de ce premier numéro de la revue. Comment la plasticité du jeu permet-elle de repenser les valeurs, les langages, les schémas perceptifs, les codes comportementaux, les échanges ? Ce jeu déployé dans des dispositifs marqués par la liberté et l’émancipation, mais aussi souvent par la sophistication – technologique, stylistique, formelle – est-il une façon d’affronter l’opacité, l’énigme, l’épaisseur du réel ?

     Que le thème du jeu soit examiné dans les textes, sur les scènes, théâtrale et chorégraphique, au cinéma ou dans les arts visuels, il est pris ici dans un ensemble de nuances que chaque auteur explore et affine.

     Nuances entre improvisation et impromptu issu de la commedia dell’arte (Elise Van Haesebroeck).

     Nuances entre performance et performativité, entre performance et théâtralité à l’aune d’une création qui interroge les théories queer dans le domaine esthétique et repolitise la performance posdramatique en y réintroduisant fiction et narration (Gilles Jacinto et David Malan).

     Nuance entre identité toujours rejouée, remise sur le tapis dans une attitude énergique et soupçon d’un défaut de l’être incapable de trouver sa forme, qui donne une teinte de mélancolie au jeu (Béchir Kahia).

     Nuance entre prédéterminisme du puzzle découpé nettement et prospectivisme du hasard (Antoine Constantin Caille).

     Nuances entre types de représentation qui fusionnent sous le regard, nous faisant hésiter sur leur désignation comme « spectacle pictural ou « tableau animé » (Abdelmajid Azouine).

     Nuance apportée par des énonciations hétérogènes à un je qui cherche son assise dans les jeux de rôles (Mélanie Lévêque-Fougre).

     Nuance entre activité ludique ou sociale du jeu et exercice de la violence du pouvoir (Alexia Gassin).

     Nuances de sexes et de genres chez un personnage de fiction qui trouble l’identité genrée de sa lectrice et déplace son point de vue (Anne Coignard).

     Nuances relatives à l’identité auctoriale, entre metteur en scène et maître du jeu de danseurs qui s’approprient une création sous le regard bienveillant d’un auteur dépossédé de son autorité (Anne Pellus).

     Nuances entre ludisme du jeu et sérieux d’une écriture qui s’inspire du jeu d’échec pour reconquérir par le silence des mots agencés comme sur un échiquier l’espace social d’où on a été exclu (Florian Vauléon).

     Nuances entre interactivité et jouabilité, emprise et lâcher prise dans les installations de l’art contemporain (Raphaël Bergère).

     Nuances entre logique du rêve et logique rigoureuse de l’écriture qui pourtant joue à rêver (Anicet M’ besso).

     Nuances entre exigences de la mimésis et principes de non ressemblance qu’impliquent les artifices, pourtant requis pour assurer la plus grande vraisemblance, dans le jeu scénique. Nuances entre dogme de l’incarnation et représentation théâtrale. Nuances entre… pomme, raisin et figue, pour Adam et Ève ! (Pascale Chiron)

      Nuances entre fiction et réalité, entre texte renvoyant à la réalité et texte qui est décrédibilisé par l’auteur lui-même jouant avec sa crédibilité par le biais d’un texte donnant l’apparence d’une « surface plastique » (Augustin Voegele).

     Nuances encore entre légèreté associée au thème du jeu et cœur d’une argumentation démontrant les fondements de l’être (Olivier Moser).

     Dans la plupart des approches présentées ici, le jeu inclut un déplacement des objets sous une action subjective, d’un sujet sous l’action d’un objet, dans une expérience de représentation (écrite, visuelle, théâtrale, chorégraphique, cinématographique) qui modifie les paramètres de départ et mène vers une libération des signes, des corps, des subjectivités.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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