Arts et innovations en Amérique latine

Des éditions cartoneras à la cyberculture

Du social au littéraire, l’écriture comme thérapie. L’expérience de Canita Cartonera.

Canita Cartonera

Je vais vous présenter un projet éditorial qui a particulièrement attiré mon attention par son caractère atypique. Situé au nord du Chili, dans la prison de haute sécurité de « Alto Hospicio », Région de Tarapacá, Le projet éditorial Canita Cartonera  naît en 2009 grâce au financement du Conseil National de la Culture et les Arts , et s’intègre postérieurement au plan national de lecture 2015-2020. Sous la direction de Jorge Saavedra, ancien détenu du centre carcéral. Cette expérience représente à la fois une démocratisation de la culture et des outils pour l’insertion sociale dans la mesure où il s’agit d’une pratique qui contribue à lutter contre l’analphabétisme dans une logique d’autogestion et de recyclage.

 

Canita Cartonera émerge sous le gouvernement socialiste de Michelle Bachelet (2006-2010), première femme presidente au Chili, et celui de droite, sous le premier mandat de Sebastiàn Piñera (2010-2014). À la suite des deux décennies marquées par une volonté depuis la société civile et les familles des prisonniers politiques disparus durant la dictature militaire de Pinochet, d’établir justice et vérité face au crimes commis. Il s’agit d’une société fortement fragmentée et blésée. Frappée ensuite par la crise asiatique de 1999,  et le tremblement de terre de 2010 qui a laissé beaucoup de dédommagements, davantage dans les zones socio-spatiales les plus marginales. Ce qui rajoute des obstacles à la reconstruction sociale.

Le projet socio-culturel permet l’expression dans un cadre d’enfermement, « una fisura en la muralla ». C’est un moyen de libération et une opportunité qui est fortement appréciée par les membres de l’atelier (20 au total). C’est l’idée de fuite de manière symbolique, l’extension de leur voix pour atteindre l’extérieur. « De contarle al mundo que seguimos existiendo ». La visibilité et la possibilité d’aller au-delà des barreaux. Les paroles qui émergent depuis la marginalité. La prison, un lieu où règne la violence extrême, représente un micro-espace qui paradoxalement permet de se libérer, d’ouvrir les horizons de l’esprit à des personnes que dans leur logique de vie normale l’écriture ne retrouverait pas sa place. Dans un contexte d’exacerbation des logiques patriarcales, il est possible de créer un espace de sensibilité.

« Que maravilloso es que las cosas sucedan donde no se espera.
Canita Cartonera, un proyecto editorial que se desarrolla en el Centro Penitenciario
de Alto Hospicio, un presidio de “alta tecnología”, se concreta y logra salir de
celdas y módulos para instalarse en la calle, viajando con esa libertad sinónimo del
arte; demostrando que la creación literaria no es privilegio de los círculos
previsibles de los escritores.

Aquí se trata de textos vivos que hablan desde una experiencia que se consolida en
imágenes poéticas terribles, visibles y potentes, surgidas de duras condiciones de
soledad, angustia y espera. Escritura sin truculencias, no sólo tinta, sino un sujeto
igual un texto.
Este es el resultado del trabajo comprometido de un grupo de personas, ya
escritores, totalmente diverso expresándose en un ámbito de conversación maduro
y tolerante.

(…) Canita Cartonera, es la prueba de que
la prisión que se impone al cuerpo, no logra anular la creatividad, la observación,
ni el derecho a reflexionar y respirar; es decir, y que nos quede claro a todos, que
los muros, la pausa, las rejas y las fronteras, no serán nunca capaces de imponer
convenientes y correctos límites al espíritu libre y creativo »

Víctor Hugo Díaz (membre du projet éditorial)
Iquique. Octobre. 2009

L’expérience de Canita Cartonera est traversée par une opposition entre une construction collective d’un projet alternatif, qui serait une source potentielle de critique au système carcérale et au système politico-social dans son ensemble, et une vision individuelle, depuis une perspective psychologiste de la littérature comme thérapie. Cette tension s’intègre dans un jeu de négociation. Pour pouvoir être financé et diffusé, le projet se dépolitise et se désocialise d’une certaine façon en mettant l’accent sur le développement personnel.

Canita Cartonera a été présente dans l’édition de l’année 2018 de la « feria international del libro » de Santiago du Chili. Ce qui montre qu’un des principaux objectifs, celui de la visibilité à l’extérieur, a été atteint.

 

Las horas

« En la noche estoy tendido en mi cama
y espero
Los ruidos se han ido apagando de a poco
y espero
Escucho pasos en el pasillo, se detienen
Me siento observado, me quedo inmóvil
Finalmente el guardia reanuda su ronda
y espero

Las horas pasan lentas, pienso en ella
Ninguna tendrá tu piel
Ninguna tendrá tu aroma
Ninguna tendrá tu pelo
Porque todas ellas murieron
cuando crucé las rejas de la prisión
y espero
Tengo miedo del alba ya muy cercana
Es otro largo viaje del día hacia la noche
y espero
Espero el maldito sueño que no llega
y espero, espero, espero »

Agustin Araneda.

Iquique. Octobre. 2009

Cette attente, ce regard sur la liberté , cette solitude qui sont propres aux conditions d’enfermement, reussissent à dépasser les frontières établies par les murs.

J’espère que l’expérience de Canita Cartonera vous a inspiré. Je vous invite a découvrir davantage le travail que les membres du projet éditorial réalisent.

Sources:

Canita Cartonera

Ruderer, Stephan. LA POLÍTICA DEL PASADO EN CHILE 1990-2006: ¿UN MODELO CHILENO?  Revista UNIVERSUM · Nº 25 · Vol. 2 · 2010 · Universidad de Talca.

Ideas Ruidosas. Antología de poesía carcelaria. Alto Hospcio, Chile 2009. Canita Cartonera.

 

Valentina BANOVIEZ URRUTIA.

2 Comments

  1. Cette cartonera est un très beau projet. Il me paraît essentiel aujourd’hui que la peine carcérale trouve enfin un véritable sens, que ce temps passé en prison permette aux détenus tant de réfléchir sur leur propre expérience que de se construire un ancrage pour mieux s’insérer dans la société à leur sortie. La culture est un excellent moyen de garder un lien extra-muros, d’entretenir un échange avec le monde extérieur afin de – dans un monde fermé – ne pas de désadapter du monde « normal ». Cette maison d’édition alternative permet au détenus de fuir d’une certaine manière, et vouloir fuir c’est se sentir toujours relié au monde extérieur. Mettre des mots sur son enfermement, sur sa peine (dans les deux sens du terme) et ainsi porter l’invisible de la prison dans le concret du dehors.

    Mon mémoire, sur lequel je travaille sur mon terrain de stage, porte sur un projet de cinéma itinérant dans les prisons. Avec cette même volonté de mettre en parallèle réhabilitation et réinsertion. La littérature, l’écriture, la peinture, le cinéma… sont autant de moyens de se saisir de ses émotions et de travailler sur soi en tant qu’individu – chose essentielle dans un univers normé et répressif. Je ne connaissais pas le travail de cette maison d’éditions et j’ai beaucoup aimé les textes que tu as mis dans ton article. Comme tu le dis, au-delà de l’expression artistique, c’est la création et la gestion d’un projet concret qui dépassent les murs. Une autre façon pour les détenus de donner un sens à leur peine.

  2. Je me suis penchée sur cette article car il est vrai que je ne crois pas qu’enfermer simplement une personne car elle a commis un crime, l’amènera à ne pas recommencer ou à réfléchir sur son acte. Je trouve extrêmement intéressant cette initiative qui permet à des personnes qui bien souvent, je trouve, sont déshumanisées, d’avoir une deuxième chance d’apprendre, de s’exprimer mais aussi d’être écoutées.
    Comme le dit l’article cette méthode est une forme d’évasion pour les prisonniers. Mais aussi un moyen de rappeler à la population que bien qu’ils soient derrière des barreaux ils sont encore là et vivent dans des conditions qui ne sont pas tous les jours faciles et qui ne respectent pas forcement tous les droits. De plus, la thérapie par l’écriture est déjà utilisée afin d’aider certaines personnes à parler de leurs traumatismes dans certains cabinets de thérapeutes.
    Cet article m’a donné envie d’aller me renseigner un peu plus sur ce qui est fait afin d’aider les prisonniers à s’évader quelques minutes de cet enfermement, de se réinsérer.

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