Des éditions cartoneras à la cyberculture

El Taller Leñateros ou la revendication identitaire tzotzile

Au cours de ces 500 dernières années, des générations de peuples autochtones ont été tu(é)es, invisibilisées, marquées par la perte de leur identité, de leur culture et croyances spirituelles qu’a imposées la culture hégémonique occidentale blanche. Ce fut le cas pour les populations Mayas dans les hauteurs du Chiapas. Depuis plus de 500 ans et en s’opposant depuis à la logique de globalisation du néolibéralisme, les populations mayas tzotziles ont toujours lutté pour récupérer et préserver leur tradition orale et leur mémoire ancestrale. Le Taller Leñateros est ce projet mexicain légendaire qui leur permet aujourd’hui de revendiquer leur identité et devient bien plus qu’une proposition éditoriale indépendante alternative face à la domination de grands groupes du secteur de l’édition en Amérique latine depuis la fin du siècle dernier.

La maison d’édition alternative Leñateros

« (…) rentamos una antigua casa de adobe en San Cristóbal y sembramos en el patio un pequeño árbol de aguacate. El palo creció; ahora es tan alto como el árbol donde la Luna enseñó a tejer a las Primeras Madrespadres. La casa se hizo chiquita debajo de la sombra de las hojas y se llenó de sueños y lo empezamos a llamar «Taller», primero «de Sueños» y después «Leñateros». Algo entre una obra de teatro y un rito de brujería.  »

Taller leñateros

Le Taller Leñateros,  né dans un quartier rempli d’histoire et de contestations identitaires, voit le jour en 1975 à San Cristóbal de las Casas, dans l’État du Chiapas, par la poète Ambar Past. La première maison d’édition mexicaine formée par des peuples originaires était née. Depuis 45 ans, la maison d’édition est là pour diffuser les valeurs culturelles amérindiennes, sauver les anciennes techniques autochtones mayas en voie de disparition, comme l’extraction de teintures de graminées sauvages; et générer des emplois et une rémunération équitable pour les femmes et les hommes qui n’ont pas pu faire d’études et qui n’ont pas trouvé de travail.

Ces personnes tzotziles enseignent et exercent les métiers de la fabrication de papier à la main, de la reliure, de la sérigraphie solaire, de la gravure sur bois et de la teinture à partir des plantes. Le collectif promeut l’écologie, le recyclage des déchets agricoles et industriels pour créer de l’artisanat, des œuvres d’art dont l’objectif premier est de revendiquer ses identités tzotziles et tzeltales. Le prix de ventes des livres, allant de 150 à 1300 pesos (le salaire mensuel moyen au Mexique étant de 3000 pesos), nous renseigne sur le temps et valeur de conception de chaque ouvrage. Il faut souligner que le projet n’est pas seulement réduit à la production artisanale mais réalise aussi une récupération de la tradition orale. Notamment, pour les Mayas tzotziles de San Juan Chamula, le langage oral et le chant sont les offrandes les plus précieuses que l’on peut destiner aux divinités.


Projet Cuxtitali Kartonera

Cuxtitali est le nom du dernier barrio indio créé à Ciudad Real (San Cristóbal de Las Casas actuellement) à la fin du XVIème siècle, durant la colonisation. Différentes populations s’y sont installées suite à la politique de réduction des villages autochtones  entreprise par l’ordre dominicain. Se côtoyaient alors Quichés, Tzotziles, Tzeltales, Nahuas, Mixtèques et Zapotèques. Autant de langues que de groupes de populations qui annonceront un métissage culturel en devenir.

En 2009, le Taller Leñateros a publié une série intitulée « Libros de Kartón » sous le nom de Cuxtitali Kartonera. Cette série se veut un écho à l’histoire du barrio et à sa diversité culturelle. Cette production comprend six titres bilingues et l’hybridation des langues prend ici toute son ampleur. : « Alquimia para principiantes » (2009) :« un manual didáctico que fomenta la creatividad e incluye recetas para hacer acuarelas y gises con tintes naturales » ; « Yoo « (2010 – un livre de poésie de Natalia Toledo en zapotèque et espagnol avec des illustrations de l’artiste Francisco Toledo) ; « Spare Poems » (2011), d’Alejandro Murgia en espagnol et anglais ; et trois livres de poésie d’Ámbar Past : « Dedicatorias » (2010) publié en plusieurs langues, notamment en espagnol, anglais, polonais et serbo-croate.); « Nocturno para leñateros /Nocturn for Woodsmen » (2010); Cuando era hombre/When I was a man »(2012).

Cette série a pour but de valoriser les techniques ancestrales mayas dans la fabrication des papiers à l’aide de feuilles de bananes, de palmier, de huipiles recyclés (vêtement traditionnel des femmes autochtones), comme matière première.

Tous les collaborateurs ont participé aux tâches de coupe, de pliage, de couture, de collage, de pressage et d’emballage de matériaux. De plus, les livres ont suivi l’esthétique plus traditionnelle des éditions cartoneras, qui ont vu le jour bien plus tard, et remettent en cause la crise économique : les couvertures des livres sont confectionnées en carton ondulé, ramassé dans les rues afin de lui donner un autre cycle de vie.

Cependant, même si le Taller Leñateros a contribué à la naissance et à l’épanouissement des littératures indigènes mexicaines, c’est sans aucun doute dans la collection qu’il propose qu’il occupe une place particulière car, dans un monde si enfermé dans des structures patriarcales, s’expriment les voix des femmes mayas indigènes.


La voix des femmes tzotziles et tzeltales

A la fin des années 70, cinquante femmes tzotziles et tseltales travaillaient dans un atelier en vue d’apprendre l’art des teintures traditionnelles mayas à San Andrés Larráinzar. Grâce à cette organisation, ces femmes obtiennent en donation une maison qui deviendra plus tard le Taller.

Escuela de Tintes, San Andrés Larráinzar, 1978

En 1978, elles publient avec Ámbar Past un ouvrage bilingue Slo’il Jchiltaktik : Cuatro vidas tzotziles dans lequel quatre femmes tzotziles faisant partie de l’atelier y racontent leur vie quotidienne, la conception du monde spirituel, les relations dans la famille et dans les communautés mais surtout partagent une incroyable connaissance de la nature.

Cependant, il faut revenir quelques années en arrière quand, en 1975, Ámbar Past, qui vient tout juste de déposer ses valises à San Cristóbal de Las Casas, propose à un groupe de 150 femmes mayas du barrio Cuxtitali d’enregistrer leur poésie en langue tzotzile. Ce projet aboutira 23 ans après, en 1997, et donnera naissance à l’oeuvre Conjuros y Ebriedades: Cantos de mujeres mayas, un des livres les plus représentatif de l’histoire du Taller Leñateros qui a déjà été édité quatre fois.

Ce livre bilingue tzotzil/espagnol de 200 pages contient 43 chants ancestraux de 22 femmes tzotziles et illustré de 60 sérigraphies de peintres tzotziles et tzeltales. Cela en fait le premier livre écrit, illustré et réalisé par le peuple maya tzotzil depuis plusieurs siècles.

Il coïncide aussi avec le catalogue cartonero qui met en avant des auteur.e.s invisibilisé.e.s des anthologies latino-américaines. L’une de leurs principales représentantes est la chamane tzotzile Maruch Mendes Peres.

Maruch Mendes Peres et Ámbar Past

L’élaboration de l’ouvrage a été très difficile car la maison d’édition a connu de grands problèmes économiques et les femmes qui travaillaient dans l’atelier n’étaient plus rémunérées depuis des mois. Cependant, le succès du livre apaisa ces difficultés financières.


Mais l’ouvrage est aussi le lieu où les voix des femmes mayas s’élèvent contre le patriarcat et les violences faites aux femmes:

« Escucha, sagrado Relámpago,

Escucha, Santo Cerro,

Escucha Sagrado Trueno,

Escucha Sagrada Cueva:

Venimos a despertar tu conciencia.

Venimos a despertar tu corazón.

para que hagas disparar tu rifle,

para que dispares tu cañón,

para que cierres el camino a esos hombres.

Aunque vengan en la noche.

Aunque vengan al amanecer.

Aunque vengan trayendo armas.

Que no nos lleguen a pegar,

Que no nos lleguen a torturar.

Que no nos lleguen a violar en nuestras casas, en nuestros hogares… »

 Xunca´ Utz´ Utz’ Ni´

En lisant les vers de la poète maya XUNCA’ UTZ’ Utz’ Ni’, nous avons à l’esprit le massacre qui eut lieu dans la communauté San Pedro de Chenalhó abritant la localité d’Acteal. Le 22 décembre 1997, des paramilitaires tuent 45 personnes pour la plupart des femmes et des enfants, en représailles au mouvement zapatiste. Quoi de plus radical que de tuer des femmes et des enfants pour que les minorités ethniques, qui sont un problème, se taisent à tout jamais?

Taller Leñateros, San Cristobal de Las Casas, 1985

N’est-ce pas ce discours que la commandante Esther, le 28 mars 2001 au Congrès, manifeste contre l’hégémonie patriarcale ?: « Je suis indigène et je suis une femme, et c’est la seule chose qui compte » . Elle parle aux noms de toutes les communautés indigènes, elle affirme sa différence de genre pour revendiquer toutes les différences ethniques, de classe et dénonce le manque de droits et l’injustice. Dire être femme, indigène et pauvre, c’est reconnaître dans ses différences le principe d’égalité.


Le Taller Leñateros a joué un rôle important dans le secteur de l’industrie culturelle. Maintenant, nous pouvons écouter les langues indigènes dans les couloirs des universités du Chiapas alors qu’il y a encore trente ans, les locuteurs de langue maternelle commençaient à peine à écrire. Il a su maintenir son projet éditorial alternatif malgré les difficultés financières et l’agitation politique, générant depuis un important capital symbolique. Il a permis aux communautés indigènes de s’exprimer et de revendiquer leur identité.


Sources

  • TALLER LEÑATEROS, http://www.tallerlenateros.com/libros.php?ira=libros, page visitée le 10 mars 2020.
  • ANDA JIMENEZ Ana Isabel, « Taller Leñateros, una empresa cultural híbrida », Tesis de Maestra en investigaciones sociales y humanísticas, Universidad Autónoma de Aguascalientes,2014, http://bdigital.dgse.uaa.mx:8080/xmlui/bitstream/handle/11317/1171/394975.pdf?sequence=1&isAllowed=y, page visitée le 27 février 2020.
  • BELTRÁN Edith (2017). «Semblanza de CuxtitaliKartonera (1975- )». En Biblioteca Virtual Miguel de Cervantes – Portal Editores y Editoriales Iberoamericanos (siglos XIX-XXI), EDI-RED: http://www.cervantesvirtual.com/nd/ark:/59851/bmc738t2, page visitée 10 février 2020
  • FRISCHMANN Donald, « La palabra indígena mesoamericana, Oralidad y escritura y la prosa contemporánea », Words of the True Peoples/Palabras de los Seres Verdaderos: Anthology of Contemporary Mexican Indigenous-Language Writers/Antología de Escritores Actuales en Lenguas Indígenas de México: Volume One/Tomo Uno: Prose/Prosa, (editores: Carlos Montemayor, Donald Frischmann), University of Texas Press, p. 30 – 42.
  • LAGARDE Marcela, El feminismo en mi vida, Instituto de las Mujeres del Distrito Federal, México, 2012.
  • MORA Diego,  « Más allá del Grado Xerox del cartón: Hibridaciones culturales del Fenómeno Editorial Cartonero en Latinoamérica, el caso del Taller Leñateros en Chiapas, México. » Electronic Thesis or Dissertation. University of Cincinnati, 2018, https://etd.ohiolink.edu/, page visitée le 14 mars 2020.
  • VILA Adrián R., « Ediciones cartoneras latinoamericanas en tiempos de transposición a digital”, Revista chilena de literatura, Universidad de Chile, núm- 94, 2016. p. 119 – 143.
  • VIQUEIRA Juan Pedro, « Historia crítica de los barrios de Ciudad Real », La ciudad de San Cristobal de Las Casas, a sus 476 años: una mirada desde las ciencias sociales, Consejo Estatal para las Culturas y las Artes de Chiapas, Tuxtla Gutiérrez, 2007.

Photos :

TALLER LEÑATEROS, http://www.tallerlenateros.com/libros.php?ira=libros.

ANDA JIMENEZ Ana Isabel, « Taller Leñateros, una empresa cultural híbrida », Tesis de Maestra en investigaciones sociales y humanísticas, Universidad Autónoma de Aguascalientes,2014, http://bdigital.dgse.uaa.mx:8080/xmlui/bitstream/handle/11317/1171/394975.pdf?sequence=1&isAllowed=y.

1 Comment

  1. mariet

    Arnaud,
    Je trouve ton billet très intéressant.
    La démarche qu’à El Taller Leñateros me fait penser à celle de Cartongrafías, maison d’édition Cartonera indépendante colombienne. C’est une maison d’édition de victimes du conflit armé en Colombie. A travers des ateliers collectifs, les victimes partagent leurs histoires personnelles face à ce conflit et ses conséquences sur la population colombienne, puis les transposent dans des livres cartoneros, qui sont ensuite publiés et diffusés au plus grand nombre.
    Bien qu’à première vue, la thématique ne semble pas le même, la finalité est identique selon moi. Comme tu l’expliques, la communauté Totzile a été invisibilisée et mise de côté pendant de longues années. C’est ce qui ressort également pour une majorité des victimes du conflit colombien qui ont été oubliées ou laissées pour compte.
    Ces deux d’initiatives, avec un angle d’attaque qui semble pourtant un peu différent, veulent redonner la parole à des personnes qui jusque à présent, ne l’avaient pas.
    Je pense que c’est plus largement un objectif propre aux maisons d’éditions Cartoneras, qui démocratisent l’accès à la culture pour tous et pour toutes, et considèrent tout un chacun comme créateur de la Culture, mais cet aspect semble aussi bien saillant Chez El Taller Leñateros que chez Cartongrafías. Par ailleurs, on comprend dans ton billet au même titre que pour Cartongrafías, la sensibilité de ces maisons d’éditions aux questions féministes.

    Ici, en revendiquant leurs identités et leurs histoires dans ces livres cartoneros, une même volonté des deux côtés: faire perdurer la mémoire.

    En tous cas, tu as éveillé ma curiosité et m’a trouvé une nouvelle occupation pendant ce confinement, merci !

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