Des éditions cartoneras à la cyberculture

Mariquismo Juvenil : un.e artiste engagé.e pour un changement social au-delà de la binarité

La Zay

La question du genre a toujours été un sujet récurrent dans le travail de Zallary Cardona (La Zay), artiste graphique non binaire, née à Medellin et fondatrice de la bande dessinée digitale Mariquismo Juvenil qui est diffusée principalement en ligne. Considérant que l’exploration du genre et de la sexualité chez une personne constitue un processus intime et individuel, qui permet à chaque personne de développer sa propre personnalité, La Zay utilise sa propre construction identitaire comme outil de lutte sociale.

1. La question de la diversité en Colombie

Qu’est-ce que le « Mariquismo » ? La Zay suit une tendance de plus en plus présente dans la communauté LGBT+, qui consiste à reprendre l´insulte « Marica », signifiant “pédé” en français ou “faggot” en anglais, afin de se la réapproprier. A partir de la déconstruction de ce mot, il se reconnait fièrement comme « Marica », expression qui devient alors une arme contre la discrimination que ce soit dans son discours ou dans son art. C’est donc dans ce contexte, qu’en 2017, La Zay a créé Mariquismo Juvenil, un espace artistique qui utilise Instagram, plateforme permettant de rendre visible les luttes LGBT+ qui sont censurées et invisibilisées par les médias traditionnels.

En Colombie, bien qu’il existe des lois visant à la protection des personnes LGBT+ contre les violences et les discriminations, la société continue de voir les identités dissidentes comme une menace contre les valeurs « traditionnelles » souvent liées à la religion. Cette situation met les membres de la communauté LGBT+ dans une situation de précarité et de vulnérabilité constante les empêchant de vivre librement leur identité. Selon l´organisation Colombia Diversa, entre 2019 et 2020, 448 personnes LGBT+ ont été victimes d’agressions LGBTphobes. Parmi ces victimes 181 ont été assassinées.

2. Rendre visible l´invisible : le travail artistique collectif pour la revendication de « las Maricas »

Hombre trans busca trabajo: una odisea poco contada

Dans une société où le recueil de données sur la population LGBT+ signifie les exposer à de potentielles discriminations, il est difficile de rendre compte de leurs conditions de vie. Néanmoins, il est certain que les personnes LGBT+ souffrent d’un manque de droits dans la plupart des domaines du quotidien : santé, travail, éducation, logement. Pour cette raison, en parallèle de son propre travail artistique, La Zay collabore avec des organisations qui cherchent à visibiliser les expériences de vie des LGBT+ afin de rendre possible une amélioration future de leur qualité de vie.

Polilla Marika, par exemple, est une revue d´histoires, née à partir du travail collectif entre La Zay, Jahira Quintero et la « Fundación Mi Sangre ». On y trouve le récit de vie de cinq personnes trans qui parlent de leur manière de penser, comment iels se sentent et vivent dans une société construite par des canons hétéronormatifs qui excluent leurs identités et leurs existences. 20% des revenus obtenus grâce à la vente de la revue ont servi à financer un fond d’aide pour les personnes trans dans le département de Boyacá. L’artiste s’intéresse également à la question du travail chez les personnes trans. En effet, cette population souffre d’une précarité face à l’emploi dû à la difficulté à s’insérer dans le marché du travail, ce qui les oblige souvent à avoir des emplois informels.

De plus, pour celleux ayant déjà un emploi, se reconnaître comme trans peut conduire à un licenciement. Ce fut le cas de Johnnatan Espinoza, qui pendant neuf ans a travaillé au sein d’une banque avec un poste assez important avant d’être licencié. En effet, il savait depuis toujours que son expression de genre était fluide. En 2015, il découvre la transidentité ce qui lui permet de se reconnaître en tant qu’homme trans et de s’engager politiquement dans des mouvements et des organisations LGBT+. La banque dans laquelle il travaillait a alors décidé d’annuler son contrat sans donner de justification. Cependant, Johnnatan Espinoza reste persuadé que son licenciement est lié à son militantisme et à son identité vue comme dissidente. Comme Johnatan, de nombreuses personnes trans, queer et non binaires sont exclues du marché du travail à cause de leur différence identitaire. C’est donc encore une fois pour rendre visible ces discriminations que La Zay a participé à la partie graphique et visuelle de l’article Hombre Trans busca trabajo: una odisea poco contada, publié par l’organisation Mutante. Cet article raconte ces expériences de personnes trans face au monde du travail.

3. La révolution sera « Marica » ou ne sera pas : un changement social pour tous.

D´après Johann Galtung, il sera impossible d’atteindre la paix tant qu’il existera une structure institutionnelle violente promouvant les inégalités. C’est pour combattre ces inégalités sociales inhérentes à la société colombienne, que des manifestations ont lieu depuis 2019 dans le pays. A l’origine, ces protestations étaient liées à une réforme fiscale mais rapidement d’autres causes sociales oubliées par le gouvernement se sont ajoutées. Le gouvernement a d’ailleurs répondu par la répression et la violence que ce soit au niveau local ou national ce qui a eu pour conséquence de nombreuses disparitions ainsi que des mort.es. 

En tant qu’artiste engagée avec les causes sociales, La Zay a activement participé à ces manifestations à travers son compte Instagram. Même avant les protestations, Mariquismo Juvenil avait dénoncé la mort d´Alejandra Monocuco, une femme trans et travailleuse du sexe, à cause de la négligence des services médicaux en raison de son statut de VIH positif. Dans le contexte des assassinats de leaders sociaux en Colombie devenus quotidiens lors des dernières années, l’artiste a produit également des images dénonçant la mort de Mateo López Mejía, un homme trans et leader social du département de Quindio.

Manifesto de la Primera Línea Colombia

La Zay a également produit des bandes déssinées afin de motiver les gens à participer aux manifestations malgré les violences policières, les disparitions et les morts. Iel repartage également le texte Primera Línea Colombiana qui est un collectif qui a pour objectif de protéger les manifestant.es des répressions en reprenant l’idée du “Estallido social” chilien.  La Zay en partageant ce texte sur Instagram, lui donne une grande visibilité puisque son compte réunit 42.000 abonné.es. Ce manifeste parle donc de la manifestation pacifique, de la protection des manifestant.es, de la lutte d’une classe sociale oubliée et ouvrière qui cherche un vrai changement social.

C´est ainsi que La Zay utilise son art pour remettre en question une société inégale, LGBTphobe, conservatrice et nécessitant une profonde transformation sociale. Les travaux de chaque artiste engagé en Colombie permettent donc d’offrir mobilité et visibilité aux problématiques comme celles traitées par La Zay.

Retrouver le compte de « Mariquismo Juvenil » ici

Pour en savoir plus de « La Zay » et de « Mariquismo Juvenil » :

https://www.publimetro.co/co/entretenimiento/2020/06/26/mariquismo-juvenil-manifiesto-vinetas-la-normatividad.html

https://plazacapital.co/escena/4030-la-revolucion-marica-zallary-cardona-y-el-mariquismo-juvenil

https://cartelurbano.com/arte/mariquismo-juvenil-el-superheroe-gay-del-comic-colombianohttps://blucher.com.mx/ser-marica-realmente-es-un-insulto/

D´autres travaux de l´artiste : ici

Illustration de @MariquismoJuvenil

1 Comment

  1. angiemc

    Merci beaucoup Diego de partager le travail de cet artiste et les luttes sociales qui vont avec. Je trouve très intéressant comment La Zay décide de dénoncer une réalité complexe pour la population LGTBI+ à travers une expression artistique très colorée et notable. J’apprécie l’utilisation des couleurs pastel comme une forme d’atténuer les violences exprimées dans certains récits graphiques. Vu la ressemblance entre les artistes que nous avons présentés, nous pouvons observer de près un contexte plus réel qui s’éloigne de l’utopie créée par les politiques publiques et les lois en Colombie. À travers ses dénonciations, l’artiste développe la complexité de l’exécution et mise en œuvre des politiques dans la plupart du pays en montrant que l’application de ces instruments est encore loin d’être une réalité. Je considère que sa critique vers la société colombienne à travers l’illustration des situations du quotidien ajoute un point clé dans la lutte pour les droits de la population LGTBI+. Comme tu l’expliques dans ton article, l’avancement dans les lois est insuffisant face à la pensé traditionnelle d’une grande partie de la société colombienne. Ainsi, La Zay visibilise des situations qui pourraient sembler tout à fait normales, mais qu’au fond répliquent le même système structurel de violation des droits pour les minorités.
    Un autre élément que je trouve remarquable, c’est l’engagement de l’artiste avec les causes sociales du pays. La valeur ajoutée aux luttes LGTBI que parfois est laissée de coté par certains mouvements ou artistes. Cette participation représente une adhésion à la société colombienne en tant que citoyens actifs qui observent et critiquent le système inégal face au gros de la population. Ainsi, ils s’annexent aux luttes sociales qui incluent plusieurs minorités en donnant force aux dénonciations générales ainsi qu’en rendant visibles les plus particulières. Cet artivisme permet aussi d’élargir l’intégration et acceptation de la population trans et non binaire dans d’autres contextes. Bien que la violence contre la population LGTBI+ ne s’arrête pas en Colombie, ce genre de propositions pourraient contribuer à la dénonciation, visibilisation et éducation de la population colombienne à travers un réseau social si utilisé comme Instagram.

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