 {"id":3150,"date":"2023-01-24T16:18:35","date_gmt":"2023-01-24T15:18:35","guid":{"rendered":"https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/arts-innovation-amerique-latine\/?p=3150"},"modified":"2024-02-12T21:06:53","modified_gmt":"2024-02-12T20:06:53","slug":"article","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/arts-innovation-amerique-latine\/2023\/01\/24\/article\/","title":{"rendered":"Curve, les 30 ans d&rsquo;un magazine lesbien"},"content":{"rendered":"\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><em>Deneuve<\/em>\/<em>Curve<\/em>, a lesbian magazine<\/h2>\n\n\n\n<p><a href=\"https:\/\/www.curvemag.com\"><em>Curve<\/em><\/a> est le magazine lesbien le plus ancien et le plus vendu des Etats-Unis. Fond\u00e9 en 1991 par Frances \u201cFranco\u201d Stevens sous le nom de <em>Deneuve<\/em>, il a repr\u00e9sent\u00e9 un phare de visibilit\u00e9 lesbienne, \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 ceux-ci \u00e9taient rares. Un documentaire intitul\u00e9 <a href=\"https:\/\/curvemagmovie.com\"><em>Ahead of the Curve<\/em><\/a>, sorti en juin 2021 \u00e0 l\u2019occasion des 30 ans du magazine (et de la<em> pride<\/em>), revient sur l\u2019incroyable histoire de Franco, et particuli\u00e8rement sur les dix premi\u00e8res ann\u00e9es du magazine.<\/p>\n\n\n\n<!--more-->\n\n\n\n<p>Franco a grandi dans le Maryland, \u00e0 Potomac. Elle s\u2019est mari\u00e9e \u00e0 18 ans, en 1985, et a d\u00e9m\u00e9nag\u00e9 \u00e0 San Francisco avec son mari. Elle s\u2019est d\u00e9couverte lesbienne \u00e0 l\u2019universit\u00e9, et a \u00e9t\u00e9 rejet\u00e9e par sa famille apr\u00e8s que son mari leur ait r\u00e9v\u00e9l\u00e9 son homosexualit\u00e9 contre son gr\u00e9. A 23 ans, commen\u00e7ant \u00e0 travailler dans une librairie queer appel\u00e9e<em> A Different Light Bookstore<\/em>, elle se rend compte qu\u2019il y a tr\u00e8s peu de publications lesbiennes non-\u00e9rotiques, et c\u2019est ainsi qu\u2019elle a l\u2019id\u00e9e de cr\u00e9er la sienne. Elle a voulu cr\u00e9er un magazine <em>\u00ab\u00a0for the everyday lesbian\u00a0\u00bb<\/em><sup>(a)<\/sup>, sur papier glac\u00e9, qui parle de <em>lifestyle<\/em>, d&rsquo;actualit\u00e9s, de politique, de produits culturels lesbiens peu connus, de c\u00e9l\u00e9brit\u00e9s, de voyages\u2026 Un magazine qui soit esth\u00e9tique, qui diversifie l\u2019image de la communaut\u00e9 lesbienne. Franco explique :<em> \u201cI got upset that [femme girls] weren\u2019t treated like real lesbians in the lesbian community. You had to look the part : you needed Dr Martens on your feet, and you needed a short haircut, and no makeup. You had to be able to identify each other like that.\u201d<\/em><sup>(b)<\/sup><em>.<\/em> Elle veut montrer une autre image de la culture lesbienne, avec des repr\u00e9sentations plus vari\u00e9es, des <em>butchs<\/em> (lesbiennes \u00ab\u00a0masculines\u00a0\u00bb) aux <em>femmes<\/em> (lesbiennes \u00ab\u00a0f\u00e9minines\u00a0\u00bb). Le projet de Franco est rejet\u00e9 par les banques, \u00e0 cause de la situation de crise de l\u2019industrie des magazines, ainsi que l\u2019ambition de mettre le mot \u201clesbien\u201d sur la couverture. En effet, \u00e0 cette \u00e9poque, une dissidence sexuelle affich\u00e9e peut co\u00fbter, et comme dit Franco, <em>\u201cit was a big deal back then. You\u2019re reading this, you\u2019re guilty by association\u201d<\/em><sup>(c)<\/sup>: avoir le magazine chez soi ou dans les mains est un aveu direct. Dans un coup de chance improbable, elle gagne assez aux courses de chevaux pour imprimer les trois premiers num\u00e9ros du magazine<em>, and the rest is history<\/em>. Le succ\u00e8s est imm\u00e9diat. Franco raconte les premi\u00e8res ann\u00e9es, \u00e0 voyager de <em>pride <\/em>en \u00e9v\u00e8nements LGBT pour vendre des abonnements dans tout le pays. Dans le documentaire, on voit de nombreux t\u00e9moignages sur l\u2019impact qu\u2019a eu <em>Deneuve <\/em>sur des femmes lesbiennes tr\u00e8s marginalis\u00e9es. Un magazine dont les jolies couvertures comportent le mot \u201c<em>lesbian<\/em>\u201d, qui rapporte les derni\u00e8res nouvelles du milieu lesbien, montre toutes sortes de belles femmes, de c\u00e9l\u00e9brit\u00e9s lesbiennes, parle de sexualit\u00e9, donne des conseils amoureux, des bonnes adresses, soigneusement envoy\u00e9 dans des enveloppes en kraft discr\u00e8tes aux quatre coins des Etats-Unis\u2026 Ces t\u00e9moignages disent combien ces femmes ont pu se sentir seules, dans des communaut\u00e9s rurales conservatrices ou dans des villes o\u00f9 elles ne se voyaient pas repr\u00e9sent\u00e9es. <em>Deneuve<\/em> les a mises en contact avec la communaut\u00e9 lesbienne, avec la culture lesbienne. Une culture pleine de couleur, d\u2019humour, de glamour, qui partage des grands et petits chagrins, qui donne des raisons d\u2019\u00eatre fi\u00e8re, d\u2019\u00eatre forte, et d\u2019\u00eatre plusieurs.<\/p>\n\n\n\n<p>En 1996, apr\u00e8s une attaque en justice de l\u2019actrice Catherine Deneuve pour l\u2019usage de son nom, le magazine change de nom pour s\u2019intituler <em>Curve<\/em>. En 2010, apr\u00e8s deux ann\u00e9es de soucis financiers progressifs dus \u00e0 la crise \u00e9conomique, aux changements du monde de l\u2019\u00e9dition et de la presse, et \u00e0 l\u2019acceptation<em> mainstream <\/em>de la culture queer, mais \u00e9galement \u00e0 cause de ses probl\u00e8mes de sant\u00e9, Franco vend le magazine \u00e0 Avalon Media, une maison d\u2019\u00e9dition australienne sp\u00e9cialis\u00e9e dans les publications lesbiennes. Le documentaire montre \u00e9galement, en parall\u00e8le avec la r\u00e9trospective sur la fondation du magazine, les questionnements de Franco en 2020 sur le futur du magazine. Selon elle, le magazine, qui s\u2019appr\u00eate \u00e0 couler, s\u2019est d\u00e9politis\u00e9 sous Avalon Media. Franco se questionne sur la pertinence de la presse imprim\u00e9e dans une \u00e9poque de m\u00e9dias multiples, o\u00f9 le rapport \u00e0 l\u2019information a beaucoup chang\u00e9. Elle rencontre des activistes queer d\u2019aujourd\u2019hui pour les interroger sur les besoins de la communaut\u00e9 lesbienne contemporaine, afin de savoir si <em>Curve<\/em> peut y r\u00e9pondre. Qui se d\u00e9finit encore comme lesbienne ? Est ce qu\u2019il est encore pertinent de parler de communaut\u00e9 lesbienne? Comment g\u00e9rer l\u2019inclusivit\u00e9 du terme, et \u00e9viter son sens trans-excluant ? Et comment Curve peut-il \u00eatre utile \u00e0 la communaut\u00e9 lesbienne, et plus largement \u00e0 la communaut\u00e9 queer aujourd\u2019hui ? Franco rach\u00e8te le magazine et cr\u00e9e la <a href=\"https:\/\/thecurvefoundation.org\/2021\/04\/07\/documentary-film-ahead-of-the-curve-releases-june-1-2021\/\"><em>Curve Foundation<\/em><\/a>, \u00e0 but non lucratif, en 2021. Celle-ci a pour but d\u2019amplifier les voix de la \u201cCommunaut\u00e9 <em>Curve<\/em>\u201d : lesbiennes, femmes queer, femmes trans, personnes non-binaires, de toutes les races, \u00e2ges et validit\u00e9s. Les trois ma\u00eetres mots sont les suivants : culture, connection et visibilit\u00e9.  La <em>Curve Foundation<\/em> veut encourager et supporter le dialogue transg\u00e9n\u00e9rationnel et la diffusion de r\u00e9cits queers et intersectionnels, dans la tradition du journalisme de l\u2019ancien magazine, qui cesse d\u2019exister dans sa forme physique. Le magazine <em>Curve<\/em> existe d\u00e9sormais sous forme de trimestriel gratuit, en ligne<sup>[1]<\/sup>. Franco a \u00e0 c\u0153ur d\u2019investir dans la prochaine g\u00e9n\u00e9ration intersectionnelle, et de fournir une archive communautaire, afin que l\u2019histoire et la culture des femmes LGBTQIA+ puissent \u00eatre valoris\u00e9es, et reconnues. Tous les num\u00e9ros publi\u00e9s de <em>Curve <\/em>sont donc disponibles dans les <a href=\"https:\/\/www.curvemag.com\/digital-archive\/\">archives<\/a> du site. Nous reviendrons ici sur un de ces num\u00e9ros, pour mettre en valeur ce qui a fait de <em>Curve<\/em> un ph\u00e9nom\u00e8ne queer.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Un aper\u00e7u des probl\u00e9matiques de repr\u00e9sentation dans un num\u00e9ro de <em>Deneuve\/Curve<\/em><\/h2>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"413\" height=\"522\" src=\"https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/arts-innovation-amerique-latine\/files\/2023\/03\/Opera-Instantane_2023-03-05_163412_digital.curvemag.com_-1.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-3284\" srcset=\"https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/arts-innovation-amerique-latine\/files\/2023\/03\/Opera-Instantane_2023-03-05_163412_digital.curvemag.com_-1.png 413w, https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/arts-innovation-amerique-latine\/files\/2023\/03\/Opera-Instantane_2023-03-05_163412_digital.curvemag.com_-1-237x300.png 237w\" sizes=\"auto, (max-width: 413px) 100vw, 413px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p>J\u2019ai choisi de revenir sur le <a href=\"https:\/\/digital.curvemag.com\/curve\/deneuve-june-1995\/flipbook\/1\/\">num\u00e9ro 5 #3<\/a>, dat\u00e9 de juin 1995, \u00e0 l\u2019\u00e9poque o\u00f9 le magazine s\u2019appelait encore <em>Deneuve<\/em>, afin de donner une id\u00e9e de ce que le magazine contient. Ce num\u00e9ro c\u00e9l\u00e8bre la cinqui\u00e8me ann\u00e9e du magazine, et la <em>pride<\/em> de 1995. L&rsquo;\u00e9ditorial de Franco, qui ouvre toujours le magazine, met ces deux \u00e9l\u00e9ments en relation, associant l&rsquo;existence (et le succ\u00e8s) de <em>Deneuve<\/em> \u00e0 la fiert\u00e9 de vivre ouvertement, sans sacrifier son identit\u00e9, son histoire ou son futur. Ce num\u00e9ro revient sur l\u2019histoire et la signification de la <em>pride<\/em>, et contient \u00e9galement des articles traitant d\u2019art, de politique, et de religion.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>D\u00e8s les premi\u00e8res pages du magazine, des lettres de lectrices, choisies et publi\u00e9es, rendent comptent des sujets importants au milieu des ann\u00e9es 1990. Outre les habituels remerciements \u00e0 <em>Deneuve<\/em>, on trouve une lettre qui d\u00e9fend le choix de la musicienne Cris Williamson, ic\u00f4ne pour toute une g\u00e9n\u00e9ration lesbienne, de ne pas se d\u00e9finir lesbienne, une lettre qui reproche \u00e0 Melissa Etheridge, autre ic\u00f4ne lesbienne de la musique, son commentaire blagueur, jug\u00e9 de tr\u00e8s mauvais go\u00fbt, sur le fait que Brad Pitt pourrait faire changer une femme d\u2019avis sur sa sexualit\u00e9. On trouve aussi une lettre d\u2019une des organisatrices d\u2019un festival f\u00e9minin australien qui a banni les personnes \u201ctranssexuelles\u201d, qui pr\u00e9cise que les organisatrices ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9pass\u00e9es par un petit groupe radical qui a exig\u00e9 cela d\u00e8s le premier jour. Elle esp\u00e8re que le bon sens triomphera sur ces voix minoritaires qui parlent si fort et si violemment (si seulement\u2026). Une lettre reproche le ton robotique et ennuyeux d\u2019un article sur les Alcooliques Anonymes, qui pourrait d\u00e9tourner du r\u00e9seau des personnes qui en auraient besoin. Enfin, un lettre s\u2019indigne de l\u2019affaire de Camp Sister Spirit, o\u00f9 un couple de lesbiennes essayant de construire une retraite pour lesbiennes dans une communaut\u00e9 rurale du Mississipi a \u00e9t\u00e9 harcel\u00e9e par le voisinage, et se promet de r\u00e9agir ouvertement et prendre position aupr\u00e8s de ses proches. Dans ces lettres, on voit que toutes ces inqui\u00e9tudes reviennent vers un sujet, qui reste central \u00e0 l\u2019identit\u00e9 de <em>Deneuve<\/em> puis de <em>Curve<\/em> : la repr\u00e9sentation. Qu\u2019il s\u2019agisse d\u2019une c\u00e9l\u00e9brit\u00e9 \u00e0 qui l\u2019on reproche de ne pas assumer sa sexualit\u00e9, une autre \u00e0 qui l\u2019on reproche d\u2019affecter la r\u00e9putation et le s\u00e9rieux de tout un groupe, ou d\u2019un comit\u00e9 d\u2019organisatrices qui souligne qu\u2019un incident violent qui attire les foudres de la communaut\u00e9 n\u2019est pas de leur ressort, on revient encore \u00e0 l\u2019image, \u00e0 combien il est important d\u2019\u00eatre per\u00e7u, et bien per\u00e7u, en dehors de la communaut\u00e9 comme en dedans. On voit \u00e9galement l\u2019importance des ic\u00f4nes lesbiennes, figures phares qui unissent la communaut\u00e9.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Le dossier sur la <em>pride<\/em> comprend une r\u00e9trospective sur l\u2019invisibilit\u00e9 des lesbiennes aux Etats-Unis, le besoin d\u2019acc\u00e8s aux avantages du mariage pour les couples de m\u00eame sexe, et le nombre grandissant d\u2019associations et d\u2019activistes queers. Un  autre article revient sur les d\u00e9buts des manifestations des Fiert\u00e9s, et leur \u00e9volution depuis les premi\u00e8res marches homosexuelles organis\u00e9es par des associations militantes, plut\u00f4t s\u00e9rieuses et empreintes de dignit\u00e9, vers la premi\u00e8re parade de fiert\u00e9 \u00e0 New York en 1970, qui ouvre le ton th\u00e9\u00e2tral et d\u00e9jant\u00e9 de celles qui se poursuivent jusqu\u2019au pr\u00e9sent. Un article questionne la pertinence d\u2019une<em> pride<\/em> gay et lesbienne en juin, estimant les liens entre les deux groupes artificiels, et la date signifiante uniquement pour l\u2019un des deux. L&rsquo;autrice propose de trouver une date en lien avec l\u2019histoire lesbienne pour organiser une <em>Dyke Pride<\/em><sup>(d)<\/sup>, comme une d\u00e9marche pour visibiliser un h\u00e9ritage lesbien trop longtemps dissimul\u00e9. Des c\u00e9l\u00e9brit\u00e9s lesbiennes du monde litt\u00e9raire, politique et culturel t\u00e9moignent de leur propre exp\u00e9rience de la fiert\u00e9.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Au travers des pages du magazine, on trouve des s\u00e9lections de livres, de films et de musiques, avec comptes-rendus et commentaires \u00e0 l\u2019appui, qui informent les lectrices des nouveaut\u00e9s culturelles lesbiennes. Des br\u00e8ves concernant la communaut\u00e9 lesbienne renseignent sur les derni\u00e8res news : untel a dit telle chose, telle injustice ou telle initiative a eu lieu.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Un article valorise le travail de vigilance d\u2019une association contre les discriminations, le suivant propose un carnet d\u2019adresses mails pour rejoindre des cybercommunaut\u00e9s via des inscriptions \u00e0 des listes de mail. Un article explore la cr\u00e9ation de performances artistiques par des artistes lesbiennes comme une mani\u00e8re d\u2019\u00e9chapper \u00e0 l\u2019h\u00e9t\u00e9ronormativit\u00e9 du th\u00e9\u00e2tre traditionnel, o\u00f9 les r\u00f4les de lesbiennes sont pratiquement inexistants, et comme une mani\u00e8re diff\u00e9rente de voir l\u2019art, qui valorise plus la cr\u00e9ation artistique et ses ressorts th\u00e9rapeutiques que le produit fini. Un r\u00e9cit de voyage en Chine, photos \u00e0 l\u2019appui, est suivi d\u2019un article sur la place d\u2019un clerg\u00e9 lesbien dans les religions principales. Un dossier photo explore la binarit\u00e9 des identit\u00e9s <em>butch<\/em> et f<em>emme<\/em>, en proposant des mod\u00e8les photographi\u00e9s dans les deux styles, comme un appel \u00e0 reconna\u00eetre que les deux extr\u00eames peuvent cohabiter chez la m\u00eame personne. L\u2019article suivant se penche sur le travail engag\u00e9 de la cin\u00e9aste Catherine Saalfield envers les femmes qui vivent avec le VIH, et le lien qu\u2019elle tisse entre art et activisme. Une page pr\u00e9sente la <em>Baby Dyke Heroine<\/em><sup>(e) <\/sup>du mois, une jeune de 19 ans qui encha\u00eene les engagements politiques et sociaux avec une fra\u00eecheur candide. On trouve une chronique c\u0153ur amusante, des petites annonces personnelles, et un certain nombre de publicit\u00e9s, petites et grandes, parsem\u00e9es dans le magazine. Souvent ouvertement lesbiennes, elles proposent dans une explosion de couleurs de l\u2019alcool, des \u00e9v\u00e8nements queers, et des produits ou services destin\u00e9s \u00e0 la communaut\u00e9 queer (voyages, maisons de publication, livres, cassettes, albums, sant\u00e9, immobilier\u2026). Il y a \u00e9galement un livret de commande directe \u00e0 <em>Deneuve <\/em>de marchandise th\u00e8me <em>pride<\/em>, de films, d\u2019objets \u00e9rotiques, de livres et de musique, de v\u00eatements&#8230;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Le magazine alterne le s\u00e9rieux des billets politiques avec le mordant des chroniques sur le milieu lesbien, le tout rythm\u00e9 par de belles photos. Elles sont l\u00e0 pour mettre en valeur une communaut\u00e9 qui est souvent d\u00e9valoris\u00e9e, pour la montrer dans toute sa diversit\u00e9, et surtout dans sa beaut\u00e9. Dans le documentaire, la photographe, Deb St. John, raconte : <em>\u201cWhat I was really interested in was making sure everybody looked gorgeous. Because I think, at that time, a lot of people didn\u2019t really feel good about themselves : put down by society, really rough times with families\u2026 It was really a place where we looked positive, we looked great, we looked sexy.\u201d<\/em><sup>(f)<\/sup>. La chercheuse Ann M. Ciasullo revient sur les repr\u00e9sentations culturelles mainstream des lesbiennes dans les ann\u00e9es 1990. Si la butch reste la repr\u00e9sentation de la figure de la lesbienne dans l&rsquo;imaginaire culturel, elle est invisible dans le paysage culturel. On y pr\u00e9f\u00e8re montrer des images de femmes f\u00e9minines, minces, blanches et de classe moyenne-sup\u00e9rieure, qui correspondent aux canons de beaut\u00e9 h\u00e9t\u00e9rosexuels. <em>Deneuve\/Curve<\/em> s&rsquo;engage \u00e0 une repr\u00e9sentation diverses, des corps \u00ab\u00a0per\u00e7us comme\u00a0\u00bb lesbiens, qui s&rsquo;affranchissent d&rsquo;une validation h\u00e9t\u00e9rosexuelle, et du <em>male gaze<\/em>. <sup>[2]<\/sup><\/p>\n\n\n\n<p>Les articles pr\u00e9sentent des artistes et leur travail, tr\u00e8s souvent engag\u00e9, leur permettant d&rsquo;\u00e9largir leur audience. C\u2019est donc \u00e0 la fois un espace de construction identitaire et de diffusion. <em>Deneuve\/Curve<\/em> utilise les codes des magazines sur papier glac\u00e9 mainstream, comme <em>Cosmopolitan<\/em> ou <em>Vogue<\/em>, en les destinant \u00e0 la communaut\u00e9 lesbienne, comme le font d\u00e9j\u00e0 des magazines du m\u00eame style pour un public queer plus large (comme <em>The Advocate<\/em>, qui se d\u00e9finit comme un magazine \u00e0 l\u2019intention de la communaut\u00e9 lesbienne, gay, bisexuelle et trans*). Le magazine n\u2019a rien de la production artisanale d\u2019une maison Cartonera, pourtant il joue avec les codes classiques de la presse <em>lifestyle<\/em>, en les d\u00e9tournant pour soutenir une communaut\u00e9 en expansion dont l\u2019existence m\u00eame est une contradiction \u00e0 la norme cish\u00e9t\u00e9rosexuelle que diffusent ces m\u00eames publications mainstream. Il aide \u00e0 construire\/reconstruire un sentiment de normalit\u00e9, par l\u2019acc\u00e8s \u00e0 un objet du quotidien, fait sur mesure, par des lesbiennes et pour des lesbiennes.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Queering the archive<\/h2>\n\n\n\n<p>Pour Julia Rosenzweig, archiviste pour la Curve Foundation, r\u00e9unir cette archive, t\u00e9moin de la culture lesbienne des ann\u00e9es 1990 et 2000, c\u2019est un travail qui vient avec des engagements particuliers : utiliser le vocabulaire cr\u00e9\u00e9 par la communaut\u00e9 LGBTQIA+ pour s\u2019auto-d\u00e9crire (au travers de ressources comme <a href=\"https:\/\/homosaurus.org\"><em>Homosaurus<\/em><\/a>), dialoguer avec la communaut\u00e9 de laquelle les mat\u00e9riaux sont issus (lien avec Franco Stevens et la <a href=\"https:\/\/www.facebook.com\/groups\/thecurvecommunity\/\"><em>Curve Community<\/em><\/a> sur Facebook), et rendre ceux-ci facilement accessibles. Pour une accessibilit\u00e9 r\u00e9elle et renouvel\u00e9e, Julia Rosenzweig annonce que l\u2019archive<em> Curve<\/em> sera bient\u00f4t disponible sur Omeka S, un syst\u00e8me de gestion de contenus open-source qui permet de cr\u00e9er des liens entre les ressources.<sup>[3]<\/sup> Une navigation claire et pratique dans cette archive au vocabulaire adapt\u00e9 est essentielle pour une meilleure repr\u00e9sentation lesbienne, pour mettre en valeur l&rsquo;histoire et la culture lesbienne, et pour g\u00e9n\u00e9rer ou raviver un sens d\u2019appartenance \u00e0 la communaut\u00e9, essentiel \u00e0 des personnes marginalis\u00e9es. Cet acc\u00e8s \u00e0 l\u2019archive de <em>Curve<\/em> est destin\u00e9 \u00e0 la fois aux personnes qui ont connu et aim\u00e9 <em>Curve<\/em> et veulent renouer avec cette p\u00e9riode particuli\u00e8re, et \u00e9galement les personnes qui sont pass\u00e9es \u00e0 c\u00f4t\u00e9, notamment les mill\u00e9niaux les plus jeunes et la g\u00e9n\u00e9ration Y qui n\u2019\u00e9taient pas en \u00e2ge, ou pas n\u00e9s. <\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019int\u00e9gration des plus jeunes \u00e0 une histoire et une culture lesbiennes est cruciale \u00e0 cette construction d\u2019un sentiment de fiert\u00e9 et d\u2019appartenance \u00e0 une communaut\u00e9 lesbienne. Et vivement la mise en place de ce nouveau syst\u00e8me : si le voyage dans le temps est int\u00e9ressant \u00e0 entreprendre, il faut admettre que les magazines, simplement num\u00e9ris\u00e9s, ne sont pas tr\u00e8s pratiques \u00e0 consulter. Sur le site de la <em>Curve Foundation,<\/em> ils sont bien class\u00e9s par dates, mais en cliquant sur un num\u00e9ro, on ne peut que passer d\u2019une page \u00e0 la prochaine, sans aper\u00e7u g\u00e9n\u00e9ral, ni possibilit\u00e9 de chercher des mots cl\u00e9s. Ce qui est intuitif sur papier devient un r\u00e9el casse-t\u00eate,&nbsp; les images mettent du temps \u00e0 charger, les livrets de commande interrompent la lecture des articles, certains sont entrecoup\u00e9s sur des pages tr\u00e8s \u00e9loign\u00e9es, qu\u2019il faut passer une par une\u2026 Un simple click donne un zoom qui permet de lire confortablement les articles, cependant la num\u00e9risation a donn\u00e9 une image plate : on ne peut pas s\u00e9lectionner et copier un nom ou un extrait de texte. On peut imaginer qu\u2019une manipulation des magazines pour Omeka S pourrait donner un r\u00e9sultat plus accessible : un sommaire interactif, les articles qui se suivent, et surtout, des textes trait\u00e9s par un logiciel de reconnaissance optique, qui permettrait une recherche par mots cl\u00e9s, et une exportation plus facile du contenu. Mais les quelques d\u00e9fauts du syst\u00e8me actuel n\u2019entravent pas r\u00e9ellement la lecture et l\u2019appr\u00e9ciation de ces t\u00e9moins d\u2019une lutte pour la reconnaissance et la diffusion d\u2019une histoire et d\u2019une culture lesbienne, que j\u2019encourage tout celles et ceux qui ma\u00eetrisent l\u2019anglais \u00e0 consulter.<\/p>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\">\n<li>[1] <em>Alive and Kicking<\/em> (J. Rosenweig &amp; F. Stevens). (2023, 6 f\u00e9vrier). CURVE. https:\/\/www.curvemag.com\/articles\/alive-and-kicking\/<\/li>\n\n\n\n<li>[2] Ciasullo, A. M. (2001). Making Her (In)Visible : Cultural Representations of Lesbianism and the Lesbian Body in the 1990s. <em>Feminist Studies<\/em>, <em>27<\/em>(3), 577. https:\/\/doi.org\/10.2307\/3178806<\/li>\n\n\n\n<li>[3] Rosenweig, J. (2022, 22 d\u00e9cembre). <em>Queering the Archive<\/em>. The Curve Foundation. https:\/\/thecurvefoundation.org\/2022\/12\/22\/queering-the-archive\/<\/li>\n\n\n\n<li><strong>Traductions :<\/strong>\n<ul class=\"wp-block-list\">\n<li>(a) pour la lesbienne de tous les jours<\/li>\n\n\n\n<li>(b) \u00e7a m&rsquo;a \u00e9nerv\u00e9 que les <em>femmes<\/em> ne soient pas trait\u00e9es comme des vraies lesbiennes dans la communaut\u00e9 lesbienne. Il fallait avoir le look : les Dr. Martens aux pieds, les cheveux courts, et pas de maquillage. Il fallait pouvoir s&rsquo;identifier les unes les autres avec \u00e7a.<\/li>\n\n\n\n<li>(c) C&rsquo;\u00e9tait tout une histoire, avant. Tu lis \u00e7a, tu es coupable par association.<\/li>\n\n\n\n<li>(d) Marche de Fiert\u00e9 Gouine<\/li>\n\n\n\n<li>(e) l&rsquo;H\u00e9ro\u00efne B\u00e9b\u00e9 Gouine<\/li>\n\n\n\n<li>(f) Je voulais vraiment m&rsquo;assurer que tout le monde \u00e9tait magnifique. Parce que je pense que, \u00e0 ce moment l\u00e0, beaucoup de personnes ne se sentaient pas bien dans leur peau : rabaiss\u00e9es par la soci\u00e9t\u00e9, avec des moments difficile avec leurs familles\u2026 C&rsquo;\u00e9tait un endroit o\u00f9 on avait l&rsquo;air positif, on avait l&rsquo;air super, on avait l&rsquo;air sexy. <\/li>\n<\/ul>\n<\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Deneuve\/Curve, a lesbian magazine Curve est le magazine lesbien le plus ancien et le plus vendu des Etats-Unis. Fond\u00e9 en 1991 par Frances \u201cFranco\u201d Stevens sous le nom de Deneuve, il a repr\u00e9sent\u00e9 un phare de visibilit\u00e9 lesbienne, \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 ceux-ci \u00e9taient rares. 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