 {"id":183,"date":"2010-11-29T16:06:46","date_gmt":"2010-11-29T15:06:46","guid":{"rendered":"https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/benoit-petit\/?page_id=183"},"modified":"2011-12-13T14:41:28","modified_gmt":"2011-12-13T13:41:28","slug":"lallemagne-de-lest","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/benoit-petit\/publications\/lallemagne-de-lest\/","title":{"rendered":"L&rsquo;Allemagne de l&rsquo;Est"},"content":{"rendered":"<p><a href=\"https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/benoit-petit\/files\/2010\/11\/couv1.jpg\"><\/a><\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/benoit-petit\/files\/2010\/11\/couvdos.jpg\"><\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: center\"><strong><a href=\"https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/benoit-petit\/files\/2010\/11\/socio_PETITcouv28sept.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone size-medium wp-image-290\" src=\"https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/benoit-petit\/files\/2010\/11\/socio_PETITcouv28sept-300x200.jpg\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"200\" srcset=\"https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/benoit-petit\/files\/2010\/11\/socio_PETITcouv28sept-300x200.jpg 300w, https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/benoit-petit\/files\/2010\/11\/socio_PETITcouv28sept-1024x682.jpg 1024w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a><\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: center\"><strong>Allemagne de l&rsquo;Est (1949 &#8211; 1989)<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: center\"><em>Religion et politique en mutation <\/em><\/p>\n<p><strong>1 Introduction <\/strong><\/p>\n<p>La R\u00e9publique \u00ab D\u00e9mocratique \u00bb Allemande (RDA) pr\u00e9sente une p\u00e9riode de quarante ann\u00e9es particuli\u00e8rement int\u00e9ressante \u00e0 analyser pour tous ceux qui \u00e9tudient les mod\u00e8les de gouvernement, l\u2019organisation sociale ou le changement social. L\u2019angle particulier des relations entre les sph\u00e8res politiques et religieuses, apr\u00e8s les \u00e9tudes de Max Weber sur la congruence entre l\u2019\u00e9thique protestante et l\u2019esprit du capitalisme, montre la diversit\u00e9 des comportements des chr\u00e9tiens (catholiques et luth\u00e9riens allemands), confront\u00e9s \u00e0 cette religion s\u00e9culi\u00e8re que tent\u00e8rent d\u2019imposer les communistes, dans ce pays qui a v\u00e9cu le troisi\u00e8me Reich, l\u2019\u00e9dification du mur de Berlin, puis la r\u00e9unification.<\/p>\n<p>Le pr\u00e9sent ouvrage \u00e9tudie le processus de s\u00e9cularisation : ce ph\u00e9nom\u00e8ne g\u00e9n\u00e9ral aux soci\u00e9t\u00e9s modernes s\u2019est op\u00e9r\u00e9 de mani\u00e8re sp\u00e9cifique dans la nation allemande orpheline, cet \u00c9tat particulier, issu d\u2019une partie de l\u2019ancien Reich, d\u00e9plac\u00e9 et partag\u00e9 en deux, au centre d\u2019une Europe \u00e9clat\u00e9e, reflet du monde divis\u00e9 en deux blocs id\u00e9ologiques antagonistes. Ses gouvernants ont pu croire qu\u2019un \u00c9tat planifi\u00e9 relativement ferm\u00e9, pouvait infl\u00e9chir le cours de l\u2019histoire et ma\u00eetriser, par la science et le progr\u00e8s, les conditions mat\u00e9rielles des hommes, au lieu de les accepter religieusement au nom des traditions. Une relecture raisonn\u00e9e de quelques id\u00e9ologies messianiques du XX<sup>\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle s\u2019impose : entre la peur d\u2019une ancienne ou d\u2019une nouvelle d\u2019apocalypse, entre la guerre atomique absolue et la mont\u00e9e aux extr\u00eames\u2026, loin de la na\u00efvet\u00e9 ir\u00e9nique des droits de l\u2019homme et loin aussi de l\u2019illusion qui a fait croire un moment, que l\u2019effondrement du mur de Berlin signifiait l\u2019\u00e9mergence d\u2019un monde unipolaire. La constitution des Bezirk, puis des nouveaux L\u00e4nder, pr\u00e9sente une multiple et rapide transformation institutionnelle, politique et sociale des territoires, signe de la transformation des valeurs et des symboles, reflet de l\u2019\u00e9volution des rapports sociaux.<\/p>\n<p>Les discours et les textes officiels, (les deux constitutions, les lois et r\u00e8glements de la RDA), comme la presse, les journaux professionnels ou religieux, transcrivent \u00e0 la fois des croyances et des repr\u00e9sentations sociales, refl\u00e8tent les mythes communistes ou chr\u00e9tiens. Les 40 ans de l\u2019Allemagne orientale soulignent la dimension tragique d\u2019un si\u00e8cle de fer et de sang : une r\u00e9volution \u00ab socialiste \u00bb, un r\u00e9gime dictatorial impos\u00e9, qu\u2019un mouvement social multiforme fait \u00e9clater, puis une rapide transformation vers l\u2019\u00e9conomie \u00ab sociale de march\u00e9 \u00bb, avec la r\u00e9unification et l\u2019entr\u00e9e dans l\u2019Europe. Les r\u00eaves, les projets de soci\u00e9t\u00e9s, \u00e9voquent des principes et des r\u00e9alit\u00e9s : le d\u00e9sir utopique de rapports harmonieux entre les hommes et les contraintes conjoncturelles concr\u00e8tes. Etudier les infl\u00e9chissements des r\u00e8glements, les modifications de la l\u00e9gislation ou des trait\u00e9s li\u00e9s au commerce, \u00e0 la propri\u00e9t\u00e9 et \u00e0 la paix, les prises de position des divers acteurs dans une perspective historique et analytique permet de rendre manifeste les convictions et les valeurs des forces en pr\u00e9sence.<\/p>\n<p>L\u2019ath\u00e9isme du parti, avec la constitution d\u2019une d\u00e9mocratie populaire, vise \u00e0 endiguer le fascisme du troisi\u00e8me Reich, mais sans la libert\u00e9. La s\u00e9cularisation signifie aussi bien la d\u00e9christianisation des consciences et des mentalit\u00e9s produite par le totalitarisme, que le processus selon lequel les institutions cessent de tirer de la religion leurs normes et leurs r\u00e8gles. De mani\u00e8re paradoxale, les \u00c9glises ont accompagn\u00e9 le socialisme impos\u00e9, se sont oppos\u00e9es \u00e0 certaines directives du parti, elles ont r\u00e9sist\u00e9 \u00e0 l\u2019h\u00e9g\u00e9monie de celui-ci, ont \u00e9t\u00e9 ni totalement otages du pouvoir, ni jamais ses porte paroles ; elles ont enfin accompagn\u00e9 le mouvement social qui a fait tomber le mur de Berlin, avec ce que certains ont appel\u00e9 la r\u00e9volution des pasteurs. La r\u00e9unification, par un mouvement social qui institue le droit \u00e0 la libert\u00e9 religieuse comme \u00e0 l\u2019incroyance, ouvre la soci\u00e9t\u00e9 \u00e0 la mondialisation, mais pas comme le r\u00eavaient les populations ; le lib\u00e9ralisme substitue le pluralisme culturel et religieux \u00e0 la raison d\u2019\u00c9tat ; le processus d&rsquo;\u00e9mancipation peut aussi entra\u00eener le relatisme des croyances. L\u2019Allemagne orientale pr\u00e9sente ainsi une situation particuli\u00e8re, tr\u00e8s diversifi\u00e9e selon les positionnements des acteurs, les principes doctrinaux et selon les p\u00e9riodes.<\/p>\n<p>Le premier chapitre \u00e9tudie la p\u00e9riode qui va de la fin de la seconde guerre mondiale \u00e0 la construction du mur de Berlin : la partition de l\u2019Europe s\u2019impose dans le climat international de la guerre froide. Les arm\u00e9es d\u2019occupation qui ont mis fin au troisi\u00e8me Reich (l\u2019Europe allemande) tol\u00e8rent ou organisent les d\u00e9placements et l\u2019exode des populations, organisent de nouvelles fronti\u00e8res entre les<\/p>\n<p>pays, \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de l\u2019Allemagne et de Berlin. Le partage des territoires entra\u00eene une s\u00e9paration politique, sociale et \u00e9conomique, avec le plan Marshall d\u2019un c\u00f4t\u00e9, pr\u00e9figurant la communaut\u00e9 europ\u00e9enne et la naissance du Kominform de l\u2019autre; lors du blocus de Berlin, le pont a\u00e9rien freine l\u2019avanc\u00e9e du bloc sovi\u00e9tique, fixe la limite occidentale du pacte de Varsovie, entre ce qui deviendra la R\u00e9publique f\u00e9d\u00e9rale et la R\u00e9publique \u00ab d\u00e9mocratique \u00bb.<\/p>\n<p>Les responsables religieux ne peuvent s\u2019opposer aux hommes mis en place par l\u2019arm\u00e9e sovi\u00e9tique ; ceux-ci ont un programme, d\u2019autres priorit\u00e9s et r\u00e9f\u00e9rences : les communistes rescap\u00e9s des camps ou revenus de Moscou, o\u00f9 ils ont \u00e9t\u00e9 form\u00e9s, sont impr\u00e9gn\u00e9s de volont\u00e9 antifasciste et se veulent officiellement au \u00ab service \u00bb du prol\u00e9tariat. Les autorit\u00e9s religieuses tentent, \u00e0 travers des prises de positions officielles de garder une influence dans l\u2019espace public, alors que les autorit\u00e9s politiques s\u2019affirment comme le nouveau pouvoir id\u00e9ologique, leur font concurrence et d\u00e9nigrent les principes et les dogmes th\u00e9ologiques. Il y a bien conflit d\u2019int\u00e9r\u00eat et de repr\u00e9sentations du monde, du temps et de l\u2019espace. Les anciennes valeurs, sp\u00e9cifiques aux communaut\u00e9s religieuses, la propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e et la place de l\u2019individu ne peuvent r\u00e9sister un temps aux \u00ab forces de la science et du progr\u00e8s \u00bb. Les structures et les repr\u00e9sentations de chaque \u00c9glise illustrent le poids des fid\u00e8les dans la population et leur place dans le paysage politique culturel et social, mais aussi la baisse rapide de leur influence en deux g\u00e9n\u00e9rations. Les \u00c9glises \u00e9vang\u00e9liques, luth\u00e9riennes et r\u00e9form\u00e9es, premi\u00e8res par ordre d\u2019importance (m\u00eame si elles ont un poids diff\u00e9rent en Thuringe et en Saxe, plus catholiques que dans le Mecklembourg, et surtout dans le Brandebourg et Berlin) pr\u00e9sentent une double tradition d\u2019ob\u00e9issance et de r\u00e9sistance, combinent des f\u00e9d\u00e9rations d\u2019\u00c9glises \u00ab libres \u00bb, structurellement imbriqu\u00e9es dans le tissu social, g\u00e8rent des associations culturelles et des structures caritatives comme la Caritas. L\u2019\u00c9glise catholique, se montre soucieuse d\u2019unit\u00e9 et de catholicit\u00e9, de hi\u00e9rarchie et de tradition, de r\u00e9sistance anticommuniste et de \u00ab loyale distance par rapport aux pouvoirs en place \u00bb, manifest\u00e9e par la recommandation D\u00f6pfner.<\/p>\n<p>La r\u00e9forme agraire, les changements dans l\u2019organisation scolaire et les lois sur la famille sont des lieux de tensions et de conflits particuli\u00e8rement nets, surtout quand la politique de l\u2019\u00c9tat envers les \u00c9glises, entre 1949 et 1953 \u2013 impose la r\u00e9forme des structures. La mani\u00e8re dont a \u00e9t\u00e9 r\u00e9prim\u00e9e l\u2019insurrection du 17 Juin 1953 (la r\u00e9volte ouvri\u00e8re Berlin- Est), est un premier signe du type de syst\u00e8me impos\u00e9 \u00e0 la population. Alors que le blocus de Berlin \u00e9choue, des r\u00e9formes mon\u00e9taires s\u00e9par\u00e9es dans chaque zone d\u2019occupation militaire, renforcent les antagonismes. Les conceptions oppos\u00e9es sur la soci\u00e9t\u00e9 entra\u00eenent des prises de positions et des int\u00e9r\u00eats contradictoires, qui rendent in\u00e9vitable la partition non seulement de Berlin et de l\u2019Allemagne, mais aussi de l\u2019Europe. La collectivisation de l\u2019agriculture, la planification et la suppression d\u2019une grande partie de l\u2019artisanat, comme la fusion des partis et le contr\u00f4le de la presse vont entra\u00eener un exode massif, pr\u00e9texte ou justification \u00e0 l\u2019\u00e9dification du mur de Berlin en 1961.<\/p>\n<p>Le chapitre 2 pr\u00e9sente la RDA apr\u00e8s 1961 ; cette relecture de l\u2019histoire est analys\u00e9e \u00e0 partir de la notion, d\u00e9finie et critiqu\u00e9e, de \u00ab d\u00e9mocratie populaire \u00bb, nom que tient \u00e0 se donner un r\u00e9gime qui revendique et instaure la \u00ab dictature du prol\u00e9tariat \u00bb, contre le fasciste et contre \u00ab l\u2019imp\u00e9rialisme capitaliste \u00bb \u00ab pour le bien du peuple \u00bb. Si l\u2019image d\u2019un \u00ab totalitarisme \u00bb, statique doit \u00eatre refus\u00e9e, il s\u2019agit de comprendre ici, de l\u2019int\u00e9rieur, l\u2019id\u00e9ologie marxiste, le dogme l\u00e9niniste, qualifi\u00e9e ici de \u00ab dictature participative \u00bb, pour le pays qui se dit le meilleur \u00e9l\u00e8ve du camp socialiste et se veut original, dans le bloc de l\u2019Est : un recul \u00e9pist\u00e9mologique permet d\u2019\u00e9tudier la vision m\u00e9taphysique de la soci\u00e9t\u00e9 autant que son infrastructure. Les relations entre religion et politique dans une telle configuration politique ont \u00e9volu\u00e9 : le regard du sociologue se focalise sur les institutions et le poids des id\u00e9ologies, puis d\u00e9finit les domaines respectifs d\u2019intervention, le statut des \u00e9lites et les sph\u00e8res d\u2019influence des autorit\u00e9s politiques et religieuses. La confrontation des \u00c9glises et de l\u2019\u00c9tat entre 1961 et 1978 est plus qu\u2019un jeu de rapport de force entre appareils, elle confronte des croyances, des convictions et des projets de soci\u00e9t\u00e9s. Le rapport entre \u00e9thique et politique transparait dans le programme des gouvernements et dans les Constitutions. Le changement de soci\u00e9t\u00e9 d\u00e9stabilise les structures eccl\u00e9siales, sous les innovations incessantes du parti (la<\/p>\n<p>Jugenweihe<\/p>\n<p>et le poids des programmes de l\u2019\u00e9cole, les r\u00e9glementations diverses, les contraintes administratives) ; deux histoires s\u2019entrelacent, chacune nourrissant l\u2019autre. L\u2019ath\u00e9isme d\u2019\u00c9tat ne d\u00e9truit pas, ne supprime pas toute l\u2019organisation religieuse : la soci\u00e9t\u00e9 civile r\u00e9siste. Les rapports entre les autorit\u00e9s d\u2019\u00c9glise et les marxistes ne sont pas que de combat et d\u2019opposition frontale ; quand il devient clair que le r\u00e9gime est<\/p>\n<p>appel\u00e9 \u00e0 durer, certains clercs et th\u00e9ologiens instaurent un dialogue, avec les autorit\u00e9s politiques de l\u2019\u00c9tat. Apr\u00e8s les r\u00e9formes impos\u00e9es du gouvernement, certains accordent une certaine l\u00e9gitimit\u00e9 \u00e0 l\u2019autorit\u00e9 politique, m\u00eame si la reconnaissance des fronti\u00e8res de la RDA et l\u2019organisation des dioc\u00e8ses reste un point d\u2019achoppement entre les autorit\u00e9s catholiques li\u00e9es \u00e0 Rome et le r\u00e9gime, alors que l\u2019\u00e9glise \u00e9vang\u00e9lique se s\u00e9pare de celle de l\u2019Ouest.<\/p>\n<p>La culture est encore, au d\u00e9but en partie sinon majoritairement, impr\u00e9gn\u00e9e de celle du luth\u00e9rianisme, en concurrence avec le catholicisme romain mais aussi avec le calvinisme. Une partie de la population ouvri\u00e8re et des intellectuels (spartakistes, communistes, trotskystes ou anarchistes) sont ath\u00e9es et s\u2019opposent \u00e0 la tradition \u00ab jud\u00e9o-chr\u00e9tienne \u00bb, mais partagent avec celle-ci certaines valeurs communes (dans la conception du travail ou la conscience professionnelle, la place des hommes dans la nature, l\u2019esprit du travail, le souci d\u2019\u00e9galit\u00e9). La fin d\u2019une certaine civilisation paysanne et l\u2019urbanisation se font dans le contexte d\u2019un marxisme \u00ab concurrent id\u00e9ologique \u00bb, qui se comporte comme une religion s\u00e9culi\u00e8re, \u00e0 travers le d\u00e9bat entre id\u00e9ologie et science, l\u2019ob\u00e9issance (par obligation ou conviction avec les dogmes de l\u2019infaillibilit\u00e9, du pape ou du Parti), entre patriotisme et internationalisme prol\u00e9tarien.<\/p>\n<p>Le chapitre 3 aborde le fonctionnement pr\u00e9cis de cette soci\u00e9t\u00e9. La censure et les silences r\u00e9v\u00e8lent ,en creux, les contradictions du r\u00e9gime et les essais de r\u00e9forme orientent le lecteur vers quelques causes de son effondrement. Si la question de l\u2019exode rural, est si peu abord\u00e9e dans la litt\u00e9rature, n\u2019est-ce pas parce qu\u2019elle \u00e9voquerait l\u2019exil contraint des opposants au r\u00e9gime ? La responsabilit\u00e9 tant vant\u00e9e des maires, nomm\u00e9s plus qu\u2019\u00e9lus, gomme en fait leur faible autonomie politique et financi\u00e8re. Le sujet tr\u00e8s sensible politiquement de l\u2019environnement apparait seulement entre les lignes de l\u2019apologie d\u2019un sport populaire, celui des p\u00eacheurs \u00e0 la ligne. Mais cette soci\u00e9t\u00e9 n\u2019est pas rigide ni bloqu\u00e9e : un gros travail l\u00e9gislatif et id\u00e9ologique accompagne les diverses tentatives de r\u00e9forme : celle des prix agricoles, en 1983, est l\u2019occasion de montrer les fonctions des prix dans un r\u00e9gime marxiste planifi\u00e9 centralement, o\u00f9 les arguments th\u00e9oriques se heurtent aux exigences de la conjoncture et de la crise de l\u2019\u00e9nergie. Les principes de solidarit\u00e9 et de l\u2019\u00c9tat providence sont \u00e9galement bouscul\u00e9s par le changement d\u00e9mographique qui impose de modifier la conception de la protection sociale.<\/p>\n<p>Les causes qui ont emp\u00each\u00e9 le r\u00e9gime d\u2019\u00e9voluer, ou qui ont acc\u00e9l\u00e9r\u00e9 sa chute, sont nombreuses et diversement hi\u00e9rarchis\u00e9es. Une s\u00e9rie d\u2019\u00e9v\u00e9nements internationaux fragilisent le mythe de la r\u00e9volution invincible : Gorbatchev et la Perestro\u00efka, la politique \u00e0 l\u2019Est de Jean-Paul II \u00e0 la suite du Concile Vatican II (le pape d\u00e9nonce les mensonges d\u2019\u00c9tat et le r\u00e9gime communiste tout comme le \u00abmirage consum\u00e9riste de l\u2019Ouest \u00bb), les effets de la catastrophe de Tchernobyl. L\u2019Europe de l\u2018Est ne peut rester artificiellement isol\u00e9e face \u00e0 l\u2019acc\u00e9l\u00e9ration des grandes mutations technologiques, la t\u00e9l\u00e9phonie, la t\u00e9l\u00e9vision hertzienne ou les programmes d\u2019ordinateurs. L\u2019\u00e9mergence d\u2019une opposition interne au pays rejoint la mont\u00e9e des m\u00e9contentements des classes moyennes devant les disparit\u00e9s des niveaux de vie, parfois au nom des principes affich\u00e9s du r\u00e9gime, parfois contestant celui-ci. Une hypoth\u00e8se circule que la \u00ab r\u00e9ussite \u00bb temporaire (pendant quarante ans) et l\u2019\u00e9chec du marxisme en Allemagne de l\u2019est ne r\u00e9sultent pas seulement de l\u2019imposition du mat\u00e9rialisme par l\u2019\u00e9cole, de la censure de la presse ou des multiples instances publiques, mais de l\u2019accompagnement puis du \u00ab l\u00e2chage \u00bb des autorit\u00e9s religieuses. La th\u00e9orie dite scientifique du mat\u00e9rialisme historique et dialectique, enseign\u00e9e comme une vulgate sup\u00e9rieure et infaillible depuis l\u2019\u00e9cole, reprise \u00e0 travers la presse, fait l\u2019objet de commentaires et d\u2019interpr\u00e9tations multiples lors des congr\u00e8s ou sessions du parti. Mais cela ne r\u00e9pond pas au r\u00eave d\u2019une \u00ab autre vie \u00bb, tant\u00f4t frein\u00e9 par le discours l\u00e9nifiant des autorit\u00e9s eccl\u00e9sastiques, tant\u00f4t soutenu par les r\u00e9flexions muries dans les \u00c9glises : l\u2019utopie d\u2019une Europe sans armes rejoint la d\u00e9nonciation des contradictions nombreuses du socialisme \u00ab r\u00e9el \u00bb. La censure, telle qu\u2019elle est ici montr\u00e9e \u00e0 travers une approche de la classification des films, appara\u00eet parfois ridicule, quand deviennent inacceptables la surveillance et la r\u00e9pression des mouvements pacifistes, de la demande de visa ou de toute critique du patriotisme. Pouvoir exprimer ses opinions librement et surtout lors des votes devient une exigence qui rejoint les d\u00e9clarations de la CSCE \u00e0 Helsinki pr\u00f4nant la libert\u00e9 de circulation des hommes, des id\u00e9es, sinon des capitaux et la libert\u00e9 d\u2019expression. Face \u00e0 la publicit\u00e9 des medias occidentaux (t\u00e9l\u00e9vision ou journaux interdits mais r\u00e9guli\u00e8rement consult\u00e9s) ou aux produits de luxe des Intershops r\u00e9serv\u00e9s aux d\u00e9tenteurs de devises, le poids de la Stasi endigue de moins en moins la pouss\u00e9e de l\u2019individualisme, caract\u00e9ristique de la modernit\u00e9. L&rsquo;explosion des demandes de visa ou<\/p>\n<p>les tentatives de fuite de la R\u00e9publique vient \u00e0 bout des contr\u00f4les bureaucratiques ou de la r\u00e9pression polici\u00e8re.<\/p>\n<p>Le chapitre 4 aborde les bouleversements \u00e9conomiques, politiques sociaux et l\u2019effervescence religieuse qui ont suivi la chute du mur de Berlin. La d\u00e9mocratie avec le changement \u00e9lectoral apporte une nouvelle donne politique, de nouvelles structures (la r\u00e9forme administrative des L\u00e4nder) et une recomposition du paysage culturel et id\u00e9ologique. La soci\u00e9t\u00e9 fiduciaire (la Treuhandanstalt) privatise les grandes entreprises et fermes d\u2019\u00c9tat et met fin aux coop\u00e9ratives agricoles. Le d\u00e9placement de la capitale de Bonn \u00e0 Berlin signifie un glissement de la fronti\u00e8re vers l&rsquo;Est (la ligne Oder\/Neisse), mais un glissement des regards vers l\u2019Ouest ; l\u2019\u00e9largissement g\u00e9opolitique de l\u2019Union Europ\u00e9enne aux peuples de l\u2019Europe centrale et orientale s\u2019accompagne d\u2019une inversion des flux migratoires. Les espoirs et d\u00e9ceptions modifient les comportements et on constate la mont\u00e9e du relativisme ; la \u00ab soci\u00e9t\u00e9 lib\u00e9rale de march\u00e9 \u00bb transforme la solidarit\u00e9 professionnelle ; la privatisation des entreprise a des effets douloureux pour ceux qui ne peuvent s&rsquo;adapter aux nouvelles r\u00e8gles, mais l&rsquo;\u00c9tat, local ou f\u00e9d\u00e9ral, accompagne la mutation par des mesures conjoncturelles, par un effort d\u2019investissement et des aides financi\u00e8res ; la solidarit\u00e9 confessionnelle produit aussi certaines formes d&rsquo;innovations, comme les cercles de machines agricoles. Le lib\u00e9ralisme du march\u00e9 apporte une transformation des mentalit\u00e9s, parfois une inversion des valeurs et la s\u00e9cularisation.<\/p>\n<p>La r\u00e9unification allemande a des effets dans le domaine religieux avec le retour des \u00c9glises dans la sph\u00e8re publique, avec l\u2019enseignement du fait religieux dans les \u00e9coles des nouveaux L\u00e4nder et le passage \u00e0 une soci\u00e9t\u00e9 interreligieuse et pluriculturelle. Pour les anciennes \u00c9glises, la red\u00e9finition des paroisses, la coop\u00e9ration entre nouveaux et anciens L\u00e4nder et le dialogue interreligieux (comme lors du Katholiken Kirchentag de Berlin en 2003) modifient la donne. L\u2019apparition voire l\u2019explosion de nouveaux groupes charismatiques, \u00c9glises libres ou \u00ab Sectes \u00bb suscite chez les juristes, sociologues et hommes politiques le d\u00e9bat sur la libert\u00e9 de conscience, l\u2019islam et le juda\u00efsme sont des indicateurs particuli\u00e8rement significatifs qui illustrent le caract\u00e8re sp\u00e9cifique du r\u00e9gime allemand de la s\u00e9cularisation : celui-ci n\u2019est pas le r\u00e9gime de la la\u00efcit\u00e9 tel qu\u2019il est pr\u00e9sent chez ses voisins fran\u00e7ais ou polonais. L\u2019\u00e9tude de l\u2019Allemande montre sa sp\u00e9cificit\u00e9 quand il s\u2019agit de la m\u00e9moire et du pass\u00e9, de sa mani\u00e8re de consid\u00e9rer le pluralisme religieux et d\u2019organiser une soci\u00e9t\u00e9 pluriculturelle ou de d\u00e9finir la citoyennet\u00e9.<\/p>\n<p>Les annexes illustrent d\u2019abord les principes ou dogmes marxistes, l\u2019infaillibilit\u00e9 de la lecture scientiste (positiviste), la place de la sociologie en R.D.A, ou l\u2019hymne de la R\u00e9publique et le d\u00e9calogue des jeunes pionniers. Les sch\u00e9mas id\u00e9ologiques et structures organisationnelles des deux \u00c9glises luth\u00e9rienne et catholique romaine en RDA interrogent l\u2019histoire par leurs divergences et convergences \u00e0 propos de l\u2019\u0153cum\u00e9nisme jusqu\u2019\u00e0 la \u00ab D\u00e9claration commune sur la Doctrine de la Justification \u00bb. Les croyances et la double anthropologie que l\u2019auteur expose, avec des documents d\u2019\u00e9poque compl\u00e9tant ses propres enqu\u00eates, mettent en perspective certaines positions du mouvement pacifistes, la crise de la r\u00e9unification pour les paroisses \u00e9vang\u00e9liques entre des paroisses est- et ouest-allemandes et permettent de comprendre de l\u2019int\u00e9rieur la complexit\u00e9 de la vie sociale et politique de la p\u00e9riode. L\u2019ouvrage pr\u00e9sente une table des sigles et des index, une large bibliographie, un sch\u00e9ma chronologique des principaux \u00e9v\u00e9nements, pr\u00e9sent\u00e9s de mani\u00e8re synoptique et significative, en annexes, avec des fiches permettant de situer des documents d\u2019\u00e9poques, quelques traductions ou des biographies de quelques personnalit\u00e9s influentes.<\/p>\n<p>Chercheur associ\u00e9 au CNRS, et adh\u00e9rent \u00e0 plusieurs associations internationales de sociologues (l\u2019AISLF, CISR et SISR), l\u2019auteur suit donc l\u2019\u00e9volution des structures religieuses de mani\u00e8re \u00e0 faire appara\u00eetre les mutations allemandes qui ont marqu\u00e9 la seconde partie du XX<sup>\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle. La posture du sociologue analyse les repr\u00e9sentations et comportements en pr\u00e9sence, les logiques institutionnelles et les discours dans une lecture des \u00e9v\u00e9nements qui refuse la complaisance ou la diabolisation, en distinguant l\u2019action des personnes et la logique des institutions. Apr\u00e8s les dangers d\u2019une certaine volont\u00e9 de l\u2019\u00c9tat, qui, par le biais des l\u00e9gislations, voudrait orienter les comportements des futures g\u00e9n\u00e9rations, la question du relativisme et de l\u2019interculturel interroge le lecteur sur une question qui d\u00e9passe les d\u00e9bats allemands et interroge la citoyennet\u00e9 et le patriotisme.<\/p>\n<p><strong>Conclusion<em> <\/em><\/strong><\/p>\n<p>Le but de ces pages \u00e9tait d\u2019analyser le fonctionnement de la soci\u00e9t\u00e9 est-allemande pendant les quarante ann\u00e9es du communisme \u00ab r\u00e9ellement existant \u00bb, de l\u2019approcher sans chercher \u00e0 d\u00e9nigrer un r\u00e9gime d\u00e9funt, ni promouvoir son id\u00e9ologie (moribonde ou r\u00eav\u00e9e). Ses r\u00e8glements politiques, ses ouvrages universitaires ou p\u00e9riodiques populaires, ses magazines de jeunesse et publications religieuses permettent de saisir les repr\u00e9sentations collectives, d\u2019appr\u00e9hender le r\u00e9gime politique avec son syst\u00e8me symbolique, de comprendre ce que pensaient les habitants de la RDA.<\/p>\n<p>Ma relecture, dans une perspective historique et sociologique de quelques enqu\u00eates d\u00e9taill\u00e9es effectu\u00e9es au cours de trois p\u00e9riodes, lors de divers s\u00e9jours dans l\u2019Allemagne orientale, m\u2019a fait comprendre la coh\u00e9sion du syst\u00e8me communiste, les raisons de son maintien et les contradictions internes d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 qui, en s\u2019ajoutant \u00e0 diverses causes externes, ont entra\u00een\u00e9 sa chute. Pour approcher de l\u2019int\u00e9rieur les mentalit\u00e9s des divers acteurs et le fonctionnement des institutions, il \u00e9tait n\u00e9cessaire de refuser les jugements en noir et blanc afin d\u2019aborder le syst\u00e8me id\u00e9ologique de l\u2019int\u00e9rieur. L\u2019objectif \u00e9tait de comprendre les croyances politiques et les diverses visions du monde, la logique et la coh\u00e9rence des repr\u00e9sentations culturelles qui inspiraient autant les responsables politiques et doctrinaux, leur imaginaire et leurs convictions, que celles des opposants, entre autres celles des \u00c9glises et ceux qui sont d\u00e9tenteurs de pouvoirs symboliques. Les diverses archives et textes, mis en perspective, att\u00e9nuent la m\u00e9connaissance persistante parfois dans certains domaines, par exemple le d\u00e9veloppement rural, la \u00ab d\u00e9mocratie populaire locale \u00bb, le sport populaire, les efforts et n\u00e9gligences environnementales. Ce voyage dans l\u2019univers culturel de la RDA, \u00e0 travers les traces multiples qu\u2019il laisse encore, dans la m\u00e9moire des adultes et de la partie la plus \u00e2g\u00e9e de la population, dans les documents d\u2019\u00e9poque et les archives, laisse voir la confrontation entre ces deux visions du monde que sont le lib\u00e9ralisme et le marxisme. Le r\u00e9gime n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 homog\u00e8ne, ni dans le temps, ni dans l\u2019espace : plusieurs g\u00e9n\u00e9rations d\u2019habitants, de militants, de citoyens se sont succ\u00e9d\u00e9es.<\/p>\n<p>Le premier chapitre de ce livre aborde la fondation de la RDA (1949-1951). Les d\u00e9cisions des gouvernants instaurent le \u00ab centralisme d\u00e9mocratique \u00bb, modifient la division spatiale avec la cr\u00e9ation des Bezirks, \u00e9tablissent la planification et les expropriations. Les modalit\u00e9s de la collectivisation, la mise en place forc\u00e9e des coop\u00e9ratives radicalisent les tensions, acc\u00e9l\u00e8rent l\u2019exode des m\u00e9contents et poussent \u00e0 l\u2019\u00e9dification du Mur de Berlin (1961). Le deuxi\u00e8me chapitre aborde les fondements doctrinaux de l\u2019Etat et de ssel dirigeants pendant la p\u00e9riode qualifi\u00e9e ici de \u00ab dictature participative \u00bb, terme repris de Mary Fulbrook pour repenser l\u2019histoire de la RDA sous l\u2019angle de l\u2019histoire sociale. La reconnaissance du r\u00e9gime au niveau international (\u00e0 l\u2019ONU en 1971 et le trait\u00e9 RDA-RFA en 1972) entra\u00eene une certaine normalisation \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur et, \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur, l\u2019institutionnalisation du marxisme l\u00e9ninisme comme religion s\u00e9culi\u00e8re. Le troisi\u00e8me chapitre analyse les silences, les contradictions et les limites d\u2019un r\u00e9gime que vient bousculer la contestation sociale. Le dernier chapitre \u00e9voque les effets de la r\u00e9unification allemande sur les structures et les mentalit\u00e9s.<\/p>\n<p>La soci\u00e9t\u00e9 qui se met en place avant l\u2019\u00e9dification du Mur de Berlin, pendant la guerre froide et pour un quart de si\u00e8cle a vu l\u2019Europe divis\u00e9e militairement, politiquement et culturellement. Son r\u00e9gime est un syst\u00e8me soci\u00e9tal complexe. Il se donne une l\u00e9gitimit\u00e9, une constitution et des r\u00e8gles ; il s\u2019appuie sur une justice, une arm\u00e9e, des appareils de contr\u00f4le et de coercition ; il d\u00e9veloppe une doctrine, des postulats id\u00e9ologiques et des arguments qui s\u2019affirment scientifiques. En cela l\u2019id\u00e9ologie marxiste-l\u00e9niniste fonctionne comme une religion s\u00e9culi\u00e8re, avec des institutions qui fabriquent un sacr\u00e9 sans transcendance, et comme une religion civile avec le Parti qui est infaillible et intouchable et avec ses clercs qui forment une bureaucratie d\u2019\u00c9tat. Les intellectuels vulgarisent une doctrine qui s\u2019oppose alors aux traditions culturelles et sp\u00e9cialement celles des \u00c9glises (luth\u00e9riennes, \u00e9vang\u00e9liques et catholique romaine). Les nouveaux agents de d\u00e9veloppement, responsables des valeurs et des orientations de la soci\u00e9t\u00e9, entrent en concurrence avec les personnalit\u00e9s religieuses pour influencer<\/p>\n<p>l\u2019opinion publique, pour former \u00ab un homme nouveau \u00bb et sp\u00e9cialement fa\u00e7onner la conscience des jeunes. La religion s\u00e9culi\u00e8re a aussi besoin d\u2019institutions, de f\u00eates et de rites. Elle fonctionne sur des interdits avec la censure et produit du sacr\u00e9 par l\u2019\u00e9cole et les mouvements de jeunesse, par les medias et par l\u2019arm\u00e9e. La coupure entre les deux Allemagnes marquait la s\u00e9paration entre deux parties de l\u2019Europe, entre deux mondes aux valeurs, symboles et id\u00e9ologies oppos\u00e9es. Les fronti\u00e8res \u00e9taient \u00e0 la fois contraintes et voulues. La zone du pays contr\u00f4l\u00e9e par les troupes russes concr\u00e9tisait un \u00e9quilibre g\u00e9opolitique d\u00e9cid\u00e9 \u00e0 Yalta : celles qui avaient lib\u00e9r\u00e9 la population de ce qui \u00e9tait qualifi\u00e9 \u00ab d\u2019utopie barbare du troisi\u00e8me Reich \u00bb la prot\u00e9geaient d\u00e9sormais contre les attaques suppos\u00e9es de la propagande adverse ; la scission \u00e9tait aussi voulue : la RDA \u00e9tait le pays qui, selon les convictions de ses dirigeants, concr\u00e9tisait l\u2019id\u00e9al d\u2019un monde moins in\u00e9galitaire, une utopie bient\u00f4t int\u00e9rioris\u00e9e dans les esprits par le r\u00e9gime communiste mais impos\u00e9e \u00e0 ceux qui n\u2019\u00e9taient pas convaincus, \u00e0 ceux qui perdaient leur position sociale et leur statut..<\/p>\n<p>Un chemin sp\u00e9cifique : le<em> Sonderweg <\/em><\/p>\n<p>La RDA ne se distingue pas toujours des d\u00e9mocraties populaires des pays de l\u2019Europe de l\u2019Est pour ce qui est de son impr\u00e9gnation par l\u2019id\u00e9ologie communiste, ni par sa mani\u00e8re de concevoir le marxisme-l\u00e9ninisme. Elle partage les principes sovi\u00e9tiques et les r\u00e9seaux \u00e9conomiques des d\u00e9mocraties populaires sous l\u2019assistance des troupes du pacte de Varsovie. C\u2019est dans leur application sur le terrain, au niveau pragmatique, dans les conditions sp\u00e9cifiques de la RDA et dans leur application au niveau local que se manifeste son originalit\u00e9. Tout d\u2019abord par le fait qu\u2019elle est proche, par la culture, la langue, les religions et par l\u2019histoire de son voisin de l\u2019Ouest, la R\u00e9publique f\u00e9d\u00e9rale. Car l\u2019histoire de l\u2019Allemagne est particuli\u00e8re en Europe : dans les milieux universitaires, la notion de <em>Sonderweg<\/em> connut, en tant qu&rsquo;explication historique, un engouement certain, puis une spectaculaire d\u00e9saffection. Certains historiens allemands glorifi\u00e8rent ce <em>chemin sp\u00e9cifique<\/em> qui d\u00e9bouche sur une volont\u00e9 de revanche, de domination et de destruction des autres cultures et civilisations, dans le r\u00eave de r\u00e9aliser l\u2019Europe allemande. La division du territoire en multiples principaut\u00e9s, L\u00e4nder ou Etats aux r\u00e9gimes politiques divers, leur refus de la r\u00e9volution fran\u00e7aise de 1789 (qui \u00e9nonce les principes d\u00e9mocratiques et amorce leur mise en place par une d\u00e9mocratisation possible de la soci\u00e9t\u00e9), l\u2019opposition \u00e0 Napol\u00e9on (symbolis\u00e9e par le c\u00e9l\u00e8bre monument \u00e0 Leipzig, le <em>Volksschlachtdenkmal<\/em>), l\u2019\u00e9chec de la r\u00e9volution de 1848, le retard pris par l\u2019industrialisation, la difficile unit\u00e9 tent\u00e9e par le <em>Kaiserreich<\/em> (l\u2019Empire allemand proclam\u00e9 en 1871 comme \u00c9tat f\u00e9d\u00e9ral comprenant vingt-cinq \u00c9tats), autant d\u2019\u00e9l\u00e9ments pour expliquer la sp\u00e9cificit\u00e9 du peuple allemand, sa conscience nationale, sa culture patriotique et sa citoyennet\u00e9 (transmise par le sang), depuis la Constitution de la Conf\u00e9d\u00e9ration de l&rsquo;Allemagne du Nord et la fragilit\u00e9 de la R\u00e9publique de Weimar. Le rappel du pass\u00e9 que reconstituent les historiens de la RDA insiste sur la mauvaise conscience et l\u2019\u00e9chec de l\u2019histoire allemande: apr\u00e8s la d\u00e9faite de la premi\u00e8re guerre mondiale et la crise de 1929, la propagande communiste montre la sup\u00e9riorit\u00e9 du r\u00e9gime des soviets; gr\u00e2ce au plan, la Russie peut rattraper son retard \u00e9conomique et social, d\u00e9passer les luttes fratricides qui avaient, en Allemagne, d\u00e9chir\u00e9 les communistes, trotskystes, spartakistes et les sociaux d\u00e9mocrates. Apr\u00e8s le choc de la d\u00e9faite militaire du nazisme, la population traumatis\u00e9e est dans l\u2019attente d\u2019une alternative cr\u00e9dible. L\u2019id\u00e9e simple s\u2019impose en slogan: \u00ab la th\u00e9orie de L\u00e9nine est toute puissante parce qu\u2019elle est vraie \u00bb.<\/p>\n<p>L\u2019optimisme dans le progr\u00e8s social prolonge l\u2019id\u00e9al d\u2019un monde rationnel apport\u00e9 par les Lumi\u00e8res. D\u00e9sormais, gr\u00e2ce \u00e0 la science et au marxisme, il est possible de changer les rapports sociaux et d\u2019apporter davantage d\u2019\u00e9galit\u00e9 entre les hommes ; il y a un sens \u00e0 l\u2019histoire dans l\u2019industrie avec les soviets et l\u2019\u00e9lectricit\u00e9 ; dans l\u2019agriculture,avec les coop\u00e9ratives, le tracteur et les engrais. Une troisi\u00e8me voie utopiste entre l&rsquo;Est et l&rsquo;Ouest n\u2019est pas envisageable. La partition en deux \u00c9tats oppos\u00e9s symbolise les (deux seules) voies du d\u00e9veloppement ; elle postule deux mod\u00e8les normatifs de croissance \u00e9conomique, c&rsquo;est-\u00e0-dire l&rsquo;existence d&rsquo;une alternative communiste \u00e0 la \u00ab voie normale \u00bb, occidentale, am\u00e9ricaine, fran\u00e7aise ou britannique, par opposition \u00e0 la d\u00e9viance allemande du troisi\u00e8me Reich. La philosophie de l\u2019histoire actualise la r\u00e9volution des rapports sociaux, l\u2019enfantement d\u2019un nouveau mode de production. L\u2019essentiel pour d\u00e9finir d\u00e9sormais, en 1950, cette \u00ab nation orpheline \u00bb dont parle A. M. LE GLOANECK n\u2019\u00e9tait plus les communaut\u00e9s de langue, de culture et de territoire, mais bien une caract\u00e9ristique jusque l\u00e0 mise entre parenth\u00e8se: la structure de classe. La division de l\u2019Allemagne est<\/p>\n<p>alors un nouveau visage du <em>Sonderweg<\/em> allemand qui n\u2019est plus seulement l\u2019Europe allemande nazie; son originalit\u00e9 tient \u00e0 la partition en deux Etats antagonistes que de multiples contacts (m\u00eame s\u2019ils \u00e9taient interdits) reliaient. Ces deux anthropologies, adverses et compl\u00e9mentaires, dans leur interaction se sont nourries l\u2019une l\u2019autre, tant les notions ont pris place dans deux syst\u00e8mes linguistiques oppos\u00e9s, structurant des valeurs et des priorit\u00e9s sp\u00e9cifiques. Tout se passait aussi, sans doute, comme si la m\u00e9moire collective ne pouvait sinon de mani\u00e8re dramatique rappeler le p\u00e8re absent ou maudit (l\u2019Empereur du second Reich ou le F\u00fchrer,) et restait reli\u00e9e de mani\u00e8re confuse \u00e0 la grande patrie (<em>Vaterland<\/em>) ou \u00e0 la petit patrie (<em>Heimat<\/em>), \u00e9loign\u00e9es de la m\u00e8re d\u00e9shonor\u00e9e et bless\u00e9e.<\/p>\n<p>La soci\u00e9t\u00e9 se veut \u00e0 la fois \u00e0 la pointe du socialisme et acteur d\u2019un r\u00e9gime original, \u00e9piant les secrets de son voisin capitaliste; une partie des habitants a partag\u00e9 cette esp\u00e9rance, pas seulement \u00e0 cause des chars sovi\u00e9tiques. Le discours officiel en RDA, paradoxal, affirmait avoir d\u00e9pass\u00e9 les antagonismes de classes, il rejetait \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur la contradiction, construisant une rupture avec le national-socialisme du r\u00e9gime nazi et avec le capitalisme de la RFA. Son mod\u00e8le est le socialisme utopiste du si\u00e8cle pr\u00e9c\u00e9dent, scientifique de Marx ou r\u00e9el de la R\u00e9volution d\u2019octobre, \u00e0 l\u2019h\u00e9ritage tout r\u00e9cent, puisque le pass\u00e9 mill\u00e9naire d\u2019une civilisation chr\u00e9tienne est en partie d\u00e9consid\u00e9r\u00e9. Il se donne comme objectif de d\u00e9passer le r\u00e9gime capitaliste par plus de justice et d\u2019efficacit\u00e9, fiert d\u2019avoir r\u00e9ussi la greffe du mat\u00e9rialisme historique, d\u2019avoir apport\u00e9 un certain niveau de d\u00e9veloppement \u00e9conomique et un niveau de vie plus satisfaisant \u00e0 la population. Les dirigeants de l\u2019Etat et les intellectuels de la RDA pensent alors le r\u00e9gime comme alternative \u00e0 la mondialisation capitaliste et au march\u00e9 lib\u00e9ral, comme un exemple original, pr\u00e9curseur de l\u2019avenir de l\u2019humanit\u00e9 tout enti\u00e8re. Mais ce r\u00e9gime n\u2019a pu s\u2019imposer comme une nation, sans doute parce que l\u2019exp\u00e9rience n\u2019a pas dur\u00e9 assez longtemps, parce qu\u2019elle s\u2019est affront\u00e9e \u00e0 l\u2019existence de l\u2019autre Allemagne et \u00e0 l\u2019opposition d\u2019une partie de la population. De fait, si la RDA fut vite reconnue comme le meilleur \u00e9l\u00e8ve des pays du bloc sovi\u00e9tique, cela s\u2019av\u00e9ra vite illusoire, malgr\u00e9 les progr\u00e8s sovi\u00e9tiques dans la course aux \u00e9toiles et l\u2019influence croissante du communisme dans le Tiers Monde.<\/p>\n<p>La qu\u00eate d&rsquo;identit\u00e9 des citoyens \u00e9voque souvent celle de la souverainet\u00e9 de l\u2019Etat : celui-ci d\u00e9finit, trace et d\u00e9fend les fronti\u00e8res ; elles ne sont pas que territoriales, elles sont politiques, symboliques et bient\u00f4t linguistiques. Or, les habitants plus \u00e2g\u00e9s de la RDA, dans une exp\u00e9rience unique, ont v\u00e9cu \u00e0 la fois le r\u00e9gime du nazisme et celui du communisme; les r\u00e9gions de l\u2019est, comme tous les pays de l\u2019Europe centrale et orientale, ont vu plusieurs fois la citoyennet\u00e9 et le statut social de leurs habitants modifi\u00e9s au cours du si\u00e8cle. L&rsquo;identit\u00e9 nationale allemande \u00e9clate apr\u00e8s la guerre ; elle se fissure de mani\u00e8re rigide avec la partition en deux \u00c9tats oppos\u00e9s, symbolisant les (seules) voies possibles du d\u00e9veloppement ; dans le clivage de deux mod\u00e8les normatifs de croissance \u00e9conomique et d\u2019organisation sociale. Mais la dictature du prol\u00e9tariat devient en fait dictature sur le prol\u00e9tariat. En voulant abolir la lutte des classes, paradoxalement elle l\u2019exacerbe. La notion de totalitarisme a souvent servi \u00e0 d\u00e9finir les soci\u00e9t\u00e9s communistes, en particulier en France, surtout par ceux qui avaient rejet\u00e9 l\u2019id\u00e9e, d\u00e9fendue par Hannah Arendt, qui risquait de placer l\u2019Allemagne hitl\u00e9rienne et l\u2019Union Sovi\u00e9tique de Staline dans la m\u00eame cat\u00e9gorie. Nous avons repris d\u2019Alain Touraine l\u2019acception du terme de totalitarisme qui reconna\u00eet l\u2019existence durable d\u2019un type de r\u00e9gime ; elle suppose\u00a0 que sa nature g\u00e9n\u00e9rale n\u2019est pas le despotisme mais l\u2019h\u00e9g\u00e9monie d\u2019un pouvoir despotique sur l\u2019ensemble de la vie sociale, l\u2019incarnation de l\u2019arbitraire dans la bureaucratie, la subordination de tous les rapports sociaux au premier secr\u00e9taire. La construction du mur prend place dans l\u2019\u00e9dification d\u2019une nouvelle souverainet\u00e9 de la nation Est-allemande.<\/p>\n<p><em>Utopie rationaliste et mat\u00e9rialisme ath\u00e9e <\/em><\/p>\n<p><em> <\/em><\/p>\n<p>Que l\u2019on per\u00e7oive le marxisme comme une id\u00e9ologie, comme une analyse scientifique des rapports sociaux, comme une th\u00e9orie \u00e9conomique, sociale et politique de la soci\u00e9t\u00e9, ce syst\u00e8me de pens\u00e9e se veut coh\u00e9rent, \u00e9volutif et dialectique. Il se pr\u00e9sente comme une explication globale du monde, dans la suite de la philosophie des Lumi\u00e8res du XVIII\u00e8me si\u00e8cle ; il pr\u00f4ne l\u2019\u00e9mancipation de l\u2019individu, plus que son autonomie. Par leurs engagements contre les oppressions religieuses, morales et politiques, les r\u00e9volutionnaires se voient comme une \u00e9lite avanc\u00e9e \u0153uvrant pour le progr\u00e8s et l\u2019avenir d\u2019un monde rationnel, ordonn\u00e9 et plus juste, pour une forme s\u00e9culi\u00e8re de salut. Ils insistent sur l\u2019\u00e9galit\u00e9 apport\u00e9e par la lib\u00e9ration de l\u2019individu, m\u00eame si parfois c\u2019est contre son gr\u00e9, puisqu\u2019il est ali\u00e9n\u00e9 par une<\/p>\n<p>id\u00e9ologie mensong\u00e8re, une d\u00e9livrance par rapport au pouvoir de l\u2019argent, des pouvoirs politiques et religieux et de l\u2019enfermement dans un statut social. Les acteurs consid\u00e8rent que l\u2019histoire du mouvement ouvrier commence d\u00e9sormais avec eux : \u00ab du pass\u00e9, faisons table rase ! \u00bb<\/p>\n<p>Le mouvement de contestation de la religion commenc\u00e9 par la R\u00e9forme protestante, poursuivi avec la philosophie des Lumi\u00e8res, se prolonge donc avec divers courants libre penseurs et ath\u00e9es. Sans doute voit-on une diff\u00e9rence, selon que la s\u00e9cularisation est produite par la modernit\u00e9 ou le totalitarisme, dans la place laiss\u00e9e \u00e0 l\u2019initiative de l\u2019individu dans la soci\u00e9t\u00e9 : ceux qui refusent la place jug\u00e9e excessive \u00e0 l\u2019individualisme privil\u00e9gient la classe ou la raison d\u2019\u00c9tat. La modernit\u00e9 lib\u00e9rale, \u00e0 l\u2019inverse, accorde une place plus grande \u00e0 la libert\u00e9 qu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9galit\u00e9. Ainsi le mouvement de la s\u00e9cularisation signifie, \u00e0 la fois la d\u00e9christianisation des consciences et des mentalit\u00e9s, et le processus selon lequel les institutions cessent de tirer de la religion leurs normes et leurs r\u00e8gles. Le r\u00e9gime de RDA s\u2019appuie sur une doctrine mat\u00e9rialiste. En voulant d\u00e9passer les \u00ab superstitions religieuses \u00bb et les visions traditionnelles du monde, ce mat\u00e9rialisme optimiste p\u00eache, sans doute, par trop de rationalisme et de volontarisme. Cela permet de s\u2019interroger sur ce qui fonde l\u2019adh\u00e9sion \u00e0 une croyance. L\u2019approche du marxisme qui est faite au cours de ces pages refuse de qualifier d\u2019absurde ce syst\u00e8me id\u00e9ologique, ou d\u2019en faire une lecture mystifiante et mystique, mais elle qualifie son application en RDA de religion s\u00e9culi\u00e8re, ce qui n\u2019est pas la religion civile des Etats modernes et en particulier celle de l\u2019actuelle Allemagne unifi\u00e9e abord\u00e9e au chapitre IV. Au lieu de Dieu, cette religion scientiste prend alors pour rep\u00e8res des faits n&rsquo;exigeant pas la tradition des \u00c9glises, mais une justification rationnelle. Le r\u00e9gime veut monopoliser l\u2019inculcation des valeurs, imposer les repr\u00e9sentations et les symboles de la soci\u00e9t\u00e9. Pendant quarante ann\u00e9es, il diffuse sa doctrine \u00e0 travers les appareils d\u2019\u00c9tat, la censure, les institutions, des f\u00eates et des rites. Les nouveaux agents de d\u00e9veloppement sont entr\u00e9s en concurrence avec les personnalit\u00e9s religieuses pour dominer l\u2019opinion publique, pour former \u00ab un homme nouveau \u00bb et sp\u00e9cialement la conscience des jeunes.Sa bureaucratie s\u2019opposa alors aux traditions et sp\u00e9cialement aux \u00c9glises (catholique romaine, \u00e9vang\u00e9liques et luth\u00e9riennes).<\/p>\n<p>Toute religion peut se d\u00e9finir \u00e0 la fois comme une (re)lecture collective, par la communaut\u00e9 des croyants, de textes sacr\u00e9s, et comme l\u2019instance qui cr\u00e9e et entretient les liens symboliques et concrets, affirmant l\u2019autorit\u00e9 des agents et contr\u00f4lant l\u2019interpr\u00e9tation de ces lectures. Dans le cas du marxisme &#8211; l\u00e9ninisme le contr\u00f4le du corpus limit\u00e9 des ouvrages fondateurs, la d\u00e9finition et l\u2019interpr\u00e9tation des \u0153uvres consid\u00e9r\u00e9es dans leur revendication scientifique supposent une initiation, un endoctrinement. L\u2019importance donn\u00e9e aux \u00e9crits de Marx, de L\u00e9nine et de Staline permet de consid\u00e9rer les postulats et arguments s\u00e9lectionn\u00e9s dans ces textes, avec leur interpr\u00e9tation l\u00e9gitime, comme un ensemble de croyances et de v\u00e9rit\u00e9s affirm\u00e9es par les responsables de la RDA. Les commentaires reposent sur des sp\u00e9cialistes reconnus qui expliquent et actualisent la doctrine: il ne s\u2019agit pas seulement de comprendre les rouages de la soci\u00e9t\u00e9 et son fonctionnement, de rappeler certains faits pass\u00e9s, \u00e9voqu\u00e9s \u00ab pour faire m\u00e9moire \u00bb des h\u00e9ros et martyrs, mais aussi d\u2019orienter l\u2019action pr\u00e9sente et de la situer dans un projet de transformation de la soci\u00e9t\u00e9. Le Parti, par toutes sortes de contraintes politiques, juridiques ou polici\u00e8res, instrumentalise ces textes l\u00e9gitimes pour asseoir dogmatiquement son autorit\u00e9, au nom de la science qui doit remplacer la tradition et la religion. Ainsi le marxisme-l\u00e9ninisme a, dans les faits, pris en compte une capacit\u00e9 religieuse de l&rsquo;homme, mais pour la limiter, l\u2019enr\u00e9gimenter dans la conception mat\u00e9rialiste d\u2019un Parti unique qui voulait r\u00e9pondre \u00e0 tout et tout contr\u00f4ler de mani\u00e8re h\u00e9g\u00e9monique. Il a ainsi illustr\u00e9 qu&rsquo;\u00eatre \u00ab religieux \u00bb est loin d&rsquo;\u00eatre la m\u00eame chose que croire en Dieu, et en m\u00eame temps, il a montr\u00e9 \u00e0 quel point le communiste, comme le chr\u00e9tien, peut pratiquer sans avoir la foi.<\/p>\n<p>Le corpus s\u00e9lectionn\u00e9 dans les chapitres II et III \u00e9nonce les \u00ab lois de l\u2019\u00e9volution sociale \u00bb, d\u00e9crit le paysage symbolique qui constitue l\u2019univers de croyances de la soci\u00e9t\u00e9 est-allemande (proches de celles des pays sous l\u2019influence du marxisme sovi\u00e9tique) : ce dernier, on le sait, affirme que l\u2019histoire a un sens, pr\u00e9sente la succession t\u00e9l\u00e9ologique des modes de production orient\u00e9e vers le socialisme ; la croyance dans une plus grande \u00e9galit\u00e9 possible entre les hommes est li\u00e9e \u00e0 l\u2019assurance que les classes sociales ne sont plus antagoniques dans le socialisme, si l\u2019on met fin \u00e0 la propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e. L\u2019approche des rapports de domination se base sur l\u2019hypoth\u00e8se que la propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e des moyens de production est la cause des dysfonctionnements sociaux, de l\u2019exploitation et de la domination d\u2019une partie de la population ; le r\u00eave de plus de justice a pour prix une limitation des libert\u00e9s de chacun; les nouveaux postulats enseign\u00e9s affirment l\u2019optimisme dans le progr\u00e8s technique, la croyance dans une plus grande<\/p>\n<p>efficacit\u00e9 \u00e9conomique avec la loi des rendements croissants et la possibilit\u00e9, par la planification, de mettre fin aux crises de surproduction qu\u2019engendre l\u2019accumulation priv\u00e9e du capital dans les soci\u00e9t\u00e9s \u00ab bourgeoises \u00bb. La philosophie du mat\u00e9rialisme scientifique condamne les traditions religieuses et s\u2019oppose au clerg\u00e9, surtout \u00e0 sa hi\u00e9rarchie, accus\u00e9e d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 alli\u00e9s (en Europe) aux forces de l\u2019ancien r\u00e9gime ou (en Allemagne) au troisi\u00e8me Reich. Mais les autorit\u00e9s politiques seront cependant contraintes de n\u00e9gocier avec les autorit\u00e9s religieuses. Le syst\u00e8me qui se veut englobant, totalisant, est de fait totalitaire parce que sa m\u00e9thode infaillible a r\u00e9ponse \u00e0 tout et lorsqu\u2019un probl\u00e8me surgit, il sort la contradiction dialectique. Celle-ci a remplac\u00e9 ce qu\u2019\u00e9tait le prodige ou le miracle : Dieu est plus fort que la raison. L\u2019id\u00e9ologie scientiste \u00e9tait le socle sur lequel on a pu \u00e9difier une pens\u00e9e politique capable de convaincre les citoyens : ce \u00ab discours sur les id\u00e9es \u00bb, est aussi un syst\u00e8me de pens\u00e9e construit, logique, un mod\u00e8le th\u00e9orique socialiste qui s\u2019oppose au paradigme capitaliste.<\/p>\n<p>L\u2019interrelation complexe entre culture, repr\u00e9sentation des pratiques politiques et religieuses qui compose toute soci\u00e9t\u00e9 forme une \u00ab superstructure \u00bb ; or ma recherche montre que celle-ci a autant d\u2019importance que l\u2019infrastructure \u00e9conomique que les autorit\u00e9s socialistes pensaient pouvoir facilement transformer pour ainsi acc\u00e9l\u00e9rer la r\u00e9volution. L\u2019id\u00e9ologie est\u00a0 en effet \u00e0 la fois un discours rationnel sur les id\u00e9es, un dogme, ou parfois un paquet d\u2019illusions sans coh\u00e9rence. Elle vise \u00e0 d\u00e9crire, codifier, expliquer le monde qui lui r\u00e9siste. L\u2019adh\u00e9sion des individus aux principes, croyances et convenances impos\u00e9es, diffus\u00e9es par le r\u00e9gime, pose question. La politique du gouvernement ou des autorit\u00e9s locales pouvait, en fonction des circonstances, amener les uns ou les autres, \u00e0 tenir un double discours. Le jeu de la libert\u00e9 fait que chacun peut moduler diff\u00e9rents registres de comportement ; l\u2019ambivalence des particularismes de chaque personne permet de cacher ses int\u00e9r\u00eats pour pouvoir tenir divers r\u00f4les sociaux. Cette attitude des citoyens n\u2019est pas du m\u00eame ordre que l\u2019engagement du militant qui s\u2019appuie davantage sur la croyance dans un avenir radieux, plus juste. Ce messianisme implicite a op\u00e9r\u00e9 (un temps) \u00ab avec succ\u00e8s \u00bb, dans les pays communistes comme autrefois dans la civilisation chr\u00e9tienne. L\u2019acceptation, l\u2019adh\u00e9sion des habitants vis-\u00e0-vis de l\u2019autorit\u00e9 (qu\u2019elle soit professionnelle, politique, \u00e9conomique mais aussi religieuse) supposent une foi, une croyance dans l\u2019\u00e9nonciation des r\u00e8gles, dans l\u2019acceptation de l\u2019autorit\u00e9 reconnue comme l\u00e9gitime ou l\u2019ob\u00e9issance \u00e0 la force ; la r\u00e9sistance est plus complexe \u00e0 analyser, venant de multiples raisons. L\u2019ob\u00e9issance \u00e0 la loi n\u2019est pas sans mobiliser des connaissances multiples. La d\u00e9finition de la citoyennet\u00e9 de la RDA a construit la coh\u00e9sion de la nation sur un projet de soci\u00e9t\u00e9 utopique ; mais ce projet fut impos\u00e9 aussi \u00e0 ceux qui n\u2019y croyaient pas ; il fut ensuite \u00e9tabli avec la construction du mur de Berlin, puis enfin organis\u00e9 au prix de la censure, de la limitation de la libert\u00e9 de la presse et des surveillances de la Stasi. En fait ce syst\u00e8me a retard\u00e9 la modernisation de la RDA : la volont\u00e9 de se couper des influences n\u00e9fastes du capitalisme (l\u2019informatique et la libert\u00e9 de la presse), l\u2019a isol\u00e9 des nouvelles techniques de communication et d\u2019information, lui a peu \u00e0 peu fait perdre son pari d\u2019apporter un meilleur niveau de vie \u00e0 la population.<\/p>\n<p><em>Causes de la fin du communisme ? <\/em><\/p>\n<p><em> <\/em><\/p>\n<p>Des causes externes, venant de l\u2019\u00e9volution de la g\u00e9opolitique internationale, et des causes internes, tenant aux contradictions du syst\u00e8me politique, se sont coalis\u00e9es pour mettre \u00e0 bas la coh\u00e9sion sociale, pour aboutir \u00e0 la fin de l\u2019Etat-parti, de l\u2019h\u00e9g\u00e9monie du SED et du collectivisme impos\u00e9. La r\u00e9unification illustre, de mani\u00e8re embl\u00e9matique, la fin \u00ab d\u2019une illusion \u00bb, mais avec (ou malgr\u00e9) \u00ab ce pass\u00e9 qui ne passe pas \u00bb pour reprendre l\u2019expression d\u2019Henry Rousso. Elle incite \u00e0 s\u2019interroger sur le fonctionnement des soci\u00e9t\u00e9s et tout sp\u00e9cialement \u00e0 construire la question de l\u2019identit\u00e9 nationale: celle-ci est constitu\u00e9e de croyances, de sentiments d\u2019appartenance, de souvenirs communs, de r\u00e9flexes patriotiques, appuy\u00e9s sur des mythes anciens (quant \u00e0 l\u2019origine de la nation) et futurs (qu\u2019il faut entretenir par un projet de soci\u00e9t\u00e9). Patriotisme, appartenance et conscience de classe, convictions religieuses et caract\u00e8res psycho-sociaux forment un m\u00e9lange complexe et \u00e9volutif dans chaque soci\u00e9t\u00e9. De m\u00eame, pour les identit\u00e9s sociales et professionnelles chaque individu construit sa personnalit\u00e9 qui ne peut jamais \u00eatre r\u00e9duite \u00e0 son origine sociale ou \u00e0 son appartenance confessionnelle.<\/p>\n<p>L\u2019\u00e9tat d\u2019esprit des forces politiques et sociales en pr\u00e9sence montre qu\u2019en RDA une des causes de l\u2019effondrement est le d\u00e9calage grandissant entre les principes (enseign\u00e9s dans l\u2019\u00e9cole, affirm\u00e9s par les congr\u00e8s du parti et affich\u00e9s dans la presse) et les r\u00e9alisations ; l\u2019\u00e9cart entre les esp\u00e9rances et les faits. Le chapitre trois permet de comprendre les raisons objectives et subjectives qui ont amen\u00e9 les habitants \u00e0 douter, les fugitifs \u00e0 quitter leur patrie, les dissidents \u00e0 critiquer les failles du r\u00e9gime et l\u2019on<\/p>\n<p>voit se renforcer les contradictions qui feront tomber le syst\u00e8me. Les contestataires, tout comme les responsables communistes (de Hongrie ou de l\u2019URSS), ne pensaient pas que la RDA allait s\u2019effondrer si l\u2019on accordait (seulement un peu) la possibilit\u00e9 de voyager ou de contester le r\u00e9gime. La confiance en la raison et dans la science avait entra\u00een\u00e9 une croyance illimit\u00e9e dans le progr\u00e8s technique. Tchernobyl symbolise l\u2019incapacit\u00e9 de prendre en compte les nuisances et les n\u00e9gligences qui ont d\u00e9truit cet optimisme. Ceux qui \u00e9taient persuad\u00e9s d&rsquo;agir \u00ab pour le bien du peuple \u00bb construisaient une bureaucratie \u00e9touffante et s&rsquo;av\u00e9raient incapables d&rsquo;apporter des solutions liant libert\u00e9 et efficacit\u00e9. La pr\u00e9tention prom\u00e9th\u00e9enne et les prodiges de la technologie ont alors montr\u00e9 leurs limites. La philosophie du mat\u00e9rialisme scientifique s\u2019est aussi effrit\u00e9e face \u00e0 certaines traditions et valeurs religieuses encore sous-jacentes dans une partie de la population. La pression de la police secr\u00e8te, l\u2019endoctrinement de la presse et de l\u2019\u00e9cole, la r\u00e9p\u00e9tition que le syst\u00e8me \u00e9tait le meilleur et allait d\u00e9passer le capitalisme, ou simplement le souci de ne pas porter tort \u00e0 sa famille, formaient un syst\u00e8me de contraintes structur\u00e9, qui n\u2019emp\u00eachait pas certains am\u00e9nagements ou actes de r\u00e9sistance.<\/p>\n<p>La \u00ab r\u00e9ussite \u00bb temporaire (pendant quarante ans) et en m\u00eame temps l\u2019\u00e9chec du marxisme en Allemagne de l\u2019Est ne r\u00e9sultent pas seulement de l\u2019imposition du mat\u00e9rialisme mais de l\u2019impossibilit\u00e9 de laisser assez de place \u00e0 l\u2019individu, \u00e0 sa responsabilit\u00e9 et \u00e0 sa libert\u00e9; les habitants citoyens, toujours surveill\u00e9s et trop souvent enferm\u00e9s dans des r\u00f4les d\u00e9termin\u00e9s, n\u2019ont pu d\u00e9velopper leur responsabilit\u00e9 comme agents impliqu\u00e9s personnellement. Ils ont aussi perdu confiance dans les promesses du marxisme. Les \u00e9carts entre les objectifs affirm\u00e9s et les r\u00e9sultats r\u00e9els de l\u2019\u00e9conomie, comme la non application, dans les faits, de l\u2019int\u00e9r\u00eat collectif de classe (contradiction dans les termes que d\u00e9fend en th\u00e9orie le parti &#8211; \u00c9tat), ont renforc\u00e9 l\u2019action de la propagande faite par l\u2019occident capitaliste et ont fragilis\u00e9 l\u2019\u00e9difice id\u00e9ologique. Le chapitre 3 a montr\u00e9 les silences du r\u00e9gime et la censure qui tentaient de cacher ses faiblesses : les faits ont \u00e9t\u00e9 plus forts que la matrice symbolique.<\/p>\n<p>L&rsquo;id\u00e9ologie fait syst\u00e8me en ce qu\u2019elle organise les repr\u00e9sentations et les pratiques de tous les jours et qu\u2019elle l\u00e9gitime les orientations globales de l&rsquo;\u00e9conomie ; mais elle ne peut longtemps d\u00e9figurer la r\u00e9alit\u00e9. Or, les promesses dans un avenir radieux et meilleur que chez les voisins \u00e9taient sans cesse repouss\u00e9es. Le marxisme en RDA semble avoir fait l\u2019impasse sur des questions implicites concernant l\u2019irrationnel. R\u00e9pondre par la place du sujet dans l\u2019histoire est insuffisant face \u00e0 la folie, la maladie, o\u00f9 les interrogations touchant \u00e0 l\u2019individu. Si tous les faits peuvent s\u2019expliquer, comme \u00c9mile Durkheim l\u2019avait fait pour le suicide, bien des actes uniques restent toujours difficile \u00e0 comprendre, situ\u00e9s au-del\u00e0 de l\u2019\u00e9conomique et du politique. La psychanalyse, interdite d\u2019enseignement en RDA, a pu distiller sous le manteau des interrogations touchant \u00e0 l\u2019affirmation identitaire socialiste et portant atteinte au civisme patriotique. La \u00ab dictature participante \u00bb s\u2019est vue confront\u00e9e \u00e0 une autre conception de la citoyennet\u00e9 : celle que proposait l\u2019\u00c9tat r\u00e9duisait trop \u00e0 sa seule dimension politique les multiples facettes de l\u2019identit\u00e9 des individus. La pression, (souvent la caricature) pour dramatiser et exag\u00e9rer les positions et actions des concurrents (ennemis de l\u2019ext\u00e9rieur ou adversaires de classe) n\u2019a pas tenu longtemps, surtout aupr\u00e8s des jeunes g\u00e9n\u00e9rations qui n\u2019avaient pas connu la guerre et ceux-ci n\u2019ont plus jou\u00e9 le r\u00f4le du spectre diabolique n\u00e9cessaire \u00e0 la coh\u00e9sion nationale.<\/p>\n<p>L\u2019id\u00e9ologie dominante supportait, sans doute, quelques interpr\u00e9tations sur des points mineurs pr\u00e9cis, mais ne tol\u00e9rait pas de critique quant \u00e0 ses postulats de base; elle n\u2019a pu remplacer enti\u00e8rement les habitudes culturelles et religieuses majoritaires qui avaient impr\u00e9gn\u00e9 les comportements encore proches du luth\u00e9rianisme. L\u2019aptitude \u00e0 s\u2019approprier et interpr\u00e9ter les textes religieux s\u2019est transpos\u00e9e aux textes politiques du marxisme ; le libre examen a aussi favoris\u00e9 l\u2019esprit critique par rapport aux exigences de la d\u00e9mocratie formelle, au nom m\u00eame des principes du socialisme. Le cas de Rudolph Bahro, analys\u00e9 au chapitre III est embl\u00e9matique. Il a succ\u00e9d\u00e9 \u00e0 d\u2019autres mouvements de protestation (comme ceux du camarade Wolfgang Harich ou du chanteur Wolf Biermann. Ensuite les th\u00e8mes de la paix et de l\u2019\u00e9cologie ont pris le relais, alors que l\u2019exode ill\u00e9gal restait un ph\u00e9nom\u00e8ne occult\u00e9. Les citoyens demandent davantage de v\u00e9rit\u00e9 pour les r\u00e9sultats \u00e9lectoraux tronqu\u00e9s de 1989, puis, voulant voyager, cherchent refuge dans les ambassades de RDA de Hongrie et d\u2019Autriche. Les manifestants scandent \u00ab Nous sommes le peuple \u00bb, lors des lundis \u00e0 Leipzig, et la conception de la citoyennet\u00e9 peut plus alors faire r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 un prol\u00e9tariat imaginaire, ni \u00e0 celui, incarn\u00e9 par les ouvriers, les paysans coop\u00e9rateurs, les employ\u00e9s ou agents de bureaux dont les fresques color\u00e9es et r\u00e9alistes ornaient les restaurants d\u2019entreprise ou les cantines des coop\u00e9ratives. Les caract\u00e9ristiques sociologiques de la population est-allemande ont en effet fortement \u00e9volu\u00e9 sur les quarante ann\u00e9es qu\u2019a dur\u00e9 le r\u00e9gime: la m\u00e9canisation et le progr\u00e8s technique ont demand\u00e9 des travailleurs plus qualifi\u00e9s et le niveau des<\/p>\n<p>dipl\u00f4mes s\u2019est fortement \u00e9lev\u00e9, au cours de la p\u00e9riode, par un effort consid\u00e9rable de l\u2019\u00e9ducation (qui est aussi un moyen de propagande), la scolarisation des filles a \u00e9t\u00e9 valoris\u00e9e. Une population suffisamment nourrie et vivant dans une soci\u00e9t\u00e9 en paix, est d\u00e9sormais davantage sensible aux sir\u00e8nes de la consommation.<\/p>\n<p><em>La\u00efcit\u00e9, faits religieux et soci\u00e9t\u00e9 <\/em><\/p>\n<p><em> <\/em><\/p>\n<p>Les institutions de l\u2019\u00c9tat socialiste ont voulu prendre en charge les fonctions symboliques qu\u2019exer\u00e7aient auparavant les \u00c9glises, afin de d\u00e9finir ce qui devait faire sens dans la soci\u00e9t\u00e9. Les autorit\u00e9s politiques ont alors \u00e9nonc\u00e9 les priorit\u00e9s, les valeurs (donc les interdits) de la soci\u00e9t\u00e9. Elles prolongeaient le processus qui a permis aux la\u00efcs d\u2019exercer certaines fonctions, auparavant d\u00e9tenues par les clercs dans les \u00c9glises ; les croyances et pratiques religieuses qui influen\u00e7aient l\u2019ensemble de la soci\u00e9t\u00e9 ont \u00e9t\u00e9 un moment d\u00e9pass\u00e9es et vaincues dans la confrontation entre la religion s\u00e9culi\u00e8re qui voulait s\u2019imposer et les religions institu\u00e9es. La s\u00e9paration des sph\u00e8res politique et religieuse s\u2019est trouv\u00e9e contest\u00e9e, dans une volont\u00e9 de changer radicalement les conditions mat\u00e9rielles d\u2019existence et les modes de penser. La mont\u00e9e de l\u2019incroyance en Allemagne de l\u2019Est, r\u00e9sultat d\u2019une politique d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e du r\u00e9gime ath\u00e9e, a d\u00e9consid\u00e9r\u00e9 le discours des \u00c9glises, mais bient\u00f4t aussi celui de l\u2019\u00c9tat. Cette exp\u00e9rience montre qu\u2019aucun \u00c9tat ne peut seul longtemps ma\u00eetriser le gouvernement des esprits ; elle rend n\u00e9cessaire une r\u00e9flexion sur la responsabilit\u00e9 et les limites des pouvoirs, (ceux de la bureaucratie, du charisme et de la tradition, tels que Weber les distinguait) et sur le processus de s\u00e9cularisation. En fait, la fin du r\u00e9gime ath\u00e9e de la RDA n\u2019est qu\u2019un cas particulier d\u2019un processus (d\u00e9cal\u00e9, retard\u00e9, du fait du marxisme) de la s\u00e9cularisation qui s\u2019est manifest\u00e9e dans nombre de pays europ\u00e9ens. Paul Veyne pour la p\u00e9riode qui voit s\u2019instaurer le christianisme dans l\u2019empire romain parle de la religion comme de la partie qui semble \u00e9merger dans l\u2019entrecroisement confus de facteurs de toutes esp\u00e8ces qui composent une civilisation. Mais, pas plus que l\u2019infrastructure seule, qui pour les marxistes \u00e9tait la cause, en derni\u00e8re instance, de la d\u00e9termination du changement, la culture ne peut \u00eatre la seule explication de ce qui conditionne les rapports sociaux : la religion n\u2019est qu\u2019un facteur parmi d\u2019autres, qui n\u2019a d\u2019efficacit\u00e9 que lorsque son langage s\u2019incarne dans des institutions, dans l\u2019enseignement, parfois dans l\u2019endoctrinement d\u2019une population dont l\u2019esp\u00e9rance et les certitudes deviennent l\u2019id\u00e9al.<\/p>\n<p>La diversit\u00e9 des situations qui ont marqu\u00e9 les relations entre les \u00c9glises et l\u2019\u00c9tat de la RDA montre le choc entre la religion s\u00e9culi\u00e8re de l\u2019\u00c9tat et les deux confessions traditionnelles qui ont \u00e9volu\u00e9 en retour. Le contexte d\u2019ath\u00e9isme n\u2019est plus le concordat du Reich, il \u00e9tait moins cruel ou antireligieux que celui d\u2019autres pays communistes europ\u00e9ens, mais ce n\u2019\u00e9tait encore ni la la\u00efcit\u00e9, ni la religion civile que la r\u00e9unification mettra en place. La p\u00e9riode voit \u00e9galement un \u00e9clatement des postures des croyants vis-\u00e0-vis des autorit\u00e9s.Les hommes d\u2019\u00c9glise ont pu, tour \u00e0 tour, \u00eatre consid\u00e9r\u00e9s comme collaborateurs des autorit\u00e9s politiques ou comme otages, interm\u00e9diaires plut\u00f4t que porte paroles ou courroies de transmission, puis bient\u00f4t soutiens des manifestants, critiques et m\u00eame fossoyeurs du r\u00e9gime. Ainsi les pratiques religieuses ont pu faire accepter les difficult\u00e9s du r\u00e9gime, parfois (le chapitre III l\u2019a montr\u00e9) ralentir la contestation ou les migrations clandestines. Puisant dans le r\u00e9pertoire des textes de la liturgie, les discours religieux ont pu avoir un effet parfois anesth\u00e9siant, au sens que Marx donne \u00e0 l\u2019opium du peuple. Cet imaginaire de symboles a contribu\u00e9 \u00e0 compenser la finitude, le tragique et la banalit\u00e9 du quotidien, jusqu\u2019au jour o\u00f9 de nouveaux proph\u00e8tes proposent une autre vision du monde, s\u00e9duisent par des propositions et projets moins ou plus r\u00e9alistes. Ainsi le facteur religieux rencontre les autres r\u00e9alit\u00e9s, les institutions, les pouvoirs, les traditions les m\u0153urs, la culture. Il peut \u00eatre utilis\u00e9, instrumentalis\u00e9 par le politique, mais peut aussi s\u2019en affranchir, il peut contester les pouvoirs publics et rester autonome. Mon interrogation porte sur le r\u00f4le du protestantisme et du catholicisme comme traditions culturelles et religieuses et comme institutions s\u2019\u00e9tant adapt\u00e9 de mauvaise gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019imposition et \u00e0 l\u2019organisation de la RDA, puis ayant particip\u00e9 \u00e0 l&rsquo;effondrement de la RDA. Dans les ann\u00e9es quatre-vingt, les institutions eccl\u00e9siales ont aid\u00e9 les mouvements de contestation, elles ont offert les locaux et bient\u00f4t les cadres de la protestation, acc\u00e9l\u00e9rant la transition d\u00e9mocratique. Les \u00e9v\u00e9nements qui pr\u00e9c\u00e9d\u00e8rent l&rsquo;unification des deux Allemagnes contredisent l\u2019opinion selon laquelle aucune r\u00e9volution n&rsquo;avait jusqu&rsquo;alors abouti en\u00a0 Allemagne; ils obligent \u00e0 s\u2019interroger sur l&rsquo;intervention des \u00c9glises dans le combat politique et \u00e0 d\u00e9passer le d\u00e9bat sur leur place<\/p>\n<p>du c\u00f4t\u00e9 des r\u00e9volutionnaires ou des contre-r\u00e9volutionnaires. L\u2019exp\u00e9rience nouvelle de la seconde moiti\u00e9 du si\u00e8cle dernier montre ainsi qu\u2019il existe divers mod\u00e8les d\u2019interrelations dans la confrontation entre les institutions religieuses et politiques et dans les relations entre l\u2019\u00c9tat et les \u00c9glises. Ainsi au terme de ces pages appara\u00eet l\u2019impossibilit\u00e9 d\u2019essentialisme qui supposerait que les institutions sont condamn\u00e9es \u00e0 un comportement intangible, a-historique. Un nominalisme n\u2019est pas davantage envisageable qui assignerait aux individus une identit\u00e9 li\u00e9e \u00e0 leur origine : la typologie de trajectoires sp\u00e9cifiques montre que les personnes sont responsables de la constitution de leur identit\u00e9, sont des acteurs de leur trajectoire d\u2019\u00e9mancipation dans un contexte de mobilit\u00e9 sociale. Pendant une grande partie du XX\u00e8me si\u00e8cle, la r\u00e9apparition des ph\u00e9nom\u00e8nes de croyances ont \u00e9chapp\u00e9 \u00e0 nombre d\u2019observateurs qui n\u2019ont pas su voir les d\u00e9placements qui masquent l\u2019apparition de nouvelles croyances. Surtout les id\u00e9ologies ath\u00e9es n\u2019ont pas forc\u00e9ment \u00e9t\u00e9 comprises dans toutes leurs cons\u00e9quences. Le fil conducteur pour analyser l\u2019\u00e9chec du syst\u00e8me symbolique mis en place par ses autorit\u00e9s politiques interroge la d\u00e9mocratie, les notions de peuple, de prol\u00e9tariat et de classe ouvri\u00e8re ; sous-jacente est la question de l\u2019influence de l\u2019appartenance religieuse et politique dans l\u2019orientation des comportements. L&rsquo;exemple de la RDA montre bien comment les conditions sociales et politiques sont relatives et comment les principes les plus forts peuvent aussi, r\u00e9duits \u00e0 une simple id\u00e9ologie et entra\u00eener des applications ambig\u00fces.<\/p>\n<p>La pr\u00e9sence protestante massive pendant les manifestations pacifiques de l&rsquo;automne 1989 et le nombre de clercs qui ont accompagn\u00e9, parfois encadr\u00e9 le mouvement social, ont pu justifier le qualificatif de \u00ab r\u00e9volution des pasteurs\u00bb. Le chapitre IV montre comment la r\u00e9unification voit une p\u00e9riode d\u2019effervescence sociale, politique et religieuse ; j\u2019y analyse comment les autorit\u00e9s d\u00e9battent et dialoguent avec les diff\u00e9rentes associations, repr\u00e9sentations culturelles et sociales, prennent en compte les communaut\u00e9s ou religions minoritaires, isra\u00e9lites et musulmanes, les r\u00e9seaux de libre penseurs ou les groupes de pression \u00e9conomiques ou culturels. Le nouveau r\u00e9gime apporte un changement de principes et de priorit\u00e9s, une r\u00e9organisation administrative et sociale des nouveaux L\u00e4nder, la privatisation des entreprises, avec le d\u00e9mant\u00e8lement des combinats et des coop\u00e9ratives, une modification profonde du tissu industriel et de tous les secteurs; le changement du syst\u00e8me \u00e9ducatif s\u2019accompagne d\u2019une r\u00e9organisation des paroisses, comme de toutes les institutions qui diffusent les valeurs de la soci\u00e9t\u00e9 d\u00e9sormais multiculturelle.<\/p>\n<p>L\u2019\u00c9tat allemand se garde d\u00e9sormais d\u2019imposer une religion d\u2019\u00c9tat dans un paysage culturel pluraliste. Il se d\u00e9finit en effet comme \u00ab incomp\u00e9tent en mati\u00e8re de dogme \u00bb, incapable de pr\u00e9ciser ce qui est th\u00e9ologiquement \u00ab normal, acceptable ou d\u00e9viant \u00bb ; de m\u00eame les responsables des \u00c9glises n\u2019ont pas \u00e0 intervenir pour faire les lois au niveau des L\u00e4nder ou au niveau f\u00e9d\u00e9ral ; ce qui ne veut pas dire que celles-ci ne puissent s\u2019exprimer dans l\u2019espace public. Plus proche d\u2019une certaine conception de la la\u00efcit\u00e9 canadienne ou fran\u00e7aise, le mod\u00e8le f\u00e9d\u00e9ral allemand se d\u00e9finit surtout par son principe directeur qui est de construire une s\u00e9paration entre la sph\u00e8re publique, d\u00e9positaire de l&rsquo;int\u00e9r\u00eat g\u00e9n\u00e9ral, et le domaine priv\u00e9. L\u2019\u00c9tat f\u00e9d\u00e9ral allemand, r\u00e9cuse le marxiste mais ne veut imposer aucune id\u00e9ologie, m\u00eame si les adversaires de l\u2019\u00e9conomie de march\u00e9 s\u2019insurgent contre ce qu\u2019ils consid\u00e8rent comme la domination de la pens\u00e9e lib\u00e9ral ; il refuse les utopies s\u00e9culi\u00e8res (nazie, nationalisme ou communisme) et les enchantements mill\u00e9naristes que celles-ci proposaient ; il donne cependant des valeurs indispensables au vivre ensemble, pour les citoyens et les r\u00e9sidents \u00e9trangers aux multiples croyances et pratiques, il interdit par exemple le racisme, la x\u00e9nophobie et le n\u00e9gationnisme. Il instaure donc une religion civile.<\/p>\n<p>Vouloir r\u00e9duire ou diminuer les discriminations ou les in\u00e9galit\u00e9s est devenu en Allemagne comme dans beaucoup d\u2019\u00c9tats modernes un des principes qui \u00e9quivaut \u00e0 un ordre moral propre aux religions civiles pour qui le bien commun doit primer sur les int\u00e9r\u00eats particuliers. Cela suscite bien des d\u00e9bats avec les conceptions des Eglises. Les Eglises ont leurs repr\u00e9sentants dans les entourages du pouvoir et dans les conseils d\u2019administration des grands m\u00e9dias publics. Mais elles n\u2019ont pas un discours unitaire : certains \u00e9v\u00eaques ont des voix qui portent plus loin que celles des autres. Par ailleurs, les \u00c9glises savent se mobiliser ensemble lorsqu\u2019il s\u2019agit de d\u00e9fendre certaines valeurs et des principes. Cela a \u00e9t\u00e9 le cas, sans succ\u00e8s, dans l\u2019enseignement religieux \u00e0 Berlin et dans le Brandebourg et les convictions religieuses ou la parole des \u00c9glises ne comptent pas toujours au moment de voter. Les \u00c9glises n\u2019ont pas de solution technique \u00e0 offrir \u00e0 la d\u00e9mocratie et ne peuvent plus pr\u00e9tendent s\u2019immiscer dans la politique des \u00c9tats, mais elles restent encore attach\u00e9es \u00e0 diverses d\u00e9finitions<\/p>\n<p>traditionnelles de l\u2019homme, de son corps, pour tout ce qui touche \u00e0 la vie ou \u00e0 la mort, m\u00eame si la m\u00e9decine tend \u00e0 supplanter leurs discours ; elles se r\u00e9f\u00e8rent \u00e0 plusieurs projets de soci\u00e9t\u00e9s id\u00e9ales, aux repr\u00e9sentations de ce qu\u2019elles consid\u00e8rent comme normal, pour la puret\u00e9 ou la gestion de la culpabilit\u00e9, m\u00eame si les sciences sociales leur font concurrence. Les pressions des institutions et des traditions religieuses sont encore bien r\u00e9elles, mais souvent d\u00e9cal\u00e9es par rapport au discours s\u00e9culier. Si elles demandent d\u2019inventer de nouveaux modes et styles de vie, si elles d\u00e9fendent le principe de gratuit\u00e9 et la logique du don comme expression de la fraternit\u00e9, cela suppose que la soci\u00e9t\u00e9 red\u00e9finisse des notions de l\u2019\u00e9conomie, fond\u00e9e non seulement sur le contrat, mais d\u2019abord sur la justice et \u00e9claircisse \u00e9galement entre le principe d\u2019\u00e9quit\u00e9 et d\u2019\u00e9galit\u00e9.<\/p>\n<p>Le refus de tout \u00ab dogmatisme \u00bb, correspond \u00e0 la fin des grandes id\u00e9ologies et \u00e0 l\u2019effondrement des certitudes; il engendre souvent un certain relativisme. Il n\u2019est pas s\u00fbr que l\u2019Union Europ\u00e9enne propose un projet de soci\u00e9t\u00e9 suffisant pour susciter l\u2019espoir d\u2019un monde meilleur et pour mobiliser les \u00e9nergies. La culture est plut\u00f4t domin\u00e9e par un \u00e9clectisme o\u00f9 tout se vaut, sans rep\u00e8res ni hi\u00e9rarchies et une uniformisation des styles de vie engendre par contrecoup des tendances \u00e0 la diff\u00e9renciation. L\u2019\u00e9ducation pousse au relativisme, socialement et politiquement utile pour tous les acteurs sociaux ; cette tol\u00e9rance signifie que l\u2019on est tenu, dans les soci\u00e9t\u00e9s modernes, de consid\u00e9rer comme \u00e9galement respectables des opinions incompatibles. Mais la variabilit\u00e9 des valeurs peut engendrer un pessimisme et un d\u00e9sengagement de la politique. C\u2019est une des cons\u00e9quences de la s\u00e9cularisation dans les soci\u00e9t\u00e9s post-industrielles, post-modernes, qui se pensent capables de ma\u00eetriser le processus de \u00ab rationalit\u00e9 instrumentale \u00bb mais qui se retrouvent parfois vides d\u2019horizon, vides de sens. Cela peut favoriser une vision cynique de la vie politique et la d\u00e9valorisation de la connaissance raisonn\u00e9e ; le sentiment de perte de rep\u00e8res peut entra\u00eener un pessimisme diffus et parfois le retour de l\u2019irrationnel. Les interdictions professionnelles envers les communistes ont exist\u00e9 en RFA et les partis communistes sont devenus moins nombreux en Europe que les partis Chr\u00e9tiens d\u00e9mocrates, ce qui ne veut pas dire que l\u2019influence de la pens\u00e9e de Marx ou l\u2019exp\u00e9rience des communistes du si\u00e8cle dernier est \u00e0 jamais tomb\u00e9e dans l\u2019oubli, mais met \u00e0 mal l\u2019id\u00e9e d\u2019un internationalisme prol\u00e9tarien.<\/p>\n<p>Les pages qui ont analys\u00e9 la fin de l\u2019influence de l\u2019empire sovi\u00e9tique en Allemagne de l\u2019Est que la pens\u00e9e marxiste pensait l\u00e9gitimer, valent aussi pour l\u2019Europe centrale et au del\u00e0 de la monographie, elles peuvent \u00e9clairer le fonctionnement des soci\u00e9t\u00e9s modernes. Au-del\u00e0 des diff\u00e9rences qui tiennent aux r\u00e9gimes politiques une m\u00eame tendance de fond semble se dessiner qui caract\u00e9rise les soci\u00e9t\u00e9s modernes. Quelles que soient les divergences dans la mani\u00e8re d\u2019envisager en Occident les relations entre les pouvoirs publics et religieux, entre les \u00c9glises et l\u2019\u00c9tat et entre les institutions religieuses, les soci\u00e9t\u00e9s construisent une s\u00e9cularisation qui se d\u00e9finit par l&rsquo;\u00e9viction de la religion, qui affirment la place de l&rsquo;individu, sujet de son histoire, et instaurent la diff\u00e9renciation des institutions, c&rsquo;est \u00e0 dire la disjonction des diff\u00e9rentes sph\u00e8res de l&rsquo;activit\u00e9 sociale. La disparition de l\u2019\u00c9tat-Nation que voulait \u00eatre l\u2019Allemagne de l\u2019Est s\u2019inscrit dans l\u2019\u00e9volution d\u2019une modernit\u00e9 d\u00e9sormais plan\u00e9taire, d\u2019une complexit\u00e9 croissante, \u00e9largissant l\u2019individualisme d\u00e9mocratique.<\/p>\n<p>J\u2019ai insist\u00e9 sur le processus de d\u00e9senchantement du monde et sur la s\u00e9cularisation en Allemagne qui apr\u00e8s avoir touch\u00e9 les repr\u00e9sentations religieuses s\u2019est attaqu\u00e9 bient\u00f4t au discours politique. Les arguments utilis\u00e9s dans les diverses lectures (id\u00e9alistes, rationalistes ou mat\u00e9rialistes) utilisent, dans une grammaire qui fait sens, les notions de libert\u00e9 (ou des libert\u00e9s, celle de la presse et de l\u2019opinion, celle d\u2019entreprendre, de croire ou de ne pas croire), de l\u2019\u00e9galit\u00e9, de la solidarit\u00e9 \u2013 ou de la fraternit\u00e9, autre nom pour la charit\u00e9, la Zakat ou la Tsedeka. Leur place dans diverses hi\u00e9rarchies de valeurs justifie ou conteste les priorit\u00e9s et le soutien apport\u00e9 par l\u2019Etat \u00e0 des comportements jug\u00e9s modernes ou rationnels. Si l&rsquo;intol\u00e9rance guette toute religion d\u00e8s qu&rsquo;elle se pr\u00e9tend voie exclusive d&rsquo;acc\u00e8s \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9, il peut \u00eatre du r\u00f4le des \u00c9tats de contr\u00f4ler les imp\u00e9ratifs de la transmission face aux urgences de la communication\u2026 et de dissiper les faux espoirs (la solution par les nouvelles techniques) comme les vaines craintes (la soci\u00e9t\u00e9 d\u00e9shumanis\u00e9e par la technique). Mais l\u2019Etat peut aussi d\u00e9vier de sa pr\u00e9tention \u00e0 arbitrer les conflits et \u00e0 organiser la coh\u00e9sion sociale. Les Eglises peuvent alors rappeler un certain nombre de r\u00e8gles du vivre ensemble. Les relations entre les \u00c9tats et les \u00c9glises se comprennent dans les d\u00e9bats politiques et culturels qui constituent la d\u00e9mocratie. Celle-ci interroge autant la droite que de gauche, autant les \u00c9glises que les \u00c9tats car son sens leur \u00e9chappe : elle peut se d\u00e9finir par la recherche de l&rsquo;\u00e9galit\u00e9, mais cette priorit\u00e9 doit tenir compte de la libert\u00e9 et doit se<\/p>\n<p>combiner avec une nouvelle fraternit\u00e9 (ou solidarit\u00e9 \u00e0 inventer). Les termes de peuple, masse populaire, parti ont montr\u00e9 leur limite, quand ils sont instrumentalis\u00e9s et monopolis\u00e9s par une minorit\u00e9 ou par une \u00e9lite dirigeante alli\u00e9es \u00e0 une presse influente ; leur utilisation abusive a montr\u00e9 les penchants criminels de l\u2019Europe non d\u00e9mocratique ; mais, quand s\u2019estompe la croyance qu\u2019un \u00c9tat dictatorial peut changer le cours de l\u2019histoire, il se peut qu\u2019apparaissent les risques et les limites de la dictature potentielle d\u2019une majorit\u00e9 qui m\u00e9prise les minorit\u00e9s. L\u2019\u00c9tat est n\u00e9cessaire qui suppose une politique volontariste \u00e9loign\u00e9e du laisser faire, laisser passer. Ainsi la mise \u00e0 distance du processus de transmission et d&rsquo;appr\u00e9ciation des valeurs, la fragmentation et la diversit\u00e9 des repr\u00e9sentations, entre les groupes ou en chaque individu, et aussi dans le temps, ne mettent pas \u00e0 l&rsquo;abri des tensions et conflits qui menacent la coh\u00e9sion sociale ; elle n\u2019\u00e9cartent pas l&rsquo;obsession de l\u2019homme moderne, qui est souvent de savoir comment acc\u00e9der \u00e0 un \u00ab mieux \u00eatre par une promotion \u00bb, par le changement de son statut ou de son style de vie, avant de s\u2019interroger sur le sens de la vie. Les repr\u00e9sentations de l\u2019inacceptable font, \u00e0 un moment, \u00e9voluer le droit et les r\u00e8gles g\u00e9n\u00e9rales de la soci\u00e9t\u00e9. Mais si l\u2019opinion publique s\u2019affranchit des r\u00e8gles \u00e9dict\u00e9es que devient le consensus, la coh\u00e9sion sociale ? La loi qui devient l\u2019instrument d\u2019une r\u00e9action \u00e9motionnelle ou compassionnelle fragilise la s\u00e9paration entre l\u2019ex\u00e9cutif et le l\u00e9gislatif, crit\u00e8re de la d\u00e9mocratie.<\/p>\n<p>La mondialisation entra\u00eene une internationalisation du religieux, dans les composantes attestataires ou contestataires de la modernit\u00e9, dans un processus qui \u00e9chappe aux \u00c9tats, comme aux grandes \u00c9glises institu\u00e9es. Le nouveau mill\u00e9naire est marqu\u00e9 par l\u2019\u00e9mergence du d\u00e9bat li\u00e9 \u00e0 une \u00ab r\u00e9ouverture conditionn\u00e9e \u00bb des fronti\u00e8res \u00e0 une \u00ab immigration choisie \u00bb. Les Etats europ\u00e9ens souhaitent adopter une politique stricte de contr\u00f4le des fronti\u00e8res et \u00e9tablir une politique commune d\u2019immigration pudiquement d\u00e9nomm\u00e9e \u00ab maitrise des flux migratoires \u00bb quand d\u2019autres pensent que la d\u00e9mographie europ\u00e9enne a besoin d\u2019un brassage de populations nouvelles. Le paradigme de l\u2019int\u00e9gration est alors moins adapt\u00e9 pour faire face aux grands probl\u00e8mes que constituent les ph\u00e9nom\u00e8nes migratoires ou les diff\u00e9rences culturelles\u00a0 au profit du mod\u00e8le interpr\u00e9tatif qui valorise la subjectivit\u00e9 individuelle et collective. En effet, la nation ne plus \u00eatre autant qu&rsquo;avant la seule ou la principale source d&rsquo;identification des individus, et ceux-ci sont de plus en plus adoss\u00e9s \u00e0 des identit\u00e9s multiples. L\u2019illusion de croire possible un monde sans fronti\u00e8res, ni patries, est aussi futile que de croire possible de r\u00e9aliser le socialisme dans un seul pays ou de souhaiter un monde sans conflits ou que le r\u00eave d\u2019\u00e9riger une forteresse imperm\u00e9able aux flux d\u2019id\u00e9es, de capitaux ou de migrants. Sans Etats, pas de respecter des droits de l\u2019homme ni de ceux de la femme, pas de l\u00e9gislation pour prot\u00e9ger les minorit\u00e9s ou les plus faibles. Avec la mont\u00e9e des disparit\u00e9s des niveaux et des modes de vie, l\u2019apparition de nouvelles formes d\u2019exclusion comme les menaces plan\u00e9taires dans l\u2019ordre de la s\u00e9curit\u00e9 ou de l\u2019\u00e9cologie, les nouveaux d\u00e9fis du XX\u00e8me si\u00e8cle imposent de nouvelles solidarit\u00e9s. Les acteurs qui peuvent les relever ne sont pas toujours les hommes politiques, trop occup\u00e9s par le court terme, mais les mouvements sociaux et les organisations internationales, ces membres actifs qui ignorent les fronti\u00e8res nationales qui sont capables d\u2019imposer \u00e0 la fois une coop\u00e9ration intergouvernementale entre r\u00e9gimes politiques diff\u00e9rents et une solidarit\u00e9 cosmopolite. Les soci\u00e9t\u00e9s modernes posent encore la question de leur capacit\u00e9 d\u2019agir sur les structures sociales et d\u2019infl\u00e9chir le cours des choses. Cela signifie sans doute, \u00e0 la fois croire possible de modifier les conduites des hommes, tout en r\u00e9solvant la contradiction entre des positions de principes (fondamentaux ou universels) et une analyse qui reste consciente que les valeurs sont \u00e9ph\u00e9m\u00e8res et relatives. Cela interroge la th\u00e9orie de la d\u00e9mocratie qui pense possibles la discussion et la d\u00e9lib\u00e9ration politique pour d\u00e9cider des l\u00e9gislations \u00e0 l\u2019\u00e9chelle de la nation et au-del\u00e0, dans le cadre d\u2019institutions supranationales. D\u00e9mocratie qui suppose sup\u00e9rieure, pour int\u00e9grer des luttes sociales un peu plus apais\u00e9es, de d\u00e9battre dans le cadre pluraliste et d\u2019\u00e9changer sur les visions du monde et les conceptions de la vie bonne.<\/p>\n<p>La lecture de l\u2019histoire des cinquante derni\u00e8res ann\u00e9es peut comprendre la sagesse populaire allemande, dont un proverbe dit que \u00ab ressasser le pass\u00e9 est le pire de tous les maux\u00bb mais que l\u2019oubli peut engendrer un retour, sous d\u2019autres formes perverses du refoul\u00e9 ou de la mauvaise conscience.<\/p>\n<p>p. 295<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Pour commander :\u00a0<a href=\"http:\/\/www.pulm.fr\/index.php\/catalog\/product\/view\/id\/496\/s\/l-allemagne-de-l-est-1949-1989\/\">http:\/\/www.pulm.fr\/index.php\/catalog\/product\/view\/id\/496\/s\/l-allemagne-de-l-est-1949-1989\/<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Allemagne de l&rsquo;Est (1949 &#8211; 1989) Religion et politique en mutation 1 Introduction La R\u00e9publique \u00ab D\u00e9mocratique \u00bb Allemande (RDA) pr\u00e9sente une p\u00e9riode de quarante ann\u00e9es particuli\u00e8rement int\u00e9ressante \u00e0 analyser pour tous ceux qui \u00e9tudient les mod\u00e8les de gouvernement, l\u2019organisation sociale ou le changement social. 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