Art Nouveau – Kay Nielsen (1886 -1957)

L’Art nouveau, mouvement artistique européen à cheval entre les XIXe et XXe siècles, de son émergence à son déclin, connait une croissance très rapide. La période se situe entre 1890 et l’aube de la Grande Guerre, en 1914. C’est surtout dans le monde du design, puis des arts en général, que se développe cette recherche de nouveauté, de création pure et innovante qui donne naissance à l’Art nouveau. Celui-ci est mécontent de l’état de l’art, qu’il juge embourbé dans des schémas passéistes, autant que de la production en masse de mobilier assez peu inspiré. L’Art nouveau propose alors de rendre sensible, vivant le décor quotidien urbain par la présence de rythmes, de couleurs, de courbes, des ornementations inspirés des arbres, des fleurs, des insectes ou des animaux.

Qualifié également d’Art fleurit, il a pour foyer des villes comme Nancy, Vienne, Bruxelles, Glasgow, Barcelone ou encore Prague. Design, architecture (Gaudi), sculpture, peinture (Gustav Klimt), affiches (Alfonse Mucha), mobilier urbain (Hector Guimard), verrerie, céramique, bijouterie, l’Art nouveau touche à tout . C’est aussi un art total en ce sens qu’il occupe tout l’espace disponible pour mettre en place un univers personnel considéré comme favorable à l’épanouissement de l’homme moderne.

Pour y parvenir, il mise sur sa capacité à reconnaître le caractère unique de chaque œuvre et de chaque artiste. Chaque pièce étant unique et finement travaillé, c’est un art cher, mondain, qui ne survit pas à la guerre. Pour autant, s’il n’a pas pris racine, l’Art nouveau a semé ses graines, qu’on retrouvera dans les années 1920 sous la forme de l’Arts déco, où sobriété et formes géométriques l’emportent sur la courbe, la couleur et le fleurit.

Kay Nielsen (1886 -1957), artiste d’origine danoise, est un illustrateur d’envergure internationale (il travaille tout autant au Danemark, qu’en France, qu’en Angleterre ou encore aux Etats-Unis où il passera une grande partie de sa vie). Relativement peu connu aujourd’hui, il réalise pourtant un chef d’œuvre de la littérature pour la jeunesse avec sa délicieuse mise en image la saga norvégienne A l’est du Soleil, à l’ouest de la Lune (1914). Sa carrière se déroule ainsi sous le signe du conte populaire : il produit pléthore d’illustrations revisitant entre autres Grimm, Perrault, Anderson, Les milles et une nuits… à la fin de sa vie il collabore même avec les studios Disney sur plusieurs séquences de Fantasia (1940) ainsi que sur un projet de La petite Sirène qui ne verra le jour qu’en 1989, bien longtemps après sa mort.

« Kay Nielsen, par la minutie extrême de ses éléments décoratifs, tracés d’une main agile et élégante et éclairés de couleurs vibrantes, incarne l’apogée esthétique des livres à offrir au début du XXe siècle. » (A l’est du Soleil, à l’ouest de la Lune ; p.19)

Il est renvoyé de chez Disney en 1941. Pauvre et désespéré, il rentre au Danemark pour se rendre compte qu’il avait fait son temps, plus personne ne veut désormais de son travail. Il retourne finalement en Californie, à Los Angeles où ses derniers travaux trouvent leurs places sur les murs d’institutions scolaires. Il y décède en juin 1957, à l’âge de 71 ans.

A l’est du Soleil, à l’ouest de la Lune (1914)

« Entrez dans un monde balayé par les vents magiques, peuplé d’amoureux au destin maudit, de géants malveillants et de trolls, et de bien d’autres merveilles issues des illustrations les plus raffinées de l’histoire de l’édition. »1

Paru en 1914, il s’agit d’une compilation de 15 contes populaires nordiques. Cette œuvre connais un succès tout particulier en Norvège dans un moment d’intense questionnement nationaliste. En effet après avoir été longtemps l’objet de lutte entre les royaumes de Suède et du Danemark, la Norvège obtient pleinement son indépendance en 1905 soit une dizaine d’année avant la publication du recueil. L’enjeu d’alors est de s’affirmer face à l’hégémonie culturelle de ses voisins qui se traduit par une politique de revalorisation de la langue vernaculaire ainsi que des traditions populaires desquelles font largement partie ces contes.

Au travers de 46 planches illustrées, dont 25 en couleurs et 21 en noir et blanc, on note chez Nielsen de nombreuses influences picturales qui vont de la simplicité de l’estampe japonaise à la richesse des costumes et décors des Ballets russes qui rencontrent à l’époque un grand succès sur les scènes parisiennes. De la stylistique japonaise on reconnais aussi le travail sur l’espace entre les différents sujets narratifs éparpillés d’une même planche qui contrastent avec des zones beaucoup plus épurés, alternant ainsi espaces aux milles détails et parfaite sobriété.

Dans l’illustration ci-dessous, So the man gave him a pair of snow shoes, on se retrouve immergé dans un imaginaire clairement identifiable : des teintes utilisées aux accessoires qui ornent le héros, tous les éléments nous indiquent un univers nordique. Le décor participe largement de cet effet par la place laissée au ciel nocturne on l’on ne pourrait dire s’il s’agit de flocons de neige ou bien d’étoiles. Le personnage, à l’allure de chevalier classique (avec son costume, sa cape et surtout son épée), nous y renvoi une fois encore en même temps qu’il intègre les caractères du héros de conte. Ici, sa chevelure blonde au vent, on le voit seul lutter contre les éléments (tempête de neige ou nuit noire ?) dans un désert de neige. Les traits fins, le regard décidé, on l’imagine vaincre les épreuves une à une pour enfin obtenir l’objet de sa quête. Avec sa posture, son mouvement souple suggère un rythme soutenu dans sa progression. Aussi, l’élément peut-être le plus surprenant à nos yeux, les skis de fonds, renvoient une dernière fois à cet univers culturel du grand nord où le ski est un moyen de locomotion répendu (ce sont les Norvégiens qui, lors de grandes vagues de migrations vers les Etats-Unis après la Guerre de Sécession américaine, ont largement contribué à la diffusion du ski).

Kay Nielsen, So the man gave him a pair of snow shoes, extrait de « A l’est du Soleil, à l’ouest de la Lune », 1914.

Quelles influences de l’Art nouveau et de Nieslsen dans l’art aujourd’hui ? Quelques exemples avec Tomm Moore (Irlande) et David Sala (France).

Près d’un siècle plus tard, l’Art nouveau que l’on aurait pu croire oubliée dans les ruines de la société d’avant guerre est toujours bien présent. S’il n’est pas vivant dans le sens où aucun artiste d’aujourd’hui n’entreprend réellement de reprendre là où les maîtres s’étaient arrêtés, ce mouvement encore est largement visible dans notre quotidien et en particulier grâce au succès des produits dérivés en tous genres (copies bons marchés, reproductions sur des sacs, des vêtements, des objets de décorations, etc.). Parlant d’art proprement dit, l’Art nouveau continue d’inspirer. On retrouve à l’échelle internationale de nombreuse références aux œuvres et référents du mouvement chez les artistes actuels. 

Tomm Moore est un illustrateur et réalisateur de films d’animation. Il est notamment à l’origine de Brendan et le secret de Kells en 2009 (The secret of Kells en Anglais). On voit ici l’hommage qu’il rend a Klimt, chef de file de l’Art nouveau en peinture, à travers une adaptation de son portrait d’Adèle Bloch-Bauer. Tous les éléments picturaux (couleurs, position du corps, motifs du drapé et du décors) sont repris ici, comme si Moore souhaitait faire d’Aishling, son personnage, l’héritière directe de la fameuse Adèle Bloch-Bauer. Avec ce même regard songeur, elle s’approprie tout le mystère, la sensualité et la poésie qui font du protrait de Klimt une pièce tant reconnue du monde de la peinture.

Gustav Klimt, Portrait d’Adèle Boch-Bauer I, 1907.

 

Tomm Moore, Portrait d’Aishling, dérivé du film Brendan et le secret de Kells, 2009.

 

 

Sur cette planche Nieslen nous propose une forêt comme un miroir de la lutte intérieure de son personnage. C’est une quête à l’intérieur de soi-même qui se joue, mettant en exergue la solitude imposée du voyage ainsi que sa profondeur spirituelle. Pour autant le tableau admet une porte de sortie vers l’espoir avec les quelques fleurs aux pieds du personnage mais aussi dans une forme de contraste entre lui et la forêt: celle-ci n’est pas que le reflet de ses états d’âmes, elle s’impose comme une vision d’une tristesse ultime que le personnage n’a pas encore atteinte. C’est notamment par son attitude corporelle (il est centré dans son environnement mais recourbé sur lui-même à l’inverse de la droiture des troncs) et la couleur pale de sa peau (qui contraste avec le reste de la forêt plus sombre) qui le montre encore en équilibre entre une salvation possible et la perdition totale.

Dans une ambiance moins mélodramatique, on retrouve la même manière de représenter la forêt, sa puissance évocatrice et mystique, chez David Sala et Tomm Moore avec des arbres immenses, leurs troncs très droite et jamais représentés en entiers pour signifier l’immensité de la forêt et ses dangers (s’y perdre définitivement). Le personnage, toujours central, se détache nettement des troncs soit par un contraste de couleur, soit par le chemin qui repousse les arbres et fait de la forêt un lieu moins menaçant.

David Sala, extrait de Féroce (Album jeunesse), 2012.

 

Tomm Moore, extrait de Brendan et le secret de Kells, 2009.

BIBLIOGRAPHIE – POUR ALLER PLUS LOIN :

 

 

 

1 Catalogue taschen.com, A l’est du Soleil, à l’ouest de la Lune, https://www.taschen.com/pages/fr/catalogue/children/all/02811/facts.kay_nielsen_ae_lest_du_soleil_et_ae_louest_de_la_lune.htm, consulté le 7/01/19.