Le Futurisme : de Filippo Tommaso Marinetti à Umberto Boccioni

Le Contexte – La Mort semble née à Rome (Chateaubriand, 1828)

Au cours du XVIIIème siècle, l’Italie a subi de profondes perturbations sur le plan géopolitique. Sans réelle unité administrative, elle n’était à l’époque qu’une vague zone géographique, dont les régions étaient contrôlées pour beaucoup par les français et les autrichiens. Ce n’est que le 17 mars 1861 – après les 13 années d’insurrections del Risorgimento – que ses royaumes furent unifiés par la création du Royaume d’Italie.

Durant cette période, l’Italie fut violemment décriée par de nombreux intellectuels français comme Chateaubriand ou Madame de Staël – cette dernière qui la taxa de terre des morts. Bien qu’unifiée politiquement, l’Italie peinera pendant toute la seconde moitié du XVIIIème siècle à se trouver une nouvelle et forte identité, à l’image de son glorieux passé.

 

La Naissance – Filippo Tommaso Marinetti, missionnaire du futurisme

Au début du XIXème siècle, Milan était la ville la plus moderne du pays, mais surtout le berceau de l’automobile italienne : Fiat venait d’y être créée en 1899. C’est là qu’est né, en janvier 1909, le tout premier mouvement avant-gardiste : le futurisme. Théorisé par l’écrivain Filippo Tommaso Marinetti (1876-1944) dans son Manifeste de Fondation du Futurisme, ce mouvement est le lent aboutissement historique et culturel d’un siècle riche de tensions, de questionnements et d’incertitudes.

C’est pourquoi il ne se cantonne pas à l’écriture, mais englobe une grande variété d’arts comme la peinture ou l’architecture. Le futurisme est un véritable élan révolutionnaire, accueillant chaque artiste ayant la volonté de devenir un acteur de sa société, et non plus un passif contemplateur de la nature. C’est une véritable philosophie du devenir (Lista, 2015), un projet anthropologique dont le mouvement physique et la brièveté des choses sont les matériaux de travail.

Fasciné par les fulgurantes automobiles italiennes, Marinetti entrevoit dès 1905 que le futur sera conquis par la vitesse et les machines. Il y consacrera de nombreuses œuvres : notons son poème A l’automobile, où les démons de la vitesse le grisent, et son roman d’anticipation Mafarka le Futuriste, où il oppose frontalement un passé violent et névrosé à un futur radieux et libéré (symbolisé par un homme-oiseau mécanique aux ailes orange).

 

Les Débuts – La seule façon de découvrir les limites du possible, c’est de s’aventurer un peu au-delà, dans l’impossible (Arthur C. Clarke, 1962)

Un des moteurs du futurisme est la constante remise en question de l’artiste, qui cherche constamment la juste place à occuper dans un monde en pleine industrialisation. Par son caractère inatteignable, le futurisme s’oppose violemment au passé, mort et inerte : en ressort une sempiternelle recherche et un mouvement éternel.

Chez les artistes visuels, l’accent va se focaliser sur l’art du dynamisme pictural, à savoir comment représenter la vitesse du progrès, l’élan de l’optimiste, la foi dans le futur. Gino Severini explorera ainsi la musique des bruits dans Hiéroglyphe dynamique du Bal Tabarin (1912) et dans Canons en action (1915), Giacomo Balla étudiera la cinétique du mouvement dans Dynamisme d’un chien en laisse (1912), tandis qu’Umberto Boccioni travaillera sur la cinétique sculpturale dans L’Homme en mouvement (1913) et ce qu’il appelle la compénétration des corps, dont Visions simultanées (1911) en est l’exemple le plus flagrant.

C’est ce dernier artiste, mort à seulement 34 ans, que nous allons étudier ci-après, tant son apport a été considérable. Son œuvre est d’une grande puissance pour son jeune âge, et son engagement incontestable : il organisa avec Carlo Carrà et Luigi Russolo la première exposition futuriste La Famiglia Artistica di Milano, suivi du Manifeste des peintres futuristes au mois d’avril 1910 dans lequel ils dénigrèrent la fixité pour promouvoir l’esthétique du flux énergétique (Lista, 2015).

 

Umberto Boccioni ou le futurisme en mouvement

Umberto Boccioni est né à Reggio Calabria (Italie) le 19 octobre 1882. Alors qu’il vit à Rome du fait des obligations salariales de son père, il rencontre Severini à l’atelier de Balla. En 1906, il s’embarque pour la France, puis l’Autriche et la Russie afin de compléter sa formation artistique. A son retour, il rencontre Marinetti à Milan et adhère rapidement à son mouvement futuriste. Très influencé par Henri Bergson, il s’intéressera beaucoup aux contours formels qu’il cherchera à décomposer et dépasser pour s’en affranchir. Il succombera à une chute de cheval le 16 août 1916, à Verona, alors engagé militairement. L’Italie lui rendra un hommage particulier en 1999 en inscrivant son Homme en mouvement sur les pièces de 20 centimes d’euro.

 

Umberto Boccioni, « La Città Che Sale » (La Ville Monte), 1910, 199 x 301 cm, huile sur toile, Museum of Moderm Art, New York

 

Dans La Città Che Sale (1911), Umberto Boccioni souhaite représenter le climat fébrile d’un chantier milanais du début du XXème siècle. Dans cette œuvre s’oppose la géométrie parfaite de la technique (les immeubles en arrière-plan) à la frénésie chaotique du chantier, où chevaux et ouvriers se démènent.

Avec cette œuvre aux dimensions grandioses (199 x 301 cm), Umberto Boccioni souhaitait concevoir une grande synthèse du travail, de la lumière et du mouvement. Les coups de pinceaux filamenteux donnent beaucoup de puissance à cette œuvre, en glorifiant le travail de l’ouvrier (muscles noueux tendus à l’extrême) ; la lumière, elle, inonde entièrement le chantier, transperce les corps exaltés, tandis qu’en haut à droite, elle s’insinue entre les cheminées d’une manière presque divine. Enfin, la démultiplication de la scène principale intensifie la frénésie globale : cet emboîtement permet de masquer constamment ce que traquent les chevaux, favorisant ainsi l’attention du spectateur sur l’effort accompli plutôt que sur la finalité.

 

Umberto Boccioni, « Forme uniche della continuità nello spazio » (L’Homme en mouvement), 1913, 111,44 x 88,9 x 40 cm, plâtre, Museu de Arte Contemporânea, Sao Paulo. De nombreuses reproductions en cuivre sont exposées dans le monde (au MoMA et Museo del Novecento notamment).

Umberto Boccioni a aussi beaucoup travaillé sur les sculptures et l’architecture (en témoignent ses nombreux essais). Initialement réalisée en plâtre, la sculpture L’Homme en Mouvement (1913) est l’allégorie parfaite de la conquête – serait-ce un clin d’œil à l’Histoire, où les grandes avancées se font souvent vers l’ouest (extension de l’Empire Romain, découverte de l’Amérique, conquête de l’Ouest) ?

 

Umberto Boccioni, « Elasticità » (Elasticité), 1912, 100 x 100 cm, huile sur toile, Museo del Novecento, Milan

Dans Elasticità (1912), c’est surtout la recherche de déconstruction qui marque, puis la frénésie convulsive ambiante. Au niveau chromatique, la palette de couleurs est plus riche que dans La Città Che Sale : la tête du cheval est travaillée avec des teintes violacées, son corps est plutôt cuivré, tandis que ses pattes sont marron. Il en résulte une continuité avec son environnement : le violet s’intègre au bleu du ciel, tandis que le marron se noie dans le sol d’argile ou sablonneux.

 

Conclusion – Etre futuriste, c’est milité pour la construction de l’Italie (Lista, 2015)

Le futurisme, bien que rattaché au fascisme de Mussolini par plusieurs aspects, a représenté la renaissance artistique tant espérée par le jeune peuple italien, en se positionnant comme une nouvelle identité nationale. Il marque aussi la naissance de l’avant-gardisme : du futurisme se déploieront de très nombreux mouvements picturaux majeurs du XXème siècle comme le surréalisme de René Magritte, le cubo-futurisme de Lioubov Popova ou encore le dadaïsme de Marcel Duchamp.

Presque exclusivement italien à ses débuts, le futurisme s’est plus tard développé en Russie – la peintre Nathalie Gontcharoff et l’écrivain Vladimir Maïakovski en sont de dignes représentants – ainsi qu’aux Etats-Unis d’Amérique – mention spéciale pour Joseph Stella.

 

En tant qu’idéologie des promesses infinies du futur, [le futurisme] finira par exprimer les valeurs et l’esprit du siècle tout entier en signifiant le dynamisme de la jeunesse, en donnant forme à la légèreté et à l’optimisme inhérent au monde moderne, en introduisant l’art dans les médias du quotidien, en exaltant la mythologie du nouveau contre le conformisme propre aux tradition.
(Lista, 2015)

 

 

 

Thibault Plumas

Sources bibliographiques

Di Bella, Maria Pia. 2005. Prométhées futuristes dans Communications (78) L’idéal prométhéen. Editions du Seuil [En ligne]. Disponible sur :
< https://www.persee.fr/doc/comm_0588-8018_2005_num_78_1_2280 >

Lista, Giovanni. 1977. Marinetti et le futurisme : études, documents, iconographie. Editions de L’Age d’Homme

Lista, Giovanni. 2015. Qu’est-ce que le futurisme ? Editions Gallimard

https://www.larousse.fr/encyclopedie/divers/futurisme/54123

https://fr.wikipedia.org/wiki/Risorgimento

http://www.api-chambery.com/a-v2/API/iframes/unification-italie/index.html