« Art des fous » ?

« L’art brut, c’est l’art brut et tout le monde a très bien compris.
Pas tout à fait très bien ?

Bien sûr, c’est pour ça justement qu’on est curieux d’y aller voir. »


Jean Dubuffet

Aloïse CORBAZ dite "Aloïse"

Ci-dessus : réalisation d’Aloïse CORBAZ dite  » ALOÏSE « 
techniques mixtes sur supports cousus.

« L’art brut, c’est l’art pratiqué par des individus qui, pour une raison ou pour une autre, ont échappé au conditionnement culturel et au conformisme social : pensionnaires d’hôpitaux psychiatriques, détenus, solitaires, inadaptés, marginaux de toutes sortes.
Ces auteurs ont produit pour eux-mêmes, en dehors du système des beaux-arts, des œuvres issues de leur propre fonds, hautement originales par leur conception, leurs sujets, leurs procédés d’exécution, et sans allégeance aucune à la tradition ni à la mode. »

« [C’est] la définition qui nous a semblé la plus pertinente est celle qui se trouve sur la couverture de l’ouvrage fondateur de Michel Thévoz « L’art brut » – Éditions de La Différence, 2016, avec une préface de Jean Dubuffet, [qui] prend place dans la mise en lumière projetée sur cet art à l’occasion du quarantième anniversaire du Musée de l’Art Brut à Lausanne, imaginé et fondé par Jean Dubuffet et dont Michel Thévoz fut le premier conservateur.

Les critères d’appartenance à l’art brut pourraient donc se résumer comme suit :

  • production par des personnes étrangères aux milieux artistiques professionnels
  • grande spontanéité et inventivité personnelle de la part des artistes
  • affranchissement à l’égard des normes culturelles, peu ou pas de mimétisme
  • peu ou pas d’intérêt pour les destinataires

On a souvent collé à l’art brut l’étiquette « d’art des fous », or c’est tout à fait réducteur. En effet, de nombreux artistes d’art brut n’ont jamais été suivis pour des problèmes psychiatriques et étaient tout à fait sains d’un point de vue médical. Inversement, toute production d’une personne internée ne relève pas forcément de l’art brut… C’est toute la question de la reconnaissance accordée par des instances légitimées dans le milieu, qui confèrent ou non à une personne le statut « d’artiste reconnu », et à ses productions le rang « d’œuvres ».

source : www.handistarts.wordpress.com

Vidéos sur l’art brut :

https://abcd-artbrut.net/films/new-york-outsider-art-fair/

https://www.dailymotion.com/video/x16go5b

https://www.youtube.com/watch?v=EjGUanbe1P4

https://www.youtube.com/watch?v=FLsBDZDtLGM



I.
Bill TRAYLOR

1854, Benton, États-unis
1947, Montgomery, États-unis

« Dancing man« 
1939-1942
Techniques mixtes sur carton
33 x 20 cm
Collection Gordon W. Baileys

Né esclave, Bill Traylor est affranchi par son propriétaire après la guerre de Sécession, mais choisit de rester travailler dans la même plantation de coton. Père putatif de vingt-deux enfants, il perd sa femme en 1938 et déménage à Montgomery. Il a alors quatre-vingt-quatre ans. Sans ressources et vite sans toit, il se met à dessiner sur les trottoirs de Monroe Street. Il utilise tous les supports à sa disposition — bouts de papier, cartons récupérés, fonds de boîtes — et la moindre irrégularité du matériau s’intègre à sa composition. Son monde rempli d’animaux et de personnages familiers évoque des choses quotidiennes – la vie de la ferme, les bagarres, les anecdotes, les difficultés de son existence. En trois années, Bill Traylor réalise mille cinq cents dessins environ. En 1942, il part vivre avec ses enfants à Detroit, puis à Washington, et reviendra à Montgomery après la Seconde Guerre mondiale. Pendant cette période, il ne dessine pratiquement pas.

Source : www.abcd-artbrut.org

Vidéos sur Bill TRAYLOR :

http://www.billtraylorchasingghosts.com/#filmtop

https://www.kickstarter.com/projects/626099052/bill-traylor-chasing-ghosts?lang=fr



II.
Aloïse CORBAZ, dite « Aloïse »

1886, Lausanne, SUISSE
1964, asile de la Rosière, Gimel-sur-Morges, SUISSE

Aloïse Corbaz
« Où vas-tu Seigneur Dieu »
vers 1958 – 1960
Craie grasse et crayon graphite sur papier filigrané
102,2 x 72,3 cm
© Crédit photo : DUBART Cécile
Collection du LaM de Lille

Aloïse dessine sur le recto et le verso de chaque feuille de papier, le plus souvent avec des crayons de couleur et des craies grasses, mais aussi parfois avec du suc de pétales ou du dentifrice, un flot de personnages aux yeux bleus. Pour obtenir de plus grands formats (certains atteignent plus de dix mètres), elle coud entre elles plusieurs feuilles à l’aide de fils de laine.

(source : www.abcd-artbrut.org)

Certaines œuvres comportent de petits papiers cousus ou collés à la surface dessinée. Il s’agit d’illustrations provenant de journaux, de magazines ou de cartes postales, etc. En écho au dessin, elle parsème ses œuvres de nombreux mots et de phrases.

(source : www.wikipedia.com)

Si, durant les premières années de son internement, elle s’isole et a des accès de violence occasionnels, elle s’adapte ensuite progressivement à la vie hospitalière. C’est dans ce contexte que naissent ses « écrits cosmogoniques », qu’elle agrémente de petits dessins. Progressivement ses productions ont pris un caractère éclatant et monumental, les supports utilisés étant de plus en plus immenses. Le « Cloisonné de théâtre » qui date de 1950, est l’aboutissement de cette période. Cette dernière inaugure certainement les années les plus sereines de sa vie de femme et les plus abouties de sa vie d’artiste. Le caractère violemment urgent de ses premiers dessins laisse place à une recherche autour des couleurs et à un souci d’esthétisme affirmé. Jean Dubuffet qui était particulièrement attentif à toutes les productions artistiques réalisées en dehors des circuits culturels habituels, avait pour Aloïse, une très grande admiration. Il lui rendit d’ailleurs visite à la Rosière pour lui faire part de ses impressions et de son intérêt. Il semble qu’il fut un peu désemparé à l’issue de cette rencontre tant l’artiste était plus attachée à ses conditions de vie qu’à une reconnaissance publique de ses œuvres. 

(source : www.musee-mahhsa.com)

Vidéos sur ALOÏSE :
https://www.youtube.com/watch?v=_FB99-0fySc



III.
André ROBILLARD

1932, Orléans, France.

L’enfance d’André Robillard est marquée par de durs conflits avec sa famille, qui décide de le placer dès l’âge de huit ans dans une école attachée à un hôpital psychiatrique. De plus en plus agressif, il est interné à dix-neuf ans. Il semble néanmoins trouver quelques repères qui lui permettent au milieu des années 1960 d’acquérir au sein de l’hôpital un statut un peu particulier. Il est ainsi chargé de la station d’épuration. C’est à cette époque qu’il commence à fabriquer des armes et des engins spatiaux à partir de matériel de récupération. Parallèlement à la fabrication de ses objets, il dessine des fusils, des planètes, des satellites, des étoiles, mais aussi des animaux. André Robillard se considère comme un bricoleur.

Source : www.abcd-artbrut.org

Fusils, engins spatiaux et spoutniks, boîtes de conserve, ampoules, pièces de bois, tuyaux en plastique, barres de métal, scotch et fil de fer. Depuis 1964.
Collection Frédéric Lux.

Vidéos sur André ROBILLARD :

https://www.youtube.com/watch?v=g9Ts9lMk0Yk

https://www.bing.com/videos/search?q=andré+robillard&&view=detail&mid=94B5074C3FAE694A3B5594B5074C3FAE694A3B55&&FORM=VDRVRV

http://www.lecinemadehenrifrancoisimbert.com/filmographie/andre-robillard-en-compagnie

http://www.film-documentaire.fr/4DACTION/w_fiche_film/38942_1

https://www.youtube.com/watch?v=g9Ts9lMk0Yk


Sur l’art brut

Art brut
Art singulier
Art hors normes
Art différencié
Outsider art

[…] Le concept d’art brut naît dans une Europe ravagée par la Seconde Guerre mondiale qui a transformé les idéaux de progrès et d’humanisme en pulsion génocidaire, en une autodestruction radicale de la raison. On serait alors tenté de lire l’art brut comme un « retour du refoulé », une réponse de l’imagination aux sciences normatives devenues folles — avec l’apogée que constitue Hiroshima —, un triomphe de la vie sur la barbarie, pour conjurer en quelque sorte la tragédie de la culture occidentale. Si cette affaire d’art brut semble apporter un peu d’air frais à des siècles de convention et d’obscurantisme, il n’en reste pas moins un trou noir, une impossibilité d’en fixer clairement les contours. Mais c’est précisément ce qui fait sa force et son originalité : il nous faut accepter que ce territoire de l’art et de la pensée réunisse ce qui nous échappe, nous hante, nous inquiète et nous construit tout à la fois – une garantie salutaire de liberté pour l’esprit.

Depuis son apparition, le concept d’art brut ne cesse d’interroger nos perceptions esthétiques, nos définitions de l’art et les certitudes concernant notre identité. Aujourd’hui, à travers le regard de nouveaux collectionneurs, de chercheurs, enrichi par un public de plus en plus nombreux, mais aussi par l’intérêt naissant d’autres acteurs du champ de l’art, notamment contemporain, et les effets de la mondialisation il est mis à l’épreuve, les interrogations sur le concept évoluent.

Si l’art brut a survécu à Jean Dubuffet, son inventeur, il a connu aussi sa préhistoire enracinée dans ce qu’on appelait, au début du XXe siècle, « l’art des aliénés » que les premières collections psychiatriques surent préserver et qui retinrent l’attention d’intellectuels intuitifs. Dans les années 1940, Jean Dubuffet, avec le concours d’autres artistes et intellectuels initie une recherche et commence une collection de ces productions qu’il qualifie d’art brut. Forgeant ce concept il rompt définitivement avec la conception psychiatrique de l’art des fous : couper le cordon qui lie le créateur à l’hôpital et à l’autorité du psychiatre. Il est ainsi le premier à faire sortir les œuvres des patients créatifs du cadre hospitalier et à en faire un outil de subversion hors les murs ; leur seule existence suffisant à remettre en question les notions classiques de l’art et de la création mais aussi ceux du normal et du pathologique. Dubuffet est aussi le premier à délimiter un territoire spécifique ne pouvant se confondre avec l’art culturel.

Qui sont ces créateurs dont les œuvres représentent pour nous une sorte d’authenticité artistique, ces témoins d’un autre monde, objet tout à la fois de nos rêves et de nos craintes ? Ils sont étrangers à la culture des beaux-arts, étrangers aux rituels et aux lieux qui la constituent : écoles, foires, circuits marchands, musées, institutions, supports de communication. Étrangers aux courants et influences stylistiques, aux labels et procédés techniques en usage. C’est parmi les malades mentaux doués de capacités hautement créatives que Dubuffet a mené ses recherches, mais aussi chez les spirites et ceux vivants dans l’isolement des campagnes, dans l’anonymat des villes ou dans une solitude qu’on pourrait qualifier d’autistique. Si le territoire de l’art brut est celui de « l’homme du commun à l’ouvrage », selon l’expression du peintre, on pourrait tout aussi bien dire que leur destin est « hors du commun », puisqu’une étrange nécessité les propulse dans une fièvre de création où ils s’absorbent tout entiers. L’inventivité qui caractérise ces artistes, d’un genre particulier, est redevable essentiellement à leurs capacités psychiques propres, jusque dans les emprunts qu’ils font à la culture de tous. La plupart d’entre eux ne s’adressent pas à nous mais à une altérité, se pensant investis d’une mission d’ordonnance – du monde – dictée par une instance « supérieure » […]

Chaque époque a son lot de méprises et d’ignorance. On pourrait écrire des volumes sur l’histoire de la réception des œuvres, relever d’innombrables exemples de rendez-vous manqués avec l’art. Les bévues sont donc légion, mais il convient de les relever avec indulgence parce que nous devons certainement en commettre de semblables aujourd’hui. […] notre perception ainsi que notre conscience esthétique évoluent avec le temps et nous découvrons en permanence des territoires artistiques, jusqu’alors invisibles, en fonction des changements de paradigmes culturels, ou même des découvertes scientifiques.

Source : www.abcd-artbrut.org


Eléments de bibliographie :

  • Martine LUSARDY,
    « Raw vision, 25 ans d’art brut » Halle Saint-Pierre.
  • Michel THEVOZ,
    « Requiem pour la folie », Paris, La Différence, 1995.
  • Michel THEVOZ,
    « L’art brut » – Éditions de La Différence, 2016.
  • Michel RAGON,
    « Du côté de l’art brut », Paris, Albin Michel, 1996.