Une université qui a eu « mal à sa recherche »

Si notre Université est reconnue pour la qualité de sa production scientifique dans les domaines qui sont les siens (Arts, Lettres et langues, Sciences Humaines et Sociales, sans oublier les Sciences Techniques et la Technologie), la crise que nous avons traversée ces derniers mois a mis sur la sellette la recherche. Du côté de l’AG, les acteurs de la recherche ont parfois été accusés d’égoïsme et d’avoir fracturé la communauté : la recherche serait « riche », coupée du reste de la communauté, isolée dans sa tour d’ivoire ; elle « siphonnerait » la capacité des composantes à assurer leur mission de formation. De leur côté, les acteurs de la recherche considèrent que l’Établissement ne soutient pas assez l’activité scientifique, ne lui apporte pas les moyens nécessaires à son développement.

Notre établissement a semblé oublier que ce qui le constitue et fait la force des universités au sein des établissements de l’enseignement supérieur, c’est précisément l’articulation étroite entre formation et recherche : nombre de ses membres contribuent simultanément à ces deux missions ; les formations se nourrissent des résultats et des réflexions de la recherche ; en retour, celle-ci est aussi nourrie par les questionnements et les travaux des étudiant.es.

 

Ne pas mettre la couverture sur ce qu’il s’est passé

Chacune et chacun est sorti.e meurtri.e. de ce jeu de ping-pong et d’invectives empêchant tout dialogue. On ne peut en rester là. S’il faut avant tout répondre à l’aspiration de nombre d’entre nous de retrouver tout simplement le cours ordinaire de leur activité et d’exercer leur métier, on ne peut néanmoins faire comme si cela n’était pas advenu. S’il faut le dépasser, comment faire pour que la recherche retrouve sa juste place ? Pour qu’elle soit considérée par chacun.e comme une mission à égal niveau de légitimité des autres missions de l’université, et donc à ce titre, l’affaire de tous ? Nous n’y parviendrons que si nous faisons ensemble l’effort de comprendre comment et pourquoi de tels clivages se sont exprimés, non pas simplement pour faire œuvre de catharsis collective, mais pour passer vraiment à autre chose : quelles incompréhensions recouvrent-ils ? Quelles situations, décisions, attitudes ont pu alimenter ce sentiment de deux mondes séparés ?

Sans doute y a-t-il à cela des explications qui tiennent aux politiques nationales et aux évolutions qu’elles ont provoquées, qui ont profondément changé l’exercice de la recherche et de nos métiers : la succession de réformes génératrice d’instabilité et d’insécurisation ; le financement des opérations de recherche assuré moins par des crédits récurrents que par des appels à projets (ANR, Europe…) dont les effets sont dénoncés sans discontinuer par les communautés scientifiques (concurrence et compétition entre laboratoires, mais aussi entre chercheur.es, précarisation des emplois, stratégies de publications qui interrogent) ; des conditions d’exercice de l’enseignement qui se sont dégradées (accroissement des tâches administratives qui ampute d’autant le temps disponible pour la recherche et l’enseignement…) ; une dissymétrie accrue entre la reconnaissance accordée à l’investissement dans la production scientifique et l’investissement dans la formation ; une volonté de structurer les sites universitaires en incitant au regroupement des établissements, pour de bonnes raisons (développement de services communs, de l’interdisciplinarité), mais aussi pour de moins bonnes (simplification du dialogue avec le Ministère et les autres partenaires de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche, visibilité internationale exprimée par les classements).

Si, malgré les risques d’une collaboration à marche forcée imposée par une politique d’attribution de moyens (IDEX, Isite) qui a posé comme condition le regroupement des établissements, nombre de sites en France ont néanmoins trouvé des compromis acceptables par les communautés concernées, ici, nous n’y sommes pas parvenus. Sans doute cela tient-il à la complexité institutionnelle du site et à des divergences qui n’ont pu être surmontées dans les valeurs portées par les uns et les autres et dans la vision de ce que pourrait être l’Université de Toulouse et ses rapports avec ses composantes. Les tentatives successives d’organiser un cadre commun ont échoué et épuisé nombre d’énergies. Reste néanmoins le sentiment qu’il nous faut trouver à notre tour ce compromis acceptable, en partant des collaborations que nous souhaitons développer, de ce que les membres de notre communauté sont prêts à consentir.

 

Des principes pour l’action

Au-delà de l’affirmation qui fonde notre projet que la recherche est au cœur de l’Établissement, comme une activité partie prenante de notre identité, qui irrigue nos enseignements, le projet que nous portons s’inscrit dans la continuité de ce que la Commission Recherche et les différentes instances qui l’accompagnent (Conférence de la Recherche, Commissions sur la diffusion des savoirs et sur la valorisation) avaient engagé.

Continuité donc dans la méthode de travail : une méthode de travail qui repose sur le dialogue, la concertation et la recherche du consensus quant aux décisions qui relèvent de la compétence de la Commission de la Recherche, avec la volonté de poursuivre les coopérations que nous avons à peine eu le temps d’engager avec les composantes pour contribuer à valoriser leurs liens avec la recherche. Il ne s’agit pas là que d’une déclaration de principe. Elle est étayée par la pratique : les élu.es de la Commission recherche ont siégé et travaillé jusqu’à la dissolution prononcée par le Ministère, ce qui atteste leur capacité commune à dépasser les clivages qui traversent notre Établissement.

Continuité également dans la volonté de :

  • renforcer et sécuriser au mieux les conditions de l’activité scientifique, en reconnaissant l’égale valeur des différentes pratiques scientifiques qui s’expriment dans notre université : qu’elles soient celles d’une recherche fondamentale, appliquée, participative, finalisée : qu’elles soient menées au sein de la MDR sur le site du Mirail, ou dans les autres sites de l’Établissement, et en particulier dans les sites en région. Ce qui suppose d’adapter les modalités du soutien apporté par l’Établissement aux spécificités de ces pratiques ;
  • de se saisir, en lien avec les Unités de recherche, de la question difficile qui relève d’une politique plus générale de l’Établissement, mais qui concerne aussi la recherche (contractuels de recherche, postdoctorants), celle de la précarisation d’une partie des emplois ;
  • de conforter la place des doctorant.es dans la recherche comme contributeurs à part entière, en mettant à leur disposition des ressources adaptées et en veillant à leur pleine association aux instances qui organisent l’activité scientifique (Commission Recherche, Conseils des Écoles Doctorales…) ;
  • de poursuivre dans l’accompagnement d’une politique d’archives ouvertes favorisant la libre mise à disposition de nos travaux dans des conditions pérennes ; dans l’accompagnement également des efforts engagés par les PUM pour adapter les modalités de l’édition scientifique.

 Mais nécessité aussi d’affronter de nouveaux enjeux qui sont la conséquence de la crise que nous avons traversée : l’absence d’instances politiques a conduit à l’impossibilité pour l’Établissement d’être représenté ou présent sur les nombreuses scènes où la recherche est discutée, pour y défendre nos intérêts ou répondre aux sollicitations dont il aurait pu être saisi, à l’arrêt brutal des partenariats établis ou en cours de négociation.

Nous devrons donc travailler à :

  • réinscrire notre Université dans les réseaux institutionnels, thématiques, internationaux ;
  • renouer des liens de confiance avec le CNRS et les nouer avec les autres organismes de recherche (INSERM, INRA, IRD) ;
  • reprendre les discussions là où elles se sont arrêtées avec la Région et les collectivités locales pour finaliser les projets en cours, en particulier les plateformes de recherche sur les sites délocalisés ;
  • retisser les partenariats interrompus avec les acteurs de la diffusion et de la valorisation.

Il nous faudra également nous interroger sur la manière dont nous souhaitons réinstaller l’ensemble de nos disciplines dans les dynamiques et projets du site, en particulier ceux qui reposent sur l’interdisciplinarité, mais aussi ceux qui reposent sur la collaboration avec la société et l’ensemble de ses acteurs.

 

Des moyens pour mener une politique

Avoir la volonté de mener une politique scientifique ne suffit pas, encore faut-il avoir les moyens de la mettre en œuvre. Cela supposera de débattre de l’affectation par l’Établissement et ses instances des moyens dont il dispose. Or, ceux-ci ne sont pas illimités et doivent répondre simultanément à plusieurs objectifs et priorités : quel effort l’UT2J est-elle prête à faire pour soutenir sa recherche ?

Répondre à cette question suppose que chacun.e soit informé.e de la réalité de ce soutien :

Outre les locaux plutôt confortables et adaptés qu’il met à disposition de la recherche, dans un campus du Mirail, désormais très largement reconstruit, mais également dans les sites en région, L ‘Établissement consacre un peu plus de 1,3 millions d’euros (soit 7% du budget de fonctionnement de l’UT2J, hors masse salariale et investissement), – et ce, depuis de nombreuses années – au soutien des activités scientifiques : près des trois-quarts sont reversés aux Unités de Recherche (laboratoires et structures fédératives) sous forme de dotation de base. Le reste sert à développer une politique de recherche à l’échelle de l’établissement : à soutenir l’activité doctorale (par le financement des Écoles doctorales, par des aides à l’installation des nouveaux doctorant.es, à la mobilité doctorante), l’organisation des nombreux colloques portés par les Unités de Recherche, les actions de diffusion et de valorisation…

Si le budget alloué à la recherche permet de développer ces actions, il ne permet pas de répondre aux demandes d’exploration de nouveaux champs ou thématiques, aux nouveaux projets ou initiatives, aux demandes de soutien des structures fédératives auxquelles participent les membres de notre Université. Si la recherche se fait d’abord au sein des collectifs de travail que sont les Unités de recherche, leurs axes, leurs équipes ou leurs programmes, les échanges scientifiques, par souci de les élargir et également de favoriser le décloisonnement entre disciplines, se font de plus en plus dans des structures fédératives (plus ou moins institutionnalisées, locales, régionales, nationales ou internationales).

Par ailleurs, on le sait, les activités scientifiques sont de plus en plus financées par la capacité des laboratoires et de leurs membres à trouver des ressources. Aussi devons-nous réfléchir à la manière dont l’Établissement peut mieux professionnaliser son soutien pour décharger les enseignant.es chercheur.es et chercheur.es d’un certain nombre de tâches administratives. Nous devrons également nous interroger sur une stratégie de régulation à mettre en œuvre pour prévenir d’éventuels risques de marginalisation. Car, selon leurs disciplines ou leurs thématiques, les équipes ne disposent pas des mêmes opportunités de financement de leurs travaux.

Mais les moyens mis à disposition de la recherche par l’UT2J ne se réduisent pas aux moyens financiers. La recherche bénéficie aussi de l’activité des personnels Biatss : celles et ceux qui exercent dans les services centraux, plus rarement qui exercent dans les composantes, et surtout celles et ceux qui occupent des postes en lien direct avec la recherche (soit 6% des personnels Biatss de l’Établissement) : presque les 2/3 d’entre eux/elles travaillent au sein de la Direction d’Appui à la Recherche pour des fonctions supports ou d’appui mutualisées au bénéfice de l’ensemble des structures de recherche, les autres (20) exercent leur activité dans les Unités de Recherche. On sait le rôle indispensable dans l’appui et l’accompagnement des activités scientifiques qu’assument ces collègues. Peut-être convient-il de rappeler en la matière que ces tâches sont aussi assurées par des ITA du CNRS (48), mais dans les seules UMR.

Ces quelques rappels montrent que la recherche est loin de « siphonner » les ressources de l’Établissement, qu’elle aura besoin dans les prochaines années d’un renforcement des moyens qui lui sont alloués si l’on veut à la fois accroître le rayonnement de l’UT2J et développer une recherche au service de tous.

Mais, la recherche, en raison même de l’évolution des pratiques scientifiques, a aussi besoin de disposer d’une instance qui nous permette collectivement de revenir sur les conditions de son exercice, sur les questions d’éthique et de déontologie posées par la complexification des rapports à la demande « sociale » (qu’elle émane des collectivités, des associations, des organismes publics et para-publics ou des entreprises), par la mobilisation de données numériques, par l’exigence de transparence portée par la société…

 

Une échéance à court terme

L’Établissement devra déposer, avant la fin de l’année 2019 les dossiers auprès de l’HCERES dans la perspective du renouvellement du contrat. Il s’agira pour nous d’accompagner au mieux les Unités de recherche dans l’exercice qui les attend en respectant leurs choix (de périmètre et de thématique) et de défendre nos modes d’organisation collectifs et le projet de chacune de nos Unités.

Mais il nous faudra aussi nous saisir de cette obligation institutionnelle pour construire collectivement un projet scientifique pour l’Établissement, par un dialogue entre les instances de la recherche (Commission Recherche et Conférence de la Recherche), mais en portant aussi cette réflexion au sein du Conseil Académique Plénier qui, réunissant les élu.es en charge de la formation et de la vie universitaire (CFVU) et les élu.es en charge de la recherche (CR) a toute légitimité pour réévaluer et conforter les liens entre la recherche et la formation ; pour également au sein du CAC restreint mieux définir la manière dont l’investissement dans la formation peut être mieux reconnu et valorisé dans la gestion des carrières.

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