L’esclavage a toujours été un sujet sensible et problématique à traiter, surtout quand on parle d’esclavage des femmes. L’esclavage féminin est généralement lié à la prostitution et à l’exploitation sexuelle. Mais si je vous disais qu’il y avait des esclaves d’élite qui, en plus d’être victime d’exploitation sexuelle, avaient également accès au champ de la connaissance et de savoir? Des femmes esclaves formées à l’éducation et à l’art… Un modèle d’esclavage assez spécial n’est-ce pas? 

Ces esclaves étaient les Qiyãn, un groupe médiéval de femmes non libres dont le travail était principalement de « divertir » les califes (fig.1). 

Mais croyez-vous que ce type d’esclavage médiéval a-t-il disparu ou existe-t-il encore aujourd’hui? Une pratique médiévale très primitive qui a disparu, n’est-ce pas? Ou peut-être pas…? Maintenant, on va le découvrir! 

Figure 1. Femmes musulmanes dans une miniature des Makamat de al-Hariri. BNF, ms. Arabe 5847.

Revenir à l’origine des Qiyãn

Pour connaître l’origine de ces Qiyãn, il faut remonter de nombreuses années, à l’ère pré-islamique (al-jahiliyya) puisque c’est durant cette période où surgissent les premières informations obtenues sur ces femmes esclaves de divertissement. 

En se manifestant à l’époque préislamique, l’apparition de cette forme d’esclavage n’a aucun lien avec le Coran car les traditions religieuses n’y sont pas encore apparues. Cependant, il est curieux de savoir que lorsque l’islam est apparu, la religion islamique tolérait davantage une esclave croyante plutôt qu’une femme libre polythéiste. 

On sait aussi que ce type d’esclavage venaient du Moyen-Orient et qu’il s’agissait d’une pratique courante dans le califat abbasside, en particulier à Bagdad. Beaucoup de ces esclaves savantes ont été déplacées de force du territoire oriental à Cordoue. Et c’est ainsi que les Qiyãn d’Al-Andalus apparaîtraient. 

De manière générale, l’émirat de Cordoue (756-912) et le califat de Cordoue (929-1008) ont été fortement influencés par le courant oriental, puisque les émirs ont tenté de préserver les pratiques d’exploitation economico-sexuelle, comme le cas de cette figure d’esclavage. Ainsi, d’une certaine manière, tout cela a été transporté en Al-Andalus provoquant une augmentation notable du nombre d’esclaves savantes au Xe siècle. 

Les Qiyãn orientales comme les Qiyãn d’Al-Andalus sont des captives de guerre qui sont ensuite devenues femmes esclaves. En plus du terme Qiyãn, un autre terme « rumiyyat » est apparu pour désigner ces femmes esclaves. Mais le terme le plus précis et le plus usuel pour dénommer toutes ces femmes esclaves savantes est Qiyãn ou Qayna. 

Le cas qui ressort le plus en Al-Andalus est celui de l’émir Abd al-Rahman II en raison du nombre des femmes esclaves Qiyãn qu’il a acquis. On peut dire que c’était le Soliman Ier de la période andalouse. En outre, il a même réussi à avoir des enfants avec certaines de ses femmes esclaves. On a le cas de Tarub, la préférée de l’émir Abd al-Rahman, avec laquelle il a eu son fils Abdallah.  

« C’est elle qui a dominé le cœur d’Abdarrahman dans ses derniers jours et elle s’est alliée à son eunuque préféré, Nasr, qui à ce moment-là il servait de médiateur et il tenait les rênes de l’État…».

IBN HAYYAN, Crónica de los emires Alhakam I y Abdarrahman II entre los años 796 y 847:(Almuqtabis II-1), Zaragoza, Instituto de Estudios Islámicos y del Oriente Próximo, 2001. (Ma traduction)

Ces femmes esclaves, autrefois prisonnières de guerre, ont été choisies pour leur charme et leur beauté. Elles ont été formées dans différents domaines tels que: la philosophie, les arts, l’astrologie, la poésie… Devenant une icône éducative parmi les femmes médiévales de l’époque (fig. 2).

Une icône éducative médiévale

Comme on l’a bien dit, les Qiyãn étaient des femmes non libres qui étaient formées et éduquées dans certaines écoles de formation pour les rendre plus attirantes pour le sexe masculin et ainsi augmenter leur prix. Également, elles étaient appelées parfois comme des femmes esclaves savantes pour toutes les connaissances qu’elles avaient acquises.

«…j’ai maintenant en ma possession quatre femmes chrétiennes qui étaient hier ignorantes et aujourd’hui sont sages et alphabétisées en logique, philosophie, géométrie, musique, astrolabes, astronomie, grammaire, prosodie, littérature et calligraphie…».

 témoignage d’un célèbre marchand d’esclaves Muhammad ibn al-Kattanï. (Ma traduction)

Et maintenant vous vous demanderez où ces femmes esclaves ont été formées. Elles ont été formées dans des écoles spécifiques avec eunuques. Les écoles de La Mecque et de Médine étaient les plus célèbres, même s’il n’a pas fallu longtemps à l’école de Bassorah pour acquérir la plus grande réputation en matière de chanteuses et de danseuses. De plus, cette école allait livrer à Bagdad, les femmes artistes les plus prestigieuses et acclamées. Et ainsi, Bagdad va commencer la vente des femmes esclaves à d’autres territoires. 

De cette façon, ces femmes esclaves arrivaient à Cordoue, transportées par des marchands qui les vendaient à des prix considérables. Ces prix élevés étaient dus aux qualités importantes des esclaves : grandes connaissances musicales, leurs talents de chanteuses et leur grande habileté avec les instruments, entre autres (fig.3). 

La personnalité et les attitudes des Qiyãn ont également attiré l’attention des spécialistes et ses attitudes ont été très critiquées par de nombreux historiens de l’époque. 

Elles étaient considérées comme des femmes rusées qui utilisaient cette capacité pour tromper le maître. De plus, à l’époque médiévale, l’intelligence des femmes ne se distinguait pas et elle était plutôt justifiée par la ruse. Les femmes esclaves Qiyãn étaient réputées pour envoûter les hommes par le chant et la séduction. Bien que leurs comportements et leurs mouvements soient interdits dans la religion musulmane. Elles faisaient preuve d’obéissance et de soumission pour mener à bien leurs objectifs et pouvoir résister. Toutes ces caractéristiques qualifiaient les Qiyãn et cela leur permettaient de désobéir aux règles déjà établies par les hommes sans pouvoir les défier directement.

En revanche, le prototype idéal d’une femme esclave qui séduisait principalement les arabes était celui d’une femme blanche et blonde. Mais ces caractéristiques physiques ne décidaient de rien et les esclaves devaient continuellement rivaliser entre eux pour conquérir et captiver le maître.

Donc, après avoir connu les esclaves de l’élite médiévale, pensez-vous que cet esclavage n’existe plus ? Ou peut-être existe-t-il toujours ? 

Les esclaves « d’élite » d’aujourd’hui

On peut penser que ce type d’esclavage a disparu et qu’il s’agit d’un concept du passé qu’on n’a pas l’habitude de voir. Mais il existe actuellement des groupes d’esclaves connus qui suivent un schéma assez similaire à celui des Qiyãn. 

On a le groupe de femmes esclaves appelé Kippumjo ou Gippeumjo originaire de Corée du Nord. Ce groupe d’esclaves est composé d’environ 2 000 femmes, dont la majorité sont jeunes (entre 18 et 25 ans), destinées au divertissement et au plaisir du chef de l’État nord-coréen et des membres des partis politiques. 

Ce groupe secret d’esclaves a été créé pour la première fois par le dirigeant Kim Il-sung en 1978 dans le but de se divertir par le chant, la danse et les rapports sexuels. Cette tradition s’est poursuivie après sa mort. Son fils Kim Jong-il poursuivit ces démarches et la formation de ces femmes esclaves fut gérée par lui-même.

Malheureusement, cette pratique continue aujourd’hui après avoir été « inactive » pendant quelques années. En décembre 2011, le groupe de Kim Jong-il s’est dissous et en avril 2015, la recherche de nouvelles femmes par Kim Jong-un pour perpétuer cette coutume a été confirmée (Fig. 4).

Ces filles ont été forcées d’être retirées de l’école et elles ont également été exploitées sexuellement. Les autorités nord-coréennes ont dit aux parents que leurs filles étaient en mission pour travailler pour Kim Il-sung, et qu’elles ne pouvaient pas refuser.

Le plus important pour les gouverneurs était de procéder impérativement à des examens médicaux qui déterminaient si ces filles étaient vierges pour faire partie du groupe. La condition la plus importante pour entrer dans le harem était la virginité de la fille. Cela était dû à la croyance absurde des gouvernés nord-coréens que s’ils avaient des relations sexuelles avec une femme vierge, ils seraient capables d’absorber le « ki », c’est-à-dire la force vitale de la femme. 

Une fois sélectionnées, elles font partie d’une catégorie. Certaines se consacrent au chant, d’autres à la danse et aux massages. Celles-ci pouvaient être formées à l’étranger (souvent à Hong Kong) où elles avaient une programmation assez stricte qu’elles devaient respecter. Et enfin, on a les filles forcées de servir sexuellement les membres puissants. Généralement, celles choisies pour cela étaient les plus attirantes. 

En plus de devoir être vierges, elles devaient répondre à d’autres exigences pour être choisies: mesurer moins de 165 cm, ne pas avoir de cicatrices ni de taches et avoir une voix douce et féminine. Principalement, elles devaient être purgées pendant 10 ans et une fois cela terminé, elles étaient payées pour garder le silence et le secret. Si elles ne le faisaient pas, cela pourrait leur coûter la mort. 

Cependant, après leurs services, ces femmes esclaves durent se marier à l’un des membres de l’élite et elles furent surveillées tout au long de leur vie afin que le secret ne soit jamais découvert.

El « Escuadrón del Placer de Kim Jong-un » CON 2 MIL MUJERES | Impacto Mundo

Enfin, on voit que l’esclavage est très présent aujourd’hui et que certains des modèles d’esclavage des temps passés sont encore suivis. Par conséquent, la sensibilisation à cette question devrait être faite puisque peu de gens connaissent l’existence de cette classe sociale. Cette sensibilisation à cette question serait un moyen, chères lectrices et chers lecteurs, pour faire disparaître une bonne fois pour toutes les Qiyãn.

Bibliographie

  • Fernandez Barbadillo P., 2016,  « ¿Cuál era el lugar de las mujeres en Al Andalus?», Libertad digital.
  • Lakes P., 2016, «El Escuadrón del Placer: el harem al servicio sexual de la élite norcoreana», El ciudadano
  • 2020, «El “Escuadrón del Placer” de Kim Jong-un: colegialas vírgenes especialmente seleccionadas para “entretener” a los jerarcas norcoreanos», Infobae
  • Al-Aid Lahouaria N., 2016, «La mujer en al-Ándalus entre sumisión y resistencia», University of Oran Ahmed Bin Bella Faculty of Human Sciences and Islamic Sciences Laboratory of History of Algeria, vol. 2016.