 {"id":3614,"date":"2019-11-01T10:34:01","date_gmt":"2019-11-01T09:34:01","guid":{"rendered":"https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/littera-incognita-2\/?p=3614"},"modified":"2019-11-04T12:20:42","modified_gmt":"2019-11-04T11:20:42","slug":"lenfance-et-lanimal-chez-francoise-petrovitch-traversee-entre-deux-mondes","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/littera-incognita-2\/2019\/11\/01\/lenfance-et-lanimal-chez-francoise-petrovitch-traversee-entre-deux-mondes\/","title":{"rendered":"L\u2019enfance et l\u2019animal chez Fran\u00e7oise P\u00e9trovitch : Travers\u00e9e entre deux mondes"},"content":{"rendered":"<p><strong>Marion LE TORRIVELLEC<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Dipl\u00f4m\u00e9e de l\u2019\u00e9cole des beaux-arts de Toulouse, Marion Le Torrivellec est aujourd\u2019hui artiste plasticienne et doctorante en arts plastiques \u00e0 l\u2019universit\u00e9 Toulouse 2 Jean Jaur\u00e8s. Elle enseigne cette discipline dans le secondaire ainsi qu\u2019au sein du d\u00e9partement arts plastiques \/ design de son universit\u00e9. Intitul\u00e9e \u00ab\u00a0\u00c0 cheval, tout contre lui\u00a0: fusion et plasticit\u00e9 de la relation \u00e0 l\u2019animal\u00a0\u00bb, sa th\u00e8se explore la relation au cheval et ses analogies avec la pratique de la sculpture.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">\n<p>&#109;&#x61;r&#x69;&#x6f;&#110;&#x6c;e&#x74;&#x6f;&#114;&#x72;i&#x76;&#x65;&#108;&#x6c;e&#x63;&#x40;&#103;&#x6d;a&#x69;&#x6c;&#46;&#x63;o&#x6d;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Pour citer cet article : Le Torrivellec, Marion, \u00ab L\u2019enfance et l\u2019animal chez Fran\u00e7oise P\u00e9trovitch : Travers\u00e9e entre deux mondes \u00bb, <i id=\"yui_3_16_0_ym19_1_1508396488352_12506\">Litter@ Incognita <\/i>[En ligne], Toulouse : Universit\u00e9 Toulouse Jean Jaur\u00e8s, n\u00b0 11 \u00ab L&rsquo;\u0153uvre comme enqu\u00eate, l&rsquo;enqu\u00eate dans l&rsquo;\u0153uvre : cr\u00e9ation et r\u00e9ception \u00bb, saison automne 2019, mis en ligne le 1er novembre 2020, disponible sur &lt;<a href=\"https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/littera-incognita-2\/2019\/05\/21\/lenfance-et-lanimal-chez-francoise-petrovitch-traversee-entre-deux-mondes\/\">https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/littera-incognita-2\/2019\/05\/21\/lenfance-et-lanimal-chez-francoise-petrovitch-traversee-entre-deux-mondes\/<\/a>&gt;.<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/littera-incognita-2\/files\/2019\/05\/L\u2019enfance-et-l\u2019animal-chez-Franc\u0327oise-Pe\u0301trovitch.pdf\">T\u00e9l\u00e9charger l&rsquo;article au format PDF<\/a><\/p>\n<hr \/>\n<h3>R\u00e9sum\u00e9<\/h3>\n<p style=\"text-align: justify\">Cet article vise \u00e0 d\u00e9finir la relation existant entre les figures de l&rsquo;animal et celles de l\u2019enfant dans la peinture de Fran\u00e7oise P\u00e9trovitch. Pour ce faire, nous \u00e9largissons notre focus \u00e0 d\u2019autres artistes, depuis la renaissance italienne, pour collecter diff\u00e9rents exemples d\u2019\u0153uvres et tenter d\u2019\u00e9chafauder un certain nombre d&rsquo;hypoth\u00e8ses pour interpr\u00e9ter ces portraits.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><strong>Mots-cl\u00e9s<\/strong> : animal &#8211; enfance &#8211; portrait &#8211; peinture &#8211; Renaissance &#8211; Fran\u00e7oise Petrovitch &#8211; Balthus<\/p>\n<h3 class=\"western\">Abstract<\/h3>\n<p style=\"text-align: justify\">This article aims to define the relashionship between animals and children in Fran\u00e7oise Petrovitch\u2019s paintings. Within article, the reader will studies other artists since the Renaissance, to collect diff\u00e9rent examples of artworks to try to construct a spectrum of notions to interpret these portraits.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><strong>Keywords <\/strong>: animal &#8211; childness &#8211; portrait &#8211; painting &#8211; Renaissance &#8211; Fran\u00e7oise Petrovitch &#8211; Balthus<\/p>\n<hr \/>\n<h3>Sommaire<\/h3>\n<p><a name=\"intro\"><\/a><a href=\"#sect1\">Introduction<\/a><br \/>\n<a name=\"1\"><\/a><a href=\"#sect2\">1. Enfants t\u00e9moins d&rsquo;un monde cruel <\/a><br \/>\n<a name=\"2\"><\/a><a href=\"#sect3\">2. Les \u00e9preuves de l&rsquo;enfance <\/a><br \/>\n<a name=\"3\"><\/a><a href=\"#sect4\">3. Adolescence : \u00e9tat d&rsquo;entre deux mondes<\/a><br \/>\n<a name=\"4\"><\/a><a href=\"#sect5\">4. Balthus\u00a0: ses animaux et ses jeunes filles<\/a><br \/>\n<a name=\"5\"><\/a><a href=\"#sect6\">5. L\u2019animal dans les portraits classiques des XVI<sup>e<\/sup> et XVII<sup>e<\/sup> si\u00e8cles<\/a><br \/>\n<a name=\"6\"><\/a><a href=\"#sect7\">6. Le v\u00eatement chez Fran\u00e7oise P\u00e9trovitch, une seconde peau\u00a0<\/a><br \/>\n<a name=\"conclu\"><\/a><a href=\"#sect8\">Conclusion<\/a><br \/>\n<a name=\"notes\"><\/a><a href=\"#sect9\">Notes<\/a><br \/>\n<a name=\"biblio\"><\/a><a href=\"#sect10\">Bibliographie<\/a><\/p>\n<h3><a name=\"sect1\"><\/a><\/h3>\n<h3><a href=\"#intro\">Introduction<\/a><\/h3>\n<p style=\"text-align: justify\">Nous allons aborder la peinture de Fran\u00e7oise P\u00e9trovitch comme une fen\u00eatre ouverte sur un questionnement intime, sur une fiction floue dont les contours, familiers, demeurent durs \u00e0 saisir. Le traitement \u00e9nigmatique qu\u2019elle r\u00e9serve aux figures de l&rsquo;enfance et \u00e0 celles de l&rsquo;animal va particuli\u00e8rement nous int\u00e9resser car la mise en sc\u00e8ne de cette relation singuli\u00e8re, o\u00f9 le dialogue est r\u00e9duit au silence, semble intimer \u00e0 qui l\u2019observe de remonter une piste et de trouver les cl\u00e9s de lecture de ces images. Comme Daniel Arasse qui nous a berc\u00e9 de ses analyses du d\u00e9tail<sup><a class=\"sdfootnoteanc\" href=\"#sdfootnote1sym\" name=\"sdfootnote1anc\">1<\/a><\/sup>, d\u00e9chiffrant les toiles de ma\u00eetres, nous les pr\u00e9sentant \u00ab non comme un texte \u00e0 d\u00e9rouler mais comme un n\u0153ud \u00e0 d\u00e9faire<sup><a class=\"sdfootnoteanc\" href=\"#sdfootnote2sym\" name=\"sdfootnote2anc\">2 <\/a><\/sup>\u00bb pour nous convaincre que l\u2019image a des choses \u00e0 nous dire bien au-del\u00e0 des mots qu\u2019elle n\u2019a pas\u00a0; ce pr\u00e9sent article questionne la r\u00e9ception des peintures de Fran\u00e7oise P\u00e9trovitch et le cheminement analytique qu\u2019elles suscitent, entre observation, interrogations et suppositions. Dans cet \u00e9lan ludique, nous croiserons ses \u0153uvres avec celles d\u2019autres peintres, toutes poss\u00e9dant ce m\u00eame pouvoir d\u2019intriguer, d\u2019\u00e9veiller le d\u00e9sir de percer \u00e0 jour leur gen\u00e8se. Remontant la piste d\u2019une histoire de l\u2019art qui nous fera cheminer jusqu\u2019\u00e0 la Renaissance italienne, nous tenterons d\u2019\u00e9chafauder un certain nombre d&rsquo;hypoth\u00e8ses visant \u00e0 interpr\u00e9ter ces images et \u00e0 les d\u00e9crypter, pour enfin restituer sous la forme d\u2019une progression par \u00e9tape, jusqu\u2019au d\u00e9nouement, l\u2019enqu\u00eate qui se m\u00e8ne mentalement, lorsque l\u2019on est seul, assourdi, face au silence d\u2019une \u0153uvre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Lien vers les visuels des \u0153uvres\u00a0: <a href=\"http:\/\/www.francoisepetrovitch.com\/\"><strong>http:\/\/www.francoisepetrovitch.com\/<\/strong><\/a><br \/>\n<a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\"><\/a><\/p>\n<p><a name=\"sect2\"><\/a><\/p>\n<h3 align=\"justify\"><a href=\"#1\">1. Enfants t\u00e9moins d&rsquo;un monde cruel<\/a><\/h3>\n<p style=\"text-align: justify\">L&rsquo;univers de Fran\u00e7oise P\u00e9trovitch est celui de la fable. Elle y convoque un vocabulaire r\u00e9current, entrem\u00ealant figures humaines en devenir, monde animal et coulures color\u00e9es. Il est plus pr\u00e9cis\u00e9ment question de l&rsquo;enfance, de l&rsquo;adolescence, mais aussi d&rsquo;une expression de la f\u00e9minit\u00e9 qui pourrait laisser supposer le caract\u00e8re autobiographique de son travail. L&rsquo;artiste est avant tout dessinatrice et le traitement de ses formes en couleur passe par l&rsquo;encre et l&rsquo;aquarelle, laissant appara\u00eetre ce qui se joue au moment o\u00f9 la couleur prend possession de l&rsquo;espace. Une certaine temporalit\u00e9 est alors apparente et cela sert au plus pr\u00e8s son sujet\u00a0: enfant ou adolescent, l&rsquo;\u00eatre en devenir est repr\u00e9sent\u00e9 effac\u00e9, envahi et flottant. Il se confond avec son environnement et parfois ne fait plus qu&rsquo;un avec le fond, nous faisant ainsi penser qu&rsquo;il se laisse voguer \u00e0 une r\u00eaverie l\u00e9g\u00e8re, dans un monde affranchi de toute apesanteur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Dans son article <em>Apr\u00e8s<\/em>, Nancy Huston insiste sur la r\u00e9f\u00e9rence permanente \u00e0 la figure de la poup\u00e9e\u00a0: \u00ab\u00a0La poup\u00e9e joue \u00e0 \u00eatre une petite fille qui joue \u00e0 \u00eatre une femme qui joue \u00e0 \u00eatre une poup\u00e9e<sup><a class=\"sdfootnoteanc\" href=\"#sdfootnote3sym\" name=\"sdfootnote3anc\">3<\/a><\/sup>.\u00a0\u00bb Effectivement, il pourrait s&rsquo;agir d&rsquo;un jeu car les \u0153uvres de Fran\u00e7oise P\u00e9trovitch sont jalonn\u00e9es de d\u00e9guisement, de masques, de bonhommes de neige, de cordes \u00e0 sauter. Pourtant, aucun rire n&rsquo;en \u00e9mane, aucune joie apparente. Les enfants sont bien grim\u00e9s mais l&rsquo;impression qui s&rsquo;en d\u00e9gage n&rsquo;est pas joyeuse. Elle met en lumi\u00e8re un certain malaise, celui de ne jamais \u00eatre au bon endroit au bon moment. Ces enfants chauss\u00e9es des talons hauts trop grands de leur m\u00e8re, ou ces adolescentes qui jouent aux petites filles, nous renvoient l&rsquo;image d&rsquo;une temporalit\u00e9 sans sens bien d\u00e9fini, d&rsquo;un temps qui passerait \u00e0 rebours ou faisant du sur place.<\/p>\n<p><a name=\"sect3\"><\/a><\/p>\n<h3 align=\"justify\"><a href=\"#2\">2. Les \u00e9preuves de l&rsquo;enfance<\/a><\/h3>\n<p style=\"text-align: justify\">L&rsquo;enfant de <em>Je te tiens<\/em> \u00e9trangle une forme rouge sur talons hauts. En a-t-elle assez des femmes autoritaires de son entourage\u00a0? Maman l&rsquo;\u00e9toufferait-elle\u00a0? Est-ce l&rsquo;\u00e2ge adulte et sa propre f\u00e9minit\u00e9 qu&rsquo;elle souhaite an\u00e9antir\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Dans une s\u00e9rie d&rsquo;encre sur papier, <em>Sans titre<\/em>, nous pouvons distinguer plusieurs petites filles qui se font brosser les cheveux. Leur a-t-on intim\u00e9 l&rsquo;ordre de rester tranquille\u00a0? Le coiffage rel\u00e8ve-t-il du d\u00e9sir d&rsquo;une figure f\u00e9minine sup\u00e9rieure, probablement maternelle qui se trouve hors champ et dont on ne voit que les mains s&rsquo;affairer\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Les diff\u00e9rentes \u00e9preuves que semble devoir surmonter l&rsquo;enfant nous am\u00e8nent du c\u00f4t\u00e9 du conte initiatique. Une des principales r\u00e9f\u00e9rences de l&rsquo;artiste est d&rsquo;ailleurs Lewis Caroll et son \u0153uvre <em>Alice au pays des merveilles<\/em>. En effet, cette fiction retrace le parcours ponctu\u00e9 d&rsquo;\u00e9preuves d&rsquo;une fillette qui se lance \u00e0 la poursuite d&rsquo;un lapin blanc un jour o\u00f9 elle s&rsquo;ennuie et qui, s&rsquo;engageant dans son terrier, se retrouvera <em>de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 du miroir<\/em><sup><a class=\"sdfootnoteanc\" href=\"#sdfootnote4sym\" name=\"sdfootnote4anc\">4<\/a><\/sup>, dans un autre monde o\u00f9 les animaux parlent et o\u00f9 les adultes sont fous et\/ou cruels.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Sans doute est-ce pour cela que l&rsquo;enfant occupe le premier plan et que, lorsque l&rsquo;adulte appara\u00eet, il est morcel\u00e9, fractionn\u00e9, hors champ. Quand l\u2019enfant est accompagn\u00e9, c&rsquo;est souvent l&rsquo;animal qui lui tient compagnie. Ce dernier semble d&rsquo;ailleurs davantage pr\u00e9sent pour son image de peluche, compagnon rassurant et protecteur que pour sa dimension sauvage. Il se confond avec la figure de la poup\u00e9e dans sa s\u00e9rie d&rsquo;encres sur papier, <em>Pr\u00e9sentation, <\/em>lorsque l&rsquo;artiste le repr\u00e9sente ainsi, affubl\u00e9 de petits chaussons en laine.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Cette objetisation, qui d\u00e9passe toute domestication, se retrouve \u00e9galement dans la s\u00e9rie <em>Nocturne, <\/em>et notamment dans les \u0153uvres<em> Nocturne <\/em>et<em> Dans mes mains<\/em>, o\u00f9 nous voyons des enfants jouer \u00e0 la poup\u00e9e avec des oiseaux. <em>Dans mes mains<\/em> illustre cette exp\u00e9rience si caract\u00e9ristique de l&rsquo;enfance o\u00f9 le jeune \u00eatre humain veut gu\u00e9rir le plus faible et recueille pour lui redonner vie un oiseau sur le point de mourir. Le cadrage est int\u00e9ressant car c&rsquo;est litt\u00e9ralement entre ses mains que l&rsquo;enfant appr\u00e9hende, saisit et embrasse le monde animal. L&rsquo;\u00e9preuve est initiatique et l&rsquo;am\u00e8ne \u00e0 comprendre le principe vital r\u00e9gissant m\u00eame le plus petit des \u00eatres. La seconde peinture de cette s\u00e9rie montre une jeune fille de dos dans une robe rouge qui l\u00e8ve un bras dont la main tient un oiseau, comme une marionnette, sa gestuelle mime l&rsquo;envol. Une autre huile sur toile de cette m\u00eame ann\u00e9e fait cohabiter le visage d&rsquo;une fillette avec un oiseau visiblement bless\u00e9 qu&rsquo;elle porte dans ses mains. L&rsquo;animal est ramen\u00e9 contre son visage et le rouge s&rsquo;\u00e9chappant du noir plumage se confond avec la couleur de ses l\u00e8vres. Les yeux ferm\u00e9s, rouges eux aussi, elle semble se recueillir avec solennit\u00e9 devant l&rsquo;oiseau d\u00e9funt, communiant en ce qui semble \u00eatre un baiser, \u00e0 moins qu&rsquo;elle ne s\u2019appr\u00eate \u00e0 le d\u00e9vorer. Le va-et-vient entre r\u00eave et cauchemar semble \u00eatre ici un des ressorts de cette s\u00e9rie. L&rsquo;enfant oscille entre la figure d&rsquo;une candeur pass\u00e9e et celle d&rsquo;une cruaut\u00e9 \u00e0 peine dissimul\u00e9e. <em>Gar\u00e7on avec la poup\u00e9e<\/em>, toujours dans ces m\u00eames teintes, dig\u00e8re l&rsquo;image d&rsquo;un gar\u00e7onnet dans l&rsquo;arri\u00e8re-plan du tableau. La petite poup\u00e9e qu&rsquo;il tient entre ses mains nous appara\u00eet plus anim\u00e9e que lui et, bien que ses yeux soient ouverts, l&rsquo;enfant semble somnambule, hors de son propre corps, hors de son esprit, comme un zombi ou une sorte d&rsquo;apparition nocturne relevant d&rsquo;un cauchemar. Les couleurs utilis\u00e9es par l&rsquo;artiste vont du moins en ce sens. La s\u00e9rie <em>Nocturne<\/em> n&rsquo;est pas la seule \u00e0 jouer sur ce tableau\u00a0: nombre des dessins et lavis \u00e0 l&rsquo;encre nimbent les enfants repr\u00e9sent\u00e9s de coulures rouge sang.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Mais de quelle sorte de crime s&rsquo;agit-il\u00a0? Sont-ils enfants d&rsquo;une autre \u00e9poque\u00a0? D&rsquo;un <em>Apr\u00e8s<\/em>, comme l&rsquo;intitul\u00e9 du texte de Nancy Huston nous incite \u00e0 le croire\u00a0? Sont-ils les survivants d&rsquo;une apocalypse, ou le monde dont il est question ne serait ici que l&rsquo;autre face du n\u00f4tre\u00a0? Un<em> autre c\u00f4t\u00e9 du miroir <\/em>pour reprendre Lewis Caroll, o\u00f9 la pr\u00e9tendue innocence et l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 associ\u00e9es \u00e0 l&rsquo;enfance ne seraient qu&rsquo;une l\u00e9gende urbaine\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Dans le monde de ces enfants-l\u00e0 tout se fait sans un bruit. Les jeux sont silencieux, les d\u00e9ambulations masqu\u00e9es et c&rsquo;est comme happ\u00e9s par ce monde aquatique, o\u00f9 le lavis met sur un m\u00eame plan fond et forme, que les \u00eatres \u00e9voluent. Enfants soldats d&rsquo;une arm\u00e9e souterraine prise dans les nuages \u00e9pais d&rsquo;un humide brouillard, reliquats de souvenirs d&rsquo;un \u00e2ge o\u00f9 la morale se d\u00e9finit tout juste\u00a0: les repr\u00e9sentations que l\u2019artiste nous livre de cette enfance sont empreintes de douleur. Corps bless\u00e9s, masqu\u00e9s, ils sont inatteignables dans leur unit\u00e9 et semblent nous indiquer qu&rsquo;il r\u00f4de non loin de l\u00e0, une force du mal dont il faut se d\u00e9fendre. Cela serait-il une explication \u00e0 la fa\u00e7on qu&rsquo;ils ont de tenir l&rsquo;animal\u00a0? Encore une fois, l&rsquo;artiste joue sur le flou de l&rsquo;enfance. Dans <em>Pr\u00e9sentation, <\/em>l&rsquo;animal est mis au premier plan\u00a0: est-il montr\u00e9 et port\u00e9 dans les bras parce qu&rsquo;on l&rsquo;aime et que l&rsquo;on en est fier ou est-ce par soucis de protection que l&rsquo;on s&rsquo;efface derri\u00e8re lui\u00a0? Il est un \u00eatre <em>d\u00e9j\u00e0 fini<\/em>, un \u00eatre appartenant \u00e0 un monde d\u00e9fini, \u00e0 une esp\u00e8ce qui le reconna\u00eet. Dans les fables de la peintre il n&rsquo;a pas la parole et, comme dans <em>Alice aux pays des merveilles<\/em>, il incarne le pont entre l&rsquo;imaginaire du monde de l&rsquo;enfance et le fantasme d&rsquo;un \u00e9tat naturel et originel \u00e0 tout jamais perdu.<\/p>\n<p><a name=\"sect4\"><\/a><\/p>\n<h3 align=\"justify\"><a href=\"#3\">3. Adolescence : \u00e9tat d&rsquo;entre deux mondes<\/a><\/h3>\n<p style=\"text-align: justify\">Chez Fran\u00e7oise P\u00e9trovitch, l&rsquo;adolescent est effac\u00e9, hors sol, il semble en l\u00e9vitation. Dans sa gravure de 2011, <em>S&rsquo;envoler<\/em>, de la s\u00e9rie <em>Les Sommeils<\/em>, une adolescente est \u00e9tendue sur le sol, la t\u00eate relev\u00e9e, elle regarde ses pieds et les petits talons qui la chaussent. Les ombres qui parcourent son corps mettent en \u00e9vidence une poitrine naissante et donc le d\u00e9part de l&rsquo;enfance pour la vie de femme adulte. Peut-\u00eatre porte-t-elle sa premi\u00e8re paire de talons\u00a0? Quoi qu&rsquo;il en soit, elle semble \u00eatre l&rsquo;objet de son attention et par le titre <em>S&rsquo;envoler,<\/em> nous comprenons que le sujet de cette image est le fantasme d&rsquo;un autre mode de d\u00e9placement, d&rsquo;un moyen de prendre la fuite. La moiti\u00e9 sup\u00e9rieure de la feuille est d&rsquo;ailleurs occup\u00e9e par un oiseau en plein vol, t\u00eate haute, qui ne semble pas pr\u00eater attention \u00e0 cette jeune fille \u00e9tendue sous lui. Son couloir de vol ne semble en aucun cas pouvoir interf\u00e9rer avec le monde terrestre et l&rsquo;apesanteur que subit l&rsquo;adolescente. Contrairement \u00e0 la proximit\u00e9 qui ralliait l&rsquo;enfant \u00e0 l&rsquo;animal dans la repr\u00e9sentation que l&rsquo;artiste fait de ce jeune \u00e2ge, ces derniers ne semblent plus rien avoir \u00e0 faire ensemble quelques ann\u00e9es plus tard. L\u00e0 o\u00f9 l\u2019animal \u00e9tait objetis\u00e9 par l\u2019enfant, nous n\u2019en percevons plus que la dimension sauvage dans sa cohabitation avec l\u2019adolescent.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Pourtant, tout ceci pourrait \u00eatre nuanc\u00e9 dans la mesure o\u00f9 l&rsquo;espace de la feuille demeure partag\u00e9. Dans son dessin \u00e0 l&rsquo;encre sur papier, <em>Sans titre, <\/em>de 2013, l&rsquo;animal accompagne la jeune fille mais le r\u00e9confort que semblait procurer \u00e0 l&rsquo;enfant la pr\u00e9sence animale n&rsquo;est plus ici d&rsquo;actualit\u00e9. Ils cohabitent \u00e0 peine, comme juxtapos\u00e9s en deux dimensions parall\u00e8les. En effet, dans cette \u0153uvre, nous pouvons distinguer une fille que nous imaginons adolescente, \u00e9tendue avec les yeux ferm\u00e9s et les jambes crois\u00e9es, paraissant s&rsquo;abandonner \u00e0 un autre \u00e9tat, celui que l&rsquo;on traverse pour arriver au sommeil. Le traitement du dessin estomp\u00e9 par le lavis place la jeune fille \u00e0 un second plan fantomatique, comme engloutie par l&rsquo;espace sans profondeur du papier qui l\u2019accueille. Au-dessus d&rsquo;elle, constituant la moiti\u00e9 sup\u00e9rieure de l\u2019\u0153uvre, une pie se tient farouchement camp\u00e9e sur ses pattes, ses plumes sombres contrastent avec la clart\u00e9 du fond beige.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">L&rsquo;animal s&rsquo;est-il ici \u00e9lev\u00e9 au-dessus du corps pour veiller sur lui ? Les deux \u00eatres pourraient sembler connect\u00e9s dans le sens o\u00f9 les yeux ferm\u00e9s de l&rsquo;adolescente nous poussent \u00e0 croire qu&rsquo;elle regarde un ailleurs, un <em>en-dedans<\/em> du monde des esprits. L&rsquo;oiseau serait alors une sorte d&rsquo;animal totem guidant l&rsquo;adolescente vers son identit\u00e9.<\/p>\n<p><a name=\"sect5\"><\/a><\/p>\n<h3 align=\"justify\"><a href=\"#4\">4. Balthus\u00a0: ses animaux et ses jeunes filles<\/a><\/h3>\n<p style=\"text-align: justify\">Cette lecture pourrait s&rsquo;appliquer \u00e9galement \u00e0 la peinture de Balthus qui, tout au long de sa carri\u00e8re, s&#8217;employa \u00e0 l&rsquo;utilisation d&rsquo;un m\u00eame vocabulaire pictural visant \u00e0 mettre en lien la figure animale et celle d&rsquo;adolescentes, se revendiquant lui aussi fascin\u00e9 par le monde de Lewis Caroll et l&rsquo;imp\u00e9tueux d\u00e9sir d&rsquo;aller voir de <em>l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 du miroir<\/em>. De fa\u00e7on syst\u00e9matique, le peintre r\u00e9unira donc, durant\u00a0\u00a0 les soixante-dix ann\u00e9es qu&rsquo;il consacrera \u00e0 son \u0153uvre, des figures de jeunes filles, de chats et l&rsquo;objet miroir. Commen\u00e7ons par la fin et observons son dernier tableau, <em>La Jeune fille \u00e0 la mandoline,<\/em> laiss\u00e9 inachev\u00e9 \u00e0 sa mort en 2001.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">On y voit une jeune fille \u00e0 peine pub\u00e8re, \u00e9tendue nue sur une m\u00e9ridienne dans une position \u00e9voquant l&rsquo;abandon \u00e0 un \u00e9tat physique d\u00e9lectable. Ses jambes sont \u00e9cart\u00e9es, sa t\u00eate est bascul\u00e9e en arri\u00e8re et elle passe sa main gauche dans ses cheveux, semblant savourer un r\u00e9cent orgasme. Non loin du lit, un chat sur une chaise regarde dans une direction oppos\u00e9e, comme montant la garde.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Deuxi\u00e8me sentinelle du tableau, un grand chien blanc aux oreilles noires, portant un collier rouge, est debout sur ses pattes arri\u00e8re, la t\u00eate pass\u00e9e par la fen\u00eatre ouverte, semblant guetter un visiteur. En arri\u00e8re-plan, un chemin serpente sur la montagne et s&rsquo;enfonce dans les bois, cr\u00e9ant un pont entre la nature sylvestre (imp\u00e9n\u00e9trable\u00a0? Vierge\u00a0?) et l&rsquo;univers reclus de la pi\u00e8ce.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Les diff\u00e9rents \u00e9l\u00e9ments du tableau sont \u00e9galement formellement connect\u00e9s\u00a0: la fen\u00eatre ouverte sur une vue d\u00e9gag\u00e9e et le rideau tir\u00e9 qui d\u00e9voile cette fen\u00eatre font \u00e9cho \u00e0 la position de la jeune fille. Ses jambes \u00e9cart\u00e9es, dont la gauche repose lourdement sur le matelas, sont, \u00e0 la mani\u00e8re du rideau, un \u00e9l\u00e9ment massif qui sut ici se contenir, se d\u00e9caler pour accepter d&rsquo;offrir aux regards un lieu de passage du dedans au dehors\u00a0: d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9 une fen\u00eatre ouverte sur la nature, de l&rsquo;autre le sexe fendu de la jeune fille. Pour Balthus, \u00ab\u00a0la fente qui prolonge le croisement de ses cuisses est comme la br\u00e8che qui fait passer de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 du miroir<sup><a class=\"sdfootnoteanc\" href=\"#sdfootnote5sym\" name=\"sdfootnote5anc\">5<\/a><\/sup>\u00a0\u00bb. Dans un cas comme dans l&rsquo;autre, le d\u00e9voilement constitue une ouverture sur le mythe et la question des origines du monde, mais aussi sur la nature de celui que nous peuplons\u00a0: avons-nous acc\u00e8s \u00e0 toutes ses dimensions\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Les animaux pr\u00e9sents dans cette toile nous apparaissent comme des veilleurs, gardiens autorisant ce passage au visible et la r\u00e9v\u00e9lation d&rsquo;un myst\u00e8re. Ils apparaissent complices, connect\u00e9s, voire au service des abandons de la jeune fille. Comme le peintre, l\u2019animal r\u00e9git cette sempiternelle <em>interdiction du voir.<\/em> C&rsquo;est ici que la comparaison avec le travail de Fran\u00e7oise P\u00e9trovitch trouve ses limites. Balthus d\u00e9nude ses mod\u00e8les et les inonde de lumi\u00e8re comme pour lutter contre une angoisse qui serait propre\u00a0\u00e0 sa fonction de peintre : celle de ne pas tout montrer. La pr\u00e9sence du chien dans cette sc\u00e8ne nous rappelle d&rsquo;ailleurs la mythique sc\u00e8ne du bain de Diane, lorsqu&rsquo;un chasseur \u00e9gar\u00e9 ou trop curieux, tombe nez \u00e0 nez dans la for\u00eat avec la d\u00e9esse nue se baignant dans une rivi\u00e8re. Courrouc\u00e9e par le regard de l&rsquo;inconnu sur son intimit\u00e9, cette derni\u00e8re le change en cerf et il se fait d\u00e9vorer par ses propres chiens. \u00c0 la fin de la sc\u00e8ne, il ne reste donc plus que la femme nue et les chiens<sup><a class=\"sdfootnoteanc\" href=\"#sdfootnote6sym\" name=\"sdfootnote6anc\">6<\/a><\/sup>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><em>La Chambre<\/em> est une huile sur toile peinte entre 1952 et 1954 qui joue sur cette m\u00eame triangulation. L\u00e0 encore, une jeune fille s&rsquo;abandonne dans les bras d&rsquo;un fauteuil, la t\u00eate r\u00e9vuls\u00e9e et les cheveux tombant. Elle ne porte qu&rsquo;une paire de chaussettes hautes et des souliers qui, tout comme sa poitrine visiblement naissante, nous la pr\u00e9sentent comme une \u00e9coli\u00e8re \u00e0 peine pub\u00e8re. La position de la jeune fille est identique \u00e0 celle du tableau pr\u00e9c\u00e9dent. Les yeux clos et la bouche entrouverte du sujet \u00e9voquent aussi un \u00e9tat d&rsquo;abandon succ\u00e9dant \u00e0 la jouissance. Le d\u00e9voilement de cette impudeur se fait \u00e9galement face \u00e0 un rideau tir\u00e9 mais ici c&rsquo;est directement la lumi\u00e8re qui rentre par la fen\u00eatre baigner le jeune corps nu et nous permettre de le distinguer. Non loin de l\u00e0, un chat assis sur une commode veille. Il d\u00e9tourne le regard du corps et fixe le petit personnage, sorte de gnome qui s&rsquo;affaire \u00e0 tirer le rideau. Le chat semble faire autorit\u00e9 et veiller \u00e0 ce que le d\u00e9voilement op\u00e8re, que la mise en lumi\u00e8re ait lieu selon les r\u00e8gles dict\u00e9es par une autorit\u00e9 supr\u00eame\u00a0: le peintre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Dans la trilogie <em>Le Chat au miroir<\/em>, le d\u00e9voilement est symbolis\u00e9 par le miroir. Balthus le rapprochera des figures du chat et du peintre car l&rsquo;un comme l&rsquo;autre entra\u00eenent le regard dans \u00ab\u00a0l&rsquo;invisible des choses<sup><a class=\"sdfootnoteanc\" href=\"#sdfootnote7sym\" name=\"sdfootnote7anc\">7<\/a><\/sup> \u00bb. Ils sont tous trois une \u00ab voie de passage<sup><a class=\"sdfootnoteanc\" href=\"#sdfootnote8sym\" name=\"sdfootnote8anc\">8<\/a><\/sup>\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0un outil de la travers\u00e9e<sup><a class=\"sdfootnoteanc\" href=\"#sdfootnote9sym\" name=\"sdfootnote9anc\">9<\/a><\/sup>\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Chez Fran\u00e7oise P\u00e9trovitch en revanche, on voile, on laisse la technique employ\u00e9e recouvrir les sujets, les mettre en forme mais aussi, s&rsquo;il le faut, les faire se confondre et s&rsquo;effacer. Sa peinture ne semble pas fig\u00e9e comme celle de Balthus qui nous renvoie l&rsquo;impression d&rsquo;un instantan\u00e9. Chez P\u00e9trovitch le temps s&rsquo;\u00e9coule, doucement, silencieusement, \u00e0 l&rsquo;\u00e9touff\u00e9e, mais les \u00e9l\u00e9ments semblent soumis au mouvement, tout semble graviter.<\/p>\n<p><a name=\"sect6\"><\/a><\/p>\n<h3 align=\"justify\"><a href=\"#5\">5. L\u2019animal dans les portraits classiques des XVI<sup>e<\/sup> et XVII<sup>e<\/sup> si\u00e8cles<\/a><\/h3>\n<p style=\"text-align: justify\">Dans les portraits de la peinture italienne de la Renaissance, les enfants accompagn\u00e9s de chiens semblent se comporter envers eux comme ils le feraient avec une poup\u00e9e. <em>Portrait de Clarissa Strozzi<\/em> du Titien, datant de 1542, repr\u00e9sente la fille d\u2019une importante famille florentine \u00e2g\u00e9e de deux ans. Elle est peinte de pied, \u00e0 taille r\u00e9elle, accompagn\u00e9e d\u2019un chiot \u00e9pagneul. Les traits de ce dernier au front bomb\u00e9, aux grands yeux et au museau court, ne sont pas sans nous rappeler les proportions du visage d\u2019un b\u00e9b\u00e9, le rel\u00e9guant au statut de poupon. L\u2019enfant l\u2019enlace, protectrice, presque maternelle, tandis que le chiot semble presser sa t\u00eate contre son \u00e9paule. Nous pouvons alors imaginer que nous assistons aux projections des qualit\u00e9s f\u00e9condes et maternelles de la fillette qui seront des atouts certains pour sa famille, commanditaire de la toile. Suivant ce m\u00eame proc\u00e9d\u00e9, V\u00e9ron\u00e8se r\u00e9alise une vingtaine d\u2019ann\u00e9es plus tard <em>Les P\u00e8lerins d\u2019Emma\u00fcs<\/em>, toile qui lui valut d\u2019\u00eatre accus\u00e9 d\u2019h\u00e9r\u00e9sie car il y faisait cohabiter J\u00e9sus Christ ressuscit\u00e9 et la famille du commanditaire autour d\u2019une m\u00eame table. Au pied de cette table, une fillette semble s\u2019amuser \u00e0 toiletter un chien, lui imposant une position singuli\u00e8re, couch\u00e9 sur ses genoux, une patte avant dans chacune de ses mains, contr\u00f4lant ses gestes comme avec une marionnette. Il est int\u00e9ressant de relever ici la dimension genr\u00e9e de cette pratique \u00e0 la Renaissance mais aussi chez Fran\u00e7oise P\u00e9trovitch, dans <em>Pr\u00e9sentation<\/em> ou <em>Nocturne, <\/em>o\u00f9 seules les fillettes jouent \u00e0 la poup\u00e9e avec les animaux. Une fois adultes, les femmes, contrairement aux hommes, continuent \u00e0 \u00eatre repr\u00e9sent\u00e9es aux c\u00f4t\u00e9s de races miniatures dont le XVIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle voit fleurir le commerce \u00e0 la cour, en v\u00e9ritables accessoires de mode. Les portraits de madame De Porcin par Greuze en 1770 ou celui de la marquise De Pontejos par Goya en 1786 en t\u00e9moignent, tous deux repr\u00e9sentant Madame accompagn\u00e9e d\u2019un petit chien, coiff\u00e9s respectivement d\u2019une couronne de fleurs et d\u2019un collier de tulle et de grelots. Cela contraste en tous points avec le portrait masculin o\u00f9 l\u2019on peut voir que le chien \u00e9volue en m\u00eame temps que son ma\u00eetre, voire plus vite que lui&#8230; Par exemple, les portraits successifs de Charles II par Anthoon Van Dick nous montrent un enfant d\u2019environ deux ans avec un King Charles, puis, aux alentours de cinq ans avec un \u00e9pagneul et c\u2019est d\u00e8s sept ans que l\u2019on pourra le voir, tr\u00f4nant fi\u00e8rement, la main reposant sur la t\u00eate d\u2019un gros mastiff. \u00c0 l\u2019instar du cheval, le chien est un symbole de virilit\u00e9, ratifiant la capacit\u00e9 de l\u2019homme \u00e0 exercer le pouvoir. Le <em>Portrait de Charles Quint<\/em> comprend lui aussi un grand chien aux c\u00f4t\u00e9s de l\u2019empereur. Notons que dans sa version de 1532 par Jakob Seisenegger, le l\u00e9vrier l\u2019accompagnant est une femelle aux mamelles ostensiblement gonfl\u00e9es, tandis que Le Titien, en 1533, repr\u00e9sente Charles Quint avec un chien plus \u00e9pais, tr\u00e8s probablement un m\u00e2le. Ce d\u00e9tail change sensiblement le caract\u00e8re de l\u2019homme portraitis\u00e9, repr\u00e9sent\u00e9 tour \u00e0 tour veillant sur les plus vuln\u00e9rables, femmes et enfants, puis dominant les plus f\u00e9roces, les soumettant \u00e0 lui. Cependant, la pr\u00e9sence du chien sur un portrait n\u2019a pas toujours pour fonction de \u00ab\u00a0materniser\u00a0\u00bb sa ma\u00eetresse ou \u00ab\u00a0viriliser\u00a0\u00bb son ma\u00eetre. Sur un portrait f\u00e9minin, cela diff\u00e8re d\u00e8s lors qu\u2019il est empreint d\u2019\u00e9rotisme. C&rsquo;est un th\u00e8me r\u00e9current dans l&rsquo;histoire de l&rsquo;art que de voir la femme nue, V\u00e9nus ou odalisque, s&rsquo;offrir aux regards, accompagn\u00e9e d&rsquo;un animal, chien ou chat. Les notions de pudeur et d&rsquo;intrusion jouent alors directement avec la place du spectateur. Dans le tableau de Manet, L\u2019<em>Olympia,<\/em> nous relevons la pr\u00e9sence d&rsquo;un chat noir sur le lit qui fixe le spectateur, avec autant d&rsquo;intensit\u00e9 que sa ma\u00eetresse, comme pour lui signifier son intrusion. R\u00e9f\u00e9rence directe de Manet pour ce tableau, c&rsquo;est chez Titien que nous retrouvons aussi cette triangulation. <em>La V\u00e9nus d&rsquo;Urbin,<\/em> de 1538, adresse \u00e9galement un franc regard au spectateur tandis qu\u2019un petit chien dort sur son lit. Elle sugg\u00e8re cependant tout autre chose car sa main gauche caresse son sexe. La repr\u00e9sentation de la masturbation nous pousse \u00e0 nous tourner \u00e0 nouveau vers Balthus, m\u00eame si le voyeur ne surprend plus une sc\u00e8ne interdite mais qu&rsquo;elle lui est offerte, destin\u00e9e. En effet, il s&rsquo;agit chez Titien d&rsquo;une invitation au rapport charnel, le chien se faisant symbole de la luxure comme dans un autre tableau du peintre, <em>Dana\u00e9<\/em> de 1553, dont la sc\u00e8ne retrace la transformation de Zeus en pluie d&rsquo;or pour poss\u00e9der la jeune femme. Lorsque le portrait est celui d\u2019un couple, nous pensons ici aux fameux <em>\u00c9poux Arnolfini<\/em> de Jan Van Eyck, le petit chien aux pieds de la femme enceinte est pr\u00e9sent pour le caract\u00e8re fid\u00e8le qui lui est attribu\u00e9, scellant, d\u2019une certaine fa\u00e7on, le pacte des jeunes mari\u00e9s. Quelques-uns de ces exemples sont rassembl\u00e9s par l&rsquo;historien de l&rsquo;art Daniel Arasse dans son livre <em>On n&rsquo;y voit rien<\/em> qu&rsquo;il pr\u00e9sente comme une \u00ab\u00a0enqu\u00eate sur une \u00e9vidence du visible<sup><a class=\"sdfootnoteanc\" href=\"#sdfootnote10sym\" name=\"sdfootnote10anc\">10<\/a><\/sup>\u00a0\u00bb. Il met en lumi\u00e8re le lien entre peinture et miroir qui, appr\u00e9hend\u00e9 \u00e0 travers les traits de Narcisse, impose une distance \u00e0 la condition du voir. En effet, qu&rsquo;il s&rsquo;agisse de peinture, d&rsquo;un reflet sur l&rsquo;eau ou dans un miroir, on ne peut ni toucher, ni embrasser la figure. Il faut s&rsquo;imposer un certain recul pour en saisir les contours, les enjeux, et, \u00e0 l&rsquo;instar de Daniel Arasse, en d\u00e9jouer l&rsquo;intrigue.<\/p>\n<p><a name=\"sect7\"><\/a><\/p>\n<h3 align=\"justify\"><a href=\"#6\">6. Le v\u00eatement chez Fran\u00e7oise P\u00e9trovitch, une seconde peau\u00a0<\/a><\/h3>\n<p style=\"text-align: justify\">Aucun nu chez Fran\u00e7oise P\u00e9trovitch, au contraire, le v\u00eatement est un \u00e9l\u00e9ment central de sa repr\u00e9sentation de la figure de l&rsquo;adolescent. Dans les s\u00e9ries <em>Supporters<\/em> et <em>Paysages \u00e0 l&rsquo;estomac<\/em>, ce qu&rsquo;affiche le v\u00eatement, son motif, sa marque, est un \u00e9l\u00e9ment central du portrait, comme si ce dernier donnait les cl\u00e9s de lecture pour ces myst\u00e9rieux \u00eatres en devenir. Dans la s\u00e9rie <em>Supporters,<\/em> l&rsquo;adolescent est reconnaissable par sa silhouette et l&rsquo;allure g\u00e9n\u00e9rale propre \u00e0 cet \u00e2ge que lui donne son v\u00eatement. Affubl\u00e9 d&rsquo;une inscription en anglais, tour \u00e0 tour <em>dreams, love, slow, fun<\/em>&#8230; ce qui semble \u00eatre une marque vestimentaire lui conf\u00e8re un caract\u00e8re propre que le seul visuel du portrait n&rsquo;aurait pas permis. Cela vient remplacer, d\u2019une certaine fa\u00e7on, les codes v\u00e9hicul\u00e9s par la pr\u00e9sence de l\u2019animal. Il n\u2019y a plus de chien\/poup\u00e9e, fid\u00e8le ou virilisant. La peintre opte cette fois pour une s\u00e9rie de mots qualificatifs, semblant aller \u00e0 l\u2019encontre de la repr\u00e9sentation de la silhouette, d\u00e9nu\u00e9e de tout ancrage. Les figures adolescentes semblent \u00eatre ce qu&rsquo;elles portent, ce qu&rsquo;elles affichent, et la repr\u00e9sentation de leur corps nous semble plus que jamais fantomatique. L\u2019alignement des silhouettes pousse d\u2019ailleurs \u00e0 effacer l\u2019individualit\u00e9 au profit de la s\u00e9rie, pour repr\u00e9senter un \u00e2ge o\u00f9 l\u2019on se sent diff\u00e9rent alors m\u00eame que l\u2019on aspire \u00e0 la normalit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">La s\u00e9rie <em>Paysages \u00e0 l&rsquo;estomac<\/em> retranscrit \u00e9galement la jeunesse \u00e0 travers une sorte d\u2019atmosph\u00e8re brumeuse et satur\u00e9e, comme ostensiblement absente. La surface de la toile est marqu\u00e9e horizontalement par ce qui semble \u00eatre d&rsquo;\u00e9paisses nappes de brouillard, faisant le lien, \u00e0 la fa\u00e7on des lavis que l&rsquo;artiste affectionne, entre la figure dessin\u00e9e et le fond du tableau. Ici encore, tout est silencieux, en suspens. Le titre nous am\u00e8ne \u00e0 regarder plus en d\u00e9tail le t-shirt du jeune homme. Il porte un paysage, motif assez classique du v\u00eatement <em>sportwear<\/em> mais qui, mis en lien avec l&rsquo;organe estomac, appara\u00eet comme une fen\u00eatre ouverte sur un monde qui lui appartient, pour lequel il a de l&rsquo;app\u00e9tit et qu&rsquo;il s\u2019appr\u00eate \u00e0 conqu\u00e9rir. Ses passions nous apparaissent alors en incubation, soumises \u00e0 un sommeil qui ne permettra qu&rsquo;une r\u00e9v\u00e9lation plus vive de ces derni\u00e8res. Mais pour le moment rien ne bouge, le jeune homme est assis, les yeux baiss\u00e9s tandis que sa position para\u00eet presque m\u00e9ditative.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Nous pourrions ici faire le lien avec le travail de Mohamed Bourouissa et sa photographie\u00a0\u00ab\u00a0Le cercle imaginaire\u00a0\u00bb de la s\u00e9rie <em>P\u00e9riph\u00e9rique<\/em><sup><a class=\"sdfootnoteanc\" href=\"#sdfootnote11sym\" name=\"sdfootnote11anc\">11<\/a><\/sup>. Une personne qui semble \u00eatre un jeune homme se tient debout un milieu d\u2019un cercle de feu. Il porte une veste \u00e0 capuche floqu\u00e9e du dessin d\u2019un squelette, m\u00eame motif que l\u2019on retrouve sur le jeune gar\u00e7on avec un masque dans <em>Nocturne,<\/em> l\u2019huile sur toile de Fran\u00e7oise P\u00e9trovitch. La capuche fonctionne l\u00e0 aussi comme un masque, elle semble se refermer devant car le visage de l\u2019homme est recouvert d\u2019une t\u00eate de mort, faisant de son v\u00eatement un d\u00e9guisement, rendant impossible son identification. On reconna\u00eet une dalle en b\u00e9ton, quelques tags, une bouche d\u2019\u00e9gout\u00a0: nous sommes dans une zone urbaine plus ou moins abandonn\u00e9e, o\u00f9 les jeunes semblent se retrouver et vivre leur adolescence dans de petits jeux en marge de la l\u00e9galit\u00e9, des jeux o\u00f9 l\u2019adr\u00e9naline est la seule r\u00e9compense. L\u2019\u00e9preuve est initiatique, le v\u00eatement un costume de combat. L\u2019adolescent cherche ses limites, arborant le dessin d\u2019un squelette comme pour d\u00e9fier la mort, nous rappelant qu\u2019\u00e0 cet \u00e2ge la vie se trouve devant soi, vaste \u00e9tendue \u00e0 conqu\u00e9rir. Le titre de l\u2019image pointe pr\u00e9cis\u00e9ment la place de l\u2019imaginaire dans un monde bien tangible, cet entre-deux qui rend floues certaines fronti\u00e8res, ces territoires urbains mais pourtant d\u00e9sert\u00e9s qui se sont vus traiter par P\u00e9trovitch en dessin sous un titre similaire <em>P\u00e9riph\u00e9ries<\/em><sup><a class=\"sdfootnoteanc\" href=\"#sdfootnote12sym\" name=\"sdfootnote12anc\">12<\/a><\/sup>. Les flammes de Bourouissa renforcent l\u2019apparente immortalit\u00e9 du mod\u00e8le, prenant la place de l\u2019animal, le virilisant, plus dangereux encore qu\u2019un puissant mastiff de monarque. De plus, d\u2019un point de vue graphique, elles fonctionnent tels les lavis de la peintre\u00a0: elles viennent engloutir la forme, la faire dispara\u00eetre dans un second plan o\u00f9 les jeunes semblent se pr\u00e9parer l\u00e0 aussi \u00e0 \u00eatre <em>soldat d\u2019une arm\u00e9e souterraine<\/em>. Anim\u00e9 par ce m\u00eame d\u00e9sir de<em> tout montrer,<\/em> le photographe place son mod\u00e8le au centre des flammes, \u00e9clair\u00e9 au milieu d\u2019un cercle. C\u2019est donc l\u00e0 o\u00f9 les regards convergent que le personnage mis en sc\u00e8ne semble s\u2019absenter, happ\u00e9 dans un autre monde, souterrain, nous jouant une descente \u2013 ou une simple entr\u00e9e ? \u2013 aux Enfers. Tout comme le miroir ou la surface de l\u2019eau accueillant le reflet de Narcisse, le feu ne permet pas d\u2019embrasser la figure. Il la d\u00e9signe, tout autant qu\u2019il l\u2019\u00e9claire, comme une apparition nous imposant, l\u00e0 aussi, un certain recul pour en saisir les traits. De la m\u00eame fa\u00e7on que P\u00e9trovitch compose ses toiles, Mohamed Bourouissa met en sc\u00e8ne ses photographies, invitant la fiction au sein d\u2019une technique ayant valeur de t\u00e9moin. Il nous offre alors par un jeu de filtres \u2013 mod\u00e8le au visage dissimul\u00e9, photographie semblant t\u00e9moigner du r\u00e9el alors qu\u2019il s\u2019agit d\u2019une mise en sc\u00e8ne, cercle de feu qui \u00e9claire autant qu\u2019il \u00e9loigne \u2013 l\u2019image d\u2019un double qui convoque l\u00e0 encore les questions du voir et, plus pr\u00e9cis\u00e9ment dans notre cas, les probl\u00e9matiques de repr\u00e9sentation li\u00e9es \u00e0 l\u2019\u00e2ge de l\u2019adolescence. En effet, c\u2019est lorsqu\u2019il existe un d\u00e9calage entre un corps qui grandit, qui devient adulte, et un esprit invisible qui, lui, demeure enfant \u2013 ou le contraire, car les enfants repr\u00e9sent\u00e9s par P\u00e9trovitch semblent avoir des jeux de grands \u2013 qu\u2019un \u00e9cart se cr\u00e9e, qu\u2019une br\u00e8che s\u2019ouvre et qu\u2019une ambigu\u00eft\u00e9 vient flouter le sujet, le rendre insaisissable. Chez Balthus, c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment la projection d\u2019un \u00e9rotisme sur ces corps d\u2019enfants, voire d\u2019une activit\u00e9 sexuelle r\u00e9serv\u00e9e aux corps pub\u00e8res, qui d\u00e9range. C\u2019est cette inadaptation avec leur monde qui place les portraits de Fran\u00e7oise P\u00e9trovitch dans une dimension spectrale. Le titre de la s\u00e9rie de photos de Mohamed Bourouissa, <em>P\u00e9riph\u00e9rique,<\/em> nous renvoie \u00e9galement \u00e0 cette m\u00eame piste\u00a0: il existe un monde et ce qui nous est ici donn\u00e9 \u00e0 voir n\u2019est que sa p\u00e9riph\u00e9rie, ce qui gravite autour, au-devant, en dessous.<a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\"><\/a><a name=\"sect8\"><\/a><\/p>\n<h3 align=\"justify\"><a href=\"#conclu\">Conclusion<\/a><\/h3>\n<p style=\"text-align: justify\">On ne sait pas vraiment, chez Fran\u00e7oise P\u00e9trovitch, si un \u00e2ge est enclin au bonheur. L&rsquo;enfance est choy\u00e9e, regrett\u00e9e par l&rsquo;adulte et ses r\u00e9f\u00e9rences au monde du conte t\u00e9moignent de la richesse de l&rsquo;imaginaire \u00e0 ce jeune \u00e2ge. Pourtant, l&rsquo;enfant est sombre et se grime pour jouer \u00e0 \u00eatre plus vieux.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><em>Sage comme une image<\/em><sup><a class=\"sdfootnoteanc\" href=\"#sdfootnote13sym\" name=\"sdfootnote13anc\">13<\/a><\/sup> est une nouvelle d&rsquo;\u00c9ric Pessan, cr\u00e9\u00e9e en collaboration avec Fran\u00e7oise P\u00e9trovitch qui a accompagn\u00e9 le texte de ses \u0153uvres. Le r\u00e9cit nous propose le point de vue interne de la narratrice, et cela devient une ligne de lecture limpide sur l\u2019\u0153uvre de la peintre : une petite fille raconte qu&rsquo;elle a perdu sa s\u0153ur, disparue, m\u00e9tamorphos\u00e9e et dissoute dans le monde animal, et qu&rsquo;elles continuent \u00e0 communiquer car elle-m\u00eame est encline \u00e0 la m\u00e9tamorphose. La narratrice raconte avec d\u00e9go\u00fbt sa vie d&rsquo;enfant d&rsquo;humains au c\u0153ur de sa cellule familiale : papa et maman sont hypocrites et font comme s\u2019ils n&rsquo;avaient jamais eu de fille a\u00een\u00e9e, les grands-parents sont chasseurs et amateurs de gibier et ils h\u00e9bergent leur fils, l&rsquo;oncle de la petite fille dont les penchants p\u00e9dophiles sont plus que sous-entendus. Ce dernier serait d&rsquo;ailleurs, selon l&rsquo;enfant, responsable de l&rsquo;absence de sa s\u0153ur. H\u00e9las, chaque week-end est pass\u00e9 chez les grands-parents et le m\u00eame sc\u00e9nario se reproduit, rythm\u00e9 par les repas carnassiers, l&rsquo;ivresse que leur procurent le vin et la b\u00eatise simultan\u00e9ment croissante de leurs propos.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Le monde de l&rsquo;enfant est ici binaire\u00a0: la nature l&rsquo;\u00e9veille, l&rsquo;or\u00e9e de la for\u00eat qu&rsquo;elle peut apercevoir au bout du jardin de ses grands-parents excite ses sens\u00a0: elle se sent <em>femelle<\/em> avec des poils dans les oreilles et un flair surd\u00e9velopp\u00e9. Son corps lui semble agile, rapide et l&rsquo;herbe l&rsquo;attire comme une gourmandise. En revanche, la cellule familiale l&rsquo;effraye et la d\u00e9go\u00fbte. Elle se sent comme une proie face aux grandes mains moites et poisseuses de son oncle. Comme <em>Alice au pays des merveilles<\/em>, le comportement des adultes lui appara\u00eet absurde, cruel et immoral. Elle pr\u00e9f\u00e8re s&rsquo;\u00e9vader dans un monde bien \u00e0 elle o\u00f9 les animaux sont des r\u00e9f\u00e9rents protecteurs.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Par ce conte, nous d\u00e9finissons le statut de l&rsquo;animal comme adjuvant d&rsquo;une enfance bancale. Il est r\u00e9f\u00e9rent, guide, esprit sup\u00e9rieur connect\u00e9 \u00e0 une autre r\u00e9alit\u00e9. Il est omnipr\u00e9sent et s&rsquo;illustre comme une valeur s\u00fbre vers qui l&rsquo;enfant peut se tourner \u00e0 n&rsquo;importe quel moment, surtout quand les adultes deviennent mena\u00e7ants. \u00c0 cette lumi\u00e8re, la lecture des dessins et des peintures de l&rsquo;artiste s\u2019\u00e9claircit, ils se font d\u00e9cors d&rsquo;un univers mental singulier o\u00f9 la porte vers l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 du miroir serait, ou du moins a \u00e9t\u00e9, en chacun de nous. Les sculptures en c\u00e9ramique de l&rsquo;artiste vont aussi dans ce sens\u00a0: la figure animale est chaque fois morcel\u00e9e, explicitant l&rsquo;importance de la t\u00eate pour cette connexion inter-esp\u00e8ce. Le lapin dresse bien haut ses oreilles pour que rien ne lui \u00e9chappe et, silencieusement, les <em>Sentinelles<\/em> veillent sur notre monde. Avec leurs couleurs toutes proches de celle des tapisseries du lieu d&rsquo;exposition, l&rsquo;animal reste pourvu de son arme secr\u00e8te\u00a0: le camouflage. Un jeu de cache-cache s\u2019instaure et vient renforcer l&rsquo;id\u00e9e selon laquelle l&rsquo;enfant a acc\u00e8s \u00e0 un monde diff\u00e9rent de celui de l&rsquo;adulte, un monde o\u00f9 le dialogue avec l\u2019animal lui serait r\u00e9serv\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">En cela une plong\u00e9e au c\u0153ur du travail de Fran\u00e7oise P\u00e9trovitch nous ram\u00e8nerait \u00e0 nos origines et ouvrirait nos sens \u00e0 une autre dimension, nous invitant \u00e0 garder l\u2019\u0153il ouvert et le souvenir vivace.<\/p>\n<hr \/>\n<p><a name=\"sect9\"><\/a><\/p>\n<h3><a href=\"#notes\">Notes<\/a><\/h3>\n<div id=\"sdfootnote1\">\n<p style=\"text-align: justify\"><a class=\"sdfootnotesym\" href=\"#sdfootnote1anc\" name=\"sdfootnote1sym\">1 &#8211;<\/a> \u00c0 ce sujet, il est l\u2019auteur de l\u2019ouvrage <em>Le d\u00e9tail\u00a0: pour une histoire rapproch\u00e9e de la peinture<\/em>, Paris, Flammarion, 1998.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><a class=\"sdfootnotesym\" href=\"#sdfootnote2anc\" name=\"sdfootnote2sym\">2 &#8211;<\/a> G. Wajcman, \u00ab\u00a0Transverb\u00e9ration de Daniel Arasse\u00a0\u00bb, <em>in <\/em>B. Lafargue (dir.), \u00ab\u00a0Daniel Arasse\u00a0: la pens\u00e9e jubilatoire des \u0153uvres d\u2019art\u00a0\u00bb, <em>Figures de l\u2019art<\/em>, n\u00b016, Pau, Presses universitaire de Pau et des pays de l\u2019Adour, 2009.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><a class=\"sdfootnotesym\" href=\"#sdfootnote3anc\" name=\"sdfootnote3sym\">3 &#8211;<\/a> N. Huston, \u00ab\u00a0Apr\u00e8s\u00a0\u00bb in B.Porcher (dir.),\u00a0<em>Fran\u00e7oise P\u00e9trovitch<\/em>, Paris,\u00a0S\u00e9miose\u00a0\u00e9ditions, 2014.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><a class=\"sdfootnotesym\" href=\"#sdfootnote4anc\" name=\"sdfootnote4sym\">4 &#8211;<\/a> De l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 du miroir est la suite du premier volet <em>Alice au pays des merveilles <\/em>de l&rsquo;auteur anglais Lewis Caroll, paru en 1865 chez l&rsquo;\u00e9diteur Macmillan and Co. La premi\u00e8re \u00e9dition en fran\u00e7ais parut chez le m\u00eame \u00e9diteur quatre ann\u00e9es plus tard.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><a class=\"sdfootnotesym\" href=\"#sdfootnote5anc\" name=\"sdfootnote5sym\">5 &#8211;<\/a> A. Vircondelet, <em>Les Chats de Balthus<\/em>, Paris, Flammarion, 2013, p. 35.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><a class=\"sdfootnotesym\" href=\"#sdfootnote6anc\" name=\"sdfootnote6sym\">6 &#8211;<\/a> Nous noterons ici que <em>Le Bain de Diane<\/em> est le titre d&rsquo;un roman de Pierre Klossowski, fr\u00e8re du peintre, paru en 1980 chez Gallimard.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><a class=\"sdfootnotesym\" href=\"#sdfootnote7anc\" name=\"sdfootnote7sym\">7 &#8211;<\/a> <em>Ibid<\/em>, p. 15.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><a class=\"sdfootnotesym\" href=\"#sdfootnote8anc\" name=\"sdfootnote8sym\">8 &#8211;<\/a> <em>Ibid.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><a class=\"sdfootnotesym\" href=\"#sdfootnote9anc\" name=\"sdfootnote9sym\">9 &#8211;<\/a> <em>Ibid.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><a class=\"sdfootnotesym\" href=\"#sdfootnote10anc\" name=\"sdfootnote10sym\">10 &#8211;<\/a> D. Arasse, \u00ab\u00a0La femme dans le coffre\u00a0\u00bb, <em>On n&rsquo;y voit rien<\/em>, Paris, Editions Deno\u00ebl, 2000.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><a class=\"sdfootnotesym\" href=\"#sdfootnote11anc\" name=\"sdfootnote11sym\">11 &#8211;<\/a> Mohamed Bourouissa, <em>P\u00e9riph\u00e9rique<\/em>, s\u00e9rie de photographies couleur, 2007-2009.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><a class=\"sdfootnotesym\" href=\"#sdfootnote12anc\" name=\"sdfootnote12sym\">12 &#8211;<\/a> En effet, l\u2019artiste a publi\u00e9 un recueil de 24 dessins de paysages urbains sous le titre <em>P\u00e9riph\u00e9ries<\/em>, Paris, S\u00e9miose \u00e9ditions, 2003.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><a class=\"sdfootnotesym\" href=\"#sdfootnote13anc\" name=\"sdfootnote13sym\">13 &#8211;<\/a> F. P\u00e9trovitch, E. Pessan,\u00a0<em>Sage comme une\u00a0image<\/em>, Montreuil<\/p>\n<\/div>\n<hr \/>\n<p><a name=\"sect10\"><\/a><\/p>\n<h3><a href=\"#biblio\">Bibliographie<\/a><\/h3>\n<p style=\"text-align: justify\">ARASSE, Daniel, \u00ab\u00a0La femme dans le coffre\u00a0\u00bb, <em>On n&rsquo;y voit rien<\/em>, Paris\u00a0: Editions Deno\u00ebl, 2000.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">ARASSE, Daniel, <em>Le d\u00e9tail\u00a0: pour une histoire rapproch\u00e9e de la peinture<\/em>, Paris\u00a0: Flammarion,1998.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">HUSTON, Nancy, \u00ab\u00a0Apr\u00e8s\u00a0\u00bb in B. Porcher (dir.),\u00a0<em>Fran\u00e7oise P\u00e9trovitch<\/em>, Paris\u00a0:\u00a0S\u00e9miose\u00a0\u00e9ditions, 2014.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">KLOSSOWSKI, Pierre, <em>Le Bain de Diane<\/em>, Paris\u00a0: Gallimard, 1980.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">LANEYRIE-DAGEN, Nadeije, <em>Animaux cach\u00e9s<\/em>,\u00a0<em>animaux secrets, Paris\u00a0: Citadelles et Mazenod, 2016.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">LAFARGUE, Bernard (dir.), \u00ab\u00a0Daniel Arasse\u00a0: la pens\u00e9e jubilatoire des \u0153uvres d\u2019art\u00a0\u00bb, <em>Figures de l\u2019art<\/em>, n\u00b016, Pau\u00a0: Presses universitaire de Pau et des pays de l\u2019Adour, 2009.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">P\u00c9TROVITCH, Fran\u00e7oise, <em>P\u00e9riph\u00e9ries<\/em>, Paris\u00a0: S\u00e9miose \u00e9ditions, 2003.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">PESSAN, Eric, P\u00c9TROVITCH, Fran\u00e7oise,\u00a0<em>Sage comme une\u00a0image<\/em>, Montreuil\u00a0:\u00a0\u00c9ditons\u00a0P\u00e9r\u00e9grines, 2006.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">VIRCONDELET, Alain, <em>Les Chats de Balthus<\/em>, Paris\u00a0: Flammarion, 2013.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Marion LE TORRIVELLEC Dipl\u00f4m\u00e9e de l\u2019\u00e9cole des beaux-arts de Toulouse, Marion Le Torrivellec est aujourd\u2019hui artiste plasticienne et doctorante en arts plastiques \u00e0 l\u2019universit\u00e9 Toulouse 2 Jean Jaur\u00e8s. Elle enseigne cette discipline dans le secondaire ainsi qu\u2019au sein du d\u00e9partement arts plastiques \/ design de son universit\u00e9. 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