 {"id":5443,"date":"2023-09-26T13:26:40","date_gmt":"2023-09-26T12:26:40","guid":{"rendered":"https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/littera-incognita-2\/?p=5443"},"modified":"2023-11-20T09:55:14","modified_gmt":"2023-11-20T08:55:14","slug":"le-temps-dans-la-poesie-de-chairil-anwar-vitesse-du-poeme-et-urgence-de-lecriture","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/littera-incognita-2\/2023\/09\/26\/le-temps-dans-la-poesie-de-chairil-anwar-vitesse-du-poeme-et-urgence-de-lecriture\/","title":{"rendered":"Le temps dans la po\u00e9sie de Chairil Anwar\u00a0: vitesse du po\u00e8me et urgence de l\u2019\u00e9criture"},"content":{"rendered":"<h4>Pr\u00e9sentation de l&rsquo;autrice<\/h4>\n<h4>Isadora FICHOU (CERLOM\/INALCO Paris)<\/h4>\n<p style=\"text-align: justify\">Isadora Fichou est docteure en Litt\u00e9ratures et Civilisations (INALCO). En avril 2023, elle a soutenu une th\u00e8se r\u00e9dig\u00e9e sous la direction d\u2019Etienne Naveau et intitul\u00e9e \u00ab L\u2019\u00e9criture po\u00e9tique de la bri\u00e8vet\u00e9 chez Chairil Anwar \u00e0 la lumi\u00e8re des \u0153uvres de Sitor Situmorang et de Ren\u00e9 Char \u00bb. Ses recherches portent sur la po\u00e9sie indon\u00e9sienne moderne et contemporaine et la traduction litt\u00e9raire. En parall\u00e8le de sa th\u00e8se, elle a men\u00e9 plusieurs enqu\u00eates de terrain en Indon\u00e9sie et a enseign\u00e9 la litt\u00e9rature indon\u00e9sienne ainsi que la traduction litt\u00e9raire. Elle a traduit l\u2019\u0153uvre du po\u00e8te indon\u00e9sien Chairil Anwar, dont la publication est pr\u00e9vue pour 2024 aux \u00e9ditions Abordo. Elle \u00e9tudie actuellement le d\u00e9veloppement et le r\u00f4le des communaut\u00e9s litt\u00e9raires en Indon\u00e9sie et enseigne la traduction sp\u00e9cialis\u00e9e aux \u00e9tudiants de licence et master \u00e0 l\u2019INALCO.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Pour citer cet article : FICHOU Isadora, \u00ab\u00a0Le temps dans la po\u00e9sie de Chairil Anwar : vitesse du po\u00e8me et urgence de l&rsquo;\u00e9criture\u00a0\u00bb,\u00a0 <em>Litter@ Incognita<\/em> [En ligne], Toulouse : Universit\u00e9 Toulouse-Jean Jaur\u00e8s, n\u00b013, \u00ab\u00a0Temps \u00e0 l\u2019\u0153uvre, temps des \u0153uvres\u00a0\u00bb, saison automne 2023, mis en ligne le 13 octobre 2023, disponible sur <a href=\"https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/littera-incognita-2\/2023\/09\/26\/le-temps-dans-la-poesie-de-chairil-anwar-vitesse-du-poeme-et-urgence-de-lecriture\/\">https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/littera-incognita-2\/2023\/09\/26\/le-temps-dans-la-poesie-de-chairil-anwar-vitesse-du-poeme-et-urgence-de-lecriture\/<\/a><\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/littera-incognita-2\/files\/2023\/11\/Version-finale-Le-temps-dans-la-poesie-de-Chairil-Anwar.pdf\">T\u00e9l\u00e9charger le pdf<\/a><\/p>\n<h2>R\u00e9sum\u00e9s<\/h2>\n<p style=\"text-align: justify\">Dans l\u2019\u0153uvre du po\u00e8te indon\u00e9sien Chairil Anwar, le processus qui m\u00e8ne vers la mort est engendr\u00e9 d\u00e8s l\u2019instant o\u00f9 la vie apparait. Les ravages du temps sur l\u2019homme am\u00e8nent Anwar \u00e0 faire le constat suivant : puisque tout est perdu d\u2019avance, autant vivre comme s\u2019il n\u2019existait pas de rivages, pas d\u2019issue possible \u00e0 la solitude, sinon le r\u00eave, la folie et la po\u00e9sie. Pour le po\u00e8te, le temps est \u00e0 l\u2019origine d\u2019une lutte du langage contre la mort. Il d\u00e9forme les amours, affaiblit l\u2019inspiration et le corps. Il semble que le temps soit finalement combattu par l\u2019\u00e9criture elle-m\u00eame. Le po\u00e8me, comme la vie, deviennent ainsi \u00e9ternels \u00e0 travers une forme d\u2019urgence et de vitesse au sein de l\u2019\u00e9criture, qui cherche \u00e0 \u00e9chapper au d\u00e9compte de la mort. Pour d\u00e9fier cette cruelle chronologie qui rythme son existence, le po\u00e8te doit aussi se faire violence et vivre dans l\u2019ivresse permanente pour repousser les limites du monde et du langage. Vivre dans l\u2019instant revient d\u00e8s lors \u00e0 c\u00e9l\u00e9brer l\u2019oubli et \u00e0 transgresser les lois morales.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><em>In Chairil Anwar&rsquo;s poetry, the process that leads to death is produced the moment life appears. The ravages of time on man lead Anwar to make the following statement: since all is lost in advance, one might as well live as if there were no shores, no possible way out of loneliness, except dreams, madness and poetry. For the poet, time is at the origin of a struggle of language against death. It deforms loves, weakens the inspiration and the body. It seems that time is finally fought by the writing itself. The poem, like life, thus becomes eternal through a form of urgency and speed within the writing, which seeks to avoid counting down death. To challenge this cruel chronology that punctuates his existence, the poet must also do violence to himself and live in permanent intoxication to push back the limits of the world and of language. Living in the moment therefore amounts to celebrating oblivion and transgressing moral laws.<\/em><\/p>\n<h4>Mots-clefs<\/h4>\n<p>Instant &#8211; langage &#8211; po\u00e9sie indon\u00e9sienne &#8211; urgence &#8211; vitesse &#8211; oubli<\/p>\n<p><em>Moment &#8211; language &#8211; Indonesian poetry &#8211; urgency &#8211; speed &#8211; oblivion<\/em><\/p>\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Sommaire<\/h2>\n\n\n<p style=\"text-align: justify\"><a name=\"intro\"><\/a><a href=\"#sect1\">Introduction<\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><a name=\"1\"><\/a><a href=\"#sect2\">1. L\u2019injonction \u00e0 vivre dans le pr\u00e9sent et l\u2019absence de ligne de temps <\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><a name=\"2\"><\/a><a href=\"#sect3\">2. La fulgurance de l\u2019instant et l\u2019\u00e9ternit\u00e9 du po\u00e8me<\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><a name=\"3\"><\/a><a href=\"#sect4\">3. Course et vitesse dans l\u2019\u00e9criture de la bri\u00e8vet\u00e9<\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><a name=\"conclu\"><\/a><a href=\"#sect5\">Conclusion<\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><a name=\"notes\"><\/a><a href=\"#sect6\">Notes<\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><a name=\"biblio\"><\/a><a href=\"#sect7\">Bibliographie<\/a><\/p>\n\n\n<a name=\"sect1\"><\/a>\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><a href=\"#intro\">Introduction<\/a><\/h2>\n\n\n<p style=\"text-align: justify\">Chairil Anwar, po\u00e8te indon\u00e9sien de l\u2019apr\u00e8s-guerre, a marqu\u00e9 la litt\u00e9rature indon\u00e9sienne moderne. Son \u00e9criture incisive a contribu\u00e9 \u00e0 renouveler le langage po\u00e9tique. Anwar a choisi d\u2019\u00e9crire en indon\u00e9sien, la langue de l\u2019ind\u00e9pendance, \u00e0 laquelle il a m\u00eal\u00e9 sa langue natale, le malais de la ville de Medan. Inspir\u00e9 par les \u0153uvres des \u00e9crivains n\u00e9erlandais, anglais et allemands, le po\u00e8te a particip\u00e9 \u00e0 introduire l\u2019absurde et l\u2019individualisme dans la po\u00e9sie indon\u00e9sienne. Ses po\u00e8mes expriment ainsi la solitude et les contradictions de l\u2019homme du xx<sup>e<\/sup> si\u00e8cle. Ils d\u00e9crivent la bri\u00e8vet\u00e9 de l\u2019existence et la n\u00e9cessit\u00e9 vitale de l\u2019\u00e9criture pour repousser la mort. Dans l\u2019\u0153uvre d\u2019Anwar, l\u2019urgence et la vitesse sont avant tout li\u00e9es au d\u00e9sir d\u2019explorer toutes les facettes du monde : \u00ab mon but est de&nbsp;r\u00e9gler son compte \u00e0 tout ce qui est susceptible de m\u2019entourer<a href=\"#_edn1\" name=\"_ednref1\">[1]<\/a>&nbsp;\u00bb, \u00e9crit le po\u00e8te en 1944 dans l\u2019une de ses lettres, adress\u00e9e au critique H. B. Jassin. Dans la soci\u00e9t\u00e9 indon\u00e9sienne des ann\u00e9es quarante, Anwar semble penser la vitesse comme un jeu, un d\u00e9fi que lui lancent au quotidien le monde urbain et les d\u00e9couvertes scientifiques :<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify\">Nous ne sommes pas seulement capables de prendre des photos, nous savons aussi utiliser les rayons X pour observer jusqu\u2019au blanc de l\u2019os. En un mot, nous ne pouvons plus \u00eatre les instruments de musique de l\u2019existence. Nous sommes les musiciens qui jouons la chanson de la vie, elle qui nous fait aller droit au but, pour toujours. Parce que nous poss\u00e9dons le courage, la conscience, la croyance et le savoir<a href=\"#_edn2\" name=\"_ednref2\">[2]<\/a> .<\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify\">Il y a aussi, chez Anwar, une urgence de la cr\u00e9ation qui tend \u00e0 lutter contre la mort, la fin et la stagnation. Il y a donc une urgence de vivre, que l\u2019on retrouve d\u2019ailleurs dans le vitalisme dont s\u2019inspire le po\u00e8te et \u00e0 travers son attirance pour le feu, pour ce qui se consume et ne se vit qu\u2019une fois. Notre hypoth\u00e8se est que l\u2019urgence n\u00e9cessaire et b\u00e9n\u00e9fique li\u00e9e \u00e0 la cr\u00e9ation prend le dessus sur l\u2019urgence n\u00e9gative chez Anwar. Elle est un choix, non une contrainte. Ce qui compte, c\u2019est \u00e9crire avant que la mort ne surgisse, avant que le langage ne se perde et que l\u2019homme ne succombe \u00e0 la terreur. Si la vitesse, par sa capacit\u00e9 de destruction, peut \u00eatre ali\u00e9nante, elle peut aussi, \u00e0 travers la po\u00e9sie, \u00eatre surmont\u00e9e. L\u2019urgence et la vitesse caract\u00e9ristiques du xx<sup>e<\/sup> si\u00e8cle s\u2019accompagneraient d\u2019une bri\u00e8vet\u00e9 de la forme po\u00e9tique chez Anwar&nbsp;:<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify\">Nous vivons aujourd\u2019hui \u00e0 1000 kilom\u00e8tres par heure ! \u00catre ferme et concis ne signifie pas ne pas avoir de contenu, non ! Dans une petite phrase comme celle-ci : \u00ab Avoir du sens une fois, puis mourir aussit\u00f4t \u00bb \u2013 nous pouvons entrem\u00ealer tous les buts de notre existence. C\u2019est donc \u00eatre concis, et non \u00eatre vide<a href=\"#_edn3\" name=\"_ednref3\">[3]<\/a>.&nbsp;<\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify\">L\u2019\u00e9criture permet de recr\u00e9er cette vitesse pour la dissoudre, la fragmenter et en tirer des parcelles de lumi\u00e8re La vitesse propre \u00e0 une \u00e9poque peut aussi constituer une force, une opportunit\u00e9 pour rompre avec le pass\u00e9 et inventer de nouvelles formes d\u2019art. Elle rejoint ainsi le d\u00e9sir de Chairil Anwar de faire table rase du pass\u00e9 pour affronter l\u2019inconnu. La vitesse viserait d\u00e8s lors \u00e0 prendre corps et \u00e0 faire sens \u00e0 travers une forme br\u00e8ve qui s\u2019imposerait \u00e0 la m\u00e9moire. Elle donnerait \u00e0 voir au lecteur une s\u00e9rie d\u2019images en peu de temps. Lorsque l\u2019urgence d\u2019\u00e9crire engendre une vitesse dans l\u2019agencement des mots, le po\u00e8me produit non seulement une cadence, un mouvement, mais aussi une transformation et m\u00eame une d\u00e9formation de l\u2019espace et du temps. \u00ab&nbsp;Finalement, qu\u2019est-ce qui va vite dans le langage&nbsp;? La vitesse engendr\u00e9e par la bri\u00e8vet\u00e9 n\u2019y est pas une donn\u00e9e physique<a href=\"#_edn4\" name=\"_ednref4\">[4]<\/a><sup>&nbsp;<\/sup>\u00bb, \u00e9crit G\u00e9rard Dessons. Si la vitesse n\u2019est pas qu\u2019une affaire de concision de l\u2019expression, il faut alors se concentrer sur ce qui provoque ce sentiment de h\u00e2te&nbsp;: \u00ab&nbsp;En r\u00e9alit\u00e9, ce qui \u201cbouge\u201d dans le langage ne se d\u00e9place pas, mais d\u00e9place, comme on dit que quelque chose \u201cvous bouge<a href=\"#_edn5\" name=\"_ednref5\">[5]<\/a>\u201d.&nbsp;\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Dans la po\u00e9sie de Chairil Anwar, la vitesse de l\u2019instant et sa fulgurance ne semblent saisissables que par \u00e9clairs, ou, pour reprendre une expression de Camus, par \u00ab&nbsp;le souvenir ou le retour de brefs et libres bonheurs<a href=\"#_edn6\" name=\"_ednref6\">[6]<\/a>&nbsp;\u00bb. Ces moments ancr\u00e9s dans le temps pr\u00e9sent ont une telle intensit\u00e9 qu\u2019ils s\u2019inscrivent dans l\u2019\u00e9ternit\u00e9 imaginaire de notre m\u00e9moire. C\u2019est pourquoi leur exaltation est violente, parce qu\u2019elle vit peu de temps puis finit par laisser une empreinte \u00e0 travers le souvenir, qui n\u2019est cependant jamais enti\u00e8rement fid\u00e8le \u00e0 l\u2019\u00e9v\u00e8nement pass\u00e9. Chez Chairil Anwar, cet \u00e9loge de l\u2019instant est souvent li\u00e9 \u00e0 la solitude et \u00e0 une forme de marginalit\u00e9&nbsp;:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Le marin est seul sur la mer bleue,<\/p>\n<p>Parmi ceux qui ont oubli\u00e9 d\u2019\u00eatre heureux [\u2026]<\/p>\n<p>Mais ne comprends-tu pas, ma petite,<\/p>\n<p>Toi qui verses des pleurs de d\u00e9chirement,<\/p>\n<p>Que le fugitif sera toujours laiss\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9cart<\/p>\n<p>Et que m\u00eame dans ce pays lointain, le soleil ne revient jamais<a href=\"#_edn7\" name=\"_ednref7\">[7]<\/a>&nbsp;?<\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify\">Pour Anwar, la vitesse de l\u2019instant et la joie qu\u2019elle produit invitent avant tout \u00e0 ne pas s\u2019attacher \u00e0 une forme de dur\u00e9e. Cette vitesse semble \u00e9galement dire dans un m\u00eame temps la victoire et l\u2019\u00e9chec. C\u2019est ainsi que l\u2019on peut ressentir un \u00e9lan et entrevoir un sommet o\u00f9 se rejoignent les contraires dans la po\u00e9sie d\u2019Anwar. \u00c0 peine la vie est-elle c\u00e9l\u00e9br\u00e9e que la mort surgit. \u00c0 peine l\u2019instant est-il d\u00e9couvert, appr\u00e9ci\u00e9, qu\u2019il se fige en souvenir ou nous \u00e9chappe. L\u2019instant est alors un point de condensation extr\u00eame. Il est ce moment o\u00f9 la vie et la mort, le souvenir et l\u2019oubli, la communication et le silence se retrouvent au coude \u00e0 coude et finissent par lutter ensemble, sur un pied d\u2019\u00e9galit\u00e9. Le po\u00e8me constituerait l\u2019unique et le dernier t\u00e9moignage juste de l\u2019instant v\u00e9cu, capable de traduire sa vitesse. Nous nous int\u00e9resserons ici \u00e0 trois aspects du temps dans l\u2019\u0153uvre d\u2019Anwar&nbsp;: l\u2019invitation \u00e0 vivre le moment pr\u00e9sent, la capacit\u00e9 de fulgurance de l\u2019\u00e9criture po\u00e9tique, et enfin, le rythme de la course au sein du po\u00e8me.<\/p>\n\n\n<a name=\"sect2\"><\/a>\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><a href=\"#1\">1. <strong>L\u2019injonction \u00e0 vivre dans le pr\u00e9sent et l\u2019absence de ligne de temps<\/strong><\/a><\/h2>\n\n\n<p style=\"text-align: justify\">La po\u00e9sie de Chairil Anwar est marqu\u00e9e par l\u2019instant. \u00c9chappant \u00e0 toute mesure, \u00e0 toute chronologie car isol\u00e9 et fulgurant, celui-ci sauve l\u2019homme en le lib\u00e9rant du d\u00e9compte de la mort. Le po\u00e8te, en recr\u00e9ant le souvenir de l\u2019instant \u00e0 travers l\u2019\u00e9criture, appelle \u00e9galement \u00e0 rompre sans cesse avec ce que nous obtenons, accomplissons et cr\u00e9ons. Il ne peut d\u00e8s lors que fuir toute sorte de dur\u00e9e et d\u2019\u00e9tablissement. L\u2019amour, le mariage, la famille, la religion, le travail, le m\u00e9tier<a href=\"#_edn8\" name=\"_ednref8\">[8]<\/a>, la carri\u00e8re. Tout est d\u00e9sacralis\u00e9 dans une \u00e9criture qui renverse au c\u0153ur de l\u2019instant les traditions de la soci\u00e9t\u00e9 indon\u00e9sienne d\u2019apr\u00e8s-guerre. Cet amour de l\u2019instant et ce refus de s\u2019attacher \u00e0 qui ou \u00e0 quoi que ce soit am\u00e8nent in\u00e9luctablement le po\u00e8te \u00e0 affronter sa solitude. Elle est ainsi le revers de la libert\u00e9, cette jouissance du pr\u00e9sent qui se vit au jour le jour.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Le po\u00e8me d\u2019Anwar intitul\u00e9 \u00ab&nbsp;\u00c0 un ami&nbsp;\u00bb (\u00ab&nbsp;<em>Kepada kawan<\/em>&nbsp;\u00bb) refl\u00e8te bien l\u2019attachement du po\u00e8te \u00e0 une vie libre, solitaire et v\u00e9cue toute enti\u00e8re dans l\u2019instant&nbsp;:<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-columns is-layout-flex wp-container-core-columns-is-layout-9d6595d7 wp-block-columns-is-layout-flex\">\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p><em>Kawan, mari kita putuskan kini disini :<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Ajal yang menarik kita, juga mencekik diri sendiri !<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><em>Jadi&nbsp;<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Isi gelas sepenuhnya lantas kosongkan,<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Tembus jelajah dunia ini dan balikkan<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><em>Peluk kucup perempuan, tinggalkan kalau merayu<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Pilih kuda yang paling liar, pacu laju,<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Jangan tambatkan pada siang dan malam<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Dan<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Hancurkan lagi apa yang kau perbuat<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Hilang sonder pusaka, sonder kerabat,<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Tidak minta ampun atas segala dosa,<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Tidak memberi pamit pada siapa saja&nbsp;!<\/em><\/p>\n<\/div>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p>Mon ami, prenons une d\u00e9cision ici et maintenant&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>La mort qui nous attire s\u2019\u00e9trangle elle-m\u00eame&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Alors<\/p>\n\n\n\n<p>Remplis ton verre \u00e0 ras-bord puis vide-le imm\u00e9diatement,<\/p>\n\n\n\n<p>Traverse et explore ce monde, retourne-le<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c9treins et embrasse les femmes, abandonne-les si elles se lamentent<\/p>\n\n\n\n<p>Choisis le cheval le plus sauvage, fais-le galoper \u00e0 vive allure,<\/p>\n\n\n\n<p>Ne te lie ni au jour ni \u00e0 la nuit<\/p>\n\n\n\n<p>Et<\/p>\n\n\n\n<p>D\u00e9truis \u00e0 nouveau ce que tu as fait<\/p>\n\n\n\n<p>Disparais sans h\u00e9ritage, sans famille<\/p>\n\n\n\n<p>Sans demander pardon pour tes p\u00e9ch\u00e9s<\/p>\n\n\n\n<p>Sans adieux pour personne&nbsp;!<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n<p style=\"text-align: justify\">Chairil Anwar incite ici \u00e0 rompre avec toutes sortes d\u2019attaches&nbsp;: liens sociaux, lieux, h\u00e9ritages. Le po\u00e8me est une invitation \u00e0 profiter de l\u2019instant pr\u00e9sent (\u00ab&nbsp;vide-le imm\u00e9diatement&nbsp;\u00bb). De cet \u00e9loge du moment pr\u00e9sent d\u00e9coulent des actes ainsi qu\u2019un \u00e9tat d\u2019esprit marqu\u00e9s par l\u2019audace et la subversion. Nous retrouvons ici le th\u00e8me de la vitesse. L\u2019emploi de l\u2019imp\u00e9ratif ainsi que les images employ\u00e9es, comme celle du \u00ab&nbsp;cheval sauvage&nbsp;\u00bb qui galope \u00ab&nbsp;\u00e0 vive allure&nbsp;\u00bb, participent \u00e0 pr\u00e9cipiter l\u2019\u00e9criture. Il y a comme un d\u00e9sir d\u2019aller vers l\u2019exc\u00e8s dans le po\u00e8me, pour rompre avec les valeurs du pass\u00e9&nbsp;: \u00ab&nbsp;D\u00e9truis \u00e0 nouveau ce que tu as fait \/ Disparais sans h\u00e9ritage, sans famille&nbsp;\u00bb. Dans son po\u00e8me, c\u2019est presque comme un pari qu\u2019Anwar fait avec lui-m\u00eame. Le po\u00e8te a le sentiment qu\u2019il faut d\u00e9passer certaines limites pour progresser mais les moyens employ\u00e9s am\u00e8nent \u00e0 se faire violence, \u00e0 vivre dans les extr\u00eames. D\u00e8s lors, faire l\u2019exp\u00e9rience de l\u2019instant revient \u00e0 cultiver l\u2019oubli et \u00e0 transgresser les r\u00e8gles : \u00ab&nbsp;Sans demander pardon pour tes p\u00e9ch\u00e9s \/ Et sans adieux pour personne&nbsp;!&nbsp;\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Le sujet du po\u00e8me \u00ab \u00c0 un ami \u00bb se revendique comme un Don Juan sans piti\u00e9 envers les femmes&nbsp;: \u00ab \u00c9treins et embrasse les femmes, abandonne-les si elles se lamentent&nbsp;\u00bb. L\u2019\u00e9loge du plaisir chez Chairil Anwar s\u2019accompagne d\u2019un d\u00e9sengagement total et provocateur envers toutes formes de traditions et de devoirs. La jouissance n\u2019est pas le r\u00e9sultat d\u2019une recherche raisonn\u00e9e des plaisirs comme c\u2019est le cas chez Epicure, mais bien une sensation engendr\u00e9e par l\u2019ego du po\u00e8te, par son go\u00fbt pour le jeu et pour le risque. Le <em>carpe diem<\/em> vise ici \u00e0 l\u2019expression de l\u2019individualisme par tous les moyens. Les autres po\u00e8mes d\u2019Anwar montrent \u00e0 quel point il peut aussi souffrir de cet \u00e9tat d\u2019insatisfaction permanente. Dans le po\u00e8me \u00ab&nbsp;Libre&nbsp;\u00bb (\u00ab&nbsp;<em>Merdeka<\/em>&nbsp;\u00bb), c\u2019est avant tout cette insatisfaction qu\u2019il d\u00e9crit comme \u00e9tant la premi\u00e8re condition de sa libert\u00e9&nbsp;:<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-columns is-layout-flex wp-container-core-columns-is-layout-9d6595d7 wp-block-columns-is-layout-flex\">\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p><em>Aku mau bebas dari segala<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>[\u2026]<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Sedang meradang<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Segala kurenggut<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Ikut baying<\/em><\/p>\n<\/div>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p>Je veux \u00eatre libre de tout<\/p>\n\n\n\n<p>[\u2026]<\/p>\n\n\n\n<p>Dans mon d\u00e9cha\u00eenement<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai tout arrach\u00e9,<\/p>\n\n\n\n<p>Chass\u00e9 les ombres<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n<p style=\"text-align: justify\">\u00ab&nbsp;\u00c0 un ami&nbsp;\u00bb exprime non seulement un d\u00e9passement des limites sociales qui \u00e9tablissent une s\u00e9paration entre le marginal et l\u2019homme qui se soumet aux normes, mais il met aussi en avant un d\u00e9passement des limites spatiales et temporelles puisque plus rien ne semble pouvoir r\u00e9gir le monde qu\u2019imagine le po\u00e8te, qui semble sans cadres (si ce n\u2019est ceux de la forme artistique), sans valeurs, sans heures, et m\u00eame, sans jour et sans nuit, qui seraient eux aussi des apparences trompeuses. On observe ici le d\u00e9sir de s\u2019approprier l\u2019espace, et m\u00eame de le \u00ab&nbsp;retourner&nbsp;\u00bb. Cet individu que d\u00e9crit le po\u00e8te, qui n\u2019a pas de comptes \u00e0 rendre et ne fonde sa cause sur rien \u00e9voque \u00e0 nouveau ce courant de l\u2019anarchisme individualiste. Le fort caract\u00e8re individualiste qui ressort de \u00ab&nbsp;\u00c0 un ami \u00bb refl\u00e8te la position du po\u00e8te dans la soci\u00e9t\u00e9 et son incapacit\u00e9 \u00e0 s\u2019\u00e9tablir quelque part. L\u2019image du cheval (\u00ab&nbsp;Choisis le cheval le plus sauvage \u00bb) intensifie et incarne cet individualisme que rien ni personne ne peut refr\u00e9ner. Ainsi, les traits de ce personnage errant et insaisissable ont parfois \u00e9t\u00e9 pouss\u00e9s \u00e0 l\u2019extr\u00eame par les critiques et les \u00e9crivains, jusqu\u2019\u00e0 faire de lui un symbole de l\u2019anarchisme et de l\u2019ath\u00e9isme. Le po\u00e8te propose de vivre sans affection, dans l\u2019abandon et la solitude&nbsp;:<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-columns is-layout-flex wp-container-core-columns-is-layout-9d6595d7 wp-block-columns-is-layout-flex\">\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p><strong><em>Tak sepadan<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><em>Aku kira&nbsp;: beginilah nanti jadinya<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><em>Kau kawin, beranak dan berbahagia<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><em>Sedang aku mengembara serupa Ahasveros<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Dikutuk-sumpahi Eros<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Aku merangkaki dinding buta<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Tak satu juga pintu terbuka<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Jadi baik kita padami<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Unggunan api ini<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Karena kau tidak \u2018kan apa-apa<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Aku terpanggang tinggal rangka<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><em>F\u00e9vrier 1943<\/em><\/p>\n<\/div>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p><strong>D\u00e9saccord\u00e9s<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Je pense<\/p>\n\n\n\n<p>Que les choses se passeront ainsi&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>Tu te marieras, tu auras des enfants et seras heureuse<\/p>\n\n\n\n<p>Tandis que je vagabonderai, semblable \u00e0 Ahasv\u00e9rus<\/p>\n\n\n\n<p>Maudit par Eros<\/p>\n\n\n\n<p>Je rampe sur un mur aveugle<\/p>\n\n\n\n<p>Pas une porte n\u2019est ouverte<\/p>\n\n\n\n<p>Il vaut mieux que nous \u00e9teignions<\/p>\n\n\n\n<p>Ce feu de brousse<\/p>\n\n\n\n<p>Car cela t\u2019est \u00e9gal<\/p>\n\n\n\n<p>Mon corps est br\u00fbl\u00e9, il ne reste de moi qu\u2019un squelette.<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n<p style=\"text-align: justify\">Dans ce po\u00e8me, le po\u00e8te appelle \u00e0 nouveau \u00e0 rompre pour vivre dans l\u2019instant. Ce qu\u2019il ne peut supporter ici, c\u2019est la dur\u00e9e de l\u2019\u00e9tablissement, du confort familial, du foyer. Il d\u00e9sire briser cette dur\u00e9e, pour se lier \u00e0 l\u2019impr\u00e9vu et \u00e0 l\u2019inconnu. En refusant la stabilit\u00e9, le po\u00e8te fait le choix de l\u2019errance \u00e9ternelle&nbsp;: \u00ab&nbsp;Tandis que je vagabonderai, semblable \u00e0 Ahasv\u00e9rus&nbsp;\u00bb.&nbsp; L\u2019incapacit\u00e9 du po\u00e8te \u00e0 s\u2019engager ou \u00e0 s\u2019\u00e9tablir est v\u00e9cue ici comme une v\u00e9ritable mal\u00e9diction&nbsp;: \u00ab&nbsp;maudit par Eros&nbsp;\u00bb, ce dernier est confront\u00e9 \u00e0 un univers flou et plein de dangers&nbsp;: \u00ab&nbsp;je rampe sur un mur aveugle&nbsp;\u00bb, sans rep\u00e8res temporels. La rupture avec la dur\u00e9e d\u2019une relation amoureuse am\u00e8ne \u00e0 nouveau \u00e0 vivre de fa\u00e7on solitaire : \u00ab&nbsp;Je n\u2019ai pas l\u2019intention de partager mon destin \/ Le destin, c\u2019est la solitude de chacun&nbsp;\u00bb. Choisir un destin revient ainsi \u00e0 rompre avec toute sorte de dur\u00e9e pour Chairil Anwar. En \u00e9clairant ses po\u00e8mes de la fulgurance de l\u2019instant, il donne une chance \u00e0 l\u2019homme de se d\u00e9tacher du poids de son pass\u00e9 et d\u2019entrevoir un avenir possible, inconnu et lumineux. Cette conception laisse place \u00e0 une \u00e9nergie tourn\u00e9e vers le futur, qui permet le questionnement permanent.<\/p>\n\n\n<a name=\"sect3\"><\/a>\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><a href=\"#2\">2. <strong>La fulgurance de l\u2019instant et l\u2019\u00e9ternit\u00e9 du po\u00e8me<\/strong><\/a><\/h2>\n\n\n<p style=\"text-align: justify\">La fulgurance de l\u2019instant marque le po\u00e8me d\u2019une dur\u00e9e infinie. Celle-ci tient au rayonnement que provoque l\u2019\u00e9clatement du moment pr\u00e9sent, son \u00e9parpillement dans la m\u00e9moire. Dans le po\u00e8me \u00ab&nbsp;Invitation&nbsp;\u00bb (\u00ab&nbsp;<em>Ajakan<\/em>&nbsp;\u00bb) de Chairil Anwar, l\u2019instant s\u2019accompagne d\u2019un sentiment intense d\u2019exaltation :<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-columns is-layout-flex wp-container-core-columns-is-layout-9d6595d7 wp-block-columns-is-layout-flex\">\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p><em>Ria bahgia<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Tak acuh apa-apa<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Gembira girang<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Biar hujan datang<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Kita mandi basahkan diri<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Tahu pasti sebentar kering lagi<\/em>.<\/p>\n<\/div>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p>Ravis, joyeux<\/p>\n\n\n\n<p>Insouciants de tout<\/p>\n\n\n\n<p>Euphoriques<\/p>\n\n\n\n<p>Laissons venir la pluie<\/p>\n\n\n\n<p>Nous nous \u00e9clabousserons<\/p>\n\n\n\n<p>Certains d\u2019\u00eatre \u00e0 nouveau secs dans un instant.<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n<p style=\"text-align: justify\">La fulgurance monte ici progressivement, d\u00e9butant par la joie, l\u2019insouciance et l\u2019euphorie, sentiments que l\u2019\u00e9criture rend puissants par leur encha\u00eenement, chacun occupant une ligne du po\u00e8me. Puis, l\u2019arriv\u00e9e de la pluie va constituer le point o\u00f9 la fulgurance sera \u00e0 son apog\u00e9e puisqu\u2019elle va r\u00e9v\u00e9ler l\u2019\u00e9v\u00e9nement pr\u00e9sent, lui donner un mouvement. C\u2019est \u00e0 travers la sensation de cette pluie que se d\u00e9roulent l\u2019instant et sa fin&nbsp;: au verbe \u00ab&nbsp;s\u2019\u00e9clabousser \u00bb succ\u00e8de presque imm\u00e9diatement la conscience \u00ab&nbsp;d\u2019\u00eatre \u00e0 nouveau secs dans un instant&nbsp;\u00bb. Nous remarquons que l\u2019instant ici n\u2019est cependant pas achev\u00e9, il n\u2019y a que la certitude qu\u2019il finira dans peu de temps. C\u2019est peut-\u00eatre justement dans l\u2019interstice entre cet instant pleinement v\u00e9cu et la projection d\u2019une future disparition de ce dernier que r\u00e9side sa fulgurance. Le fait que les corps soient encore mouill\u00e9s \u00e0 la fin du po\u00e8me accentue l\u2019intensit\u00e9 du moment v\u00e9cu et fait \u00e0 la fois perdurer cette \u00e9motion. Celle-ci semble prise dans une vitesse in\u00e9luctable, celle de l\u2019oubli du sentiment amoureux. L\u00e0 encore, c\u2019est bien l\u2019exp\u00e9rience \u2013 celle de l\u2019instant et de l\u2019ivresse du bonheur \u2013 que le po\u00e8te d\u00e9crit, et qui semble se d\u00e9rouler sous nos yeux.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Dans le po\u00e8me, l\u2019instant peut cependant prendre une autre dimension, qui est celle du souvenir. En effet, les quelques lignes qui pr\u00e9c\u00e8dent l\u2019extrait que nous venons de citer peuvent semer le doute quant au temps dans lequel se projette le po\u00e8te&nbsp;:<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-columns is-layout-flex wp-container-core-columns-is-layout-9d6595d7 wp-block-columns-is-layout-flex\">\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p><em>Mari ria lagi<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Tujuh belas tahun kembali<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Bersepeda sama gandingan<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Kita jalani ini jalan.<\/em><\/p>\n<\/div>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p>Soyons \u00e0 nouveau heureux<\/p>\n\n\n\n<p>Revenons \u00e0 nos dix-sept ans<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 v\u00e9lo, c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te<\/p>\n\n\n\n<p>Nous parcourons cette route.<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n<p style=\"text-align: justify\">Ici, est-ce l\u2019\u00e9vocation d\u2019un souvenir de jeunesse ou le souhait de vivre \u00e0 nouveau cet \u00e2ge qui am\u00e8ne le po\u00e8te \u00e0 recr\u00e9er l\u2019instant dans le po\u00e8me\u00a0? Lorsque ce dernier \u00e9crit \u00ab Revenons \u00e0 nos dix-sept ans \u00bb (\u00ab <em>Tujuh belas tahun kembali<\/em> \u00bb), il peut aussi vouloir dire \u00ab\u00a0dix-sept ans plus t\u00f4t\/en arri\u00e8re\u00a0\u00bb, comme il d\u00e9crirait un souvenir, et non un v\u00e9ritable retour \u00e0 cette \u00e9poque. La suite du po\u00e8me se d\u00e9roulerait alors au rythme de la m\u00e9moire\u00a0: l\u2019image d\u2019un gar\u00e7on et d\u2019une fille \u00e0 v\u00e9lo, jouant sous la pluie, d\u00e9sirant rejouer \u00e9ternellement ce moment de jeu dans l\u2019eau de pluie, ferait prendre conscience au po\u00e8te du caract\u00e8re \u00e9ph\u00e9m\u00e8re de l\u2019instant. Si la pluie est l\u2019occasion d\u2019un jeu innocent pour les deux amoureux, le po\u00e8te voit en elle le meilleur et le pire\u00a0: ici la pluie, comme l\u2019instant, illumine et frappe dans un m\u00eame temps. La distance qui s\u00e9pare le po\u00e8te de cette \u00e9poque lui permet de comprendre que l\u2019instant est peut-\u00eatre seulement saisissable dans l\u2019insouciance. Qu\u2019il soit souvenir ou moment \u00e0 nouveau v\u00e9cu, l\u2019instant arrive dans le po\u00e8me au moyen d\u2019images simples et de phrases br\u00e8ves, que rien ne vient troubler. La fin du po\u00e8me est \u00e0 la fronti\u00e8re de deux dimensions temporelles. Son intensit\u00e9 tient encore \u00e0 ces quelques minutes qui restent aux deux jeunes gens pour vivre pleinement le pr\u00e9sent. Dans cet entre-deux, \u00ab\u00a0certains d\u2019\u00eatre \u00e0 nouveau secs dans un instant\u00a0\u00bb (\u00ab\u00a0<em>tahu pasti sebentar kering lagi<\/em>\u00a0\u00bb), mais encore mouill\u00e9s, l\u2019instant est une dur\u00e9e que l\u2019expression condens\u00e9e tente d\u2019allonger et de capturer.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Dans les po\u00e8mes d\u2019Anwar, nous remarquons que la m\u00e9moire et l\u2019oubli sont \u00e9voqu\u00e9s \u00e0 travers plusieurs termes. Par exemple, la forme \u00ab\u00a0<em>kenang\u00a0<\/em>\u00bb, qui peut signifier \u00ab\u00a0se souvenir\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0se rappeler\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0se rem\u00e9morer\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0repenser \u00e0\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0imaginer\u00a0\u00bb (\u00ab\u00a0<em>kenang<\/em>\u00a0\u00bb dans le po\u00e8me \u00ab\u00a0Nouvelles de la mer\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0<em>kenangan<\/em>\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0souvenir, r\u00e9miniscence\u00a0\u00bb, dans le po\u00e8me \u00ab\u00a0Notes de 1946\u00a0\u00bb). La forme \u00ab <em>ingat<\/em>\u00a0\u00bb, elle, signifie \u00ab\u00a0penser \u00e0\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0se souvenir de\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0se rappeler\u00a0\u00bb. On trouve chez Anwar la forme \u00ab<strong><em>\u00a0<\/em><\/strong><em>ingatan<\/em>\u00a0\u00bb (\u00ab\u00a0souvenir\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0m\u00e9moire\u00a0\u00bb) dans le po\u00e8me \u00ab\u00a0Nocturne \u00bb, ou encore la forme \u00ab\u00a0<em>mengingatkan<\/em>\u00a0\u00bb (\u00ab\u00a0rappeler\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0se rappeler\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0faire souvenir\u00a0\u00bb) dans \u00ab\u00a0Les voix de la nuit\u00a0\u00bb. Une autre forme, moins courante, retient tout particuli\u00e8rement notre attention\u00a0: \u00ab\u00a0<em>tanda mata<\/em>\u00a0\u00bb, qui signifie litt\u00e9ralement \u00ab\u00a0les signes\/marques des yeux\u00a0\u00bb. Cette expression figure dans le po\u00e8me d\u2019Anwar intitul\u00e9 \u00ab\u00a0Po\u00e8me pour Basuki Resobowo\u00a0\u00bb\u00a0: \u00ab Que reste-t-il des souvenirs\u00a0?\u00a0\u00bb (\u00ab\u00a0<em>Apa tinggal jadi tanda mata\u00a0?\u00a0<\/em>\u00bb). Elle \u00e9voque quelque chose qui \u00ab\u00a0subsiste dans le regard\u00a0\u00bb, tout en rappelant la fugitivit\u00e9 de ce dernier. S\u00f6ren Kierkegaard note le caract\u00e8re s\u00e9duisant de l\u2019instant dans son rapport \u00e0 quelque chose d\u2019\u00e9ph\u00e9m\u00e8re et de rapide puisque que le mot \u00ab\u00a0instant\u00a0\u00bb signifie \u00ab\u00a0coup d\u2019\u0153il\u00a0\u00bb en danois (\u00ab <em>\u00f8jeblik<\/em>\u00a0\u00bb) et en allemand (\u00ab\u00a0<em>Augenblick<\/em>\u00a0\u00bb)\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Rien en effet n\u2019a la vitesse du regard, et pourtant il est commensurable au contenu de l\u2019\u00e9ternit\u00e9. [\u2026] Un regard est donc une cat\u00e9gorie du temps, mais bien entendu du temps dans ce conflit fatal o\u00f9 il est en intersection avec l\u2019\u00e9ternit\u00e9<a href=\"#_edn9\" name=\"_ednref9\">[9]<\/a>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Le souvenir serait un clin d\u2019\u0153il du pass\u00e9. <em>Le dictionnaire des intraduisibles<\/em> nous \u00e9claire sur ce lien entre le regard, le moment pr\u00e9sent\u00a0et le mouvement qui caract\u00e9rise ce dernier\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">L\u2019allemand repr\u00e9sente l\u2019instant non comme un point immobile sur une ligne (<em>in-stans<\/em>), mais comme un mouvement organique, le clin d\u2019\u0153il. L\u2019<em>Augen-blick <\/em>allemand \u00e9voque \u00e0 la fois la vitesse du regard et la lumi\u00e8re que celui-ci retient (cf. le po\u00e8me de Schiller, \u00ab\u00a0<em>Die Gunst des Augenblicks<\/em>\u00a0\u00bb [\u00ab\u00a0La Faveur de l\u2019instant\u00a0\u00bb]). Le mot signifie litt\u00e9ralement le \u00ab\u00a0regard\u00a0\u00bb et la \u00ab\u00a0fermeture des yeux\u00a0\u00bb\u00a0; c\u2019est le cillement de l\u2019\u0153il qui fixe son objet, puis par extension la \u00ab\u00a0br\u00e8ve dur\u00e9e\u00a0\u00bb d\u2019une telle fermeture, qu\u2019on s\u2019accorde \u00e0 consid\u00e9rer comme \u00ab\u00a0indivisible<a href=\"#_edn10\" name=\"_ednref10\">[10]<\/a>\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Le coup d\u2019\u0153il ou le clin d\u2019\u0153il symboliseraient ainsi le moment o\u00f9 resurgissent les souvenirs, de fa\u00e7on soudaine et rapide. Le rapport entre le regard, la vitesse, la lumi\u00e8re et l\u2019instant nous ram\u00e8ne \u00e0 l\u2019\u00ab\u00a0Invitation\u00a0\u00bb d\u2019Anwar et \u00e0 son euphorie lumineuse, \u00e9ph\u00e9m\u00e8re et \u00e9ternelle \u00e0 la fois.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Le po\u00e8me \u00ab\u00a0<em>Tuti Artic<\/em>\u00a0\u00bb t\u00e9moigne lui aussi de ce pouvoir de la po\u00e9sie de capter les sentiments amoureux, lesquels, selon Anwar, ne durent jamais longtemps en dehors de l\u2019\u00e9criture\u00a0:<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-columns is-layout-flex wp-container-core-columns-is-layout-9d6595d7 wp-block-columns-is-layout-flex\">\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p><em>Antara bahagia sekarang dan nanti jurang ternganga,<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Adikku yang lagi keenakan menjilat es artic&nbsp;;<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Sore ini kau cintaku, huhiasi dengan susu + coca cola.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Isteriku dalam latihan&nbsp;: kita hentikan jam berdetik.<\/em><\/p>\n<\/div>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p>Entre le bonheur pr\u00e9sent et l\u2019ab\u00eeme du futur<\/p>\n\n\n\n<p>Ma petite ch\u00e9rie l\u00e8che sa glace avec plaisir<\/p>\n\n\n\n<p>Ce soir tu es mon amour, je te pare de cr\u00e8me + coca cola<\/p>\n\n\n\n<p>Ma femme en apprentissage, nous avons arr\u00eat\u00e9 les tic-tacs de l\u2019heure<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n<p style=\"text-align: justify\">\u00c0 l\u2019illusion de l\u2019amour, succ\u00e8de avec violence, \u00e0 nouveau, les ravages du temps sur les deux amoureux&nbsp;:<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-columns is-layout-flex wp-container-core-columns-is-layout-9d6595d7 wp-block-columns-is-layout-flex\">\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p><em>Pilihanmu saban hari menjemput, saban kali bertukar&nbsp;;<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Besok kita berselisih jalan, tidak kenal tahu&nbsp;:<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Sorga hanya permainan sebentar.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Aku juga seperti kau, semua lekas berlalu<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Aku dan Tuti + Greet + Amoi . . . . . . hati terlantar,<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Cinta adalah bahaya yang lekas jadi pudar.<\/em><\/p>\n<\/div>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p>Tes choix t\u2019invitent chaque jour et sont chaque fois diff\u00e9rents.<\/p>\n\n\n\n<p>Demain nos chemins d\u00e9riveront, nous ne nous conna\u00eetrons plus&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>Le paradis n\u2019est qu\u2019un jeu \u00e9ph\u00e9m\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>Je suis comme toi, tout s\u2019est si vite envol\u00e9<\/p>\n\n\n\n<p>Moi et Tuti + Greet + Amoi\u2026 c\u0153ur indocile<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019amour est un danger qui se fane vite.<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n<p style=\"text-align: justify\">\u00ab&nbsp;Le paradis n\u2019est qu\u2019un jeu \u00e9ph\u00e9m\u00e8re&nbsp;\u00bb&nbsp;; \u00ab&nbsp;L\u2019amour est un danger qui se fane vite&nbsp;\u00bb. Le jeu et le risque attirent si vite le po\u00e8te vers l\u2019amour que ce dernier semble s\u2019\u00e9vaporer d\u00e8s lors qu\u2019il est ressenti, compris, d\u00e9voil\u00e9. Chez Anwar, nous remarquons que l\u2019instant et l\u2019\u00e9ternit\u00e9 sont souvent r\u00e9unies au moyen d\u2019images li\u00e9es aux \u00e9l\u00e9ments, \u00e0 la nature, au jour et \u00e0 la nuit. Mer, ciel, nuage, lumi\u00e8re, feu, soleil, \u00e9clair, lune, vent, font souvent corps avec l\u2019instantan\u00e9it\u00e9 d\u2019un \u00e9v\u00e8nement ou d\u2019une \u00e9motion dans le po\u00e8me.&nbsp; Dans son essai \u00ab&nbsp;<em>Hoppla&nbsp;!<\/em>&nbsp;\u00bb, le po\u00e8te \u00e9crit : \u00ab&nbsp;Comprennent-ils en quoi consiste r\u00e9ellement mon but&nbsp;? Il est le diamant lim\u00e9 par un \u00e9clair \u00e9blouissant, qui fait cligner celui qui le regarde<a href=\"#_edn11\" name=\"_ednref11\">[11]<\/a> \u00bb. L\u2019\u00e9clair a ici \u00e0 voir avec la bri\u00e8vet\u00e9 puisqu\u2019il incarne le souhait d\u2019aller droit au but, de ne pas avoir peur de franchir des fronti\u00e8res \u00e0 travers l\u2019\u00e9criture.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">L\u2019instant peut aussi \u00eatre \u00e9tendu \u00e0 une forme d\u2019\u00e9ternit\u00e9 \u00e0 travers l\u2019\u00e9criture po\u00e9tique elle-m\u00eame. Le combat que m\u00e8ne le po\u00e8te dans \u00ab&nbsp;<em>Aku<\/em>&nbsp;\u00bb et son indiff\u00e9rence face \u00e0 la mort l\u2019am\u00e8nent \u00e0 \u00e9crire&nbsp;: \u00ab&nbsp;Je veux vivre encore mille ans&nbsp;\u00bb. Plus t\u00f4t dans le po\u00e8me, l\u2019action se d\u00e9roule pourtant si vite que l\u2019instant semble atteindre un point de non-retour&nbsp;: la mort du po\u00e8te. La pr\u00e9cipitation de cet&nbsp;\u00ab&nbsp;animal sauvage&nbsp;\u00bb est telle qu\u2019aucune dur\u00e9e ne semble possible&nbsp;:<\/p>\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>Laissant les balles transpercer ma peau<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019enrage et j\u2019attaque sans tr\u00eave<\/p>\n\n\n\n<p>Fuyant, j\u2019emporte les plaies et le poison<\/p>\n\n\n\n<p>Fuyant<a href=\"#_edn12\" name=\"_ednref12\">[12]<\/a><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n<p style=\"text-align: justify\">La mort semble ici n\u2019\u00eatre qu\u2019un instant fugitif que le po\u00e8te traverse pour acc\u00e9der, \u00e0 nouveau \u00e0 un autre univers. La vie est urgence, h\u00e2te, fr\u00e9n\u00e9sie. La mort est l\u2019affaire d\u2019une minute o\u00f9 la balle passe \u00e0 travers la peau. L\u2019\u00e9ternit\u00e9 est donc \u00e0 chercher ailleurs, dans le po\u00e8me lui-m\u00eame peut-\u00eatre. Celui-ci t\u00e9moigne de l\u2019instant et laisse en suspens ce moment de lutte o\u00f9 la vie et la mort semblent \u00eatre \u00e0 \u00e9gale distance du po\u00e8te.&nbsp;<\/p>\n\n\n<a name=\"sect4\"><\/a>\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><a href=\"#3\">3. <strong>Course et vitesse dans l\u2019\u00e9criture de la bri\u00e8vet\u00e9<\/strong><\/a><\/h2>\n\n\n<p style=\"text-align: justify\">Chairil Anwar cherche \u00e0 \u00e9chapper, \u00e0 fuir, mais aussi \u00e0 devancer l\u2019ennemi, les mots ou les choses. C\u2019est donc aussi une forme de course qu\u2019expriment ses po\u00e8mes :&nbsp;<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-columns is-layout-flex wp-container-core-columns-is-layout-9d6595d7 wp-block-columns-is-layout-flex\">\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p><em>Kita guyah lemah<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Sekali tetak tentu rebah<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Segala erang dan jeritan<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Kita pendam dalam keseharian<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Mari tegak merentak<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Diri-sekeliling kita bentak<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><em>Ini malam purnama akan menembus awan<a href=\"#_edn13\" name=\"_ednref13\">[13]<\/a><a href=\"#_edn13\"><\/a>.&nbsp;<\/em><\/p>\n<\/div>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p>Nous vacillons<\/p>\n\n\n\n<p>Un coup et c\u2019est la chute assur\u00e9e<\/p>\n\n\n\n<p>Au quotidien nous enfouissons<\/p>\n\n\n\n<p>Toutes les plaintes, tous les cris<\/p>\n\n\n\n<p>Restons droits et tapons du pied<\/p>\n\n\n\n<p>Pour semer la terreur tout autour de nous<\/p>\n\n\n\n<p>Une nuit comme celle-ci, la pleine lune traversera les nuages.<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n<p style=\"text-align: justify\">Le po\u00e8me ci-dessus \u00e9voque \u00e0 la fois une urgence li\u00e9e au combat et une pr\u00e9paration m\u00e9ticuleuse de celui-ci, refl\u00e9t\u00e9es&nbsp; toutes les deux par un rythme saccad\u00e9. L\u2019\u00e9criture est ici empreinte de tension et d\u2019attente&nbsp;: \u00ab&nbsp;Nous vacillons \/ Un coup et c\u2019est la chute assur\u00e9e&nbsp;\u00bb. Les individus d\u00e9crits chez Anwar se trouvent souvent sur cette ligne situ\u00e9e en marge d\u2019un non-lieu, d\u2019un territoire o\u00f9 tout cesserait soudain d\u2019exister. La douleur est occult\u00e9e pour laisser place \u00e0 la lutte&nbsp;: \u00ab&nbsp;Au quotidien nous enfouissons \/ Toutes les plaintes, tous les cris&nbsp;\u00bb. On retrouve \u00e0 nouveau, cette association de la nuit et de la clart\u00e9, avec ici l\u2019image de la lune. Celle-ci semble \u00eatre attendue, elle est une promesse. Sa lumi\u00e8re \u00ab&nbsp;traversera les nuages&nbsp;\u00bb pour amener un \u00e9clairage neuf sur le monde. Au niveau du rythme, l\u2019indon\u00e9sien permet de cr\u00e9er une tension qui est due \u00e0 la bri\u00e8vet\u00e9 des phrases et \u00e0 l\u2019encha\u00eenement des rimes. Le d\u00e9but du po\u00e8me est ainsi marqu\u00e9 par la faiblesse et l\u2019effondrement, \u00e0 travers les rimes en \u00ab&nbsp;<em>ah&nbsp;<\/em>\u00bb (\u00ab&nbsp;<em>lemah<\/em>&nbsp;\u00bb&nbsp;: \u00ab&nbsp;faible&nbsp;\u00bb&nbsp;; \u00ab&nbsp;<em>rebah<\/em>&nbsp;\u00bb, \u00ab s\u2019effondrer&nbsp;\u00bb) qui menacent le \u00ab&nbsp;Nous&nbsp;\u00bb. Le po\u00e8me s\u2019ach\u00e8ve sur la combattivit\u00e9&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>merentak<\/em>&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;<em>bentak<\/em>&nbsp;\u00bb. La simplicit\u00e9 et la bri\u00e8vet\u00e9 des phrases refl\u00e8tent ici l\u2019insoumission et un d\u00e9sir collectif de lutte. Elles entra\u00eenent aussi le po\u00e8me dans un rythme rapide, qui fait ressortir la d\u00e9termination et l\u2019incitation \u00e0 la r\u00e9volte. \u00c0 cette lucidit\u00e9 se m\u00eale \u00e0 nouveau une part d\u2019imaginaire&nbsp;: \u00ab&nbsp;Une nuit comme-celle-ci, la pleine lune traversera les nuages&nbsp;\u00bb. La tension qui se d\u00e9gage du po\u00e8me est donc \u00e0 la fois le r\u00e9sultat d\u2019une expression simple et br\u00e8ve, associ\u00e9e \u00e0 l\u2019attente d\u2019une lutte, d\u2019un \u00e9v\u00e8nement, que la \u00ab&nbsp;pleine lune&nbsp;\u00bb, cach\u00e9e derri\u00e8re les nuages, symbolise.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">De la m\u00eame fa\u00e7on, l\u2019animal sauvage de <em>\u00ab&nbsp;Aku&nbsp;\u00bb<\/em> \u00ab&nbsp;enrage&nbsp;\u00bb et \u00ab&nbsp;attaque&nbsp;\u00bb mais il y a quelque chose de placide dans le po\u00e8me, une marche droite et courageuse vers l\u2019ennemi&nbsp;:<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-columns is-layout-flex wp-container-core-columns-is-layout-9d6595d7 wp-block-columns-is-layout-flex\">\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p><em>Aku ini binatang jalang<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Dari kumpulannya terbuang<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Biar peluru menembus kulitku<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Aku tetap meradang menerjang<\/em><\/p>\n<\/div>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p>Je suis un animal sauvage<\/p>\n\n\n\n<p>Rejet\u00e9 par son troupeau<\/p>\n\n\n\n<p>Laissant les balles transpercer ma peau<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019enrage et j\u2019attaque sans tr\u00eave<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n<p style=\"text-align: justify\">L\u2019animal sauvage ne d\u00e9rive pas, son but est pr\u00e9cis, comme la trajectoire de la balle qu\u2019il laisse \u00ab&nbsp;transpercer&nbsp;\u00bb sa \u00ab&nbsp;peau&nbsp;\u00bb. Les rimes en \u00ab&nbsp;<em>ku<\/em>&nbsp;\u00bb donnent un rythme saccad\u00e9 au po\u00e8me. L\u2019encha\u00eenement de \u00ab&nbsp;<em>meradang<\/em>&nbsp;\u00bb et \u00ab&nbsp;<em>menerjang<\/em>&nbsp;\u00bb engendre un \u00e9lan par le dynamisme des rimes en \u00ab&nbsp;<em>ang<\/em>&nbsp;\u00bb. Ces sonorit\u00e9s cr\u00e9ent des ruptures au sein du po\u00e8me, ruptures qui sont d\u2019ailleurs d\u00e9j\u00e0 pr\u00e9sentes \u00e0 travers la bri\u00e8vet\u00e9 des phrases. Concises, elles semblent dire la reprise permanente d\u2019une bataille qui se joue ici et maintenant&nbsp;:<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-columns is-layout-flex wp-container-core-columns-is-layout-9d6595d7 wp-block-columns-is-layout-flex\">\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p><em>Luka dan bisa kubawa berlari<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><em>Berlari<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Hingga hilang pedih perih<\/em><\/p>\n<\/div>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p>Fuyant, j\u2019emporte les plaies et le poison<\/p>\n\n\n\n<p>Fuyant<\/p>\n\n\n\n<p>Jusqu\u2019\u00e0 ce que disparaissent peines et blessures<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n<p style=\"text-align: justify\">La r\u00e9p\u00e9tition de \u00ab&nbsp;<em>Berlari&nbsp;<\/em>\u00bb (\u00ab&nbsp;Courir&nbsp;\u00bb) instaure \u00e0 la fois une continuit\u00e9 de l\u2019action et une rupture \u00e0 travers le passage \u00e0 la ligne. Le sujet, comme pour reprendre son souffle, d\u00e9tache ces deux mots pour poursuivre sa course. Il existe un rythme interne au po\u00e8me chez Anwar qui produit une h\u00e2te. Mais il y a aussi un int\u00e9r\u00eat pour la course et la fuite, tr\u00e8s pr\u00e9sentes dans l\u2019imaginaire du po\u00e8te. Une menace permanente explique cette urgence&nbsp;: \u00ab&nbsp;Le danger est pr\u00e9sent \u00e0 chaque tournant&nbsp;\u00bb. Il y a l\u00e0 l\u2019id\u00e9e d\u2019un risque li\u00e9 \u00e0 la mort, omnipr\u00e9sente. Dans \u00ab&nbsp;<em>Aku&nbsp;<\/em>\u00bb, il y a une confrontation entre le sujet et les autres \u00e0 travers la course&nbsp;: l\u2019ennemi, le colonisateur et l\u2019occupant, mais aussi les tra\u00eetres, ceux qui ob\u00e9issent au syst\u00e8me. Pourtant, dans la plupart de ses po\u00e8mes, c\u2019est une course avec ses peurs, ses angoisses, les ombres de son enfance que le po\u00e8te exprime et que l\u2019\u00e9criture traduit. On trouve par exemple dans le po\u00e8me \u00ab&nbsp;Le fugitif&nbsp;\u00bb (\u00ab<em>&nbsp;Pelarian<\/em>&nbsp;\u00bb) un \u00e9tat de d\u00e9tresse qui s\u2019exprime par une fuite d\u00e9sordonn\u00e9e&nbsp;: \u00ab&nbsp;Tandis qu\u2019il court \/ Il heurte violemment les portes&nbsp;\u00bb. Le po\u00e8te se lance constamment des d\u00e9fis, m\u00eame dans ses rapports avec les femmes :<\/p>\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>Tes yeux me d\u00e9fient \u2013 Un instant&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>[\u2026] Dans ton corps mince se poursuivent encore<\/p>\n\n\n\n<p>La femme et l\u2019homme.<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n<p style=\"text-align: justify\">Dans le po\u00e8me \u00ab&nbsp;Invitation&nbsp;\u00bb (\u00ab&nbsp;<em>Ajakan<\/em>&nbsp;\u00bb), c\u2019est \u00e0 deux que la course contre le temps est \u00e9voqu\u00e9e. Les deux sujets sont \u00ab&nbsp;\u00e0 v\u00e9lo&nbsp;\u00bb, et \u00ab&nbsp;Certains d\u2019\u00eatre \u00e0 nouveau secs dans un instant&nbsp;\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Au-del\u00e0 de la langue, quelle temporalit\u00e9 engendre cette course&nbsp;dans le po\u00e8me&nbsp;? Celle-ci m\u00eale plusieurs temps, \u00e9tant \u00e0 la fois dans l\u2019imm\u00e9diatet\u00e9 de l\u2019action et dans la projection d\u2019une mort imminente. Que nous disent le langage et le rythme de l\u2019\u00e9criture sur l\u2019implication du po\u00e8te&nbsp;? Il semble que ses po\u00e8mes soient toujours pris entre un \u00e9lan et un mouvement oppos\u00e9 qui le contr\u00f4le, retient le sujet, instaurant une tension. Le po\u00e8me \u00ab&nbsp;Coucher de soleil au petit port&nbsp;\u00bb d\u00e9ploie des sonorit\u00e9s et des images au sein desquelles se rencontrent la fuite du temps et l\u2019immobilit\u00e9 du monde&nbsp;:<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-columns is-layout-flex wp-container-core-columns-is-layout-9d6595d7 wp-block-columns-is-layout-flex\">\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p><em>Gerimis mempercepat kelam. Ada juga kelepak elang<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><em>Menyinggung muram, desir hari lari berenang<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Menemu bujuk pangkal akanan. <\/em><em>Tidak bergerak<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Dan kini tanah dan air tidur hilang ombak.<\/em><\/p>\n<\/div>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p>La bruine acc\u00e9l\u00e8re la venue de la nuit. Il y a aussi le battement d\u2019ailes d\u2019un aigle<\/p>\n\n\n\n<p>Qui effleure l\u2019obscurit\u00e9, et le murmure des jours se d\u00e9robe<\/p>\n\n\n\n<p>Pour rencontrer les charmes du futur port. Rien ne bouge,<\/p>\n\n\n\n<p>A pr\u00e9sent la terre et l\u2019eau sommeillent, les vagues se dissipent.<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n<p><a name=\"sect5\"><\/a><\/p>\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><a href=\"#conclu\"><strong>Conclusion<\/strong><\/a><\/h2>\n<p style=\"text-align: justify\">Telle qu\u2019elle est v\u00e9cue par Chairil Anwar, la vitesse semble parfois incontr\u00f4lable. Pourtant, \u00e0 travers l\u2019\u00e9criture, celle-ci devient la mesure, le cadre m\u00eame de l\u2019existence de ce dernier. La vitesse est un d\u00e9fi pour le po\u00e8te, qu\u2019elle soit palpable \u00e0 travers l\u2019instant, la nuit qui file ou l\u2019impatience de transformer le monde par l\u2019\u00e9criture. La temporalit\u00e9 qu\u2019instaure la vitesse dans le po\u00e8me questionne aussi la capacit\u00e9 d\u2019une langue \u00e0 exprimer la bri\u00e8vet\u00e9 ou la dur\u00e9e d\u2019un \u00e9v\u00e8nement ou d\u2019un sentiment. La traduction permet de voir comment ce rythme peut \u00eatre transmis, ou \u00e0 l\u2019inverse, comment il r\u00e9siste dans le passage vers une autre langue. Explorer cette vitesse revient ainsi \u00e0 faire un pacte avec le langage (po\u00e9tique ou non), qui ne cesse \u00e0 travers le temps d\u2019\u00e9voluer, et qui dans ses transformations, ses d\u00e9figurations et ses contraintes, oblige le po\u00e8te \u00e0 le travailler sans cesse.<\/p>\n<\/p>\n<p><a><strong>Note<\/strong>&nbsp;: Cet article est un extrait modifi\u00e9 d\u2019une partie de la th\u00e8se de l\u2019auteure, intitul\u00e9e <em>L\u2019\u00e9criture po\u00e9tique de la bri\u00e8vet\u00e9 chez Chairil Anwar, \u00e0 la lumi\u00e8re des \u0153uvres de Sitor Situmorang et de Ren\u00e9 Char<\/em><\/a><a href=\"#_edn14\" name=\"_ednref14\">[14]<\/a><em>.<\/em><\/p>\n<p><a name=\"sect6\"><\/a><\/p>\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><a href=\"#notes\"><strong>Notes<\/strong><\/a><\/h2>\n<p style=\"text-align: justify\"><a href=\"#_ednref1\" name=\"_edn1\">[1]<\/a> ANWAR, Chairil, <em>Aku ini binatang jalang, <\/em>(\u00ab&nbsp;Je suis un animal sauvage&nbsp;\u00bb) recueil de po\u00e8mes r\u00e9dig\u00e9s de 1942 \u00e0 1949, Jakarta&nbsp;: Gramedia, 1996. Il s\u2019agit de l\u2019\u00e9dition de r\u00e9f\u00e9rence de tous les po\u00e8mes cit\u00e9s dans cet article. Extrait d\u2019une lettre de Chairil Anwar au critique HB JASSIN, r\u00e9dig\u00e9e le 8 mars 1944. Texte original&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>[\u2026] maksudnya aku akan bikin perhitungan habis-habisan dengan begitu banyka di sekelilingku.&nbsp;<\/em>\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><a href=\"#_ednref2\" name=\"_edn2\">[2]<\/a> Extrait du \u00ab&nbsp;Discours de 1943&nbsp;\u00bb&nbsp;(\u00ab&nbsp;<em>Pidato 1943<\/em>&nbsp;\u00bb) : <em>Kita sudah sanggup bukan mengambil gambar-gambar biasa saja, tapi juga gambar Rotgen sampai keputih tulangbertulang. Pendeknya kita tidak boleh lagi alat musik dari penghidupan. Kita pemain dari lagu penghidupan, membikin kita selamanya lurus berterang. Karena keberanian, kesadaran, kepercayaan dan pengetahuan kita punya.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><a href=\"#_ednref3\" name=\"_edn3\">[3]<\/a> <em>Ibid.<\/em> \u00ab <em>Kita hidup sekarang dalam 1000 km sejam! <\/em><em>Tegas dan pendek bukan tidak berisi<\/em><em>, <\/em><em>tidak! Dalam kalimat kecil seperti : \u201cSekali berarti, sudah itu mati\u201c &#8212; kita bisa jalin-anyamkan seluruh tujuan hidup kita. <\/em><em>Jadi tegas, bukan kosong.<\/em>&nbsp;<em>\u00bb<\/em><\/p>\n<p><a href=\"#_ednref4\" name=\"_edn4\">[4]<\/a> DESSONS, G\u00e9rard, <em>La voix juste, Essai sur le bref<\/em>, p.&nbsp;89.<\/p>\n<p><a href=\"#_ednref5\" name=\"_edn5\">[5]<\/a> <em>Ibid.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><a href=\"#_ednref6\" name=\"_edn6\">[6]<\/a> Extrait du discours de r\u00e9ception du prix Nobel d\u2019Albert Camus, 10 d\u00e9cembre 1957.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><a href=\"#_ednref7\" name=\"_edn7\">[7]<\/a> ANWAR Chairil, \u00ab&nbsp;Pour l\u2019album de DS&nbsp;\u00bb, extrait de <em>Aku ini binatang jalang, op. cit<\/em>. Texte original&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>Kelasi bersendiri dilaut biru, dari\/Mereka yang sudah lupa bersuka. [\u2026] apa mengertikah addiku kecil\/Yang menangis mengiris hati\/Bahwa pelarian akan terus tinggal terpencil,\/Juga di negeri jauh itu surya tidak kembali ?&nbsp;\u00bb<\/em>. Tous les po\u00e8mes sont traduits par l\u2019auteure de l\u2019article.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><a href=\"#_ednref8\" name=\"_edn8\">[8]<\/a> Anwar refuse la proposition de Jassin de travailler pour Balai Pustaka et dans sa revue.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><a href=\"#_ednref9\" name=\"_edn9\">[9]<\/a> KIERKEGAARD, S\u00f6ren,<em> Miettes philosophiques &#8211; Le concept de l\u2019angoisse &#8211; Trait\u00e9 du d\u00e9sespoir<\/em>, p.&nbsp;254.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><a href=\"#_ednref10\" name=\"_edn10\">[10]<\/a> ADELUNG, Johann C, <em>Grammatischkritisches W\u00f6rterbuch der Hochdeutschen Mundart<\/em>, t.1, Leipzig, 2<sup>\u00e8me<\/sup> \u00e9d. 1793, sous art. \u00ab&nbsp;Augenblick&nbsp;\u00bb, col. 561, cit\u00e9 par BALIBAR, Fran\u00e7oise, BUTTGEN, Philippe, CASSIN, Barbara, dans CASSIN, Barbara, <em>Le dictionnaire des intraduisibles<\/em>, p.&nbsp;816-818.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><a href=\"#_ednref11\" name=\"_edn11\">[11]<\/a> \u00ab&nbsp;<em>Adakah insap mereka, tujuanku: intan yang dicapai kilatnya menyilaukan, mengedip-ngedipkan mata si penglihat.&nbsp;<\/em>\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><a href=\"#_ednref12\" name=\"_edn12\">[12]<\/a> \u00ab <em>Biar peluru menembus kulitku\/Aku tetap meradang menerjang\/Luka dan bisa kubawa berlari\/Berlari<\/em>&nbsp;\u00bb.<\/p>\n<p><a href=\"#_ednref13\" name=\"_edn13\">[13]<\/a> Po\u00e8me sans titre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><a href=\"#_ednref14\" name=\"_edn14\">[14]<\/a> Date de la soutenance&nbsp;: 7 avril 2023.<\/p>\n<p><a name=\"sect7\"><\/a><\/p>\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><a href=\"#biblio\"><strong>Bibliographie<\/strong><\/a><\/h2>\n<p style=\"text-align: justify\">ANWAR, Chairil, <em>Aku ini binatang jalang, <\/em>(\u00ab&nbsp;Je suis un animal sauvage&nbsp;\u00bb) recueil de po\u00e8mes r\u00e9dig\u00e9s de 1942 \u00e0 1949, Jakarta&nbsp;: Gramedia, 1996, 111p.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">CASSIN, Barbara, <em>Vocabulaire europ\u00e9en des philosophies. Le dictionnaire des intraduisibles, <\/em>Paris&nbsp;: \u00c9ditions du Seuil, 2019, 1600p.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">DESSONS, G\u00e9rard, <em>La voix juste<\/em>, <em>Essai sur le bref<\/em>, Le marteau sans ma\u00eetre, Paris&nbsp;: \u00c9ditions Manucius, 2015, 155p.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">KIERKEGAARD, S\u00f6ren,<em> Miettes philosophiques &#8211; Le concept de l\u2019angoisse &#8211; Trait\u00e9 du d\u00e9sespoir<\/em>, Paris&nbsp;: Gallimard, 1990, 504p.<\/p>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Pr\u00e9sentation de l&rsquo;autrice Isadora FICHOU (CERLOM\/INALCO Paris) Isadora Fichou est docteure en Litt\u00e9ratures et Civilisations (INALCO). En avril 2023, elle a soutenu une th\u00e8se r\u00e9dig\u00e9e sous la direction d\u2019Etienne Naveau et intitul\u00e9e \u00ab L\u2019\u00e9criture po\u00e9tique de la bri\u00e8vet\u00e9 chez Chairil Anwar \u00e0 la lumi\u00e8re des \u0153uvres de Sitor Situmorang et de Ren\u00e9 Char \u00bb. 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