 {"id":6335,"date":"2026-05-12T16:49:08","date_gmt":"2026-05-12T15:49:08","guid":{"rendered":"https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/littera-incognita-2\/?p=6335"},"modified":"2026-05-12T16:49:09","modified_gmt":"2026-05-12T15:49:09","slug":"la-recherche-creation-a-luniversite-methode-et-cadres-disciplinaires-entretien-avec-sophie-stevance","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/littera-incognita-2\/2026\/05\/12\/la-recherche-creation-a-luniversite-methode-et-cadres-disciplinaires-entretien-avec-sophie-stevance\/","title":{"rendered":"La recherche-cr\u00e9ation \u00e0 l&rsquo;universit\u00e9 : m\u00e9thode et cadres disciplinaires \u2013 Entretien avec Sophie St\u00e9vance"},"content":{"rendered":"\n<p>Titulaire de la <a href=\"http:\/\/www.chairs-chaires.gc.ca\/home-accueil-eng.aspx\">Chaire de recherche du Canada en recherche-cr\u00e9ation en musique<\/a>, Sophie St\u00e9vance est musicologue, professeure titulaire \u00e0 la Facult\u00e9 de musique de l\u2019Universit\u00e9 Laval \u00e0 Qu\u00e9bec. Directrice du <a href=\"https:\/\/larcem.ulaval.ca\/\">Laboratoire de recherche-cr\u00e9ation en musique et multim\u00e9dia<\/a> et directrice de l\u2019<a href=\"https:\/\/www.ulaval.ca\/la-recherche\/unites-de-recherche\/centres-de-recherche-reconnus\/observatoire-interdisciplinaire-de-creation-et-de-recherche-en-musique-oicrm-ulaval\">Observatoire interdisciplinaire de cr\u00e9ation et de recherche en musique de l\u2019Universit\u00e9 Laval<\/a> depuis 2017, elle s\u2019int\u00e9resse \u00e0 la recherche-cr\u00e9ation comme m\u00e9thode de recherche dans le cadre de projets r\u00e9unissant diff\u00e9rents collaborants.<\/p>\n\n\n\n<p>La visioconf\u00e9rence s\u2019est d\u00e9roul\u00e9e le mardi 20 janvier 2026 et r\u00e9unissait \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 Toulouse-Jean Jaur\u00e8s Nathan Arnoult, doctorant, Ludovic Florin, Julien Garde et Yannick Simon, enseignants-chercheurs du d\u00e9partement de Musique.<br><\/p>\n\n\n\n<p><em>Merci beaucoup, Sophie St\u00e9vance, pour avoir accept\u00e9 cette rencontre et cet entretien. Nous sommes d\u2019autant plus int\u00e9ress\u00e9s par ton expertise, ton exp\u00e9rience et ton t\u00e9moignage, en tant qu\u2019actrice de l\u2019histoire de la recherche-cr\u00e9ation en g\u00e9n\u00e9ral et de la recherche-cr\u00e9ation en musique en particulier, que notre universit\u00e9 est impliqu\u00e9e dans cette aventure, prioritairement dans les domaines du th\u00e9\u00e2tre, de la danse, du cirque et des arts plastiques. Cependant, depuis quelques ann\u00e9es, le d\u00e9partement de musique aspire \u00e0 rejoindre ce mouvement. Nous avons effectivement pour objectif d\u2019introduire dans nos prochaines maquettes de master un volet recherche-cr\u00e9ation. C\u2019est dans cette perspective que s\u2019inscrit cet entretien car nous avions envie d\u2019entendre une voix faisant autorit\u00e9 depuis de nombreuses ann\u00e9es. On rappellera pour le moins que tu es \u00e0 l\u2019origine d\u2019un important colloque qui s\u2019est tenu en 2016, il y a dix ans. Et c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment par-l\u00e0 que nous aimerions commencer : que s\u2019est-il pass\u00e9 depuis une d\u00e9cennie ? Qu\u2019est-ce qui a chang\u00e9 ? Et surtout, est-ce que la mise en application des bonnes pratiques que tu \u00e9voquais dans ta conclusion s\u2019est impos\u00e9e tant au Qu\u00e9bec que dans d\u2019autres contextes ?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 la suite de ces \u00e9tats g\u00e9n\u00e9raux, nous avons publi\u00e9 un autre livre intitul\u00e9 <em>Les enjeux \u00e9thiques de la recherche-cr\u00e9ation<\/em><sup><a id=\"appel-note-1\" href=\"#note-1\">1<\/a><\/sup>. Cet exercice a r\u00e9v\u00e9l\u00e9 une \u00e9volution notable, en particulier au sein des organismes subventionnaires, dont le Conseil de recherche en sciences humaines (CRSH) \u2014 principal organisme de financement de la recherche au Canada \u2014, qui a r\u00e9vis\u00e9 sa d\u00e9finition de la recherche-cr\u00e9ation. Il appara\u00eet cependant essentiel de commencer par clarifier ce que recouvre aujourd\u2019hui la recherche-cr\u00e9ation, tant cette notion a \u00e9volu\u00e9 depuis 2013, ann\u00e9e o\u00f9 j\u2019ai initi\u00e9 les premiers programmes d\u00e9di\u00e9s \u00e0 ce domaine. Ce changement de paradigme a exig\u00e9 du temps et une volont\u00e9 soutenue pour transformer les mentalit\u00e9s. Entre-temps, l\u2019obtention d\u2019une Chaire de recherche du Canada m\u2019a offert l\u2019opportunit\u00e9 d\u2019approfondir et de pr\u00e9ciser les contours de cette approche.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u00e8s le d\u00e9part, je n\u2019ai jamais vu la recherche-cr\u00e9ation comme un moyen d\u2019affirmer que la cr\u00e9ation, en elle-m\u00eame, pouvait g\u00e9n\u00e9rer des connaissances scientifiques. Cette id\u00e9e ne me semblait pas tenable. Confondre les deux revient \u00e0 effectuer un glissement conceptuel que j\u2019ai toujours cherch\u00e9 \u00e0 \u00e9viter.<\/p>\n\n\n\n<p>Je consid\u00e8re la recherche-cr\u00e9ation avant tout comme une approche m\u00e9thodologique. Elle ne forme ni une discipline \u00e0 part enti\u00e8re, ni une identit\u00e9 acad\u00e9mique distincte, mais s\u2019apparente plut\u00f4t \u00e0 des d\u00e9marches comme la recherche-action ou la recherche collaborative \u2014 en fait, toutes les recherches de type participatif. Ces m\u00e9thodes, tout comme la recherche-cr\u00e9ation, offrent un cadre pour organiser un projet, d\u00e9crire un dispositif et clarifier des proc\u00e9dures. Elles permettent aussi d\u2019observer les dynamiques entre diff\u00e9rents acteurs, de recueillir des donn\u00e9es et, surtout, de les analyser de mani\u00e8re rigoureuse. C\u2019est dans ce sens que je la con\u00e7ois : non pas comme une discipline autonome, mais comme un outil m\u00e9thodologique que l\u2019on peut mobiliser au sein de champs disciplinaires d\u00e9j\u00e0 \u00e9tablis. Cette pr\u00e9cision me semble n\u00e9cessaire car le flou entourant la recherche-cr\u00e9ation, apparu dans les ann\u00e9es 1980-1990, persiste encore, m\u00eame s\u2019il s\u2019est att\u00e9nu\u00e9 gr\u00e2ce aux travaux publi\u00e9s ces derni\u00e8res ann\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p>Si je tiens \u00e0 d\u00e9finir la recherche-cr\u00e9ation de cette mani\u00e8re, c\u2019est parce que le d\u00e9bat a \u00e9t\u00e9 mal pos\u00e9 d\u00e8s le d\u00e9part. Une grande partie de ma carri\u00e8re a d\u2019ailleurs \u00e9t\u00e9 consacr\u00e9e \u00e0 r\u00e9tablir les termes de cette discussion. Pour ceux qui souhaitent d\u00e9velopper cette approche dans leur propre contexte, il est important de comprendre comment elle a \u00e9merg\u00e9 chez nous. Cette compr\u00e9hension permet d\u2019\u00e9viter de r\u00e9p\u00e9ter les m\u00eames erreurs. Ces erreurs n\u2019\u00e9taient pas le r\u00e9sultat de la mauvaise foi, que ce soit de la part des organismes subventionnaires, des artistes nouvellement \u00e0 l\u2019emploi \u00e0 l\u2019universit\u00e9, de la haute administration ou des chercheurs. Elles \u00e9taient plut\u00f4t le produit d\u2019un contexte particulier o\u00f9 l\u2019on a agi avec les moyens disponibles \u00e0 un moment donn\u00e9. On ne peut pas vraiment comprendre la recherche-cr\u00e9ation sans tenir compte de son histoire institutionnelle et des conditions dans lesquelles elle s\u2019est d\u00e9velopp\u00e9e. C\u2019est ce contexte qui permet de saisir ses enjeux, ses d\u00e9fis et ses possibilit\u00e9s. L\u2019\u00e9mergence de la recherche-cr\u00e9ation au Canada, \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1980 et au d\u00e9but des ann\u00e9es 1990, s\u2019inscrit en fait dans un mouvement plus large observ\u00e9 dans l\u2019ensemble du monde anglo-saxon. Cette p\u00e9riode a \u00e9t\u00e9 marqu\u00e9e par des transformations majeures au sein des universit\u00e9s canadiennes. Celles-ci ont fait face \u00e0 une pression croissante en mati\u00e8re de financement, de rayonnement et d\u2019attractivit\u00e9, ce qui les a pouss\u00e9es \u00e0 \u00e9largir leur offre de formation et \u00e0 diversifier leur public \u00e9tudiant. C\u2019est dans ce contexte qu\u2019elles ont commenc\u00e9 \u00e0 miser sur une approche plus orient\u00e9e vers les attentes du milieu, en ne se limitant plus \u00e0 la transmission des savoirs ou \u00e0 la recherche traditionnelle. Elles se sont aussi positionn\u00e9es comme des lieux o\u00f9 la culture se cr\u00e9e et se diffuse. Les arts sont alors devenus un atout majeur : ils ont permis aux universit\u00e9s d\u2019attirer plus d\u2019\u00e9tudiants, de mettre en avant des programmes originaux et de tisser des liens plus \u00e9troits avec la soci\u00e9t\u00e9. Sur le plan pratique, cette \u00e9volution a \u00e9galement aid\u00e9 \u00e0 justifier les budgets existants et \u00e0 en obtenir de nouveaux. Ce d\u00e9veloppement s\u2019est aussi inscrit dans une logique de concurrence avec les \u00e9coles d\u2019art, certaines d\u2019entre elles ayant m\u00eame ferm\u00e9 leurs portes, \u00e0 l\u2019exception des conservatoires de musique, qui rel\u00e8vent d\u2019une tradition distincte. Ce ph\u00e9nom\u00e8ne n\u2019a d\u2019ailleurs pas \u00e9t\u00e9 propre au Canada, mais s\u2019est observ\u00e9 simultan\u00e9ment dans d\u2019autres pays anglo-saxons.<\/p>\n\n\n\n<p>Alors, que s\u2019est-il pass\u00e9 concr\u00e8tement ? Les universit\u00e9s ont commenc\u00e9 \u00e0 engager des artistes, des compositeurs, des interpr\u00e8tes, des artistes visuels, le plus souvent form\u00e9s dans des \u00e9coles sp\u00e9cialis\u00e9es. Beaucoup d\u2019entre eux ne poss\u00e9daient pas de formation universitaire, pour une raison simple : leur parcours ne leur en laissait gu\u00e8re la possibilit\u00e9. La formation artistique exige des ann\u00e9es enti\u00e8res consacr\u00e9es \u00e0 l\u2019apprentissage d\u2019un langage, d\u2019un geste, d\u2019une pratique, \u00e0 l\u2019acquisition patiente de techniques et d\u2019une sensibilit\u00e9. Ce temps absorb\u00e9 par la pratique laisse peu d\u2019espace pour suivre en parall\u00e8le un cursus universitaire. Ma\u00eetriser un art demande d\u00e9j\u00e0 un engagement total ; mener simultan\u00e9ment une formation acad\u00e9mique rel\u00e8ve presque de l\u2019ubiquit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Pourtant, ces artistes avaient une reconnaissance dans leur domaine, et leur arriv\u00e9e \u00e0 l\u2019universit\u00e9 r\u00e9pondait \u00e0 des objectifs tout \u00e0 fait valables. Il faut le reconna\u00eetre : cela a permis de donner une place aux pratiques artistiques, de briser les cloisonnements entre les savoirs et d\u2019ouvrir l\u2019universit\u00e9 \u00e0 d\u2019autres formes d\u2019expertise. Le hic, c\u2019est que cette int\u00e9gration a tr\u00e8s vite soulev\u00e9 une question \u00e9pineuse, une question que les institutions ont longtemps contourn\u00e9e sans oser la poser clairement. Pourquoi ? Parce que la nommer, c\u2019\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 prendre le risque de devoir trancher, et trancher, c\u2019est toujours compliqu\u00e9 : \u00e7a peut blesser, \u00e7a peut exclure. Alors, les universit\u00e9s ont habilement esquiv\u00e9 le d\u00e9bat. La principale question qui se posait \u00e9tait la suivante : qu\u2019est-ce qu\u2019on demande exactement \u00e0 ces artistes une fois qu\u2019ils sont \u00e0 l\u2019universit\u00e9 ? Et cette question en entra\u00eenait d\u2019autres, tout aussi g\u00eanantes : \u00e9taient-ils l\u00e0 pour cr\u00e9er ? Pour enseigner ? Savaient-ils eux-m\u00eames ce qu\u2019on attendait d\u2019eux ? Et surtout : devaient-ils faire de la recherche ? Et si oui, de quel type de recherche parle-t-on ? Car le mot \u00ab recherche \u00bb a une signification pr\u00e9cise dans le contexte acad\u00e9mique : il renvoie \u00e0 une d\u00e9marche m\u00e9thodique qui consiste \u00e0 formuler une probl\u00e9matique, mobiliser un cadre th\u00e9orique, choisir une m\u00e9thode et produire une analyse argument\u00e9e permettant de g\u00e9n\u00e9rer des connaissances partageables. Autrement dit, le mot \u00ab recherche \u00bb ne d\u00e9signe pas une simple r\u00e9flexion sur sa pratique, mais un travail structur\u00e9 visant \u00e0 produire et \u00e0 partager des connaissances.<\/p>\n\n\n\n<p>Une fois que l\u2019on comprend ce que signifie \u00ab faire de la recherche \u00bb \u00e0 l\u2019universit\u00e9, on comprend pourquoi les organismes subventionnaires ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9stabilis\u00e9s lorsqu\u2019ils ont re\u00e7u des projets compos\u00e9s en grande partie de cr\u00e9ation. Il leur \u00e9tait alors difficile d\u2019\u00e9valuer ce type de projets avec les crit\u00e8res traditionnels de la recherche. Autrement dit, ils recevaient des \u0153uvres ou des descriptions de processus cr\u00e9atifs qui ne correspondaient pas aux cat\u00e9gories d\u2019\u00e9valuation existantes. La solution la plus simple aurait \u00e9t\u00e9 de dire : formons les artistes aux exigences de la recherche universitaire. Mais ce n\u2019est pas la voie qui a \u00e9t\u00e9 choisie ; les organismes subventionnaires et les universit\u00e9s ont pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 modifier leurs crit\u00e8res d\u2019\u00e9valuation. Les grilles ont alors \u00e9t\u00e9 ajust\u00e9es, les exigences assouplies et des cat\u00e9gories interm\u00e9diaires ont \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9es pour accueillir ces projets hybrides. C\u2019est dans ce contexte qu\u2019est apparue la cat\u00e9gorie dite de \u00ab recherche-cr\u00e9ation \u00bb. Une invention de toutes pi\u00e8ces.<\/p>\n\n\n\n<p>M\u00eame s\u2019il subsiste encore quelques zones d\u2019ombre et certaines r\u00e9ticences quant \u00e0 ce que recouvre la notion de recherche-cr\u00e9ation, la situation n\u2019est plus celle des d\u00e9buts. Les garde-fous qui ont \u00e9t\u00e9 mis en place et les efforts consacr\u00e9s \u00e0 pr\u00e9ciser cette notion ont permis d\u2019assainir le d\u00e9bat, m\u00eame si on a vu appara\u00eetre au passage plusieurs d\u00e9signations interm\u00e9diaires, comme \u00ab recherche cr\u00e9ation \u00bb sans trait d\u2019union ou \u00ab recherche\/cr\u00e9ation \u00bb avec un slash. L\u2019enjeu n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 de soutenir que la cr\u00e9ation constitue, en elle-m\u00eame, de la recherche. Il s\u2019agissait plut\u00f4t de reconna\u00eetre l\u2019existence, au sein des universit\u00e9s, de projets port\u00e9s par des cr\u00e9ateurs dans lesquels la cr\u00e9ation joue un r\u00f4le structurant, tout en ne se laissant pas r\u00e9duire aux cadres habituels de l\u2019\u00e9valuation scientifique. L\u2019existence de ces projets ne posait d\u2019ailleurs pas probl\u00e8me en soi ; la difficult\u00e9 tenait surtout \u00e0 l\u2019absence d\u2019un cadre partag\u00e9 permettant d\u2019en penser la place et les modalit\u00e9s. Il devenait n\u00e9cessaire de pouvoir distinguer ce qui rel\u00e8ve de la recherche, ce qui rel\u00e8ve de la cr\u00e9ation, et surtout de comprendre comment ces deux dimensions peuvent s\u2019articuler sans se confondre. C\u2019est dans cette perspective que j\u2019ai choisi de d\u00e9placer le d\u00e9bat. La question n\u2019\u00e9tait pas de d\u00e9terminer si la cr\u00e9ation est ou non de la recherche. Elle consistait plut\u00f4t \u00e0 se demander dans quelles conditions un projet mobilisant la cr\u00e9ation peut produire des connaissances reconnues dans un cadre de recherche.<\/p>\n\n\n\n<p>Il faut aussi rappeler que cette pr\u00e9histoire de la recherche-cr\u00e9ation s\u2019inscrit dans une histoire culturelle, une histoire des rapports entre les arts et le savoir qui ne commence \u00e9videmment pas dans les ann\u00e9es 1980-1990. Marcel Duchamp a tr\u00e8s bien cristallis\u00e9 cette tension, avec une ironie tr\u00e8s fran\u00e7aise. Il rappelait r\u00e9guli\u00e8rement cette vieille formule, \u00ab b\u00eate comme un peintre \u00bb, qui circule depuis le XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle. Ce n\u2019est pas une simple provocation : c\u2019est le sympt\u00f4me d\u2019un soup\u00e7on ancien \u00e0 l\u2019\u00e9gard de la dimension intellectuelle de certaines pratiques artistiques. Donc, pendant longtemps, dans la culture occidentale, l\u2019artiste est associ\u00e9 au geste, \u00e0 la sensibilit\u00e9, \u00e0 l\u2019inspiration, mais rarement \u00e0 la pens\u00e9e structur\u00e9e ou au savoir th\u00e9orique. \u00c0 l\u2019inverse, la pens\u00e9e conceptuelle est r\u00e9serv\u00e9e aux philosophes, aux savants. Cette s\u00e9paration est tr\u00e8s ancienne et continue \u00e0 structurer nos institutions. Ce que Duchamp fait, ce n\u2019est pas seulement introduire des objets ou des gestes nouveaux : c\u2019est d\u00e9placer la question de la l\u00e9gitimit\u00e9 du savoir artistique. Il montre que l\u2019art peut \u00eatre travers\u00e9 par des op\u00e9rations intellectuelles complexes \u2014 l\u2019art conceptuel \u2014, mais sans chercher pour autant \u00e0 faire de l\u2019artiste un chercheur au sens acad\u00e9mique. Et c\u2019est l\u00e0 que l\u2019ironie de Duchamp est int\u00e9ressante.<\/p>\n\n\n\n<p>Duchamp ne revendique pas un statut universitaire pour l\u2019artiste. Il ne dit pas que l\u2019art est une forme de science. Au contraire, il se moque de cette confusion possible. Il montre que l\u2019art peut amener \u00e0 penser, mais pas comme la science, ni avec les m\u00eames finalit\u00e9s, ni avec les m\u00eames crit\u00e8res. \u00c0 mon sens, cette tension est toujours \u00e0 l\u2019\u0153uvre aujourd\u2019hui. Quand on demande \u00e0 des artistes de devenir chercheurs, on r\u00e9active un vieux malentendu. Mais ce qui est frappant, c\u2019est que ce mouvement ne fonctionne que dans un seul sens. On ne demande jamais aux chercheurs de devenir cr\u00e9ateurs. Jamais. Il y a comme une asym\u00e9trie\u2026 En effet, un chercheur publie des livres, construit des objets intellectuels, d\u00e9veloppe des concepts, propose des interpr\u00e9tations originales du r\u00e9el, qu\u2019il transcende m\u00eame parfois. Personne ne demande au chercheur de justifier que cette production rel\u00e8ve aussi de la cr\u00e9ation. Personne ne lui demande de se dire \u00ab chercheur-cr\u00e9ateur \u00bb. Personne ne lui demande d\u2019ajouter une dimension artistique \u00e0 son travail pour qu\u2019il soit reconnu. Pourquoi ? Parce que la recherche poss\u00e8de d\u00e9j\u00e0 sa propre l\u00e9gitimit\u00e9. Elle n\u2019a pas besoin d\u2019\u00eatre requalifi\u00e9e symboliquement. \u00c0 l\u2019inverse, on a longtemps demand\u00e9 aux artistes, une fois \u00e0 l\u2019embauche \u00e0 l\u2019universit\u00e9, de justifier leur pr\u00e9sence en empruntant les codes de la recherche. Comme si la cr\u00e9ation, en tant que telle, ne suffisait pas. Comme si elle devait se transformer en discours savant pour devenir acceptable dans l\u2019espace universitaire. Et c\u2019est l\u00e0 que se situe l\u2019asym\u00e9trie historique. Elle ne vient pas des artistes. Elle ne vient pas non plus d\u2019un manque de rigueur de leur part. Elle vient du fait que l\u2019universit\u00e9 est historiquement construite autour du mod\u00e8le du savoir scientifique et acad\u00e9mique et qu\u2019elle a eu du mal \u00e0 reconna\u00eetre d\u2019autres formes d\u2019expertise sans chercher \u00e0 les traduire dans ses propres cat\u00e9gories.<br><\/p>\n\n\n\n<p><em>D\u00e8s lors, recherche et cr\u00e9ation sont-elles r\u00e9conciliables ?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Quand on cherche \u00e0 faire reconna\u00eetre la cr\u00e9ation comme une forme de connaissance \u00e9quivalente \u00e0 la recherche scientifique, on se trompe donc de combat. On ne rend pas service aux artistes. On les place dans une position intenable o\u00f9 ils doivent jouer un r\u00f4le qui n\u2019est pas le leur, tout en \u00e9tant \u00e9valu\u00e9s avec des crit\u00e8res qui ne correspondent ni \u00e0 leur formation ni \u00e0 leur pratique. Or l\u2019art n\u2019a pas besoin de devenir recherche pour \u00eatre l\u00e9gitime. Et la recherche n\u2019a pas besoin de se dire cr\u00e9ation pour produire du sens. La difficult\u00e9 commence pr\u00e9cis\u00e9ment quand on refuse de reconna\u00eetre cette diff\u00e9rence et qu\u2019on cherche \u00e0 la r\u00e9soudre par des slogans ou des cat\u00e9gories floues du type \u00ab la recherche, c\u2019est une forme de cr\u00e9ation \u00bb ou \u00ab la cr\u00e9ation, c\u2019est de la recherche en tant que telle \u00bb. <em>In fine<\/em>, les mots-valises tels que <em>art-based research<\/em>, <em>research-led practice<\/em>, <em>practice-based research<\/em>, etc., conduisent \u00e0 \u00e9viter de regarder les choses en face et de trouver des solutions. Cela oppose les cr\u00e9ateurs et les chercheurs au sein du milieu universitaire, et m\u00eame les \u00e9tudiants entre eux.<\/p>\n\n\n\n<p>La recherche-cr\u00e9ation, telle qu\u2019on la con\u00e7oit au Canada et ailleurs dans le monde, n\u2019a jamais eu pour vocation de corriger cette asym\u00e9trie en for\u00e7ant les artistes \u00e0 devenir chercheurs. Elle vise au contraire \u00e0 clarifier les r\u00f4les, les m\u00e9thodes et les responsabilit\u00e9s, afin que la collaboration entre cr\u00e9ation et recherche puisse se faire sans confusion identitaire.<\/p>\n\n\n\n<p>Bref, on voit que la recherche-cr\u00e9ation n\u2019est pas une rupture radicale avec l\u2019histoire, mais qu\u2019elle s\u2019inscrit plut\u00f4t dans une longue s\u00e9rie de tentatives, plus ou moins conscientes, pour articuler art et savoir sans les confondre. Et mon travail consiste pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 refuser les raccourcis, en tenant ensemble cette histoire longue, les contraintes institutionnelles contemporaines et les exigences m\u00e9thodologiques de la recherche et de la cr\u00e9ation.<\/p>\n\n\n\n<p>Quand je suis arriv\u00e9e en 2005-2006 \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de Montr\u00e9al, la recherche-cr\u00e9ation n\u2019\u00e9tait pas du tout stabilis\u00e9e, bien qu\u2019apparue \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1980. Le terme circulait quand m\u00eame, de mani\u00e8re toujours assez floue, mais souvent, en fait, c\u2019\u00e9tait d\u2019abord pour r\u00e9gler des tensions institutionnelles li\u00e9es, encore une fois, \u00e0 l\u2019int\u00e9gration des artistes \u00e0 l\u2019universit\u00e9. J\u2019ai tr\u00e8s vite compris que le d\u00e9bat \u00e9tait mal pos\u00e9 et que les gens ne regardaient pas du tout l\u00e0 o\u00f9 il fallait<sup><a id=\"appel-note-2\" href=\"#note-2\">2<\/a><\/sup>. Musicienne professionnelle, altiste, chanteuse lyrique dot\u00e9e d\u2019une formation compl\u00e8te au conservatoire et, dans le m\u00eame temps, chercheuse, je sais de l\u2019int\u00e9rieur ce que la cr\u00e9ation exige et ce que la recherche suppose. Je connais les deux mondes, dont les exigences, les temporalit\u00e9s et les \u00e9valuations sont diff\u00e9rentes. Arriv\u00e9e au Qu\u00e9bec, j\u2019ai d\u00e9couvert cette id\u00e9e tr\u00e8s s\u00e9duisante mais aussi tr\u00e8s destructrice. S\u00e9duisante parce qu\u2019enfin on allait valoriser les artistes en milieu universitaire, mais destructrice parce que l\u2019on confondait les deux plans et que cela mettait tout le monde en difficult\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>On a progressivement gliss\u00e9 vers le discours sur la pratique elle-m\u00eame, en demandant aux artistes d\u2019y ajouter un petit peu de \u00ab r\u00e9flexivit\u00e9 \u00bb. Beaucoup se sont alors pr\u00e9cipit\u00e9s sur le livre de Donald Sch\u00f6n, souvent en passant \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la pens\u00e9e r\u00e9elle de l\u2019auteur<sup><a id=\"appel-note-3\" href=\"#note-3\">3<\/a><\/sup>. Le message implicite de l\u2019universit\u00e9 \u00e9tait assez simple : \u00ab explique ce que tu fais, d\u00e9cris ta pratique et cela fera guise de recherche \u00bb. En tant qu\u2019artiste, cette injonction m\u2019a profond\u00e9ment heurt\u00e9e. En tant que chercheure, je voyais bien que la question se situait ailleurs. J\u2019ai donc pris position tr\u00e8s t\u00f4t contre ces raccourcis intellectuels, ce qui a fait grincer des dents. Il ne s\u2019agissait pas de s\u2019opposer aux artistes \u2014 j\u2019en faisais partie \u2014, mais de refuser une confusion qui produisait des effets tr\u00e8s concrets sur le plan humain. Je le dis sans d\u00e9tour : le probl\u00e8me venait d\u2019abord de l\u2019administration. Bien s\u00fbr, il existe toujours des opportunistes, mais la grande majorit\u00e9 des artistes ne cherchaient pas \u00e0 \u00ab jouer au chercheur \u00bb : ils voulaient cr\u00e9er. Ils souhaitaient \u00eatre reconnus pour ce qu\u2019ils savent faire, et non contraints d\u2019endosser une identit\u00e9 acad\u00e9mique qui ne correspondait ni \u00e0 leur formation ni \u00e0 leur d\u00e9sir.<\/p>\n\n\n\n<p>La situation \u00e9tait d\u2019ailleurs paradoxale. On a recrut\u00e9 des artistes parfois d\u00e9pourvus de formation universitaire, puis on leur a demand\u00e9 de produire de la recherche sans pr\u00e9ciser ce que cela signifiait dans leur propre langage. On ne les a pas form\u00e9s, on n\u2019a pas d\u00e9fini les crit\u00e8res et on leur a confi\u00e9 la direction de ma\u00eetrises et de doctorats alors qu\u2019eux-m\u00eames n\u2019avaient jamais travers\u00e9 ces parcours. Depuis, certaines choses ont chang\u00e9 : on demande d\u00e9sormais aux professeurs-cr\u00e9ateurs d\u2019aller chercher un doctorat professionnel, un D.Mus (Doctorat en pratique de la musique), comme on dit ici, et non un PhD<sup><a id=\"appel-note-4\" href=\"#note-4\">4<\/a><\/sup>, et l\u2019institution les soutient financi\u00e8rement dans cette d\u00e9marche\u2026 Mais cela rel\u00e8ve d\u2019un autre d\u00e9bat.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 l\u2019\u00e9poque, beaucoup d\u2019artistes se sont sentis jug\u00e9s, d\u00e9class\u00e9s, parfois humili\u00e9s. On leur demandait d\u2019entrer dans un r\u00e9gime de production intellectuelle qui n\u2019\u00e9tait pas le leur et pour lequel ils n\u2019avaient re\u00e7u aucune formation, tout en exigeant d\u2019eux qu\u2019ils se situent au m\u00eame niveau que les chercheurs. Ils devaient continuer \u00e0 cr\u00e9er tout en assumant une charge d\u2019enseignement et des obligations universitaires. Or leur travail ne se r\u00e9sume pas \u00e0 cela. Leur travail consiste \u00e0 d\u00e9velopper une technique, \u00e0 chercher leur singularit\u00e9 artistique, \u00e0 fr\u00e9quenter les lieux de diffusion, d\u2019exposition, \u00e0 trouver les moyens de montrer leur travail, \u00e0 composer, \u00e0 exp\u00e9rimenter. Autrement dit : \u00e0 cr\u00e9er. Cr\u00e9er exige du temps, de la concentration, parfois du silence. Or ce temps s\u2019est trouv\u00e9 amput\u00e9 par les exigences universitaires. Dans ces conditions, il y avait de quoi perdre pied.<\/p>\n\n\n\n<p>Au lieu de prendre ce malaise au s\u00e9rieux, les administrations ont choisi la solution la plus commode : ajuster les grilles, abaisser certains crit\u00e8res, bricoler des \u00e9quivalences. On a pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 adapter les formulaires plut\u00f4t que d\u2019ouvrir une r\u00e9flexion sur les m\u00e9thodes, reconna\u00eetre la sp\u00e9cificit\u00e9 des r\u00f4les et construire de v\u00e9ritables conditions de collaboration entre cr\u00e9ation et recherche. Lorsque j\u2019ai men\u00e9 des entretiens avec des coll\u00e8gues cr\u00e9ateurs, ce d\u00e9calage revenait sans cesse. Leur attente \u00e9tait simple : cr\u00e9er et \u00eatre reconnus pour ce qu\u2019ils savent faire. Au Canada, vivre comme artiste reste difficile. Ils passent leur temps \u00e0 chercher des subventions, \u00e0 obtenir des expositions, \u00e0 trouver des occasions de montrer leur travail, tout simplement pour parvenir \u00e0 vivre de leur pratique. Les artistes millionnaires sont une exception. Dans ce contexte, lorsqu\u2019une universit\u00e9 propose un salaire annuel d\u00e9passant 100 000 dollars canadiens \u2014 environ 62 000 euros \u2014, on comprend que beaucoup acceptent. Rien ne permet de le leur reprocher.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est \u00e0 partir de ce constat que j\u2019ai choisi de quitter le terrain de l\u2019ontologie. Poser la question en ces termes revenait \u00e0 demander : la cr\u00e9ation est-elle de la recherche ? Mais aussit\u00f4t surgissait une autre interrogation, tout aussi probl\u00e9matique : qu\u2019entend-on exactement par recherche ? J\u2019ai donc d\u00e9plac\u00e9 la discussion vers la question de la m\u00e9thode. Dans mes publications, il m\u2019a fallu reprendre certains points pour des raisons de langage. Le mot recherche, en fran\u00e7ais, entretient une ambigu\u00eft\u00e9 persistante. La langue anglaise, elle, contourne en partie cette difficult\u00e9 en distinguant <em>to do research<\/em> et <em>search<\/em>. <em>To do research<\/em> renvoie au fait de suivre des proc\u00e9dures de recherche, inscrites dans un cadre m\u00e9thodique. <em>Search<\/em>, en revanche, d\u00e9signe davantage une d\u00e9marche d\u2019exploration : quelqu\u2019un qui interroge sa pratique, qui avance en s\u2019observant lui-m\u00eame et en ajustant son travail au fil du processus.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai n\u00e9anmoins vite d\u00e9plac\u00e9 le d\u00e9bat vers la m\u00e9thode en partant d\u2019une id\u00e9e tr\u00e8s simple : le bon sens. Il existe une forme de recherche dans la d\u00e9marche de cr\u00e9ation comme il existe une forme de cr\u00e9ation dans la d\u00e9marche de recherche. Les deux impliquent de la cr\u00e9ativit\u00e9. M\u00eame dans certaines disciplines scientifiques, par exemple en optique photonique<sup><a href=\"#note-5\" id=\"appel-note-5\">5<\/a><\/sup>, il y a de la cr\u00e9ativit\u00e9, m\u00eame si elle ne se manifeste pas de la m\u00eame mani\u00e8re et ne s\u2019\u00e9value pas selon les m\u00eames crit\u00e8res. La cr\u00e9ativit\u00e9 n\u2019appartient donc pas exclusivement aux arts ; elle traverse l\u2019ensemble des domaines de connaissance. Et, \u00e0 l\u2019inverse, il peut arriver que certains artistes reproduisent des formes sans v\u00e9ritable d\u00e9marche cr\u00e9ative. J\u2019ai donc propos\u00e9 de ne pas penser la recherche-cr\u00e9ation comme une posture individuelle car cette mani\u00e8re de la concevoir conduit rapidement \u00e0 une impasse. Pour le d\u00e9montrer, j\u2019ai mis au point un dispositif avec un compositeur dont je devais interpr\u00e9ter la pi\u00e8ce vocale qu\u2019il avait compos\u00e9e pour l\u2019occasion. Le travail se d\u00e9roulait dans notre studio de l\u2019Universit\u00e9 Laval, le Laboratoire audionum\u00e9rique de recherche et de cr\u00e9ation (LARC, dirig\u00e9 par Serge Lacasse), \u00e0 Qu\u00e9bec. Nous avons mis en place une triangulation avec des \u00e9tudiants form\u00e9s qui m\u2019observaient sous diff\u00e9rents angles. Tout \u00e9tait film\u00e9. Je me suis alors retrouv\u00e9e face \u00e0 moi-m\u00eame : la chanteuse qui devait, en m\u00eame temps, adopter une approche th\u00e9orique de sa propre activit\u00e9 artistique en train de se faire. C\u2019est schizophr\u00e9nique. La recherche et la cr\u00e9ation sollicitent des r\u00e9gimes d\u2019attention diff\u00e9rents. Quand on fait de la cr\u00e9ation, on se concentre sur la partition et sur les volont\u00e9s du compositeur, d\u2019autant plus s\u2019il est pr\u00e9sent, ce qui \u00e9tait le cas. On mobilise des techniques, on cherche le son que l\u2019on doit produire. Peut-on, dans le m\u00eame temps, d\u00e9velopper une pens\u00e9e th\u00e9orique ? Non : il est pratiquement impossible de faire de la recherche et de la cr\u00e9ation simultan\u00e9ment. J\u2019ai n\u00e9anmoins tenu un journal de bord <em>a posteriori<\/em>, mais j\u2019ai eu besoin de faire valider mes observations par les autres intervenants du projet.<br><\/p>\n\n\n\n<p>Cette exp\u00e9rience m\u2019a confirm\u00e9 que la recherche-cr\u00e9ation \u00e9tait d\u2019abord une affaire de m\u00e9thode. Elle se d\u00e9finit par un projet, par un cadre, et par une mani\u00e8re de faire travailler ensemble diff\u00e9rents acteurs et experts r\u00e9unis autour d\u2019un m\u00eame projet, dont la collaboration permet d\u2019atteindre les objectifs fix\u00e9s. C\u2019est pour cela que l\u2019on parle de collaboration. Il faut d\u00e9placer le centre de gravit\u00e9 en cessant de se focaliser sur l\u2019individu, le pr\u00e9tendu \u00ab chercheur-cr\u00e9ateur \u00bb, et se concentrer sur la combinaison des comp\u00e9tences mises au service du projet ainsi que sur la mani\u00e8re dont cette combinaison est m\u00e9thodologiquement pens\u00e9e. C\u2019est l\u00e0 que la recherche-cr\u00e9ation prend tout son sens<sup><a id=\"appel-note-6\" href=\"#note-6\">6<\/a><\/sup>. On parle bien de collaboration et non de participation \u2014 il m\u2019est arriv\u00e9 de travailler avec une artiste dont l\u2019int\u00e9r\u00eat pour le projet \u00e9tait nul et qui y a particip\u00e9 sans v\u00e9ritablement y collaborer. La recherche-cr\u00e9ation est avant tout une m\u00e9thode, une approche ou une d\u00e9marche. On pourrait m\u00eame dire qu\u2019elle constitue une famille de d\u00e9marches ayant un trait commun : produire des connaissances avec des acteurs et non sur les acteurs. Pour d\u00e9signer ces participants engag\u00e9s dans le processus, un coll\u00e8gue a d\u2019ailleurs propos\u00e9 le n\u00e9ologisme \u00ab collaborants \u00bb. C\u2019est sous cette forme que la recherche-cr\u00e9ation men\u00e9e en collaboration peut \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e comme une forme de recherche participative, au m\u00eame titre que la recherche-action ou la recherche collaborative. Mais pourquoi pr\u00e9cis\u00e9ment ?<\/p>\n\n\n\n<p>Parce que la recherche-cr\u00e9ation collaborative tient compte de la combinaison, de l\u2019observation et de la compr\u00e9hension des comp\u00e9tences sp\u00e9cifiques de chaque collaborant, qu\u2019il soit chercheur ou praticien. Lorsque la chanteuse inuite Tanya Tagaq a su que j\u2019\u00e9tais moi-m\u00eame chanteuse, elle m\u2019a dit avoir besoin d\u2019une voix d\u2019op\u00e9ra. Elle m\u2019a invit\u00e9e dans le studio et, alors qu\u2019elle faisait son chant de gorge, je devais improviser avec elle en tant que chanteuse d\u2019op\u00e9ra. Mais en m\u00eame temps, je me d\u00e9doublais parce que je devais observer en temps r\u00e9el ce que j\u2019\u00e9tais en train de vivre. J\u2019occupais donc simultan\u00e9ment la position de praticienne et celle de chercheuse, puisque je devais aussi mener mon projet. Il est donc possible d\u2019articuler ces diff\u00e9rentes strates d\u2019exp\u00e9rience et d\u2019analyse : cela correspond \u00e0 ce qu\u2019on appelle l\u2019observation participante active. Les m\u00e9thodes existent toutes ; la question est de savoir laquelle mobiliser pour atteindre les objectifs du projet. La recherche-cr\u00e9ation collaborative fonctionne de la m\u00eame mani\u00e8re. Elle permet de tenir compte de cette articulation entre les comp\u00e9tences et les regards des participants mobilis\u00e9s dans le projet. Quand on sort d\u2019un projet de type recherche-action, on a \u00e9t\u00e9 tellement nourris les uns par les autres que l\u2019on en ressort transform\u00e9s. C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment cette dimension qu\u2019il faut mettre en valeur car, sans elle, il manque quelque chose \u00e0 ces d\u00e9marches de recherche collaborative.<\/p>\n\n\n\n<p>Toutefois, au sein de nos programmes et de nos recherches, au moment de tirer les conclusions d\u2019un projet, on doit \u00eatre en mesure de justifier l\u2019utilisation de la m\u00e9thode choisie. C\u2019est pourquoi nous demandons \u00e0 chacun de nos \u00e9tudiants qui r\u00e9alisent une ma\u00eetrise ou une th\u00e8se en musicologie de prendre un pas de recul sur leur propre d\u00e9marche. On leur demande : est-ce que c\u2019est r\u00e9ellement de la recherche-cr\u00e9ation ? Est-ce que la d\u00e9marche utilis\u00e9e a permis d\u2019atteindre \u00e0 la fois les objectifs de recherche et les objectifs de cr\u00e9ation ? Et si une autre m\u00e9thode avait \u00e9t\u00e9 utilis\u00e9e, est-ce qu\u2019on aurait pu atteindre ces r\u00e9sultats-l\u00e0 ? Autrement dit : est-ce qu\u2019une seule d\u00e9marche de recherche, ou une seule d\u00e9marche de cr\u00e9ation, aurait permis d\u2019arriver aux m\u00eames r\u00e9sultats ? Il arrive que la r\u00e9ponse soit non. Dans certains cas, on se rend compte qu\u2019il ne s\u2019agissait en r\u00e9alit\u00e9 que de cr\u00e9ation, ou de cr\u00e9ation accompagn\u00e9e d\u2019un peu de recherche. Dans d\u2019autres cas, il s\u2019agissait plut\u00f4t d\u2019une recherche portant sur la cr\u00e9ation. Mais il n\u2019y a pas eu n\u00e9cessit\u00e9 de cr\u00e9er quelque chose pour produire les r\u00e9sultats de recherche ou pour g\u00e9n\u00e9rer des donn\u00e9es. Or, c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment ce point qui permet de d\u00e9terminer s\u2019il y a r\u00e9ellement recherche-cr\u00e9ation. Il faut pouvoir justifier qu\u2019il y a eu recherche-cr\u00e9ation et que la m\u00e9thode mobilis\u00e9e \u00e9tait appropri\u00e9e pour r\u00e9pondre \u00e0 la question de recherche et atteindre les objectifs du projet.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans ces projets, on fait appel \u00e0 diff\u00e9rents collaborateurs, et leur pr\u00e9sence doit elle aussi \u00eatre justifi\u00e9e. Ils s\u2019int\u00e9ressent au projet, ils souhaitent contribuer \u00e0 son d\u00e9veloppement, parce que les questions pos\u00e9es rejoignent aussi des pr\u00e9occupations propres \u00e0 leur discipline ou \u00e0 leur pratique. Mais ce qui compte surtout, c\u2019est que les m\u00e9thodes que l\u2019on mobilise existent d\u00e9j\u00e0. La recherche-cr\u00e9ation n\u2019est pas une nouvelle m\u00e9thode en soi ; elle mobilise autrement des m\u00e9thodes qui existaient d\u00e9j\u00e0, en articulant recherche, cr\u00e9ation et collaboration autour d\u2019un m\u00eame projet. D\u2019une certaine mani\u00e8re, cette logique existait bien avant que le terme \u00ab recherche-cr\u00e9ation \u00bb soit invent\u00e9 puisqu\u2019elle repose d\u2019abord sur des relations humaines et sur la mise en dialogue de comp\u00e9tences diff\u00e9rentes.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais qu\u2019entend-on exactement par \u00ab cr\u00e9ation \u00bb ? Est-ce forc\u00e9ment de la cr\u00e9ation artistique ? Pour ma part, par exemple, j\u2019ai d\u00e9velopp\u00e9 un projet de recherche-cr\u00e9ation en musique et sport. Oui, il y a la cr\u00e9ation de musiques, mais le c\u0153ur du projet consiste surtout \u00e0 concevoir des programmes d\u2019entra\u00eenement sportif associ\u00e9s \u00e0 des environnements musicaux que nous \u00e9laborons, puis \u00e0 les appliquer afin d\u2019observer dans quelle mesure ils peuvent avoir un impact sur la performance sportive. Or ce type de d\u00e9marche existe aussi dans d\u2019autres disciplines. En sciences infirmi\u00e8res, en sciences politiques ou en p\u00e9dagogie, on trouve \u00e9galement des projets utilisant une approche de recherche-cr\u00e9ation pour atteindre leurs objectifs. J\u2019ai par exemple un coll\u00e8gue en p\u00e9dagogie, Francis Dub\u00e9, qui d\u00e9veloppe des jeux vid\u00e9o dans une perspective de recherche. La cr\u00e9ation est donc un concept beaucoup plus large que la seule production artistique. Elle peut prendre des formes tr\u00e8s diverses : dispositifs p\u00e9dagogiques, environnements num\u00e9riques, protocoles d\u2019intervention, programmes d\u2019entra\u00eenement, ou encore outils permettant d\u2019explorer des questions de recherche. Je pense d\u2019ailleurs que si les artistes n\u2019avaient pas \u00e9t\u00e9 int\u00e9gr\u00e9s \u00e0 l\u2019universit\u00e9, cette extension de la notion de cr\u00e9ation n\u2019aurait probablement pas \u00e9t\u00e9 possible. Leur pr\u00e9sence a contribu\u00e9 \u00e0 ouvrir les cadres existants et \u00e0 montrer que la cr\u00e9ation pouvait \u00eatre mobilis\u00e9e comme un v\u00e9ritable moteur de production de connaissances.<br><\/p>\n\n\n\n<p><em>Cette r\u00e9flexion appelle une question : qui produit quoi finalement ? C\u2019est-\u00e0-dire, le cr\u00e9ateur cr\u00e9e, mais il s\u2019est inscrit dans un cursus avec un m\u00e9moire \u00e0 rendre. Ou alors est-ce que c\u2019est le chercheur qui r\u00e9dige \u00e7a ? Est-ce que finalement, ce n\u2019est pas une recherche-cr\u00e9ation pour lui, avec l\u2019aide d\u2019un cr\u00e9ateur ? Il est difficile de voir comment l\u2019objet que l\u2019on doit rendre \u00e0 la fin s\u2019articule. Et comment l\u2019\u00e9value-t-on ?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Les programmes de recherche-cr\u00e9ation que j\u2019ai construits \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 Laval sont inscrits dans une ma\u00eetrise de recherche et dans un doctorat de recherche. On s\u2019attend \u00e0 ce qu\u2019il y ait une dimension de cr\u00e9ation nourrie par la recherche, ou que la recherche n\u00e9cessite une cr\u00e9ation pour atteindre des objectifs qu\u2019elle n\u2019aurait pas pu atteindre avec les seuls outils de la recherche traditionnelle. On dispense aux doctorants une formation compl\u00e8te en recherche-cr\u00e9ation ; on les forme r\u00e9ellement \u00e0 cette d\u00e9marche. Ce que nous voulons, ce sont des personnes capables de ma\u00eetriser les deux dimensions : la recherche et la cr\u00e9ation. Bien s\u00fbr, cela n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 facile au d\u00e9but. Lorsque j\u2019ai lanc\u00e9 ces programmes en 2013, il a fallu dialoguer avec les institutions. Mais finalement, cela a fonctionn\u00e9. Je voulais que, dans mes cours de recherche et dans mon s\u00e9minaire de recherche-cr\u00e9ation, se c\u00f4toient des artistes, des cr\u00e9ateurs, des musiciens et des chercheurs sensibles aux questions musicales. Dans mon imaginaire, un musicologue \u00e9tait quelqu\u2019un qui s\u2019\u00e9tait form\u00e9 \u00e0 la discipline par la pratique de la musique. Ce n\u2019est plus n\u00e9cessairement le cas aujourd\u2019hui. Mais ce n\u2019est pas un probl\u00e8me parce que ces profils apportent aussi d\u2019autres comp\u00e9tences.<\/p>\n\n\n\n<p>Mon projet de cr\u00e9er des programmes de recherche-cr\u00e9ation a d\u2019abord \u00e9t\u00e9 accueilli avec certaines r\u00e9serves, parce que je voulais r\u00e9ellement faire travailler ensemble des profils tr\u00e8s diff\u00e9rents. Mon id\u00e9e \u00e9tait qu\u2019\u00e0 l\u2019issue de ce s\u00e9minaire de quinze semaines, les \u00e9tudiants puissent \u00e9laborer un projet commun. Cela s\u2019est fait par la suite, mais au d\u00e9but c\u2019\u00e9tait compliqu\u00e9. J\u2019ai donc d\u00e9cid\u00e9 de scinder le groupe : d\u2019un c\u00f4t\u00e9 un s\u00e9minaire de recherche-cr\u00e9ation destin\u00e9 aux cr\u00e9ateurs, et de l\u2019autre un s\u00e9minaire destin\u00e9 aux chercheurs. Mais treize ans plus tard, les choses ont \u00e9volu\u00e9. Le dispositif s\u2019est d\u00e9velopp\u00e9 et les cr\u00e9ateurs qui arrivent aujourd\u2019hui ont souvent d\u00e9j\u00e0 une sensibilit\u00e9 \u00e0 la recherche diff\u00e9rente de celle que l\u2019on rencontrait au d\u00e9but.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour r\u00e9pondre \u00e0 une partie de la question pos\u00e9e, personne n\u2019\u00e9crit \u00e0 la place des \u00e9tudiants. C\u2019est leur travail. Ils sont dirig\u00e9s, bien s\u00fbr, mais exactement comme on dirige n\u2019importe quel \u00e9tudiant engag\u00e9 dans une recherche. Ils ont appris cela dans un cours consacr\u00e9 aux fondements de la d\u00e9marche de recherche \u2014 un cours qui est d\u2019ailleurs particuli\u00e8rement difficile \u00e0 enseigner. On y aborde des questions tr\u00e8s concr\u00e8tes : comment construit-on une probl\u00e9matique ? Qu\u2019est-ce qu\u2019une probl\u00e9matique ? Comment r\u00e9alise-t-on un \u00e9tat de la recherche ? Comment apprend-on \u00e0 lire les travaux scientifiques ? Comment fait-on dialoguer les auteurs qui ont \u00e9tudi\u00e9 avant nous un sujet donn\u00e9 ? Comment va-t-on chercher les apports de ces ouvrages et de ces th\u00e9ories ? Comment identifie-t-on les lacunes dans un domaine et comment se demande-t-on ce que l\u2019on peut y apporter ? Comment pose-t-on une question de recherche ? Quel cadre th\u00e9orique mobiliser, et qu\u2019est-ce qu\u2019un cadre th\u00e9orique ? Comment formuler des objectifs et comment choisir une m\u00e9thode ?<\/p>\n\n\n\n<p>Les \u00e9tudiants, qui sont souvent au d\u00e9part des musiciens ou des cr\u00e9ateurs, sont form\u00e9s de la m\u00eame mani\u00e8re que les chercheurs. Ces \u00e9tudiants-musiciens peuvent s\u2019inscrire en recherche-cr\u00e9ation, mais l\u2019inverse existe aussi : des chercheurs choisissent cette voie. Par exemple, j\u2019ai une \u00e9tudiante, Sarah-Anne Arseanault, qui poss\u00e8de une formation compl\u00e8te en musique : elle est compositrice, mais aussi chercheuse. Elle voulait observer la collaboration qui se met en place entre des jeunes au moment de la co-cr\u00e9ation d\u2019une chanson. Elle a donc utilis\u00e9 diff\u00e9rentes modalit\u00e9s de collaboration pour s\u2019interroger sur ce qu\u2019est la cr\u00e9ativit\u00e9. Elle a observ\u00e9 ce qui \u00e9mergeait, comment ces jeunes travaillaient ensemble pour cr\u00e9er, du d\u00e9but \u00e0 la fin, les paroles et la m\u00e9lodie, puis elle les a accompagn\u00e9s dans ce processus. Dans ce projet, elle n\u2019a jamais agi comme cr\u00e9atrice : elle est intervenue en tant que chercheuse m\u00eame si sa formation musicale lui permettait de comprendre tr\u00e8s finement ce qui se passait. On voit donc qu\u2019il existe plusieurs configurations possibles.<\/p>\n\n\n\n<p>Au fond, la question de l\u2019identit\u00e9 importe peu. Ce qui compte, c\u2019est de se demander : quels sont les besoins du projet que je veux r\u00e9aliser et de qui dois-je m\u2019entourer pour y r\u00e9pondre ? Et m\u00eame lorsque quelqu\u2019un souhaite travailler seul, cela n\u00e9cessite toujours une forme de triangulation. On mobilise des personnes qui vont permettre d\u2019observer certaines choses, parfois diff\u00e9remment, puis on met ces regards en relation afin de faire \u00e9merger des connaissances autrement.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous encadrons donc nos \u00e9tudiants mais nous ne faisons rien \u00e0 leur place. Nous pratiquons plut\u00f4t ce que Socrate appelait la ma\u00efeutique : l\u2019art d\u2019aider quelqu\u2019un \u00e0 accoucher de sa propre pens\u00e9e. Et de toute fa\u00e7on, aujourd\u2019hui ils ont l\u2019intelligence artificielle. Je n\u2019ai jamais eu autant de petits Balzac qu\u2019en ce moment\u2026 Mais cela ne change rien au fond du probl\u00e8me : la difficult\u00e9 n\u2019est pas d\u2019\u00e9crire des phrases \u00e9l\u00e9gantes, la difficult\u00e9 est de penser. Et cela, du moins \u00e0 l\u2019heure actuelle, aucune intelligence artificielle ne peut le faire \u00e0 leur place.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous, nous n\u2019\u00e9valuons pas la cr\u00e9ation. Qui sommes-nous pour \u00e9valuer la cr\u00e9ation ? Il faut sortir de cette ind\u00e9cidabilit\u00e9, du j\u2019aime ou je n\u2019aime pas. On tombe tr\u00e8s vite dans ce registre. Or il n\u2019existe pas de r\u00e9ponse unique. On ne peut donc pas \u00e9valuer la cr\u00e9ation au sens fort et on ne devrait m\u00eame pas pr\u00e9tendre pouvoir le faire. D\u2019abord parce que l\u2019artiste donne son \u0153uvre et l\u2019ouvre \u00e0 l\u2019intersubjectivit\u00e9. C\u2019est au spectateur, \u00e0 l\u2019auditeur, \u00e0 l\u2019histoire, de juger ce type de cr\u00e9ation. En revanche, ce que l\u2019on peut \u00e9valuer \u00e0 l\u2019universit\u00e9, c\u2019est une probl\u00e9matique, un cadre th\u00e9orique, une m\u00e9thode, une analyse, une capacit\u00e9 d\u2019argumentation. On peut aussi examiner la coh\u00e9rence d\u2019un dispositif, la ma\u00eetrise du langage, le respect de certaines contraintes, la justesse d\u2019une ex\u00e9cution, la solidit\u00e9 du jeu, la tenue de la voix, l\u2019absence de failles techniques, l\u2019ad\u00e9quation du r\u00e9pertoire ou encore la pertinence d\u2019une interpr\u00e9tation. Autrement dit, on se r\u00e9f\u00e8re \u00e0 des crit\u00e8res qui existent et qui peuvent \u00eatre discut\u00e9s collectivement. Le rendu artistique en lui-m\u00eame, la valeur esth\u00e9tique de la production pr\u00e9sent\u00e9e, sa force expressive ou son impact symbolique ne devraient pas relever de l\u2019\u00e9valuation universitaire. Nous n\u2019avons pas les outils pour cela et il est probable qu\u2019ils n\u2019existent pas.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans le cadre universitaire, la cr\u00e9ation est donc \u00e9valu\u00e9e dans son rapport au projet de recherche-cr\u00e9ation. C\u2019est la mani\u00e8re dont elle s\u2019inscrit dans le dispositif de recherche, dont elle permet de r\u00e9pondre \u00e0 une question ou de produire des connaissances, qui peut faire l\u2019objet d\u2019une \u00e9valuation.<\/p>\n\n\n\n<p>On \u00e9value l\u2019ad\u00e9quation entre la cr\u00e9ation et les objectifs scientifiques, ainsi que les objectifs de cr\u00e9ation. Si on commence \u00e0 multiplier les crit\u00e8res pour juger la cr\u00e9ation elle-m\u00eame, le risque d\u2019un encadrement des arts n\u2019est jamais tr\u00e8s loin, et cette d\u00e9rive est dangereuse. L\u2019histoire r\u00e9cente, dans diff\u00e9rents endroits du monde, en donne d\u00e9j\u00e0 des exemples. Il ne faut pas s\u2019engager dans cette voie. Il faut au contraire pr\u00e9server l\u2019espace de libert\u00e9 propre \u00e0 la cr\u00e9ation. Les artistes doivent pouvoir cr\u00e9er comme ils l\u2019entendent. C\u2019est l\u2019une des conditions qui permettent \u00e0 une soci\u00e9t\u00e9 de rester ouverte et vivante. Je ne veux pas \u00eatre alarmiste m\u00eame si, en ce moment, de ce c\u00f4t\u00e9-ci du monde, l\u2019actualit\u00e9 nous rend particuli\u00e8rement sensibles \u00e0 ces questions. Ce que l\u2019on entend et ce que l\u2019on voit peut \u00eatre inqui\u00e9tant. Les discussions autour du Canada, du \u00ab 51<sup>e<\/sup> \u00c9tat \u00bb\u2026 tout cela nourrit un climat qui interpelle. Dans ce contexte, il devient d\u2019autant plus important de prot\u00e9ger les artistes, de prot\u00e9ger les universit\u00e9s, les chercheurs et les \u00e9tudiants. Dans le mod\u00e8le que j\u2019ai mis en place \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 Laval, cette clart\u00e9 n\u2019est pas n\u00e9gociable et elle s\u2019applique \u00e0 tout le monde. Le cadre est d\u00e9fini, la m\u00e9thode est explicite. Cela rend l\u2019\u00e9valuation fiable, reproductible, juste et \u00e9quitable.<br><\/p>\n\n\n\n<p><em>Est-ce qu\u2019il y a une sorte de pr\u00e9paration, de sensibilisation ou d\u2019initiation \u00e0 la recherche-cr\u00e9ation d\u00e8s les premi\u00e8res ann\u00e9es de l\u2019universit\u00e9 ?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Nous avons un cours d\u2019int\u00e9gration et d\u2019initiation \u00e0 la musicologie. Ici, au Qu\u00e9bec, la question des d\u00e9bouch\u00e9s se pose tr\u00e8s t\u00f4t : on veut que les \u00e9tudiants puissent envisager un avenir professionnel concret et on r\u00e9fl\u00e9chit aux retomb\u00e9es de la formation. Certains deviennent musiciens \u2014 m\u00eame dans l\u2019arm\u00e9e \u2014, d\u2019autres travaillent dans l\u2019\u00e9v\u00e9nementiel, au sein d\u2019organisations culturelles comme l\u2019Orchestre symphonique de Qu\u00e9bec ou le Festival d\u2019\u00e9t\u00e9 de Qu\u00e9bec. On les am\u00e8ne donc tr\u00e8s t\u00f4t \u00e0 envisager diff\u00e9rents parcours possibles. La recherche-cr\u00e9ation fait partie de ces perspectives, notamment parce que notre bassin naturel de recrutement est constitu\u00e9 d\u2019\u00e9tudiants qui viennent du conservatoire. Mon point de d\u00e9part est simple : permettre aux \u00e9tudiants de ne pas avoir \u00e0 choisir entre la pratique instrumentale et la recherche. Est-ce qu\u2019il est possible de faire les deux ? Cela fonctionne relativement bien avec les chercheurs qui ont une sensibilit\u00e9 artistique. Mais la question se pose aussi pour les cr\u00e9ateurs : peut-on leur offrir un cadre qui leur permette d\u2019ouvrir leur horizon, de d\u00e9couvrir d\u2019autres mani\u00e8res de construire du savoir, de sortir un peu d\u2019eux-m\u00eames, de leur pratique, parfois aussi de leur propre rapport \u00e0 l\u2019ego artistique ? L\u2019id\u00e9e est d\u2019accompagner ces musiciens le plus longtemps possible et de les amener \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 leur avenir. Si quelqu\u2019un souhaite simplement \u00eatre chanteur, tr\u00e8s bien. Mais peut-il imaginer un avenir plus large, qui tienne compte de la r\u00e9alit\u00e9 sociale et professionnelle dans laquelle il va \u00e9voluer ?<\/p>\n\n\n\n<p>Une formation universitaire ne consiste pas seulement \u00e0 apprendre \u00e0 formuler une probl\u00e9matique ; c\u2019est aussi \u00eatre confront\u00e9 aux autres et \u00e0 d\u2019autres disciplines. C\u2019est circuler entre les facult\u00e9s, lire beaucoup, apprendre \u00e0 d\u00e9velopper un esprit critique. C\u2019est assister \u00e0 des conf\u00e9rences avec ses directeurs de recherche, s\u2019inscrire dans un r\u00e9seau, participer \u00e0 une communaut\u00e9 intellectuelle. Parce que si l\u2019on reste uniquement musicien, on se retrouve souvent seul. C\u2019est en quelque sorte le propre du musicien, du moins dans la tradition occidentale, de d\u00e9velopper sa singularit\u00e9 artistique. \u00catre chercheur implique autre chose : il s\u2019agit de produire des connaissances qui soient fiables, reproductibles et partageables. Et cette d\u00e9marche, on commence \u00e0 l\u2019apprendre d\u00e8s les premi\u00e8res ann\u00e9es.<br><\/p>\n\n\n\n<p><em>Comment la recherche-cr\u00e9ation est-elle per\u00e7ue, valoris\u00e9e, reconnue au sein m\u00eame de l\u2019institution, de l\u2019universit\u00e9 ? Est-ce qu\u2019avec un doctorat recherche-cr\u00e9ation je peux \u00eatre recrut\u00e9 dans une universit\u00e9 ? Est-ce que c\u2019est reconnu dans une universit\u00e9 am\u00e9ricaine ? En France, un doctorat en recherche-cr\u00e9ation, du moins dans le domaine musicologique, n\u2019est pas encore tr\u00e8s porteur actuellement.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>La recherche-cr\u00e9ation n\u2019est effectivement pas une discipline. C\u2019est une m\u00e9thode. Une discipline poss\u00e8de un objet propre, un corpus th\u00e9orique stabilis\u00e9, des m\u00e9thodes reconnues et une communaut\u00e9 scientifique qui se d\u00e9finit autour de ces \u00e9l\u00e9ments. La recherche-cr\u00e9ation ne r\u00e9pond pas \u00e0 cette d\u00e9finition. Elle ne constitue pas un champ de savoir autonome ; elle traverse des disciplines d\u00e9j\u00e0 existantes. On peut faire de la recherche-cr\u00e9ation en musicologie, en arts visuels, en design, en p\u00e9dagogie, en psychologie, en sciences infirmi\u00e8res ou m\u00eame en sciences politiques. Ce n\u2019est donc pas la discipline qui change mais la mani\u00e8re de conduire le projet. La recherche-cr\u00e9ation d\u00e9signe une fa\u00e7on particuli\u00e8re d\u2019articuler recherche et cr\u00e9ation dans un m\u00eame dispositif m\u00e9thodologique.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce qui va compter, au moment o\u00f9 un dossier est examin\u00e9, c\u2019est donc le contenu du parcours et la mani\u00e8re dont il appara\u00eet dans le CV. On peut avoir un doctorat en musicologie (PhD), mais la question qui sera pos\u00e9e est tr\u00e8s concr\u00e8te : qu\u2019est-ce que vous avez fait ? Un candidat pourra dire qu\u2019il est musicien, qu\u2019il a des prix du conservatoire, qu\u2019il a d\u00e9velopp\u00e9 une m\u00e9thode, men\u00e9 un projet, r\u00e9alis\u00e9 des enregistrements. Dans un parcours de recherche-cr\u00e9ation, il y a toujours cette double dimension : un projet de recherche avec des publications, une th\u00e8se, un cadre th\u00e9orique et m\u00e9thodologique, mais aussi une production de nature artistique. Si cette dimension artistique n\u2019existe pas, on est simplement dans un projet de recherche. La logique de la recherche-cr\u00e9ation suppose pr\u00e9cis\u00e9ment cette double production : une production de nature th\u00e9orique et une production de nature artistique.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans un CV, cette articulation peut devenir un v\u00e9ritable atout. Elle montre \u00e0 la fois une capacit\u00e9 de recherche et une activit\u00e9 artistique r\u00e9elle. Mais il faut \u00eatre clair : il n\u2019existe pas de doctorat en recherche-cr\u00e9ation, et je ne vois pas pourquoi cela devrait changer, puisqu\u2019un doctorat est d\u00e9livr\u00e9 dans une discipline et non en fonction de la m\u00e9thode employ\u00e9e. Il s\u2019agit donc de doctorats en musicologie ou dans d\u2019autres disciplines, accompagn\u00e9s de l\u2019ensemble des productions qui en d\u00e9coulent. Dans ce cadre, un tel parcours peut tout \u00e0 fait \u00eatre valoris\u00e9 dans un dossier acad\u00e9mique. Ce qui est reconnu, ce sont les comp\u00e9tences acquises, les projets men\u00e9s, les publications, ainsi que les r\u00e9alisations qui apparaissent dans le parcours.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\" id=\"notes\">Notes<\/h2>\n\n\n\n<p id=\"note-1\"><sup>1<\/sup> Sophie St\u00e9vance et Serge Lacasse, <em>Pour une \u00e9thique partag\u00e9e de la recherche-cr\u00e9ation en milieu universitaire<\/em>, avec la collaboration de Martin Desjardins, Qu\u00e9bec, Presses universitaires de Laval, 2018, 240 p. <a href=\"#appel-note-1\">\u21a9<\/a><\/p>\n\n\n\n<p id=\"note-2\"><sup>2<\/sup> Sophie St\u00e9vance et Serge Lacasse, <em>Les enjeux de la recherche-cr\u00e9ation en musique : institution, d\u00e9finition, formation<\/em>, pr\u00e9face de Francis Dub\u00e9, Qu\u00e9bec, Presses de l\u2019Universit\u00e9 Laval, 2013, p. 205. <a href=\"#appel-note-2\">\u21a9<\/a><\/p>\n\n\n\n<p id=\"note-3\"><sup>3<\/sup> Donald A. Sch\u00f6n, <em>Le praticien r\u00e9flexif. \u00c0 la recherche du savoir cach\u00e9 dans l\u2019agir professionnel<\/em>, traduit de l\u2019anglais et adapt\u00e9 par Jacques Heynemand et Dolor\u00e8s Gagnon, Montr\u00e9al, Les \u00c9ditions logiques, 1994, 418 p. <a href=\"#appel-note-3\">\u21a9<\/a><\/p>\n\n\n\n<p id=\"note-4\"><sup>4<\/sup> Au Canada et dans plusieurs universit\u00e9s nord-am\u00e9ricaines, le D.Mus (Doctor of Music) est un doctorat de pratique destin\u00e9 aux interpr\u00e8tes ou aux compositeurs. Il repose principalement sur une activit\u00e9 artistique avanc\u00e9e \u2014 concerts, r\u00e9citals, cr\u00e9ations \u2014 accompagn\u00e9e de notes de travail, ou d\u2019une dissertation. Le PhD (Doctor of Philosophy), quant \u00e0 lui, correspond \u00e0 un doctorat de recherche universitaire fond\u00e9 sur la production d\u2019une th\u00e8se scientifique originale dans une discipline donn\u00e9e, comme la musicologie. <a href=\"#appel-note-4\">\u21a9<\/a><\/p>\n\n\n\n<p id=\"note-5\"><sup>5<\/sup> \u00ab L\u2019optique et la photonique sont les sciences de la lumi\u00e8re et du rayonnement \u00e9lectromagn\u00e9tique, des rayons X \u00e0 l\u2019infrarouge lointain. Elles comprennent l\u2019\u00e9mission et la transmission de lumi\u00e8re, la formation, le traitement et la d\u00e9tection des signaux optiques. \u00bb <a href=\"https:\/\/www.techniques-ingenieur.fr\/base-documentaire\/electronique-photonique-th13\/optique-photonique-ti520\/\">https:\/\/www.techniques-ingenieur.fr\/base-documentaire\/electronique-photonique-th13\/optique-photonique-ti520\/<\/a>, consult\u00e9 le 11 mars 2026. <a href=\"#appel-note-5\">\u21a9<\/a><\/p>\n\n\n\n<p id=\"note-6\"><sup>6<\/sup> Voir Sophie St\u00e9vance et Serge Lacasse, <em>Research-Creation in Music and the Arts: Towards a Collaborative Interdiscipline<\/em>, London \/ New York, Routledge, 2017, 188 p. <a href=\"#appel-note-6\">\u21a9<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Titulaire de la Chaire de recherche du Canada en recherche-cr\u00e9ation en musique, Sophie St\u00e9vance est musicologue, professeure titulaire \u00e0 la Facult\u00e9 de musique de l\u2019Universit\u00e9 Laval \u00e0 Qu\u00e9bec. Directrice du Laboratoire de recherche-cr\u00e9ation en musique et multim\u00e9dia et directrice de l\u2019Observatoire interdisciplinaire de cr\u00e9ation et de recherche en musique de l\u2019Universit\u00e9 Laval depuis 2017, elle [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":33,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[46549],"tags":[218843],"class_list":["post-6335","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-article","tag-n14","post-preview"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/littera-incognita-2\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6335","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/littera-incognita-2\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/littera-incognita-2\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/littera-incognita-2\/wp-json\/wp\/v2\/users\/33"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/littera-incognita-2\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=6335"}],"version-history":[{"count":4,"href":"https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/littera-incognita-2\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6335\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":6419,"href":"https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/littera-incognita-2\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6335\/revisions\/6419"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/littera-incognita-2\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=6335"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/littera-incognita-2\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=6335"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/littera-incognita-2\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=6335"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}