 {"id":777,"date":"2016-02-16T09:38:18","date_gmt":"2016-02-16T08:38:18","guid":{"rendered":"https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/littera-incognita-2\/?p=777"},"modified":"2018-09-18T12:35:56","modified_gmt":"2018-09-18T11:35:56","slug":"numero-4-2011-article-7-mz","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/littera-incognita-2\/2016\/02\/16\/numero-4-2011-article-7-mz\/","title":{"rendered":"Une travers\u00e9e hybride en r\u00e9gime num\u00e9rique. Enjeux et travers contemporain"},"content":{"rendered":"<p><strong><span class=\"gras\">Marion Zilio<\/span><\/strong><br \/>\n<span class=\"fonction\">Doctorante en Esth\u00e9tique, Sciences et Technologies des Arts \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 Paris &#8211; VIII <\/span><br \/>\n<a class=\"lien\" href=\"&#x6d;&#x61;&#x69;&#108;to:&#x6d;&#x7a;&#x69;&#108;io&#64;&#x68;&#x6f;&#x74;&#109;ail&#x2e;&#x66;&#x72;\">&#x6d;&#122;i&#x6c;&#x69;o&#64;&#x68;&#111;t&#x6d;&#x61;il&#x2e;&#102;r<\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Pour citer cet article : <span class=\"gras\">Zilio<\/span>, <span class=\"gras\">Marion<\/span>, \u00ab Une travers\u00e9e hybride en r\u00e9gime num\u00e9rique. Enjeux et travers contemporain. \u00bb, <i id=\"yui_3_16_0_ym19_1_1508396488352_12506\">Litter@ Incognita <\/i>[En ligne], Toulouse : Universit\u00e9 Toulouse Jean Jaur\u00e8s, n\u00b04 \u00ab L\u2019hybride \u00e0 l\u2019\u00e9preuve des regards crois\u00e9s \u00bb, 2012, mis en ligne en 2012, disponible sur &lt;<a href=\"https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/littera-incognita-2\/2016\/02\/16\/numero-4-2011-article-7-mz\/\">https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/littera-incognita-2\/2018\/01\/09\/la-ville-contemp\u2026ite-au-generique\/<\/a>&gt;.<\/p>\n<p>T\u00e9l\u00e9charger l\u2019article au format PDF<\/p>\n<hr \/>\n<div class=\"abstract\" lang=\"fr\">\n<h3 class=\"article\" style=\"text-align: justify\">R\u00e9sum\u00e9 :<\/h3>\n<p class=\"article\" style=\"text-align: justify\">Dans une culture et un quotidien d\u00e9sormais hybrides, le concept d\u2019hybridation ne semble plus faire sympt\u00f4me ni \u00eatre l\u2019indice d\u2019une rupture symbolique. L\u2019hybride devient, au contraire, la marque d\u2019une id\u00e9ologie prolif\u00e9rante dont les technologies num\u00e9riques assurent le d\u00e9ploiement. Il semblerait en effet que l\u2019hybride contemporain se r\u00e9duise \u00e0 un \u00ab\u00a0effet technique\u00a0\u00bb parmi d\u2019autres et r\u00e9sulte d\u2019un f\u00e9tichisme du m\u00e9tissage, \u00e9voluant d\u00e8s lors, du subversif au conformisme. P\u00e9n\u00e9trant l\u2019ordre du discours, il devient par ailleurs, un proc\u00e9d\u00e9 canonique de raisonnement en ad\u00e9quation avec la fluidification et la complexification du monde actuel. Or il appara\u00eet \u00e9galement qu\u2019en devenant une sorte de paradigme, sous l\u2019influence du num\u00e9rique, s\u2019actualise un mode de pens\u00e9e transversal h\u00e9rit\u00e9e de la pens\u00e9e cybern\u00e9tique, syst\u00e9mique ou postmoderne. Ainsi se jouent les conditions de possibilit\u00e9 d\u2019une \u00e9pist\u00e9mologie topologique et d\u2019une ontologie relationnelle et hybride, davantage proche d\u2019une anthropo-topologie.<\/p>\n<p class=\"article\" style=\"text-align: justify\"><strong>Mots-cl\u00e9s :<\/strong> hybride &#8211; num\u00e9rique &#8211; diamorphose &#8211; diff\u00e9rance &#8211; hybridation &#8211; post-humain &#8211; technologie<\/p>\n<\/div>\n<div class=\"abstract\" lang=\"en\">\n<h3 class=\"article\" style=\"text-align: justify\">Abstract<strong>:<\/strong><\/h3>\n<p class=\"article\" style=\"text-align: justify\">In a period where the term \u00ab\u00a0hybrid\u00a0\u00bb comes as a paradigm in our culture and in our everyday life, this concept does not seem to be a symptom or a symbolic break anymore. The hybrid becomes, however, the mark of a proliferating ideology supported by the digital technology. It would appear that the contemporary hybrid is reduced to a \u201ctechnical effect\u201d among others, and the result of a crossbreeding fetichism, therefore evolving from subversion to conformism. Entering the actual discourses, the hybrids also strives to a canonical reasoning process, in line with the fluidity and the complexity of our world today. But it also appears that the hybrid, as it becomes a sort of paradigm under the influence of the digital technology, is actualizing a way of thinking inherited from the cybernetic, systemic or postmodern thoughts. Thus, arises the possibility of a topological epistemology and of a relational ontology, closer to an anthropo-topology.<\/p>\n<p class=\"article\" style=\"text-align: justify\"><strong>Key-words:<\/strong> hybrid &#8211; digital &#8211; diamorphosis &#8211; <em>diff\u00e9rance <\/em>&#8211; hybridism &#8211; post-human &#8211; technology<\/p>\n<\/div>\n<div id=\"menuSommaire\">\n<hr \/>\n<h3>Sommaire<\/h3>\n<p><a href=\"#sect1\">1. Strat\u00e9gie de l\u2019hybride et effet num\u00e9rique, vers un hybridisme\u00a0?<\/a><br \/>\n<a href=\"#sect2\">2. La connivence topologique ?<\/a><br \/>\n<a href=\"#sect3\">3. L\u2019hybride\u00a0: le flux contre le code<\/a><br \/>\n<a href=\"#sect4\">Bibliographie<\/a><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<\/div>\n<div id=\"colDroite\">\n<div class=\"contenuArticle\">\n<p class=\"article\" style=\"text-align: justify\">Le monde contemporain, appareill\u00e9 par les Technologies de l\u2019Information et de la Communication num\u00e9riques (TIC), est sujet \u00e0 des processus de compression-dilatation, conduisant \u00e0 repenser les cat\u00e9gories d\u2019espace et de temps, selon un <em>topos<\/em> et un <em>chronos<\/em> qui se veulent sans fronti\u00e8re ni latence, sans ext\u00e9riorit\u00e9 ni int\u00e9riorit\u00e9, sans asp\u00e9rit\u00e9 ni alt\u00e9rit\u00e9. Notre milieu est d\u00e9sormais hybride\u00a0: il ne s\u2019agit plus, en effet, d\u2019opposer le r\u00e9el au virtuel, mais bien de consid\u00e9rer l\u2019ambivalence de notre \u00e9cosyst\u00e8me \u00ab\u00a0physico-num\u00e9rique\u00a0\u00bb selon ses contingences et ses impr\u00e9visibilit\u00e9s. Ainsi mondialis\u00e9s et capitalis\u00e9s, nos territoires hybrides semblent neutraliser les partages cat\u00e9goriels et dichotomiques de la modernit\u00e9, ceux d\u00e9limitant des couples d\u2019opposition tel que la pr\u00e9sence et l\u2019absence, l\u2019espace public et priv\u00e9, le local et le global, entres autres. Mais au-del\u00e0, il semble que l\u2019hybridation contemporaine d\u00e9place \u00e9galement l\u2019action <em>d\u00e9constructiviste<\/em> des postmodernes et des avant-gardes. La postmodernit\u00e9 r\u00eavait de transgresser les formes rigides de la modernit\u00e9, la contemporan\u00e9it\u00e9 semble l\u2019avoir actualis\u00e9.\u00a0Penser le non-lin\u00e9aire, les contradictions, les multiplicit\u00e9s et les \u00ab\u00a0entre-deux\u00a0\u00bb appara\u00eet d\u00e9sormais comme une n\u00e9cessit\u00e9 dans nos soci\u00e9t\u00e9s de l\u2019information. D\u00e8s lors, l\u2019hybride devient-il une figure de la complexit\u00e9 contemporaine\u00a0? Mieux, le concept d\u2019hybride peut-il devenir l\u2019enjeu d\u2019une rupture \u00e9pist\u00e9mique, dynamis\u00e9e par les flux \u00e9lectroniques et orient\u00e9e par le souci de relier et d\u2019enchev\u00eatrer nos connaissances\u00a0? Le num\u00e9rique dissout-il alors le terrain de l\u2019ontologie au profit de nouvelles topologies et logiques de voisinages\u00a0?<\/p>\n<p class=\"article\" style=\"text-align: justify\">Or, la perte essentielle des fronti\u00e8res (Debray, 2010), souvent associ\u00e9e \u00e0 des disjonctions \u2013 d\u00e9localisant le sens et le sensible, le moi et l\u2019autre, l\u2019image et la r\u00e9alit\u00e9 \u2013 n\u2019intronise pas l\u2019hybride pour autant. Cela r\u00e9v\u00e8le, <em>a\u00a0contrario<\/em>, un consensus indiff\u00e9renci\u00e9 ne r\u00e9pondant pas \u00e0 la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019agencer des rapports de forces et d\u2019alt\u00e9rit\u00e9\u00a0; l\u2019hybride se ferait alors l\u2019\u00e9cho d\u2019une culture <em>mainstream<\/em> louant les m\u00e9rites de la flexibilit\u00e9, du nomadisme, du <em>trans<\/em> et de l\u2019<em>inter<\/em>. Aussi, si l\u2019hybride appara\u00eet longtemps comme une figure symbolique \u2013 \u00e0 l\u2019image d\u2019une certaine tradition mythologique ou romantique \u2013 sa valeur s\u2019est peu \u00e0 peu transmu\u00e9e du subversif au conformisme, notamment avec les technologies num\u00e9riques. L\u2019hybride perd-il ainsi sa puissance transgressive en devenant un \u00ab\u00a0effet technique\u00a0\u00bb parmi d\u2019autres, effet qui du reste\u00a0s\u2019\u00e9loigne peu de ce que Marc Tamisier nomme une \u00ab\u00a0vision spectacle\u00a0\u00bb\u00a0?\u00a0De m\u00eame l\u2019hybride sch\u00e9matise-t-il un raisonnement canonique r\u00e9serv\u00e9 \u00e0 la stricte description d\u2019un mouvement g\u00e9n\u00e9ral de fluidification\u00a0? Autrement dit, l\u2019hybride se r\u00e9duit-il \u00e0 une \u00ab\u00a0technologie de l\u2019esprit\u00a0\u00bb (Sfez, 1992) exempte de valeurs conceptuelles\u00a0ou symboliques\u00a0?<\/p>\n<p class=\"article\" style=\"text-align: justify\">Nous verrons donc comment dans un premier moment, les strat\u00e9gies de l\u2019hybride se d\u00e9gradent vers un \u00ab\u00a0hybridisme g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9\u00a0\u00bb. Puis dans quelles mesures les sp\u00e9cificit\u00e9s num\u00e9riques de l\u2019hybride agencent une connivence topologique, faite de voisinages, de relations et de contigu\u00eft\u00e9s. Enfin, nous interrogerons cette travers\u00e9e hybride afin d\u2019en r\u00e9v\u00e9ler les enjeux et les travers contemporains.<\/p>\n<h2 class=\"western\">1.<a name=\"sect1\"><\/a> Strat\u00e9gie de l\u2019hybride et effet num\u00e9rique, vers un hybridisme\u00a0?<\/h2>\n<p class=\"article\" style=\"text-align: justify\">Un bref retour sur la gen\u00e8se du terme hybride nous \u00e9claire sur la port\u00e9e heuristique de cette notion. \u00c9tymologiquement, l\u2019hybride est form\u00e9 \u00e0 partir du latin <em>ibrida<\/em> signifiant \u00ab\u00a0sang-m\u00eal\u00e9\u00a0\u00bb et conduit \u00e0 l\u2019id\u00e9e de manipulation ou d\u2019acte transgressif brisant ainsi le cours normal des choses et l\u2019ordre de la nature. Par la suite, <em>ibrida<\/em> est devenu hybrida par rapprochement avec le grec hybris, d\u00e9signant\u00a0la d\u00e9mesure, l\u2019exc\u00e8s ou la violence. La figure de l&rsquo;hybride semble alors proche du monstrueux, dans la mesure o\u00f9 son aspect s&rsquo;\u00e9carte de l&rsquo;ordre naturel. Rappelons en outre que monstre, <em>monstrare<\/em>, d\u00e9signe ce que l\u2019on \u00ab\u00a0montre du doigt faute de pouvoir compter sur le langage\u00a0\u00bb (Ancet, 2006, p. 15). Aussi l\u2019amalgame avec le monstrueux tient-il \u00e0 cette suspension abdiquant notre propension \u00e0 signifier, \u00e0 cat\u00e9goriser, \u00e0 identifier et finalement, \u00e0 r\u00e9duire un sujet dans un <em>pli identitaire<\/em>. De plus, cet amalgame nous invite \u00e0 une certaine \u00e9thique de la diff\u00e9r<em>a<\/em>nce au sens derridien. Derrida consid\u00e8re en effet que la pens\u00e9e doit d\u00e9passer l&rsquo;illusion dichotomique cr\u00e9\u00e9e par le langage. Sa critique logocentrique vise ainsi \u00e0 \u00ab\u00a0d\u00e9construire\u00a0\u00bb les binarismes en privil\u00e9giant une logique fluide et changeante. Litt\u00e9ralement, la diff\u00e9rance diff\u00e8re et d\u00e9place, elle est ce mouvement producteur de diff\u00e9rences, le processus selon lequel les significations fig\u00e9es sont d\u00e9jou\u00e9es.<\/p>\n<p class=\"article\" style=\"text-align: justify\">De fait, l\u2019hybride en tant que forme interm\u00e9diaire et ind\u00e9termin\u00e9e \u2013 puisqu\u2019elle se retire de l\u2019emprise de l\u2019\u00catre et de ses d\u00e9finitions \u2013 s\u2019inscrit dans une perspective de r\u00e9sistance, voire de r\u00e9volte. En d\u00e9pla\u00e7ant les formes fig\u00e9es et stratifi\u00e9es, l\u2019hybride, comme la figure all\u00e9gorique du monstre, remet en cause le fixisme de la structure pour proposer une absence de centre ou de sens univoque. La relation directe entre le signifiant et le signifi\u00e9 ne tient plus, il s\u2019op\u00e8re alors des glissements de sens infinis d\u2019un signifiant \u00e0 un autre, \u00e0 l\u2019image de ce que l\u2019une des artistes pionni\u00e8res de l\u2019art num\u00e9rique, Nancy Burson, nous proposait d\u00e8s les ann\u00e9es quatre-vingt. Cette artiste am\u00e9ricaine r\u00e9alise en effet la s\u00e9rie <em>Early Composite<\/em> \u00e0 partir d\u2019un feuilletage d\u2019images afin de figurer des visages singuliers et hors-mesures.<\/p>\n<p class=\"article\" style=\"text-align: justify\">En t\u00e9moignent ses photomontages, inspir\u00e9s par la technique de\u00a0<em>forme-synth\u00e8se<\/em> mise au point par Francis Galton, dont le projet relevait, rappelons-le, d\u2019une strat\u00e9gie typologique\u00a0: il s\u2019agissait, en effet, de produire le visage g\u00e9n\u00e9rique d\u2019un criminel. Les visages <em>He with She<\/em> et <em>She with He<\/em>, r\u00e9alis\u00e9s en 1996 par Burson, d\u00e9clinent cependant le\u00a0th\u00e8me de l\u2019androgynie et semblent manifester une id\u00e9e de passage malgr\u00e9 la fixit\u00e9 des images. L\u2019identit\u00e9 sexuelle des individus est alors per\u00e7ue, non plus comme le glissement du f\u00e9minin au masculin tel que Claude Cahun l\u2019exp\u00e9rimente, ni comme celui du masculin au f\u00e9minin ainsi que Pierre Molinier le fantasme, mais comme un d\u00e9passement. Mi-homme mi-femme, ni homme ni femme, mais les deux \u00e0 la fois, l\u2019artiste ne cherche pas \u00e0 jouer des oppositions vers une dialectique non productive tout \u00e0 la fois rigide et binaire mais cherche, au contraire, \u00e0 d\u00e9placer le sens.<\/p>\n<p class=\"article\" style=\"text-align: justify\">Elle ouvre ainsi un territoire fluide et transverse, \u00e0 la fois neutre et subversif. Neutre, d\u2019une part, puisqu\u2019elle invente une op\u00e9ration singuli\u00e8re et mouvante qui prend en compte les deux \u00ab\u00a0sens\u00a0\u00bb \u00e0 la fois et les rends simultan\u00e9ment valides. Notons que cette op\u00e9ration se distingue de la dialectique h\u00e9g\u00e9lienne et semble davantage proche de la \u00ab\u00a0dialogique\u00a0\u00bb \u2013 de la double logique \u2013 telle qu\u2019Edgar Morin l\u2019entend dans la pens\u00e9e complexe (Morin, 2005). Subversive, d\u2019autre part, puisqu\u2019il s\u2019agit d\u2019une r\u00e9elle contestation des cat\u00e9gories et des logiques identitaires, reflets des discours assujettissants parsemant l\u2019ordre du biologique, du social et du politique. Or, l\u2019assujettissement d\u00e9signe \u00e0 la fois le processus par lequel un sujet devient subordonn\u00e9 \u00e0 un pouvoir et le processus selon lequel un individu devient sujet. Comprenons que le sujet est bien celui qui est, il unifie les signifiants dans l\u2019identit\u00e9 qu\u2019il se donne, ou plut\u00f4t qu\u2019on lui assigne. Ainsi politis\u00e9s, ces visages \u2013 \u00e0 l\u2019individuation sans sujet \u2013 \u00e9chappent aux logiques dominantes, patriarcales, coloniales ou autres, et inventent de nouveaux sch\u00e9mas perceptifs. De m\u00eame, ces visages hybrides semblent sugg\u00e9rer une normalit\u00e9 d\u00e9phas\u00e9e et auto-organis\u00e9e. D\u00e8s lors ces visages en devenir, ni stables ni instables mais m\u00e9ta-stables, semblent r\u00e9pondre \u00e0 une nouvelle phase d\u2019individuation par contamination et h\u00e9t\u00e9rogen\u00e8se.<\/p>\n<p class=\"article\" style=\"text-align: justify\">Sans doute est-ce en cela que l\u2019hybride contribue \u00e0 modifier l\u2019organisation de notre perception et de nos connaissances selon des configurations de voisinage, de relations ou de contradictions simultan\u00e9es. Sans doute \u00e9galement, la figure de l\u2019hybride participe-t-elle au discr\u00e9dit des philosophies analytiques ainsi que des m\u00e9taphysiques du sujet, \u00e9tant, \u00e0 l\u2019image de la pens\u00e9e chinoise, attentive aux transformations, aux passages et aux contradictions. De m\u00eame, elle semble \u00e9carter de sa logique le verbe \u00ab\u00a0\u00eatre\u00a0\u00bb, lequel demeure un puissant et indispensable outil pour les langues indo-europ\u00e9ennes en mati\u00e8re d\u2019ontologie. De la sorte, il semble que l\u2019hybride, comme la pens\u00e9e chinoise, privil\u00e9gie la fluidit\u00e9 de l&rsquo;esprit \u00e0 la solidit\u00e9 des arguments.<\/p>\n<p class=\"article\" style=\"text-align: justify\">Cependant, la port\u00e9e conceptuelle et symbolique de l\u2019hybride, \u00e0 la fois riche de potentiels renouvel\u00e9s et expression de nouveaux territoires de pens\u00e9e, semble se d\u00e9grader \u00e0 mesure qu\u2019elle entre dans les discours contemporains, notamment sous l\u2019effet des techniques num\u00e9riques, mais aussi du technocapitalisme. Edmond Couchot et Norbert Hilaire affirment, \u00e0 propos des technologies num\u00e9riques, qu\u2019elles instituent \u00ab\u00a0un art de l\u2019hybridation, non seulement entre les constituants de l\u2019image, mais aussi entre les pratiques artistiques\u00a0\u00bb (Couchot et Hilaire, 2003, p. 112). Ajoutons \u00e9galement que le num\u00e9rique, pierre angulaire des diff\u00e9rentes sph\u00e8res ing\u00e9n\u00e9riales, artistiques, \u00e9conomiques ou m\u00e9diatiques, touche d\u00e9sormais l\u2019ensemble des structures de notre quotidiennet\u00e9. Le num\u00e9rique semble alors profiter de cette convergence d\u2019applications pour s\u2019imposer tel un v\u00e9ritable op\u00e9rateur et ordonnateur de notre quotidien, tout comme il est probable que cette technique \u2013 au potentiel d\u2019hybridation tous azimuts \u2013 puisse \u00e9galement influencer nos mani\u00e8res d\u2019\u00eatre et de penser.<\/p>\n<p class=\"article\" style=\"text-align: justify\">L\u2019hybride est ainsi devenu une figure incontournable des discours et de la cr\u00e9ation, un concept \u00ab\u00a0passe-partout\u00a0\u00bb dont il semble que l\u2019on oublie le sens initial. Le posthumain en a fait son avatar, le num\u00e9rique sa r\u00e9ussite formelle \u2013 avec notamment le concept de <em>diamorphose<\/em> \u2013 la transdisciplinarit\u00e9 son fondement, mais l\u2019hybride touche \u00e9galement des champs aussi divers que la g\u00e9n\u00e9tique, l\u2019agriculture, l\u2019automobile et les territoires, \u00e0 tel point que nous tendons vers un\u00a0<em>hybridisme g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9<\/em> appelant ainsi une modification du sens donn\u00e9 habituellement aux hybridations. Le suffixe <em>isme<\/em> t\u00e9moigne, par cons\u00e9quent, d\u2019une id\u00e9ologie refl\u00e9tant une vision particuli\u00e8re du monde ; vision dont nous estimons que la valeur conceptuelle est \u00e9vinc\u00e9e par les sp\u00e9cificit\u00e9s num\u00e9riques et son instrumentalisation capitalistique. Si de tels proc\u00e9d\u00e9s parcourent l\u2019histoire de l\u2019art, ainsi que le pr\u00e9cise Emmanuel Molinet, faisant de l\u2019hybride un objet de propagande, \u00ab\u00a0un syst\u00e8me de repr\u00e9sentation\u00a0\u00bb, correspondant \u00e0 une \u00ab\u00a0codification du r\u00e9el\u00a0\u00bb (Molinet, 2006), il semble que cette politique de l\u2019image ne fasse plus sympt\u00f4me dans une culture et un quotidien d\u00e9sormais hybrides. Dans un monde de plus en plus simul\u00e9 et codifi\u00e9, l\u2019hybride n\u2019est plus un ph\u00e9nom\u00e8ne de rupture, mais la marque d\u2019une id\u00e9ologie prolif\u00e9rante.<\/p>\n<p class=\"article\" style=\"text-align: justify\">Ainsi, l\u2019id\u00e9ologie de l\u2019hybride semble se r\u00e9duire au f\u00e9tichisme du m\u00e9tissage, voire au spectre du lib\u00e9ralisme multiculturel. Nous noterons par ailleurs la proximit\u00e9 de ce f\u00e9tichisme id\u00e9ologique avec \u00ab\u00a0la critique des r\u00e9seaux\u00a0\u00bb tel que Pierre Musso (Musso, 2003) ou Lucien Sfez (Sfez, 1992) en d\u00e9noncent les apories. Leurs analyses prouvent, en effet, la d\u00e9valuation et la d\u00e9pr\u00e9ciation du concept, qui devient une \u00ab\u00a0technologie de l\u2019esprit\u00a0\u00bb, soit une vulgate limit\u00e9e \u00e0 la stricte compr\u00e9hension des r\u00e9seaux informatiques et d\u2019Internet. Ils citent alors Deleuze et Guattari selon qui la\u00a0g\u00e9n\u00e9alogie de tout concept\u00a0est structur\u00e9e en trois moments\u00a0:\u00a0\u00ab\u00a0d&rsquo;abord la formation et la formulation, puis la vulgarisation et enfin la commercialisation\u00a0\u00bb (Musso, 2003, p. 234). Si cette affirmation est \u00e0 nuancer d\u2019un point de vue philosophique et \u00e9pist\u00e9mique, nous pensons cependant que l\u2019hybride suit le m\u00eame processus de d\u00e9valorisation. Il semblerait en effet que l\u2019hybride contemporain r\u00e9sulte davantage de distinctions <em>a\u00a0posteriori<\/em> que de qualit\u00e9s <em>a priori<\/em>\u00a0: l\u2019hybride n\u2019est plus une entit\u00e9 signifiante, mais un qualificatif galvaud\u00e9.<\/p>\n<p class=\"article\" style=\"text-align: justify\">Autrement dit, l\u2019hybride, dans le champ de la cr\u00e9ation contemporaine, devient l\u2019enjeu d\u2019une tension entre des codes plastiques \u2013 l\u00e9gitim\u00e9s, entre autres, par le march\u00e9 des images et la plasticit\u00e9 du num\u00e9rique \u2013 et des identit\u00e9s hybrides <em>indiff\u00e9rentes<\/em>. R\u00e9alisant le projet de l\u2019hybridation g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e, les artistes perdent alors de vue la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019interroger une identit\u00e9, certes fluide et polymorphe, mais n\u00e9anmoins, objet d\u2019un combat sans cesse renouvel\u00e9 entre normes sociales, biologiques, esth\u00e9tiques et politiques.<\/p>\n<p class=\"article\" style=\"text-align: justify\">Lorsque le <em>Time Magazine<\/em> r\u00e9alise en 1993 le visage intitul\u00e9 <em>The New Face of America<\/em>, le feuilletage de l\u2019image et du visage, loin de subvertir, r\u00e9duit au contraire le visage \u00e0 un type. De m\u00eame, le visage \u00ab\u00a0<em>Who is the face of America\u00a0?<\/em>\u00ab\u00a0, parue en couverture du magazine Mirabella l\u2019ann\u00e9e suivante, r\u00e9alise le portrait type de la Beaut\u00e9 am\u00e9ricaine en vue d\u2019offrir une certaine tendance des canons de beaut\u00e9 et des normes sociales. Citons \u00e9galement le projet de Chris Dorley-Brown d\u2019\u00e9tablir la synth\u00e8se de deux mille visages d\u2019hommes et de femmes de tout \u00e2ge pour le passage \u00e0 l\u2019an 2000. L\u2019identit\u00e9 fictive et hybride reproduit alors paradoxalement les strat\u00e9giques typologiques \u00e9labor\u00e9es par Galton, quand bien m\u00eame la finalit\u00e9 \u00e9tait de rendre compte de la diversit\u00e9 culturelle et ethnique des \u00c9tats-Unis\u00a0; chose qui n\u2019apparait pas de prime abord. Certains, comme Donna Haraway, ont \u00e9voqu\u00e9, \u00e0 propos de la couverture de <em>Time Magazine<\/em>, le \u00ab\u00a0d\u00e9ni de la r\u00e9alit\u00e9 multiraciale\u00a0\u00bb ou l\u2019id\u00e9e d\u2019une \u00ab\u00a0citoyennet\u00e9 normative\u00a0\u00bb. Il nous semble ainsi que le num\u00e9rique pr\u00e9c\u00e8de, voire l\u00e9gitime, une certaine normalisation, refl\u00e9tant davantage <em>ce que doit<\/em> \u00eatre la femme am\u00e9ricaine\u00a0:\u00a0avenante et puritaine dans le <em>Time Magazine<\/em>, id\u00e9ale et sexy dans le magazine f\u00e9minin <em>Mirabella<\/em>. Le num\u00e9rique synth\u00e9tise et mod\u00e9lise, et l\u2019hybride devient un moyen, non plus une fin. Certes, ces clich\u00e9s datent et rel\u00e8vent de commandes accompagnant une technologie encore naissante, cependant une certaine tendance \u00e0 l\u2019hybridation, amorc\u00e9e par les avant-gardes et parachev\u00e9e par le num\u00e9rique, parcourt la cr\u00e9ation et les enjeux contemporains.<\/p>\n<p class=\"article\" style=\"text-align: justify\">De m\u00eame il semblerait que le capitalisme, retournant et int\u00e9grant la critique d\u2019un monde d\u00e9senchant\u00e9, priv\u00e9 de participation et de cr\u00e9ativit\u00e9, tende \u00e0 assimiler l\u2019hybride \u00e0 son mode de fonctionnement. La flexibilit\u00e9 du capitalisme contemporain semble en effet \u00e9tablir une politique des diff\u00e9rences et des multiplicit\u00e9s, c\u00e9l\u00e8bre la fascination pour le nouveau et le spectaculaire, et encourage, pour reprendre l\u2019expression de Michel Foucault, \u00ab\u00a0une pens\u00e9e du dehors\u00a0\u00bb (Foucault, 1986). Ainsi instrumentalis\u00e9e, l\u2019hybridation se r\u00e9duit \u00e0 des st\u00e9r\u00e9otypes ou des arch\u00e9types, n\u2019en demeurant pas moins des types, lesquels prolongent et instituent de nouvelles structures binaires et hi\u00e9rarchies sociales. Comme l\u2019\u00e9noncent les auteurs d\u2019<em>Empire,<\/em> Michael Hardt et Antonio Negri, \u00ab\u00a0\u00c9changes et communication domin\u00e9s par le capital sont int\u00e9gr\u00e9s dans sa logique et seul un acte radical de r\u00e9sistance peut ressaisir le sens producteur de la nouvelle mobilit\u00e9 et hybridit\u00e9 des sujets, et r\u00e9aliser leur lib\u00e9ration\u00a0\u00bb (Hardt et Negri, 2000, p.\u00a0439).<\/p>\n<p class=\"article\" style=\"text-align: justify\">Toutefois, soulignons que la vulgarisation et la commercialisation du concept d\u2019hybride, dont le num\u00e9rique se fait \u00e0 la fois l\u2019op\u00e9rateur et le r\u00e9cepteur privil\u00e9gi\u00e9, ont permis une v\u00e9ritable acculturation de ces m\u00eames techniques. D\u00e8s lors, le mouvement de concr\u00e9tisation d\u2019une technique se d\u00e9veloppe \u00e0 travers diverses \u00e9tapes. Apr\u00e8s une p\u00e9riode d\u2019emphase en prise avec les utopies et les id\u00e9ologies engendr\u00e9es par le num\u00e9rique \u2013 dont nous pensons que l\u2019hybride posthumain est l\u2019ic\u00f4ne \u2013 une phase pragmatique et exp\u00e9rimentale confronte ces imaginaires aux usages. Or, il nous semble que le d\u00e9placement d\u2019int\u00e9r\u00eat de l\u2019homme \u00e0 son milieu, d\u2019une vision privil\u00e9giant le statut moral \u00e0 son insertion environnementale, est l\u2019indice d\u2019une \u00e9volution des rapports de l\u2019homme \u00e0 l\u2019hybride, de l\u2019homme aux potentialit\u00e9s num\u00e9riques, de l\u2019homme \u00e0 la formation de nouveaux outils de pens\u00e9e. D\u00e8s lors, que peut l\u2019hybride dans un contexte d\u2019hybridation g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e\u00a0?<\/p>\n<h2 class=\"western\">2. <a name=\"sect2\"><\/a>La connivence topologique ?<\/h2>\n<p class=\"article\" style=\"text-align: justify\">Il semblerait en effet que l\u2019hybride contemporain n\u2019est pas seulement un mixte, ni m\u00eame une figure monstrueuse, mais davantage la preuve tangible que nos cat\u00e9gories, nos d\u00e9finitions et nos binarismes sont inadapt\u00e9es, voire incapables de penser les relations et les complexit\u00e9s de nos \u00ab\u00a0soci\u00e9t\u00e9s 2.0\u00a0\u00bb. L\u2019hybridation contemporaine traverse par cons\u00e9quent les champs du savoir, mais pr\u00e9pare aussi les bases d\u2019une nouvelle attitude esth\u00e9tique et mentale, moins pr\u00e9occup\u00e9e de repr\u00e9sentation que d\u2019interaction, moins d\u00e9sireuse de rendre raison que de faire circuler le sens selon des logiques processuelles, voire rhizomatiques. Le num\u00e9rique et les technologies relationnelles esquissent en effet de nouveaux proc\u00e9d\u00e9s d\u2019\u00e9criture rendant possible l\u2019\u00e9mergence d\u2019une <em>\u00e9pist\u00e9m\u00e8<\/em> interstitielle et transversale.<\/p>\n<p class=\"article\" style=\"text-align: justify\">La num\u00e9risation croissante de nos territoires favorise la mod\u00e9lisation d\u2019un double monde contemporain, fa\u00e7onn\u00e9 par l\u2019omnipr\u00e9sence des r\u00e9seaux et des flux de tout ordre. Nous vivons en effet dans un monde hybride, o\u00f9 nos territoires physiques sont d\u00e9sormais doubl\u00e9s de coordonn\u00e9es num\u00e9riques et de donn\u00e9es s\u00e9mantiques, en lien les unes avec les autres. Aussi, de nouvelles mani\u00e8res d\u2019habiter le monde, de le sentir, d\u2019agir sur lui, mais aussi de le penser et de le fabriquer \u00e9mergent\u00a0: d\u2019un paysage compos\u00e9 de points selon une logique des positions fig\u00e9es, tout \u00e0 la fois taxinomique et typologique, il semble que nous entrons dans un paysage de lignes, fond\u00e9 sur une logique des flux, des topologies et des cartographies dynamiques.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">La pens\u00e9e s\u2019achemine ainsi vers une pr\u00e9\u00e9minence du topologique sur l\u2019ontologique, o\u00f9\u00a0les notions de devenir et de voisinage recouvrent celles de fronti\u00e8res et de limites stables. Ainsi, d\u2019une ontologie substantielle, relative \u00e0 la question de l\u2019\u00eatre, nous tendons vers une ontologie relationnelle et hybride, voire vers une anthropo-topologie. En outre, la connivence topologique, telle que nous l\u2019entendons, ne rel\u00e8ve pas d\u2019un \u00ab\u00a0discours sur le lieu\u00a0\u00bb ni d\u2019un simple rapport entre notions juxtapos\u00e9es, mais bien de la cr\u00e9ation de nouveaux interstices, dont l\u2019hybride conditionne le dispositif.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Le num\u00e9rique absorbe donc l\u2019hybridation dans sa logique productive, mais participe aussi, ainsi que nous l\u2019avons \u00e9voqu\u00e9, \u00e0 mod\u00e9liser notre exp\u00e9rience cognitive, selon des principes de transversalit\u00e9, de complexit\u00e9 ou de fluidit\u00e9, propre \u00e0 ce que peut un dispositif hybride. Aussi, dans un contexte d\u2019hybridation g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e et de cyberespace, la n\u00e9cessit\u00e9 de d\u00e9passer la repr\u00e9sentation ou l\u2019\u00e9tude des ph\u00e9nom\u00e8nes, pour s\u2019int\u00e9resser aux interactions <em>entre<\/em> les \u00e9l\u00e9ments, semble r\u00e9actualiser les pr\u00e9misses postmodernes. Nous mesurons cependant, avec Anne Cauquelin (Cauquelin, 2002), les impasses et les \u00e9carts d\u2019une telle continuit\u00e9 \u2013 entre l\u2019h\u00e9ritage postmoderne et le cyberespace \u2013 dans la mesure o\u00f9 les r\u00e9sonances num\u00e9riques de notions aussi \u00ab\u00a0cultes\u00a0\u00bb que celles de rhizome, de nomadisme, de d\u00e9territorialisation ou de d\u00e9construction, ne peuvent rendre compte des vis\u00e9es philosophiques et \u00e9mancipatrices qu\u2019elles rec\u00e8lent. Toutefois, nous pensons que les usages technologiques ont r\u00e9v\u00e9l\u00e9 des accointances et une affinit\u00e9 avec ces concepts qui, habituellement per\u00e7us comme abstraits, paraissent d\u00e9sormais concrets. Mireille Buydens parle notamment \u00e0 ce propos de \u00ab\u00a0perception deleuzienne d\u2019Internet\u00a0\u00bb (Buydens, 1997). Suite \u00e0 la cybern\u00e9tique, au syst\u00e9misme, \u00e0 la pens\u00e9e complexe ou au postmodernisme dont Derrida, Deleuze, Guattari et Lyotard sont les figures embl\u00e9matiques, l\u2019hybride contemporain semble devenir une\u00a0\u00e9criture m\u00e9taphorique, <em>actualisant<\/em> une pens\u00e9e ouverte et dynamique, cheminant depuis l\u2019apr\u00e8s-guerre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Aussi, l\u2019hybride ne se r\u00e9duit-il pas \u00e0 une simple traduction imag\u00e9e ou m\u00e9taphorique, tout comme il n\u2019investit pas \u00e0 lui seul la logique num\u00e9rique, mais semble, n\u00e9anmoins, le reflet d\u2019une certaine id\u00e9ologie contemporaine, au sens positif du terme, dont les incidences se situent au niveau de l&rsquo;appr\u00e9hension des savoirs, du monde et de l&rsquo;homme. Tel que l\u2019avait annonc\u00e9 Foucault, \u00ab\u00a0un jour, peut-\u00eatre, le si\u00e8cle sera deleuzien\u00a0\u00bb (Foucault, 1970), faut-il entrevoir dans cette proph\u00e9tie l\u2019actualit\u00e9 d\u2019une pens\u00e9e dont le XXI\u00e8me si\u00e8cle a fait sa devise\u00a0et son mode de fonctionnement ?\u00a0De plus, non seulement chacune de ces approches \u2013 cybern\u00e9tique, syst\u00e9mique, complexe ou postmoderne \u2013 est guid\u00e9e par un paradigme communicationnel et donc relationnel, et aspire au d\u00e9cloisonnement des disciplines, mais chacune, \u00e0 sa mani\u00e8re, tend \u00e0 une dissolution cr\u00e9atrice du sujet, pr\u00e9f\u00e9rant en cela la fluidit\u00e9 identitaire et les multiplicit\u00e9s au sujet donn\u00e9. Aussi, tout comme l\u2019hybride, la multiplicit\u00e9 est-elle a-formelle et a-subjective, nous ne discuterons pas des pr\u00e9suppos\u00e9s anti-humanistes accompagnant ces courants de pens\u00e9es, cependant nous rappellerons que l\u2019hybride est un avatar du posthumain, cons\u00e9quence directe des mutations anthropologiques de l\u2019utopie technoscientifique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Comprenons en d\u00e9finitive que l\u2019hybride n\u2019est pas une illustration d\u2019id\u00e9es ou de concepts, cybern\u00e9tiques ou postmodernes, mais le prolongement actualis\u00e9 d\u2019un mouvement de pens\u00e9e r\u00e9volutionnaire et r\u00e9volutionnant les rapports entre savoir et pouvoir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">L\u2019hybride devient cet art de la transition qui, proche de la pens\u00e9e chinoise, nous donne \u00e0 penser les \u00ab\u00a0transformations silencieuses\u00a0\u00bb (Jullien, 2009) ainsi que les subtilit\u00e9s de la processualit\u00e9. Renouvelant nos logiques occidentales, l\u2019hybride se focalise alors sur le trou b\u00e9ant ignor\u00e9 par la logique classique et taxinomique des Lumi\u00e8res. En effet, la rationalit\u00e9 technique des Modernes, orient\u00e9e par une pens\u00e9e de l\u2019\u00catre et les exigences du <em>logos, <\/em>a n\u00e9glig\u00e9 l\u2019ensemble des espaces interm\u00e9diaires et <em>hors-mesures<\/em> \u00e9mergeant <em>via<\/em> l\u2019hybride. D\u00e8s lors le num\u00e9rique, dans ses formes hypertextuelles ou ses occurrences cartographiques, favorise une attention renouvel\u00e9e aux n\u0153uds, liens et relations entre les instances. Au point que certains pr\u00e9sument l\u2019apparition d\u2019une \u00ab\u00a0raison num\u00e9rique ou computationnelle\u00a0\u00bb (Bachimont, 2010) au cot\u00e9 de la \u00ab\u00a0raison graphique\u00a0\u00bb examin\u00e9e par Jack Goody (Goody, 1979). Ce dernier a en effet soulign\u00e9 comment le passage de l\u2019oralit\u00e9 \u00e0 la technique de l\u2019\u00e9criture avait favoris\u00e9 la constitution de nouvelles cat\u00e9gories conceptuelles, fortifiant l\u2019organisation de la pens\u00e9e. Dans cette perspective, on peut supposer que le num\u00e9rique, \u00e0 travers sa logique de contamination et d\u2019hybridation, est \u00e9galement constitutif et constituant de nouveaux paradigmes de pens\u00e9e fond\u00e9s sur des notions de passages, de double logique et d\u2019ouverture \u00e0 la complexit\u00e9.<\/p>\n<h2 class=\"western\">3. <a name=\"sect3\"><\/a>L\u2019hybride\u00a0: le flux contre le code<\/h2>\n<p class=\"article\" style=\"text-align: justify\">Les caract\u00e9ristiques des technologies num\u00e9riques telles que l\u2019interactivit\u00e9, la plasticit\u00e9 ou la fluidit\u00e9 encouragent de nouveaux modes de \u00ab\u00a0contamination positive\u00a0\u00bb entre les disciplines, les techniques, les savoirs mais aussi les sph\u00e8res culturelle, \u00e9conomique et informationnelle. Par cons\u00e9quent, le num\u00e9rique favorise et amplifie naturellement l\u2019hybridation et voit \u00e9clater tout principe d\u2019identit\u00e9\u00a0univoque. Au terme de ce parcours, nous voici devant l\u2019\u00e9vidence de mutations \u00e9pist\u00e9miques, ontologiques, esth\u00e9tiques et politiques soulev\u00e9es par ce que nous avons d\u00e9sign\u00e9 comme une travers\u00e9e hybride.<a name=\"sect3\"><\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Cependant, face \u00e0 la tendance absorbante de l\u2019hybride \u00e0 vouloir embrasser la globalit\u00e9 des choses, dans ses contradictions internes, ses contingences et ses multiplicit\u00e9s, ne risquons-nous pas de sombrer dans des abstractions de codes et de formes insaisissables, \u00e9quivoques et sans substance\u00a0? Le mouvement de confusion g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e orient\u00e9 par un hybridisme sans mesure ni limite, o\u00f9 art et sans-art vont jusqu\u2019\u00e0 se partager la production symbolique, appelle de nouvelles postures et la volont\u00e9 d\u2019accepter ce que Christine Buci-Glucksmann nomme \u00ab\u00a0l\u2019esprit de la vague\u00a0\u00bb (Buci-Glucksmann, 2003, p. 20), en r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la pens\u00e9e orientale.<a name=\"sect3\"><\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Si de nombreux sociologues consid\u00e8rent cette fluidit\u00e9 \u00e9pist\u00e9mique comme l\u2019av\u00e8nement d\u2019une grande d\u00e9sorientation \u2013 semblant d\u00e9truire toute possibilit\u00e9 de se constituer comme sujet \u2013 ne peut-on pas, au contraire, se r\u00e9jouir de cet espace toujours renouvel\u00e9 qui s\u2019offre \u00e0 nous\u00a0? Certes, le sens et les significations r\u00e9sonnent sous l\u2019ambivalence du paradoxe et des ambigu\u00eft\u00e9s, mais dans un monde investi par des lignes de codes et des algorithmes \u00ab\u00a0aveugles\u00a0\u00bb \u2013 sans conscience ni spontan\u00e9it\u00e9 humaine \u2013 il est pr\u00e9f\u00e9rable de choisir l\u2019impr\u00e9visibilit\u00e9 \u00e0 l\u2019univocit\u00e9 de la machine. Le probl\u00e8me n\u2019est pas tant de trouver de nouveaux rep\u00e8res dans cet empire hybride, que de c\u00e9der \u00e0 la d\u00e9valorisation d\u2019un concept phare, en oubliant l\u2019\u00e9thique de la <em>diff\u00e9rance<\/em> \u00e0 laquelle il nous invite. La t\u00e2che des artistes contemporains serait alors de poursuivre celle amorc\u00e9e par Fred Forest dans les ann\u00e9es soixante-dix afin d\u2019aboutir \u00e0 des artistes hybrid\u00e9s, dont la figure de l\u2019amateur, actif et connect\u00e9, pourrait bien compl\u00e9ter l\u2019action.<\/p>\n<h2 class=\"western\"><a name=\"sect3\"><\/a><\/h2>\n<hr \/>\n<h2 class=\"western\"><a name=\"sect4\"><\/a>Bibliographie<\/h2>\n<p style=\"text-align: justify\">ANCET Pierre. <em>Ph\u00e9nom\u00e9nologie du corps monstrueux<\/em>. Paris\u00a0: PUF,\u00a0 2006, 192p.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">BACHIMONT Bruno.\u00a0<em>Le sens de la technique. Le num\u00e9rique et le calcul<\/em>. Paris\u00a0:\u00a0Encre Marine, 2010, 192p.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">BUCI-GLUCKSMANN Christine. <em>Esth\u00e9tique de l\u2019\u00e9ph\u00e9m\u00e8re<\/em>.\u00a0Paris\u00a0: Galil\u00e9e, 2003, 96p.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">BUYDENS Mireille. \u00ab\u00a0 La forme d\u00e9vor\u00e9e. Pour une approche deleuzienne d\u2019Internet\u00a0\u00bb, <em>in L\u2019image\u00a0: Deleuze, Foucault, Lyotard.<\/em> Paris\u00a0: Vrin, 1997.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">CAUQUELIN Anne. <em>Le Site et le paysage<\/em>, Paris\u00a0: PUF, 2002, 199p.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">COUCHOT Edmond et HILAIRE Norbert. <em>L\u2019art num\u00e9rique. Comment la technologie vient au monde de l\u2019art. <\/em>Paris\u00a0: Flammarion, 2003, 260p.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">DEBRAY R\u00e9gis. <em>\u00c9loge des fronti\u00e8res<\/em>. Paris\u00a0: Gallimard, 2010, 96p.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">FOUCAULT Michel. \u00ab <em>Theatrum philosophicum <\/em>\u00bb, <em>Critique<\/em>, n\u00b0 282, (nov. 1970). Repris dans <em>Dits et \u00e9crits,<\/em> vol. I. Paris\u00a0: Gallimard, 2001, 1736p.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">GOODY Jack.\u00a0<em>La raison graphique. La domestication de la pens\u00e9e sauvage<\/em>, Paris\u00a0: \u00c9ditions de Minuit, 1979, 272p.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">HARDT Michael et NEGRI Antonio. <em>Empire<\/em>, (traduit de l\u2019anglais par Denis-Armand Canal). Paris\u00a0: Exils, 2000, 559p.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">JULLIEN Fran\u00e7ois. <em>Les transformations silencieuses<\/em>. Paris\u00a0: Grasset &amp; Fasquelle, 2009, 200p.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">MOLINET Emmanuel. \u00ab\u00a0L\u2019hybridation\u00a0: un processus d\u00e9cisif dans le champ des arts plastiques\u00a0\u00bb, <em>Le Portique<\/em> [En ligne], 2-2006, Varia, mis en ligne le 22 d\u00e9cembre 2006, Consult\u00e9 le 17 mai 2011. <a href=\"http:\/\/leportique.revues.org\/index851.html\">URL<\/a>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">MORIN Edgar. <em>Introduction \u00e0 la pens\u00e9e complexe<\/em>. Paris\u00a0: Seuil, 2005, 160p.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">MUSSO Pierre. <em>Critique des r\u00e9seaux<\/em>. Paris\u00a0: PUF, 2003, 373p.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">SFEZ Lucien. <em>Critique de la communication<\/em>. Paris\u00a0: Seuil, 1992, 528p.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">TAMISIER Marc. <em>Sur la photographie contemporaine. <\/em>Paris\u00a0: L\u2019harmattan, 2007, 212p.<\/p>\n<hr \/>\n<p style=\"text-align: justify\"><strong>Pour citer cet article :<\/strong><\/p>\n<p>Marion Zilio , \u00ab Une travers\u00e9e hybride en r\u00e9gime num\u00e9rique. Enjeux et travers contemporain \u00bb, <em>Litter@incognita<\/em>, n\u00b04 (2011-2012) &#8211; Num\u00e9ro 2011, p. 1 &#8211; 7, mis en ligne le 03\/10\/2012.<br \/>\nURL :\u00a0 https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/littera-incognita-2\/2016\/02\/16\/numero-4-2011-article-7-mz\/<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Marion Zilio Doctorante en Esth\u00e9tique, Sciences et Technologies des Arts \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 Paris &#8211; VIII mzi&#108;&#x69;&#x6f;&#x40;hot&#109;&#x61;&#x69;&#x6c;&#x2e;fr Pour citer cet article : Zilio, Marion, \u00ab Une travers\u00e9e hybride en r\u00e9gime num\u00e9rique. Enjeux et travers contemporain. \u00bb, Litter@ Incognita [En ligne], Toulouse : Universit\u00e9 Toulouse Jean Jaur\u00e8s, n\u00b04 \u00ab L\u2019hybride \u00e0 l\u2019\u00e9preuve des regards crois\u00e9s \u00bb, 2012, [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":33,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[46549],"tags":[46749,46748,46721,46751,46555,38809,46752,45102],"class_list":["post-777","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-article","tag-diamorphose","tag-differance","tag-hybridation","tag-hybride","tag-n4","tag-numerique","tag-post-humain","tag-technologie","post-preview"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/littera-incognita-2\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/777","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/littera-incognita-2\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/littera-incognita-2\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/littera-incognita-2\/wp-json\/wp\/v2\/users\/33"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/littera-incognita-2\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=777"}],"version-history":[{"count":23,"href":"https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/littera-incognita-2\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/777\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":3507,"href":"https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/littera-incognita-2\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/777\/revisions\/3507"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/littera-incognita-2\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=777"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/littera-incognita-2\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=777"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/littera-incognita-2\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=777"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}