 {"id":513,"date":"2023-04-12T10:56:13","date_gmt":"2023-04-12T08:56:13","guid":{"rendered":"https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/questions-d-images\/?p=513"},"modified":"2023-04-12T11:21:57","modified_gmt":"2023-04-12T09:21:57","slug":"bulle-de-bande-dessinee","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/questions-d-images\/2023\/04\/12\/bulle-de-bande-dessinee\/","title":{"rendered":"Bulle de bande dessin\u00e9e"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: center\"><em>Texte de Philippe Maupeu, Universit\u00e9 Toulouse \u2013 Jean Jaur\u00e8s<\/em>, <em>Laboratoire PLH<\/em><\/p>\n<p>Dans la bande dessin\u00e9e, la bulle d\u00e9signe m\u00e9taphoriquement l\u2019enveloppe graphique qui entoure les paroles prononc\u00e9es par les personnages. La bulle est rattach\u00e9e par un appendice au personnage locuteur qui l\u2019\u00e9nonce. Les anglo-saxons choisissent une autre m\u00e9taphore (<em>balloon<\/em>). Le terme de <em>phylact\u00e8re<\/em>, aussi employ\u00e9, d\u00e9signe dans la religion juive une bo\u00eete contenant des parchemins sur lesquels sont \u00e9crits des versets de la Bible. <em>Bulle<\/em> et <em>ballon<\/em> sont utilis\u00e9s par analogie formelle (l\u2019enveloppe des mots est g\u00e9n\u00e9ralement de forme ronde ou ovo\u00efde). La <em>bulle<\/em> ajoute l\u2019id\u00e9e dynamique d\u2019une formation, d\u2019une \u00e9mission\u00a0de paroles : elle \u00e9mane de celui qui l\u2019\u00e9nonce\u00a0: Serge Gainsbourg invite la \u00ab\u00a0petite fille\u00a0\u00bb \u00e0 \u00ab\u00a0faire des bulles\u00a0\u00bb dans son \u00ab\u00a0comic strip\u00a0\u00bb, des \u00ab\u00a0shebam\u00a0!\u00a0pop\u00a0!\u00a0 blop\u00a0!\u00a0wizz\u00a0!\u00a0\u00bb (1967). Le phylact\u00e8re ne na\u00eet pas avec la bande dessin\u00e9e. Dans l\u2019art m\u00e9di\u00e9val, et sp\u00e9cialement l\u2019enluminure gothique, le phylact\u00e8re, qui se d\u00e9roule comme une banderole ou un <em>volumen<\/em> (un rouleau) au-dessus du personnage, peut avoir deux fonctions\u00a0: d\u00e9signer la personne \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019une \u00e9tiquette, ou repr\u00e9senter les paroles qu\u2019il \u00e9nonce. Les bulles de parole sont utilis\u00e9es par les caricaturistes anglais au tournant du XVIII<sup>e<\/sup> et du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, tels James Gillray ou George Cruickshank. C\u2019est pourtant en \u00e9voquant l\u2019art d\u2019un caricaturiste fran\u00e7ais, Grandville, que Baudelaire note qu\u2019il use \u00ab\u00a0du vieux proc\u00e9d\u00e9 qui consiste \u00e0 attacher aux bouches de ses personnages des banderoles parlantes\u00a0\u00bb (<em>Quelques caricaturistes fran\u00e7ais<\/em>, 1857).<\/p>\n<p>Le syst\u00e8me qui pr\u00e9vaut longtemps dans les \u00ab\u00a0histoires\u00a0en estampes\u00a0\u00bb et la bande dessin\u00e9e du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle repose sur une dissociation de l\u2019image et du texte, qui figure \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019une l\u00e9gende sous le cadre de la vignette (chez Rodolphe T\u00f6pffer, Cham, Gustave Dor\u00e9, Christophe, et encore Pinchon pour <em>B\u00e9cassine<\/em>). L\u2019usage de la bulle dans les <em>comics<\/em> se d\u00e9veloppe d\u2019abord dans les ann\u00e9es 1890, dans un contexte de presse \u00e9crite, chez les burlesques am\u00e9ricains tels Frederik Burr Opper (<em>Happy Hooligan<\/em>) ou Otto Dirks (<em>The Katzenjammer Kids<\/em>). Il ne se r\u00e9pand que beaucoup plus tardivement dans le domaine francophone, avec Alain de Saint-Ogan tout d\u2019abord \u00e0 partir de 1925 (<em>Zig et Puce<\/em>). Longtemps, les s\u00e9ries comme <em>B\u00e9cassine<\/em> ou <em>Les Pieds-Nickel\u00e9s<\/em> adopteront le mod\u00e8le traditionnel de la dissociation du texte et de l\u2019image. La premi\u00e8re parution fran\u00e7aise de <em>Tintin au pays des Soviets<\/em> (1930), dans le journal <em>C\u0153urs Vaillants<\/em>, t\u00e9moigne d\u2019une forme de g\u00eane face \u00e0 cette nouvelle convention graphique\u00a0: l\u2019\u00e9diteur choisit d\u2019accompagner les vignettes de textes explicatifs sous les cadres, malgr\u00e9 le d\u00e9saccord d\u2019Herg\u00e9 qui a opt\u00e9 pour les bulles \u00e0 la suite de Saint-Ogan.<\/p>\n<p>La bulle est le marqueur du discours direct dans le r\u00e9cit. Elle ne doit pas \u00eatre confondue avec les <em>cartouches<\/em> qui contiennent les indications de r\u00e9gie narrative. Son rapport privil\u00e9gi\u00e9 \u00e0 l\u2019oral explique qu\u2019elle ait fait son apparition, aux \u00c9tats-Unis, chez des auteurs privil\u00e9giant les couleurs argotiques du parler populaire (enfants, \u00e9migr\u00e9s comme l\u2019\u00e9tait Dirks lui-m\u00eame, gens du peuple sans culture, marginaux etc.). La r\u00e9sistance fran\u00e7aise \u00e0 cette \u00e9volution t\u00e9moigne d\u2019un art beaucoup plus soucieux de respecter sinon les codes de la biens\u00e9ance, du moins la correction de la langue. Chez Christophe (<em>La famille Fenouillard<\/em>, <em>Le sapeur Camember<\/em>), de son vrai nom Georges Colomb, professeur de botanique \u00e0 la Sorbonne, le burlesque port\u00e9 par le dessin est contenu par le pince-sans-rire du texte qui joue sur le calembour ma\u00eetris\u00e9 (et facile) et l\u2019ironie. Le texte du r\u00e9citatif tient \u00e0 distance tout autant le burlesque du dessin que les \u00e9carts de la langue. La promotion de la bulle est \u00e9galement associ\u00e9e, selon Thierry Smolderen, aux nouvelles techniques d\u2019enregistrement et de restitution de la musique et de la voix\u00a0: elle prend une actualit\u00e9 nouvelle au moment de l\u2019invention du gramophone (1887) qui perfectionne le phonographe. Le contenu de la bulle n\u2019est pas n\u00e9cessairement verbal\u00a0: il peut \u00eatre purement \u00e9motionnel, contenir signes de ponctuation (\u00a0!,\u00a0?) ou pictogrammes \u00a0(\u00e9toiles, t\u00eate de mort, tourbillons etc.) traduisant la r\u00e9action affective et les sensations du personnage (surprise, douleur). Les jeux sur la forme de la bulle (h\u00e9riss\u00e9e, ramollie, cribl\u00e9e de stalactites etc.) modalisent le contenu de l\u2019\u00e9nonc\u00e9 par une indication de ton (col\u00e8re, fatigue ou langueur, froideur cassante etc.). Les bulles de pens\u00e9e se diff\u00e9rencient des bulles de parole par l\u2019appendice, un chapelet de petites bulles discontinu. Certaines bulles d\u00e9signent un contenu onirique\u00a0: le jeu d\u2019\u00e9chelle entre \u00e9nonciateur et \u00e9nonc\u00e9 est d\u00e8s lors invers\u00e9, la bulle de r\u00eave occupant la plus grande place dans la vignette, allant jusqu\u2019\u00e0 \u00e9vincer le r\u00e9cit cadre. La bulle onirique cumule les fonctions de la bulle proprement dite (elle est r\u00e9f\u00e9r\u00e9e \u00e0 son \u00ab\u00a0\u00e9nonciateur\u00a0\u00bb par l\u2019appendice) et de la vignette (elle est une vignette dans la vignette, encadrant un contenu iconographique)\u00a0; la dimension proprement onirique de l\u2019\u00e9nonc\u00e9 est accus\u00e9e par la forme de la vignette aux contours souvent ondul\u00e9s.<\/p>\n<p>La forme des bulles participe pleinement de la po\u00e9tique du dessinateur. D\u2019abord vaguement rectangulaires au trac\u00e9 tremblotant, les bulles chez Herg\u00e9 s\u2019apparent ensuite \u00e0 des quadrilat\u00e8res aux coins arrondis, l\u2019appendice \u00e9nonciatif prenant la forme bris\u00e9e de l\u2019\u00e9clair. Le raffinement du phylact\u00e8re associ\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9criture en script italique adopt\u00e9e par Herg\u00e9 de pr\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la capitale \u00e0 partir de <em>L\u2019\u00e9toile myst\u00e9rieuse<\/em> (1942), est une des composantes importantes du style herg\u00e9en. Edgar P. Jacobs est connu pour l\u2019emploi massif de bulles de paroles, qui vont jusqu\u2019\u00e0 saturer l\u2019espace de la vignette. La bulle est l\u2019incarnation m\u00eame d\u2019un paradoxe\u00a0: une mat\u00e9rialisation physique et spatiale d\u2019une r\u00e9alit\u00e9 purement sonore. Certains auteurs ont jou\u00e9 sur cette mat\u00e9rialit\u00e9 et en ont fait mati\u00e8re \u00e0 <em>m\u00e9talepse<\/em>\u00a0(un jeu r\u00e9flexif sur les conventions m\u00eames du m\u00e9dium) : la bulle peut devenir envahissante et submerger le locuteur dans telle planche de <em>Little Nemo<\/em> de Winsor Mc Cay\u00a0; un personnage peut monter lui-m\u00eame dans la bulle de sa pens\u00e9e, comme Barth\u00e9l\u00e9my dans les aventures de <em>Phil\u00e9mon<\/em> dessin\u00e9es par Fred (<em>La M\u00e9m\u00e9moire<\/em>, 1977). Si elle ne participe pas \u00e0 proprement parler de la d\u00e9finition m\u00eame de la bande dessin\u00e9e (il existe des bandes dessin\u00e9es muettes), la bulle est devenue l\u2019embl\u00e8me m\u00eame de sa cr\u00e9ativit\u00e9 et de son potentiel ludique, dans le rapport joyeusement r\u00e9gressif qu\u2019elle entretient \u00e0 l\u2019enfance\u00a0: bulles de bave du babil pr\u00e9verbal, ou bulles de savons dans ce \u00ab\u00a0bain\u00a0\u00bb de jouvence qu\u2019est le <em>comic strip<\/em> dans la chanson de Gainbourg.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Pour aller plus loin<\/strong><\/p>\n<p>PEETERS, Beno\u00eet, <em>Lire la bande dessin\u00e9e<\/em>, Paris, Flammarion, 2000.<\/p>\n<p>SMOLDEREN, Thierry, <em>Naissances de la bande dessin\u00e9e\u00a0: de William Hogarth \u00e0 Winsor McCay<\/em>, Bruxelles, Les Impressions nouvelles, 2009.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Texte de Philippe Maupeu, Universit\u00e9 Toulouse \u2013 Jean Jaur\u00e8s, Laboratoire PLH Dans la bande dessin\u00e9e, la bulle d\u00e9signe m\u00e9taphoriquement l\u2019enveloppe graphique qui entoure les paroles prononc\u00e9es par les personnages. 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