 {"id":649,"date":"2023-06-06T09:29:54","date_gmt":"2023-06-06T07:29:54","guid":{"rendered":"https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/questions-d-images\/?p=649"},"modified":"2023-06-06T09:31:39","modified_gmt":"2023-06-06T07:31:39","slug":"figurine-et-malediction-dans-legypte-romaine","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/questions-d-images\/2023\/06\/06\/figurine-et-malediction-dans-legypte-romaine\/","title":{"rendered":"Figurine et mal\u00e9diction dans l&rsquo;Egypte romaine"},"content":{"rendered":"<p>&nbsp;<\/p>\n<p><em>Texte de Thomas Galoppin, Universit\u00e9 Toulouse \u2013 Jean Jaur\u00e8s (ERC MAP)<\/em><\/p>\n<div id=\"attachment_650\" style=\"width: 270px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-650\" class=\"wp-image-650 size-full\" src=\"https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/questions-d-images\/files\/2023\/06\/Figurine-et-envoutement-1.jpg\" alt=\"\" width=\"260\" height=\"349\" srcset=\"https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/questions-d-images\/files\/2023\/06\/Figurine-et-envoutement-1.jpg 260w, https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/questions-d-images\/files\/2023\/06\/Figurine-et-envoutement-1-223x300.jpg 223w, https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/questions-d-images\/files\/2023\/06\/Figurine-et-envoutement-1-160x215.jpg 160w\" sizes=\"auto, (max-width: 260px) 100vw, 260px\" \/><p id=\"caption-attachment-650\" class=\"wp-caption-text\">Figurine d\u2019envo\u00fbtement, \u00c9gypte, IIIe-IVe si\u00e8cle de notre \u00e8re. Mus\u00e9e du Louvre, D\u00e9partement des Antiquit\u00e9s \u00e9gyptiennes, E 27145 A. \u00a9 2010, Mus\u00e9e du Louvre \/ Georges Poncet.<\/p><\/div>\n<p><strong>\u00a0<\/strong>Une figurine un peu plus petite qu\u2019un smartphone est aujourd\u2019hui expos\u00e9e au mus\u00e9e du Louvre, qui l\u2019a acquise en 1975 sur le march\u00e9 de l\u2019art aupr\u00e8s d\u2019un certain Alkis Dimitrios Math\u00e9os<a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a>. Son origine est incertaine et on peut seulement assurer qu\u2019elle provient de la vall\u00e9e du Nil et date de l\u2019Antiquit\u00e9 tardive (III<sup>e<\/sup>-IV<sup>e<\/sup> si\u00e8cle). Haute de 9,6 cm et large de 4,2 cm pour une \u00e9paisseur de 7,2 cm, elle figure une femme nue, les mains li\u00e9es dans le dos, les jambes fl\u00e9chies et les pieds joints ramen\u00e9s \u00e0 hauteur des fesses. La coiffure, ramass\u00e9e en chignon \u00e0 l\u2019arri\u00e8re du cr\u00e2ne, est particuli\u00e8rement bien repr\u00e9sent\u00e9e et il convient de remarquer le dessin des boucles d\u2019oreilles et du collier en s\u00e9rie de m\u00e9daillons \u2013 ornements qui constitue un d\u00e9tail unique sur ce type d\u2019objet. De tr\u00e8s petite taille, la sculpture est en argile et r\u00e9sulte de deux transformations\u00a0: modelage et cuisson. Une autre action est particuli\u00e8rement visible\u00a0: elle a \u00e9t\u00e9 \u00ab\u00a0enclou\u00e9e\u00a0\u00bb avec treize aiguilles de bronze, fich\u00e9es dans diff\u00e9rentes parties du corps\u00a0: le sommet du cr\u00e2ne, les yeux, la bouche et les oreilles, au centre de la poitrine, au niveau des organes g\u00e9nitaux et de l\u2019anus, entre les mains li\u00e9es et sur la plante de chaque pied. C\u2019est cette action qui rappelle les \u00ab\u00a0poup\u00e9es vaudous\u00a0\u00bb, m\u00eame s\u2019il convient d\u2019\u00e9viter d\u2019appeler ainsi cette effigie, dans la mesure o\u00f9 elle n\u2019appartient \u00e9videmment pas \u00e0 la culture ha\u00eftienne. Elle n\u2019en est pas moins l\u2019un des exemplaires les plus connus de figurines d\u2019envo\u00fbtement qui illustrent la pratique de la \u00ab\u00a0magie\u00a0\u00bb dans l\u2019Antiquit\u00e9, fr\u00e9quemment reproduite dans les ouvrages qui traitent du sujet.<\/p>\n<p>Pr\u00e9senter la figurine seule serait un non-sens, dans la mesure o\u00f9 elle fait partie d\u2019un dispositif rituel\u00a0: elle \u00e9tait en effet contenue par un pot en argile cuite dans lequel elle \u00e9tait accompagn\u00e9e d\u2019une lamelle de plomb grav\u00e9e avec le texte d\u2019une mal\u00e9diction \u00e9rotique. C\u2019est donc l\u2019ensemble qui fait sens et permet de reconstituer un rituel d\u2019envo\u00fbtement. L\u2019ensemble du dispositif est pr\u00e9cieux car il t\u00e9moigne de l\u2019exercice r\u00e9el d\u2019une pratique connue par d\u2019autres documents de l\u2019\u00c9gypte romaine.<\/p>\n<p>Le plus simple est de repartir des objets et de leurs caract\u00e9ristiques propres, puis de les expliquer avec l\u2019appui des textes pour comprendre le fonctionnement du rituel. La comparaison avec des pratiques similaires et quelques notions d\u2019anthropologie des images donnent sens \u00e0 une pratique que l\u2019arch\u00e9ologie seule ne permet pas d\u2019expliquer.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>\u00c9l\u00e9ments de contexte et mat\u00e9rialit\u00e9<\/strong><\/p>\n<p>M\u00eame si on ignore leur contexte g\u00e9ographique et arch\u00e9ologique, ces objets donnent \u00e0 voir quelque chose de la culture mat\u00e9rielle dans une \u00c9gypte qui est d\u00e9j\u00e0 province de l\u2019Empire romain depuis plus de trois si\u00e8cles. Ce sont les produits d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 o\u00f9 l\u2019on parle et \u00e9crit grec en particulier dans l\u2019administration, mais o\u00f9 l\u2019\u00e9gyptien constitue toujours une langue r\u00e9gionale forte \u2013 le copte s\u2019affirme peu \u00e0 peu \u00e0 cette \u00e9poque. Des si\u00e8cles de cohabitation, voire de mixit\u00e9 entre des populations d\u2019origines diverses \u2013 \u00c9gyptiens, Grecs install\u00e9s depuis la conqu\u00eate d\u2019Alexandre le Grand, mais aussi des populations issues d\u2019immigrations du Proche-Orient, ou encore de l\u2019Italie romaine depuis le I<sup>er<\/sup> si\u00e8cle avant notre \u00e8re \u2013 ont conduit \u00e0 une soci\u00e9t\u00e9 multiethnique et multiculturelle, dont une grande partie des habitants a, comme ailleurs, obtenu la citoyennet\u00e9 romaine \u2013 \u00e9tendue par l\u2019\u00e9dit de Caracalla en 212. La population est encore majoritairement polyth\u00e9iste, m\u00eame si le juda\u00efsme et le christianisme sont attest\u00e9s. Les cultes \u00e9gyptiens assur\u00e9s par la classe sacerdotale dans les sanctuaires ou les cultes grecs pratiqu\u00e9s dans quelques cit\u00e9s comme la capitale Alexandrie ne sont pas imperm\u00e9ables les uns aux autres\u00a0: au contraire, les images et les textes t\u00e9moignent d\u2019une mixit\u00e9 culturelle jusque dans la repr\u00e9sentation du divin. Pour expliquer des pratiques rituelles comme celle dont t\u00e9moigne une figurine d\u2019envo\u00fbtement, il faut donc tenir compte de cette mixit\u00e9 culturelle qui produit le savoir de l\u2019op\u00e9rateur du rituel comme les attentes de sa client\u00e8le.<\/p>\n<p>Plusieurs \u00ab\u00a0agents\u00a0\u00bb sont en effet concern\u00e9s par un rituel d\u2019envo\u00fbtement\u00a0: l\u2019op\u00e9rateur ou praticien du rituel, son commanditaire ou client, et la cible de l\u2019envo\u00fbtement. Quelques \u00e9l\u00e9ments permettent de les caract\u00e9riser \u2013 \u00e0 d\u00e9faut de vraiment les identifier \u2013 en \u00e9tudiant les objets et le texte. D\u2019autres agents apparaitront, que l\u2019on peut appeler des \u00ab\u00a0puissances surhumaines\u00a0\u00bb pour englober \u00e0 la fois des divinit\u00e9s et les morts. Il s\u2019agit principalement de comprendre comment ces agents sont mis en interaction \u00e0 travers l\u2019image et le dispositif mat\u00e9riel qui l\u2019int\u00e8gre\u00a0: commenter ces documents est un bon exercice pour saisir comment une image ou un objet contribue \u00e0 une action rituelle pr\u00e9cis\u00e9ment en connectant diff\u00e9rents agents.<\/p>\n<div id=\"attachment_652\" style=\"width: 798px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-652\" class=\"wp-image-652 size-full\" src=\"https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/questions-d-images\/files\/2023\/06\/Figurine-et-envoutement-3.jpg\" alt=\"\" width=\"788\" height=\"587\" srcset=\"https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/questions-d-images\/files\/2023\/06\/Figurine-et-envoutement-3.jpg 788w, https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/questions-d-images\/files\/2023\/06\/Figurine-et-envoutement-3-300x223.jpg 300w, https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/questions-d-images\/files\/2023\/06\/Figurine-et-envoutement-3-768x572.jpg 768w, https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/questions-d-images\/files\/2023\/06\/Figurine-et-envoutement-3-560x417.jpg 560w, https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/questions-d-images\/files\/2023\/06\/Figurine-et-envoutement-3-260x194.jpg 260w, https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/questions-d-images\/files\/2023\/06\/Figurine-et-envoutement-3-160x119.jpg 160w\" sizes=\"auto, (max-width: 788px) 100vw, 788px\" \/><p id=\"caption-attachment-652\" class=\"wp-caption-text\">Fig. 2. Lamelle de plomb inscrite, \u00c9gypte, IIIe-IVe si\u00e8cle de notre \u00e8re. Mus\u00e9e du Louvre, D\u00e9partement des Antiquit\u00e9s \u00e9gyptiennes, E 27145 C. \u00a9 2010, Mus\u00e9e du Louvre \/ Georges Poncet.<\/p><\/div>\n<p>La mat\u00e9rialit\u00e9 m\u00eame des objets permet de mieux comprendre quel genre de personne peut op\u00e9rer un rite de cette nature. D\u00e9crire les diff\u00e9rents objets permet en effet de reconstituer pas \u00e0 pas les diff\u00e9rentes \u00e9tapes d\u2019un rituel d\u2019envo\u00fbtement et sa technicit\u00e9. L\u2019op\u00e9rateur rituel a model\u00e9 puis cuit la figurine avant de planter les treize aiguilles dans des points pr\u00e9cis de son anatomie. La lamelle de plomb qui l\u2019accompagne (fig. 2)<a href=\"#_ftn2\" name=\"_ftnref2\">[2]<\/a> est un petit carr\u00e9 presque parfait de 11,1 cm sur 11,2 cm, fabriqu\u00e9 par martelage \u2013 le plomb est un m\u00e9tal assez souple. Sur le support ainsi obtenu, l\u2019op\u00e9rateur a grav\u00e9 son texte avec un objet pointu de type stylet. L\u2019\u00e9criture, parfois ligatur\u00e9e, est celle d\u2019une main experte qui a su faire tenir 28 lignes de texte grec en couvrant les deux faces du carr\u00e9, avant de rouler la feuille dans le sens des lignes d\u2019\u00e9criture \u2013 les marques laiss\u00e9es par la pliure sont visibles apr\u00e8s le d\u00e9roulage. La figurine et la lamelle de plomb ont ensuite \u00e9t\u00e9 d\u00e9pos\u00e9es dans un petit vase sans couvercle ni d\u00e9cor, r\u00e9alis\u00e9 en terre cuite beige-rouge, avec engobage \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur (fig. 3)<a href=\"#_ftn3\" name=\"_ftnref3\">[3]<\/a>.<\/p>\n<div id=\"attachment_651\" style=\"width: 807px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-651\" class=\"wp-image-651 size-full\" src=\"https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/questions-d-images\/files\/2023\/06\/Figurine-et-envoutement-2.jpg\" alt=\"\" width=\"797\" height=\"593\" srcset=\"https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/questions-d-images\/files\/2023\/06\/Figurine-et-envoutement-2.jpg 797w, https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/questions-d-images\/files\/2023\/06\/Figurine-et-envoutement-2-300x223.jpg 300w, https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/questions-d-images\/files\/2023\/06\/Figurine-et-envoutement-2-768x571.jpg 768w, https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/questions-d-images\/files\/2023\/06\/Figurine-et-envoutement-2-560x417.jpg 560w, https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/questions-d-images\/files\/2023\/06\/Figurine-et-envoutement-2-260x193.jpg 260w, https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/questions-d-images\/files\/2023\/06\/Figurine-et-envoutement-2-160x119.jpg 160w\" sizes=\"auto, (max-width: 797px) 100vw, 797px\" \/><p id=\"caption-attachment-651\" class=\"wp-caption-text\">Fig. 3. Pot en terre cuite, \u00c9gypte, IIIe-IVe si\u00e8cle de notre \u00e8re. Mus\u00e9e du Louvre, D\u00e9partement des Antiquit\u00e9s \u00e9gyptiennes, E 27145 B. \u00a9 2010, Mus\u00e9e du Louvre \/ Georges Poncet.<\/p><\/div>\n<p>Il a une hauteur de 14,6 cm, pour un diam\u00e8tre maximum de 11,9 cm, environ 9 x 6 cm de diam\u00e8tre au niveau de l\u2019ouverture. Il est donc \u00e0 peine plus grand que la figurine et parait avoir \u00e9t\u00e9 con\u00e7u ou du moins choisi pr\u00e9cis\u00e9ment pour contenir les deux autres objets. Il faut souligner que, si aucun de ces artefacts n\u2019est pr\u00e9cieux, ni sans doute d\u2019une grande technicit\u00e9, ils ont \u00e9t\u00e9 r\u00e9alis\u00e9s avec soin. La figurine comporte des d\u00e9tails comme les seins, la silhouette, la coiffure et les parures qui mettent en \u00e9vidence sa f\u00e9minit\u00e9 et un charme peu commun sur les figurines d\u2019envo\u00fbtements connues. Le texte et son support sont proprement travaill\u00e9s et trahissent \u00e9galement l\u2019action d\u2019un sp\u00e9cialiste qui a eu \u2013 toutes proportions gard\u00e9es \u2013 une certaine conscience du travail bien fait. Quoique difficile \u00e0 identifier, l\u2019op\u00e9rateur du rituel \u00e9tait donc dot\u00e9 \u00e0 la fois des comp\u00e9tences d\u2019un scribe et d\u2019un relatif talent de coroplaste\u00a0: une expertise rituelle est en jeu qui demande d\u2019\u00eatre vers\u00e9 dans l\u2019\u00e9criture \u2013 un savoir minoritaire dans l\u2019\u00c9gypte romaine \u2013 et un art plastique. \u00c0 cet \u00e9gard, il faut bien admettre que l\u2019action \u00ab\u00a0magique\u00a0\u00bb ne s\u2019improvise pas.<\/p>\n<p><em>\u00a0<\/em><\/p>\n<p><strong>L\u2019image \u00e9clair\u00e9e par le texte<\/strong><\/p>\n<p>Le reste des op\u00e9rations ne peut \u00eatre d\u00e9duit que de la lecture du texte et d\u2019autres documents parall\u00e8les. \u00c0 ce stade, faisons une pause sur la lamelle de plomb. Celle-ci est un exemple parmi des milliers de documents \u00e9pigraphiques appel\u00e9s \u00ab\u00a0d\u00e9fixions\u00a0\u00bb \u2013 d\u2019un mot latin d\u2019usage moderne, <em>defixio<\/em>, form\u00e9 sur le verbe <em>defigere<\/em> que l\u2019on peut traduire par \u00ab\u00a0enclouer\u00a0\u00bb. Ces documents sont parmi les mieux connus dans le monde savant et aupr\u00e8s du grand public lorsqu\u2019il s\u2019agit d\u2019\u00e9voquer la \u00ab\u00a0magie\u00a0\u00bb dans l\u2019Antiquit\u00e9<a href=\"#_ftn4\" name=\"_ftnref4\">[4]<\/a>. Il s\u2019agit en tr\u00e8s large majorit\u00e9 de lamelles de plomb inscrites avec des textes, voire des images, qui visent \u00e0 maudire un ou plusieurs individus. Souvent, les lamelles sont pli\u00e9es ou roul\u00e9es, perc\u00e9es d\u2019un clou et d\u00e9pos\u00e9es soit dans une tombe, soit dans un point d\u2019eau. De nombreux exemplaires proviennent de sanctuaires o\u00f9 ils invoquent la justice de la divinit\u00e9 \u00e0 l\u2019encontre d\u2019un adversaire \u2013 certains chercheurs consid\u00e8rent qu\u2019il s\u2019agit alors d\u2019une cat\u00e9gorie diff\u00e9rente, celle des \u00ab\u00a0pri\u00e8res de justice\u00a0\u00bb. Les textes et les objets qui t\u00e9moignent de mal\u00e9dictions sont en r\u00e9alit\u00e9 tr\u00e8s divers et c\u2019est ce qui fait le sel de ces rituels inqui\u00e9tants\u00a0: les multiples variations rendent compte d\u2019une tradition qui change selon les \u00e9poques, les lieux, les contextes sociaux, les objectifs poursuivis. Nos trois objets ne t\u00e9moignent donc que d\u2019une m\u00e9thode particuli\u00e8re, attest\u00e9e seulement en \u00c9gypte dans l\u2019Antiquit\u00e9 tardive. Si la mal\u00e9diction conserv\u00e9e au Louvre prolonge une tradition rituelle grecque attest\u00e9e d\u00e9j\u00e0 par les lamelles de plomb et les figurines r\u00e9alis\u00e9es \u00e0 Ath\u00e8nes au IV<sup>e<\/sup> si\u00e8cle avant notre \u00e8re \u2013 pour \u00e9voquer certaines des plus anciennes \u2013, pr\u00e8s de mille ans les s\u00e9parent et son formulaire est le produit de transformations religieuses et culturelles profondes\u00a0:<\/p>\n<p>Je vous transmets cette ligature (<em>katadesmos<\/em>), Dieux souterrains, Plout\u00f4n et Kor\u00e8 Pers\u00e9phone Ereshkigal, et Adonis qui est aussi nomm\u00e9 Barbaritha, et Herm\u00e8s Souterrain Th\u00f4outh Ph\u00f4kensepseu erektathou misonktaik, et Anubis Puissant Ps\u00eariphtha qui d\u00e9tient les cl\u00e9s de l\u2019Had\u00e8s, et <em>Daimones<\/em> souterrains, dieux, ceux qui sont morts et mortes avant l\u2019heure, gar\u00e7ons et filles, ann\u00e9es apr\u00e8s ann\u00e9es, mois apr\u00e8s mois, jours apr\u00e8s jours, heures apr\u00e8s heures, nuits apr\u00e8s nuits.<\/p>\n<p>J\u2019adjure tous les <em>daimones<\/em> qui sont ici pr\u00e8s du <em>daim\u00f4n<\/em> Antinoos. Toi-m\u00eame, l\u00e8ve-toi pour moi et rends-toi en tout lieu, dans chaque quartier, dans chaque maison, et lie Ptolemais qu\u2019a engendr\u00e9e Aias la fille d\u2019Orig\u00e8ne, pour qu\u2019elle n\u2019ait de rapport sexuel avec personne d\u2019autre, qu\u2019elle ne soit la concubine d\u2019aucun autre homme que moi, Sarapammon, qu\u2019a engendr\u00e9 Area, et ne la laisse ni boire ni manger, ni aimer, ni sortir, ni m\u00eame trouver le sommeil sans moi, Sarapammon, qu\u2019a engendr\u00e9 Area.<\/p>\n<p>Je t\u2019adjure, <em>daim\u00f4n <\/em>d\u00e9funt Antinoos, par le nom terrible et effrayant \u00e0 l\u2019\u00e9coute duquel s\u2019ouvre la terre, \u00e0 l\u2019\u00e9coute duquel les <em>daimones<\/em> sont saisis d\u2019effroi, \u00e0 l\u2019\u00e9coute duquel les cours d\u2019eau et les rochers \u00e9clatent.<\/p>\n<p>Je t\u2019adjure, <em>daim\u00f4n <\/em>d\u00e9funt Antinoos, par <em>Barbaratham cheloumbra barouche Ad\u00f4nai<\/em> et par <em>Abrasax<\/em> et par <em>Ia\u00f4 pakept\u00f4th pakebra\u00f4th sabarbaphaei<\/em> et par <em>Marmaraou\u00f4th<\/em> et par <em>Marmarachtha mamazagar<\/em>.<\/p>\n<p>Ne manque pas de m\u2019\u00e9couter, <em>daim\u00f4n<\/em> d\u00e9funt Antinoos, et l\u00e8ve-toi pour moi toi-m\u00eame, et va dans chaque endroit, chaque quartier, chaque maison, et apporte-moi Ptol\u00e9ma\u00efs qu\u2019a engendr\u00e9e Aias la fille d\u2019Orig\u00e8ne. Bloque sa faim, sa soif, jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019elle vienne \u00e0 moi, Sarapammon qu\u2019a engendr\u00e9 Area, et ne la laisse pas tenter d\u2019aller vers un autre homme que moi, Sarapammon. Tra\u00eene-la par les cheveux, les entrailles, jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019elle reste avec moi, Sarapammon qu\u2019a engendr\u00e9 Area, et que je poss\u00e8de Ptol\u00e9ma\u00efs qu\u2019a engendr\u00e9e Aias la fille d\u2019Orig\u00e8ne, soumise pour toute la dur\u00e9e de ma vie, m\u2019aimant et me d\u00e9sirant, me confiant tout ce qu\u2019elle a \u00e0 l\u2019esprit.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Le texte pr\u00e9sente plusieurs difficult\u00e9s, en particulier s\u2019il est soumis \u00e0 un public de lyc\u00e9ens. Le monde surhumain invoqu\u00e9 touche le domaine de la mort et du fun\u00e9raire, tandis que la dimension \u00e9rotique et contraignante du rituel r\u00e9v\u00e8le une face obscure de la soci\u00e9t\u00e9 antique. La traduction ici ne rend pas compte du registre de langage peu ch\u00e2ti\u00e9 que pr\u00e9sente le texte grec, mais les intentions du commanditaire restent claires\u00a0: un certain Sarapammon, identifi\u00e9 par le nom de sa m\u00e8re, demande la pleine et enti\u00e8re soumission d\u2019une femme nomm\u00e9e Ptol\u00e9ma\u00efs \u2013 elle aussi identifi\u00e9e par son matronyme, une pratique onomastique qui tire son origine de certains rituels \u00e9gyptiens. L\u2019attraction de Ptol\u00e9ma\u00efs est confi\u00e9e au <em>daim\u00f4n<\/em> (c\u2019est-\u00e0-dire la puissance surhumaine) d\u2019un d\u00e9funt, nomm\u00e9 Antinoos\u00a0: on comprend alors que le pot contenant la lamelle et la figurine \u00e9tait d\u00e9pos\u00e9 dans la tombe de cet Antinoos inconnu ou aupr\u00e8s d\u2019elle. Certains commentateurs ont voulu y reconna\u00eetre l\u2019amant de l\u2019empereur Hadrien, divinis\u00e9 apr\u00e8s sa mort, sugg\u00e9rant de localiser la d\u00e9couverte sur le site d\u2019Antinoopolis, cit\u00e9 fond\u00e9e en Haute-\u00c9gypte en son honneur \u2013 mais l\u2019hypoth\u00e8se ne peut \u00eatre confort\u00e9e.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Une dimension \u00e9rotique et la th\u00e9matique du genre<\/strong><\/p>\n<p>La dimension \u00e9rotique du rituel n\u2019est pas un cas isol\u00e9\u00a0: le rite appartient \u00e0 la cat\u00e9gorie des <em>philtrokatasmoi<\/em>, un type d\u2019attraction de l\u2019\u00eatre aim\u00e9 qui emploie la technique des mal\u00e9dictions. Le terme <em>katadesmos<\/em> par lequel le rituel est d\u00e9sign\u00e9 signifie un lien (<em>desmos<\/em>) renforc\u00e9 ou dirig\u00e9 vers l\u2019en bas. C\u2019est un encha\u00eenement, au sens carc\u00e9ral du terme, que la figurine transpose en image par la posture de la femme repr\u00e9sent\u00e9e, mains et pieds joints et li\u00e9s \u00e0 l\u2019arri\u00e8re. Dans la grande majorit\u00e9 des documents de ce type, les commanditaires sont masculins et la cible f\u00e9minine \u2013 l\u2019inverse est attest\u00e9, ainsi que quelques cas de relations homosexuelles des deux sexes. La pratique r\u00e9v\u00e8le donc un sch\u00e9ma inverse \u00e0 celui des repr\u00e9sentations litt\u00e9raires de la magie, o\u00f9 ce sont g\u00e9n\u00e9ralement des personnages f\u00e9minins qui exercent leurs pouvoirs magiques pour s\u00e9duire des hommes. Les pratiques rituelles donnent au contraire \u00e0 penser la domination masculine dans les soci\u00e9t\u00e9s antiques. Il est fort probable que de tels rites soient employ\u00e9s en contexte de crise matrimoniale et soient \u00e0 rapprocher de l\u2019importance que constitue le mariage dans une soci\u00e9t\u00e9 m\u00e9diterran\u00e9enne antique, o\u00f9 il garantit l\u2019union contractuelle entre deux familles et la p\u00e9rennisation des biens. C\u2019est un enjeu d\u2019insertion sociale qui engage les ressources et les statuts. Certaines mal\u00e9dictions r\u00e9v\u00e8lent aussi des comp\u00e9titions entre individus pour les faveurs de concubines \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 la l\u00e9gitimit\u00e9 des unions est une question de statuts.<\/p>\n<p>Les enjeux r\u00e9els sont certainement effac\u00e9s derri\u00e8re le caract\u00e8re \u00e9rotique \u2013 volontairement agressif \u2013 du proc\u00e9d\u00e9, qui n\u2019est aucunement improvis\u00e9\u00a0: il suit un formulaire pr\u00e9\u00e9tabli. Celui-ci est connu par quelques autres lamelles de plomb trouv\u00e9es en \u00c9gypte et surtout par un papyrus qui donne pr\u00e9cis\u00e9ment les instructions du rituel (PGM IV, 296-466). Ce n\u2019est donc pas le commanditaire Sarapammon \u2013 dont on ne sait rien par ailleurs \u2013 qui a dict\u00e9 les termes de la mal\u00e9diction\u00a0: ceux-ci sont choisis par l\u2019expert rituel engag\u00e9 qui s\u2019inspire d\u2019un mod\u00e8le transmis par des \u00ab\u00a0manuels\u00a0\u00bb de rituels. Pour avoir acc\u00e8s \u00e0 un savoir \u00e9crit et relativement standardis\u00e9, l\u2019expert peut avoir \u00e9t\u00e9 un pr\u00eatre, soit ind\u00e9pendant, soit rattach\u00e9 \u00e0 un sanctuaire \u2013 cela reste une hypoth\u00e8se. Il faut n\u00e9anmoins souligner que les codes de la domination masculine puisent dans un savoir construit, ne permettant pas d\u2019envisager les \u00e9motions r\u00e9elles qui sont en jeu dans le rituel \u2013 ce qui n\u2019emp\u00eache pas, au d\u00e9part d\u2019une figurine d\u2019envo\u00fbtement, d\u2019observer une repr\u00e9sentation de la sexualit\u00e9 et du genre dans une soci\u00e9t\u00e9 in\u00e9galitaire. La documentation \u00ab\u00a0magique\u00a0\u00bb peut alors \u00eatre mise en parall\u00e8le avec quantit\u00e9 de documents litt\u00e9raires grecs et latins o\u00f9 cette th\u00e9matique affleure.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Le monde des dieux et la sph\u00e8re de la mor<\/strong>t<\/p>\n<p>La pr\u00e9sence du nom du d\u00e9funt auquel est confi\u00e9e l\u2019efficacit\u00e9 du rituel nous rappelle que le rite s\u2019est d\u00e9roul\u00e9 dans un lieu d\u00e9termin\u00e9\u00a0: la n\u00e9cropole \u2013 et, d\u2019apr\u00e8s les instructions du papyrus, au coucher du soleil. C\u2019est le cas de nombreuses \u00ab\u00a0d\u00e9fixions\u00a0\u00bb. Il est int\u00e9ressant ici de voir que le mort appartient \u00e0 une collectivit\u00e9, les <em>daimones<\/em> morts avant l\u2019heure, masculins ou f\u00e9minins. Cette collectivit\u00e9 constitue le paysage de la n\u00e9cropole que l\u2019op\u00e9rateur rituel pouvait avoir devant lui, et \u00e0 ce titre elle est pr\u00e9c\u00e9d\u00e9e des puissances qui dominent cet espace\u00a0: les \u00ab\u00a0dieux souterrains\u00a0\u00bb \u2013 il faut traduire le grec <em>katachthonios<\/em> litt\u00e9ralement par \u00ab\u00a0souterrain\u00a0\u00bb, plut\u00f4t que par \u00ab\u00a0infernal\u00a0\u00bb, un terme connot\u00e9 par le christianisme. La liste de ces dieux est donn\u00e9e\u00a0: Plout\u00f4n, Kor\u00e8 Pers\u00e9phone, mais aussi Adonis, Herm\u00e8s <em>Katachthonios<\/em> et Anubis. C\u2019est un bon exemple de la mixit\u00e9 religieuse \u00e9voqu\u00e9e plus t\u00f4t. Les divinit\u00e9s de l\u2019au-del\u00e0 sont grecques, mais re\u00e7oivent des noms suppl\u00e9mentaires qui r\u00e9v\u00e8lent des rapprochements avec des divinit\u00e9s \u00ab\u00a0barbares\u00a0\u00bb (Pers\u00e9phone prend le nom d\u2019Ereshkigal, souveraine des Enfers en M\u00e9sopotamie, Herm\u00e8s prend celui de Th\u00f4th, le dieu \u00e9gyptien patron des scribes). Anubis est quant \u00e0 lui une divinit\u00e9 \u00e9gyptienne de la n\u00e9cropole qui est int\u00e9gr\u00e9e \u00e0 ce carr\u00e9 VIP de l\u2019Had\u00e8s grec\u00a0: le dieu \u00e0 t\u00eate de chien en devient m\u00eame le gardien des cl\u00e9s.<\/p>\n<p>Plus \u00ab\u00a0barbare\u00a0\u00bb encore, l\u2019usage de noms en langue, ou seulement \u00e0 connotation \u00e9trang\u00e8re, est une caract\u00e9ristique de nombreux rituels de l\u2019Antiquit\u00e9 tardive\u00a0: on choisit de nommer les divinit\u00e9s par des \u00ab\u00a0noms barbares\u00a0\u00bb suppos\u00e9s conserver une certaine puissance. C\u2019est le cas ici lorsqu\u2019il s\u2019agit \u00e9galement de mobiliser un nom capable d\u2019ouvrir la terre et d\u2019effrayer les d\u00e9mons, un nom d\u2019une puissance telle qu\u2019il pourrait mettre \u00e0 nu le s\u00e9jour souterrain et menacer l\u2019ordre naturel. C\u2019est l\u00e0 une strat\u00e9gie rituelle que l\u2019on appelle une adjuration\u00a0: en mena\u00e7ant le <em>daim\u00f4n<\/em> du d\u00e9funt Antinoos de recourir \u00e0 ce nom, l\u2019op\u00e9rateur rituel vante son expertise et rappelle au <em>daim\u00f4n<\/em> qu\u2019il peut s\u2019en r\u00e9f\u00e9rer \u00e0 une hi\u00e9rarchie divine. On voit alors comment, dans une certaine mesure, les collectivit\u00e9s surhumaines refl\u00e8tent les structures des soci\u00e9t\u00e9s humaines\u00a0: on y retrouve un ancrage dans l\u2019espace \u2013 celui de la n\u00e9cropole \u2013, une pluralit\u00e9 d\u2019origines culturelles \u2013 grecques, \u00e9gyptiennes, s\u00e9mitiques \u2013, une polarisation des genres \u2013 le couple Plout\u00f4n-Pers\u00e9phone \u2013 et une hi\u00e9rarchisation parcourue par des rapports de force.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Retour sur l\u2019image\u00a0: une analogie performative<\/strong><\/p>\n<p>Ce sont pr\u00e9cis\u00e9ment ces rapports de force que met en image la figurine de terre cuite. Les instructions connues par papyrus commencent par la r\u00e9alisation d\u2019une figurine f\u00e9minine tout \u00e0 fait similaire, en ajoutant une autre effigie qui repr\u00e9sente un personnage masculin en armes (\u00ab\u00a0comme Ar\u00e8s\u00a0\u00bb) mena\u00e7ant la figurine f\u00e9minine de son glaive. Il devient donc \u00e9vident que la figurine d\u2019envo\u00fbtement que l\u2019on a retrouv\u00e9e suit les instructions du rituel, mais en simplifiant\u00a0: une seule figurine a paru n\u00e9cessaire \u00e0 l\u2019op\u00e9rateur rituel, qui privil\u00e9gie la repr\u00e9sentation de la cible de l\u2019envo\u00fbtement. Ici, l\u2019image repr\u00e9sente Ptol\u00e9ma\u00efs, dont le nom mentionn\u00e9 par le texte qui l\u2019accompagne permet d\u2019assurer qu\u2019elle soit identifi\u00e9e par les puissances souterraines. La notion de <em>re-pr\u00e9sentation<\/em> est ici tr\u00e8s forte, puisque non seulement l\u2019image permet de donner \u00e0 voir un \u00eatre absent, mais elle <em>tient lieu de<\/em> Ptol\u00e9ma\u00efs et permet d\u2019agir \u00e0 distance sur elle. Les aiguilles qui la percent \u2013 ce que pr\u00e9conisent bien les instructions du manuel \u2013, ciblent des capacit\u00e9s d\u2019action et des forces vitales \u2013 l\u00e0 non plus, rien n\u2019est laiss\u00e9 au hasard, mais on suit un code tr\u00e8s fr\u00e9quent. Une telle action fonctionne par \u00ab\u00a0analogie\u00a0\u00bb\u00a0: ce qui est appliqu\u00e9 \u00e0 l\u2019image d\u00e9signe un effet attendu, \u00e0 savoir que Ptol\u00e9ma\u00efs perde toutes capacit\u00e9s d\u2019action pour \u00eatre soumise \u00e0 la puissance du d\u00e9funt Antinoos. La figurine permet \u00e0 l\u2019op\u00e9rateur rituel de mettre en acte la contrainte exerc\u00e9e sur sa cible, une op\u00e9ration que l\u2019anthropologue Alfred Gell a mis en perspective \u00e0 travers la notion d\u2019agentivit\u00e9 (<em>agency<\/em> en anglais)\u00a0: la figurine devient le vecteur d\u2019une action op\u00e9r\u00e9e par le praticien du rituel sur un individu dont elle est un fragment de personnalit\u00e9\u00a0; elle est du m\u00eame coup un objet agissant, puisque porteur de l\u2019action de celui qui le manipule. En elle se croisent diff\u00e9rentes capacit\u00e9s d\u2019action ou agentivit\u00e9s\u00a0: celles, agissantes, de l\u2019op\u00e9rateur et celles du sujet repr\u00e9sent\u00e9 qui sont alors neutralis\u00e9es par les aiguilles. Cela suppose de comprendre qu\u2019un objet, comme une image, peut dans l\u2019Antiquit\u00e9 \u00eatre op\u00e9ratoire, actif\u00a0: c\u2019est un langage <em>performatif<\/em> pour reprendre un terme de la linguistique\u00a0; pas seulement quelque chose qui informe, mais aussi quelque chose qui fait. \u00c0 ce titre, c\u2019est un \u00e9l\u00e9ment fondamental de l\u2019action rituelle.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>De multiples questions peuvent \u00eatre abord\u00e9es au d\u00e9part d\u2019une image a priori peu repr\u00e9sentative de l\u2019Antiquit\u00e9, en tout cas peu \u00ab\u00a0classique\u00a0\u00bb\u00a0: le corps nu d\u2019une femme, attach\u00e9 et perc\u00e9 d\u2019aiguilles, convoque tout un imaginaire sur la \u00ab\u00a0magie\u00a0\u00bb et la \u00ab\u00a0sorcellerie\u00a0\u00bb que l\u2019on peut alimenter en comparant avec des pratiques d\u2019autres univers culturels (du vaudou ha\u00eftien \u00e0 la sorcellerie des bocages). La port\u00e9e de ce mot, \u00ab\u00a0magie\u00a0\u00bb, peut \u00eatre questionn\u00e9\u00a0: en d\u00e9passant un peu l\u2019imaginaire du magicien man\u0153uvrant aux marges de la soci\u00e9t\u00e9, on peut r\u00e9introduire l\u2019objet dans son contexte sociologique et proposer une histoire des rapports de genre, questionner leurs repr\u00e9sentations avec les enjeux sociaux qu\u2019ils recouvrent. On peut encore d\u00e9passer la notion de \u00ab\u00a0magie\u00a0\u00bb pour interroger le rapport aux puissances divines, celles du monde fun\u00e9raire, con\u00e7ues comme une collectivit\u00e9 de forces qui habitent un espace proche de celui o\u00f9 se tissent les relations quotidiennes entre les vivants, ces quartiers et maisons o\u00f9 Antinoos est convoqu\u00e9 pour agir, sous la tutelle de divinit\u00e9s souveraines et multiculturelles. C\u2019est enfin un bon exemple de la fa\u00e7on dont les images peuvent \u00eatre des objets agissants dans une culture mat\u00e9rielle o\u00f9 les rituels sont un mode d\u2019action r\u00e9pandu\u00a0: \u00e0 travers le rituel, l\u2019image elle-m\u00eame intervient dans les relations entre les hommes et les femmes, entre les vivants et les morts, entre les mortels et les dieux.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Pour aller plus loin<\/strong><\/p>\n<p>FARAONE, Christopher A., <em>Philtres d\u2019amour et sortil\u00e8ges en Gr\u00e8ce ancienne<\/em>, traduit de l\u2019anglais par Fran\u00e7oise Bouillot, Paris, Payot, 2005.<\/p>\n<p>GRELL, Alfred, <em>L\u2019art et ses agents. Une th\u00e9orie anthropologique<\/em>, traduit de l\u2019anglais par Sophie et Olivier Renaut, Dijon, Les presses du r\u00e9el, 2009.<\/p>\n<p>GRAF, Fritz, <em>La magie dans l\u2019Antiquit\u00e9 gr\u00e9co-romaine. Id\u00e9ologie et pratique<\/em>, Paris, Les Belles Lettres, 1994.<\/p>\n<p>KAMBITSIS, Sophie, \u00ab\u00a0Une nouvelle tablette magique d\u2019\u00c9gypte. Mus\u00e9e du Louvre, inv. E 27145 &#8211; III<sup>e<\/sup>\/IV<sup>e<\/sup> si\u00e8cle\u00a0\u00bb, <em>Bulletin de l\u2019Institut Fran\u00e7ais d\u2019Arch\u00e9ologie Orientale<\/em>, 76, 1976, p.\u00a0213-223.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> <a href=\"https:\/\/collections.louvre.fr\/en\/ark:\/53355\/cl010011467\">https:\/\/collections.louvre.fr\/en\/ark:\/53355\/cl010011467#<\/a>.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref2\" name=\"_ftn2\">[2]<\/a> <a href=\"https:\/\/collections.louvre.fr\/en\/ark:\/53355\/cl010011469\">https:\/\/collections.louvre.fr\/en\/ark:\/53355\/cl010011469<\/a>.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref3\" name=\"_ftn3\">[3]<\/a> <a href=\"https:\/\/collections.louvre.fr\/en\/ark:\/53355\/cl010011468\">https:\/\/collections.louvre.fr\/en\/ark:\/53355\/cl010011468<\/a>.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref4\" name=\"_ftn4\">[4]<\/a> Une sc\u00e8ne bien connue peut \u00eatre montr\u00e9e\u00a0: il s\u2019agit de la reconstitution d\u2019un rite de <em>defixio <\/em>dans la Rome de la fin de la R\u00e9publique, propos\u00e9e par la s\u00e9rie <em>Rome<\/em> d\u2019HBO en 2007 (<a href=\"https:\/\/www.youtube.com\/watch?v=jC75FdTL2DM\">https:\/\/www.youtube.com\/watch?v=jC75FdTL2DM<\/a>).<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&nbsp; Texte de Thomas Galoppin, Universit\u00e9 Toulouse \u2013 Jean Jaur\u00e8s (ERC MAP) \u00a0Une figurine un peu plus petite qu\u2019un smartphone est aujourd\u2019hui expos\u00e9e au mus\u00e9e du Louvre, qui l\u2019a acquise en 1975 sur le march\u00e9 de l\u2019art aupr\u00e8s d\u2019un certain Alkis Dimitrios Math\u00e9os[1]. 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