 {"id":825,"date":"2023-08-07T15:08:54","date_gmt":"2023-08-07T13:08:54","guid":{"rendered":"https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/questions-d-images\/?p=825"},"modified":"2023-08-09T21:09:02","modified_gmt":"2023-08-09T19:09:02","slug":"couleurs-dans-lantiquite","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/questions-d-images\/2023\/08\/07\/couleurs-dans-lantiquite\/","title":{"rendered":"Couleurs dans l&rsquo;Antiquit\u00e9"},"content":{"rendered":"<p><strong>\u00a0<\/strong><em>Texte d\u2019Adeline Grand-Cl\u00e9ment, Universit\u00e9 Toulouse \u2013 Jean Jaur\u00e8s, Laboratoire PLH \/ ERC MAP<\/em><\/p>\n<p>L\u2019Antiquit\u00e9 gr\u00e9co-romaine n\u2019\u00e9tait nullement un monde aseptis\u00e9, en noir et blanc, comme les ruines des temples lessiv\u00e9s par le temps, ou encore les galeries de mus\u00e9es avec leurs \u0153uvres en marbre soigneusement nettoy\u00e9es, pourraient le laisser penser. Les \u00e9difices, les statues, les tombes \u00e9taient d\u00e9cor\u00e9s de couleurs parfois vives, de fa\u00e7on \u00e0 souligner les formes plastiques mais aussi \u00e0 attirer le regard, d\u00e9montrer la puissance des commanditaires, v\u00e9hiculer un message, et r\u00e9jouir les dieux. Les v\u00eatements les plus pris\u00e9s \u00e9taient \u00e9galement orn\u00e9s de motifs polychromes, produits par l\u2019art expert de la teinture et du tissage. Les artisans connaissaient tr\u00e8s bien les mat\u00e9riaux (pigments et colorants) disponibles dans leur environnement naturel, et ils en usaient habilement. Les couleurs, indissociables de leur mat\u00e9rialit\u00e9, \u00e9taient alors consid\u00e9r\u00e9es comme des substances actives\u00a0: les Anciens attribuaient aux pigments et colorants une efficacit\u00e9 symbolique, une charge \u00e9motionnelle et une capacit\u00e9 \u00e0 transmettre des valeurs culturelles. Nous avons aujourd\u2019hui perdu ces r\u00e9f\u00e9rences implicites, \u00e9videntes pour les Grecs et les Romains\u00a0; il nous faut donc tenter de retrouver la signification de codes chromatiques dont nous ne sommes plus familiers quand on analyse des images. On doit n\u00e9anmoins se m\u00e9fier des \u00e9vidences ou raccourcis simplistes et ne pas verser dans la surinterpr\u00e9tation\u00a0: les couleurs ne poss\u00e8dent pas une valeur universelle et univoque, qui serait rest\u00e9e fixe au cours de l\u2019histoire. Chacune d\u2019entre elles est polys\u00e9mique et n\u2019acquiert un sens pr\u00e9cis que dans un contexte et une soci\u00e9t\u00e9 donn\u00e9s. De plus, toutes les couleurs ne se valent pas\u00a0: certaines poss\u00e9daient une signification culturelle plus saillante que d\u2019autres, aux yeux des Grecs et des Romains. Ainsi la teinture pourpre et l\u2019\u00e9clat solaire de l\u2019or occupaient-ils le sommet de la hi\u00e9rarchie chromatique, car ils pr\u00e9sentaient \u00e0 leurs yeux des affinit\u00e9s avec la sph\u00e8re du pouvoir, de la royaut\u00e9, et du monde divin.<\/p>\n<p><strong>La mat\u00e9rialit\u00e9 des couleurs\u00a0: une large palette de couleurs naturelles et artificielles<\/strong><\/p>\n<p>Sur beaucoup d\u2019images antiques, les \u00e9l\u00e9ments de couleur, quand ils \u00e9taient peints, ont disparu. Parfois seules des traces fugaces perdurent, comme sur les statues ou les \u00e9difices. Mais gr\u00e2ce au d\u00e9veloppement de campagnes d\u2019analyse de la polychromie men\u00e9es dans les mus\u00e9es et sur les sites arch\u00e9ologiques, on conna\u00eet mieux la richesse de la palette utilis\u00e9e sur les \u0153uvres grecques et romaines. Il s\u2019agissait de mat\u00e9riaux d\u2019origine min\u00e9rale, v\u00e9g\u00e9tale ou animale. Citons, parmi les plus communs, les ocres jaunes et rouges (goethite, h\u00e9matite), les terres vertes (surtout chez les Romains), le cinabre, la malachite et l\u2019azurite, le noir de carbone\u2026 Les artisans \u00e9taient aussi parvenus \u00e0 fabriquer d\u2019autres pigments pour enrichir la palette, avec l\u2019aide des m\u00e9tallurgistes et des teinturiers\u00a0: bleu \u00e9gyptien, blanc de plomb, laque de garance ou de pourpre&#8230; En recourant \u00e0 des m\u00e9langes, les peintres disposaient d\u2019une gamme \u00e9tendue, mais ils devaient l\u2019adapter aux contraintes des supports.<\/p>\n<p>La technique la plus courante consistait \u00e0 appliquer les pigments \u00e0 la d\u00e9trempe, avec un liant organique (\u0153uf, cas\u00e9ine), directement sur la surface de l\u2019objet ou sur un engobe blanc servant de couverture pr\u00e9alable. La peinture \u00e0 l\u2019encaustique (avec application de cire chaude), document\u00e9e par les textes, est plus difficile \u00e0 rep\u00e9rer dans la documentation arch\u00e9ologique. Les analyses ont aussi r\u00e9v\u00e9l\u00e9 que la pratique de la dorure \u00e9tait beaucoup plus fr\u00e9quente que l\u2019on ne le croyait jusque-l\u00e0, m\u00eame s\u2019il en reste rarement des traces visibles \u00e0 l\u2019\u0153il nu sur les objets conserv\u00e9s. On sait \u00e9galement que les bronzes grecs n\u2019avaient pas cette teinte vert ou brun fonc\u00e9 que l\u2019on observe aujourd\u2019hui\u00a0: la surface de l\u2019alliage avait un \u00e9clat mordor\u00e9, qui conf\u00e9rait aux statues et aux objets un aspect flamboyant. Des insertions d\u2019autres m\u00e9taux produisaient un effet polychrome. Par exemple, les yeux \u00e9taient g\u00e9n\u00e9ralement faits d\u2019une mati\u00e8re blanche (os, ivoire) et de pierres de couleur pour figurer l\u2019iris, afin de rendre le regard p\u00e9n\u00e9trant. C\u2019est le cas sur le c\u00e9l\u00e8bre aurige de Delphes (qui date des environs de 470 avant notre \u00e8re), offrande r\u00e9alis\u00e9e par un tyran de Sicile apr\u00e8s une victoire \u00e0 la course de quadriges, lors des concours pythiques (fig. 1)\u00a0: non seulement le bandeau ceignant sa t\u00eate \u00e9tait incrust\u00e9 de m\u00e9andres en cuivre rouge, mais les globes oculaires sertis d\u2019\u00e9mail et d\u2019onyx, qui devait trancher avec la peau dor\u00e9e de l\u2019athl\u00e8te<a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a>.<\/p>\n<div id=\"attachment_863\" style=\"width: 310px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-863\" class=\"wp-image-863 size-medium\" src=\"https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/questions-d-images\/files\/2023\/08\/Couleurs-1-300x225.jpg\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"225\" srcset=\"https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/questions-d-images\/files\/2023\/08\/Couleurs-1-300x225.jpg 300w, https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/questions-d-images\/files\/2023\/08\/Couleurs-1.jpg 640w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><p id=\"caption-attachment-863\" class=\"wp-caption-text\">Fig. 1. Visage de l\u2019aurige de Delphes, vers 470 avant notre \u00e8re, \u00e9l\u00e9ment d\u2019un ensemble sculpt\u00e9 en bronze polychrome. Mus\u00e9e de Delphes.<\/p><\/div>\n<p>Pour la fabrication et la d\u00e9coration peinte des vases grecs en terre cuite (rappelons que ces r\u00e9cipients \u00e9taient largement utilis\u00e9s comme vaisselle quotidienne, mais aussi pour le service du banquet ou la pratique de certains rituels), une technique sp\u00e9cifique \u00e9tait mise en \u0153uvre. Les peintres potiers grecs appliquaient au pinceau sur la surface du vase tout juste tourn\u00e9 et encore humide une solution d\u2019argile, qui ne prenait une teinte d\u2019un noir luisant qu\u2019au terme de la cuisson dans un four (jusqu\u2019\u00e0 950 degr\u00e9s), tandis que le reste du vase virait, en cuisant, au rouge orang\u00e9. Parfois, les artisans grecs ajoutaient des pigments blanc et rouge fonc\u00e9, capables de r\u00e9sister aux tr\u00e8s hautes temp\u00e9ratures sans s\u2019alt\u00e9rer. Le rendu final \u00e9tait bichrome, trichrome ou quadrichrome\u00a0: la technique de production des vases explique donc une certaine uniformit\u00e9 et relative pauvret\u00e9 en mati\u00e8re de couleurs. Les peintres sur vases ne pouvaient reproduire de fa\u00e7on fid\u00e8le les couleurs du vivant et devaient recourir \u00e0 des conventions (par exemple, des aplats de blanc sur la chevelure des personnes \u00e2g\u00e9es). Si l\u2019artisan ajoutait davantage de couleurs, par exemple du bleu, du vert ou de la dorure, il lui fallait les appliquer apr\u00e8s cuisson et ces aplats, dont l\u2019adh\u00e9rence n\u2019\u00e9tait pas bonne, risquaient de s\u2019estomper tr\u00e8s rapidement.<\/p>\n<p>On retiendra que les Anciens pouvaient produire des images richement color\u00e9es, mais que la gamme chromatique n\u2019\u00e9tait pas infinie et surtout qu\u2019elle \u00e9tait soumise \u00e0 des consid\u00e9rations techniques et mat\u00e9rielles\u00a0: l\u2019application d\u2019un d\u00e9cor peint engageait toujours un surco\u00fbt et impliquait donc une intention particuli\u00e8re, que les historiennes et historiens doivent essayer de saisir.<\/p>\n<p><strong>Diff\u00e9rentes formes de polychromies au cours du temps<\/strong><\/p>\n<p>Les usages des couleurs sur les \u0153uvres d\u2019art ont vari\u00e9 au cours de l\u2019Antiquit\u00e9. Les raisons de ces \u00e9volutions sont \u00e0 chercher du c\u00f4t\u00e9 de changements techniques, mais aussi de modification des sensibilit\u00e9s, des pr\u00e9f\u00e9rences esth\u00e9tiques et des valeurs culturelles au sein des soci\u00e9t\u00e9s.<\/p>\n<p>Par exemple, l\u2019\u00e9poque grecque archa\u00efque se caract\u00e9rise par un go\u00fbt prononc\u00e9 pour les combinaisons de diff\u00e9rentes mati\u00e8res color\u00e9es (pierres, bois, ivoire et os, \u2026) et les contrastes chromatiques, dans lesquels le rouge et le bleu jouent un r\u00f4le pr\u00e9dominant. Sur les statues et les \u00e9difices, les couleurs sont g\u00e9n\u00e9ralement appliqu\u00e9es sous la forme d\u2019un enduit couvrant, uniforme et, dans beaucoup de cas sans doute, opaque. Par la suite, les techniques et les pr\u00e9f\u00e9rences esth\u00e9tiques \u00e9voluent. L\u2019\u00e9poque classique se caract\u00e9rise par davantage de model\u00e9\u00a0et le recours \u00e0 des jeux d\u2019ombre et de lumi\u00e8re, par exemple pour le drap\u00e9 des v\u00eatements ou le rendu des chevelures sur les peintures. Le rendu devient donc plus naturaliste. L\u2019\u00e9poque hell\u00e9nistique prolonge une telle \u00e9volution, avec un enrichissement de la palette chromatique, \u00e0 la faveur du dynamisme des circuits commerciaux qui fournissent de nouveaux mat\u00e9riaux.<\/p>\n<p>Si l\u2019on examine plus en d\u00e9tails le cas des vases en terre cuite portant des d\u00e9cors peints, une \u00e9volution est notable entre l\u2019\u00e9poque g\u00e9om\u00e9trique et l\u2019\u00e9poque classique. Il faut au pr\u00e9alable pr\u00e9ciser que les styles de d\u00e9coration et les couleurs diff\u00e9raient suivant les r\u00e9gions et la qualit\u00e9 des argiles disponibles localement (Ath\u00e8nes, Corinthe, Sparte, les \u00eeles, l\u2019Ionie\u2026). Les deux mod\u00e8les les plus connus sont la technique des figures noires qui se d\u00e9veloppe \u00e0 l\u2019\u00e9poque archa\u00efque (Corinthe a jou\u00e9 un r\u00f4le moteur), puis celle des figures rouges, invent\u00e9e \u00e0 Ath\u00e8nes, qui finit par supplanter la pr\u00e9c\u00e9dente au d\u00e9but de l\u2019\u00e9poque classique. Le sch\u00e9ma des couleurs s\u2019inverse alors\u00a0: d\u00e9sormais, les figures ne sont plus ex\u00e9cut\u00e9es au vernis noir mais sont r\u00e9serv\u00e9es sur le fond orang\u00e9 de l\u2019argile. \u00c0 la fin de l\u2019\u00e9poque classique, dans diff\u00e9rentes parties du monde grec (notamment l\u2019Italie du sud et la Sicile, mais aussi les bords de la mer noire), le style de d\u00e9coration \u00e9volue et la palette chromatique s\u2019\u00e9largit un peu (voir par exemple le style de Kertch).<\/p>\n<p>Les Romains, d\u00e9j\u00e0 influenc\u00e9s par les pratiques \u00e9trusques appr\u00e9ciant les vifs contrastes de couleurs, reprennent certains usages grecs (par exemple la peinture des statues en marbre), mais introduisent aussi des \u00e9volutions, surtout \u00e0 partir de la fin de la R\u00e9publique. On conna\u00eet le riche d\u00e9veloppement de la peinture murale, avec les diff\u00e9rents styles pomp\u00e9iens, mais aussi l\u2019essor des techniques de mosa\u00efque (usage de tesselles), d\u00e9sormais employ\u00e9e non seulement pour le pavement mais aussi pour le d\u00e9cor des parois. Le recours \u00e0 une polychromie raffin\u00e9e pour orner les demeures priv\u00e9es manifeste avec ostentation la richesse de leurs propri\u00e9taires appartenant \u00e0 l\u2019\u00e9lite. Les portraits des empereurs, diffus\u00e9s tout autour de la M\u00e9diterran\u00e9e, sont \u00e9galement peints pour attirer l\u2019\u0153il et rendre manifeste et sensible leur pr\u00e9sence dans les provinces. Enfin, la volont\u00e9 de faire de Rome le centre de l\u2019oikoum\u00e8ne, suite aux conqu\u00eates, se manifeste par un go\u00fbt pour les compositions bigarr\u00e9es, g\u00e9n\u00e9r\u00e9es par l\u2019assemblage de marbres color\u00e9s venus de tous les coins de l\u2019empire.<\/p>\n<p><strong>\u00a0<\/strong><strong>Comment d\u00e9crypter le sens des couleurs\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p>Le go\u00fbt des Anciens pour la bigarrure \u2013 ce que les Grecs nommaient <em>poikilia<\/em>\u00a0\u2013 s\u2019explique par des pr\u00e9occupations d\u2019ordre pratique, esth\u00e9tique ou symbolique. Les couleurs n\u2019\u00e9taient ni un simple artifice destin\u00e9 \u00e0 masquer l\u2019imperfection de certains mat\u00e9riaux, ni un ornement accessoire. La polychromie constituait une \u00e9tape indispensable dans l\u2019ach\u00e8vement d\u2019une \u0153uvre ou d\u2019un \u00e9difice, y compris les plus prestigieux. Les couleurs venaient en effet prolonger et compl\u00e9ter le travail plastique. C\u2019\u00e9tait le cas par exemple sur la c\u00e9l\u00e8bre frise dite des Panath\u00e9n\u00e9es, qui ornait le haut de la colonnade int\u00e9rieure du Parth\u00e9non, sur l\u2019Acropole d\u2019Ath\u00e8nes\u00a0: le sculpteur Phidias avait fait appel \u00e0 des peintres pour rendre lisibles les figures composant la procession. Donc quand on commente des fragments de cette frise, qui \u00e9tait plac\u00e9e au-dessus de la colonnade du b\u00e2timent, il faut veiller \u00e0 rappeler que les reliefs \u00e9taient peints \u2013 tout comme les statues du fronton et une bonne part des \u00e9l\u00e9ments architectoniques de l\u2019\u00e9difice<a href=\"#_ftn2\" name=\"_ftnref2\">[2]<\/a>. Malheureusement, les nettoyages et moulages effectu\u00e9s au XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle nous emp\u00eachent aujourd\u2019hui de conna\u00eetre avec pr\u00e9cision l\u2019\u00e9tat de polychromie d\u2019origine du Parth\u00e9non\u00a0; des campagnes d\u2019analyse ont cependant \u00e9t\u00e9 entreprises. Sur les statues et les reliefs, certains \u00e9l\u00e9ments de l\u2019image n\u2019\u00e9taient rendus que par le pinceau du peintre\u00a0: ainsi un buste qui pourrait para\u00eetre nu \u00e9tait en fait cuirass\u00e9, ou un pied, en apparence d\u00e9chauss\u00e9, pourvu d\u2019une sandale.<\/p>\n<p>La parure de couleurs visait \u00e0 capter le regard, \u00e0 accro\u00eetre la visibilit\u00e9 d\u2019un objet ou d\u2019un \u00e9difice dans l\u2019espace, \u00e0 le faire rayonner. Le jeu des couleurs animait les \u0153uvres plastiques, conf\u00e9rant aux statues une pr\u00e9sence sensible. Cela explique le soin port\u00e9 au rendu chromatique des yeux\u00a0: le regard faisait passer les \u00e9motions et l\u2019illusion de la vie. Le terme de \u00ab\u00a0statue\u00a0\u00bb, qui implique en fran\u00e7ais une certaine fixit\u00e9, est donc mal venu pour d\u00e9signer les productions plastiques des Grecs et des Romains, con\u00e7ues comme des \u0153uvres color\u00e9es, radieuses et r\u00e9jouissantes (en grec, l\u2019un des termes est <em>agalma<\/em>, qui vient du verbe \u00ab\u00a0r\u00e9jouir\u00a0\u00bb).<\/p>\n<p>Les couleurs facilitaient l\u2019identification des figures et donnaient du sens \u00e0 l\u2019image. Par exemple, les diff\u00e9rences de carnation (plus fonc\u00e9e pour les hommes, plus claire pour les femmes) permettaient de distinguer les sexes (voir plus bas). La couleur des cheveux ou des yeux servait parfois de marqueur identitaire\u00a0: des yeux bleus pour les Thraces ou les Perses. Le d\u00e9cor du v\u00eatement renseignait aussi sur le statut social ou l\u2019origine ethnique de la personne repr\u00e9sent\u00e9e\u00a0: pantalons bigarr\u00e9s pour les Asiatiques. Enfin, la couleur pouvait marquer l\u2019\u00e9cart existant entre les mortels et les dieux, au corps brillant et splendide. Ces derniers avaient droit \u00e0 une polychromie particuli\u00e8rement vive, mobilisant l\u2019\u00e9clat incorruptible de l\u2019or. La mise en sc\u00e8ne de la statue de culte dans le temple, aper\u00e7ue \u00e0 l\u2019occasion des f\u00eates, lorsque la porte de l\u2019\u00e9difice \u00e9tait ouverte, cr\u00e9ait chez les d\u00e9vots une impression vive, en jouant sur les effets de lumi\u00e8re et de chatoiement.<\/p>\n<p>Les enjeux politiques de la couleur se sont affirm\u00e9s \u00e0 Rome \u00e0 partir de l\u2019instauration du principat, au tournant de notre \u00e8re. Auguste, qui utilise le \u00ab\u00a0pouvoir des images\u00a0\u00bb (Paul Zanker), met l\u2019art au service de sa propre glorification. Il se vante d\u2019avoir couvert Rome de marbres \u2013 color\u00e9s \u2013 et envoie dans les provinces de nombreux portraits peints destin\u00e9s \u00e0 assoir son autorit\u00e9 \u00e0 le magnifier. Les empereurs suivants l\u2019imitent. Deux \u0153uvres en marbre polychrome, \u00e9tudi\u00e9es par les arch\u00e9ologues, t\u00e9moignent de l\u2019existence de diff\u00e9rents choix chromatiques, reposant sur une tension entre naturalisme et id\u00e9alisme.<\/p>\n<div id=\"attachment_865\" style=\"width: 650px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-865\" class=\"wp-image-865 size-full\" src=\"https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/questions-d-images\/files\/2023\/08\/Couleurs-2.jpg\" alt=\"\" width=\"640\" height=\"853\" srcset=\"https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/questions-d-images\/files\/2023\/08\/Couleurs-2.jpg 640w, https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/questions-d-images\/files\/2023\/08\/Couleurs-2-225x300.jpg 225w\" sizes=\"auto, (max-width: 640px) 100vw, 640px\" \/><p id=\"caption-attachment-865\" class=\"wp-caption-text\">Fig. 2. R\u00e9plique de l&rsquo;Auguste de Prima Porta avec restitution des parties color\u00e9es connues. Vue g\u00e9n\u00e9rale de trois-quarts face. Ashmolean Musem, Oxford, Royaume-Uni. Mai 2016.<\/p><\/div>\n<p>La statue d\u2019Auguste, dite de Prima Porta, est la plus connue\u00a0; elle est conserv\u00e9e au Mus\u00e9e du Vatican. Elle a \u00e9t\u00e9 commandit\u00e9e par Livie apr\u00e8s la mort de son \u00e9poux, en 14 de notre \u00e8re, et a \u00e9t\u00e9 r\u00e9alis\u00e9e en marbre de Paros\u00a0; c\u2019est en fait une copie d\u2019un original en bronze. Auguste est figur\u00e9 en chef d\u2019arm\u00e9e, en train de faire une allocution \u00e0 ses troupes. Il porte, enroul\u00e9 autour de sa taille, le <em>paludamentum<\/em>, manteau associ\u00e9 au commandement militaire. Lors de sa d\u00e9couverte en 1863, la polychromie \u00e9tait encore visible, mais elle a largement disparu aujourd\u2019hui.\u00a0N\u00e9anmoins, des analyses<a href=\"#_ftn3\" name=\"_ftnref3\">[3]<\/a> ont r\u00e9v\u00e9l\u00e9 que les figures en relief ornant la cuirasse \u00e9taient peintes en rouge vif (cinabre) et en bleu \u00e9gyptien. La teinture pourpre du <em>paludamentum<\/em> \u00e9tait rendue par une laque d\u2019origine organique, peut-\u00eatre de la garance, qui peut fournir une teinte rose violac\u00e9e. En revanche, nulle trace de pigment sur la peau, ce qui sugg\u00e8re que le peintre avait laiss\u00e9 \u00e0 la carnation une blancheur marmor\u00e9enne, afin de marquer une distance avec le r\u00e9alisme et d\u2019h\u00e9ro\u00efser le <em>princeps<\/em> d\u00e9funt (voir la reconstitution propos\u00e9e\u00a0: fig. 2). Le second exemple, r\u00e9alis\u00e9 quelques d\u00e9cennies plus tard, est conserv\u00e9 \u00e0 Copenhague\u00a0: il s\u2019agit de la t\u00eate de l\u2019empereur Caligula (37-41de notre \u00e8re). Les recherches de pigments ont r\u00e9v\u00e9l\u00e9 que toute la surface de marbre avait \u00e9t\u00e9 enduite de couleurs, y compris la peau. Les boucles fonc\u00e9es de la chevelure \u00e9taient peintes de fa\u00e7on \u00e0 moduler les teintes et cr\u00e9er des effets d\u2019ombre et de lumi\u00e8re, pour en accentuer le volume. La volont\u00e9 de cr\u00e9er un portrait r\u00e9aliste, dans la tradition du v\u00e9risme r\u00e9publicain, r\u00e9v\u00e8le sans doute que l\u2019effigie avait \u00e9t\u00e9 r\u00e9alis\u00e9e du vivant de l\u2019empereur.<\/p>\n<p>L\u2019ajout de couleurs ne relevait donc pas seulement d\u2019une technique artisanale, mais de choix d\u00e9lib\u00e9r\u00e9s\u00a0: il poss\u00e9dait des implications culturelles fortes et contribuait \u00e0 l\u2019efficacit\u00e9 visuelle des images. Son \u00e9tude nous invite \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir au r\u00f4le des couleurs dans la sensibilit\u00e9 des Anciens, pour mieux interpr\u00e9ter la signification des \u0153uvres et des monuments qu\u2019ils ont r\u00e9alis\u00e9s et les intentions (sociales, religieuses, politiques) qui ont pr\u00e9sid\u00e9 \u00e0 leur ex\u00e9cution.<\/p>\n<p><strong>Un exemple du lien entre couleurs et normes sociales\u00a0: la peau des femmes<\/strong><\/p>\n<p>Les Grecs ont adopt\u00e9 le principe d\u2019une distinction des sexes par la couleur de l\u2019incarnat, qui s\u2019observe sur les images d\u00e8s l\u2019\u00e9poque archa\u00efque\u00a0: les femmes se distinguent des hommes par une peau claire ou blanche. Une telle tradition existe chez d\u2019autres civilisations antiques du bassin m\u00e9diterran\u00e9en, notamment en \u00c9gypte, d\u2019o\u00f9 elle est peut-\u00eatre originaire, ainsi que chez les Minoens, les Myc\u00e9niens et les \u00c9trusques. Dans la peinture murale romaine, la norme semble \u00e9galement r\u00e9pandue.<\/p>\n<div id=\"attachment_866\" style=\"width: 810px\" class=\"wp-caption alignnone\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-866\" class=\"wp-image-866 size-full\" src=\"https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/questions-d-images\/files\/2023\/08\/Couleurs-3.jpg\" alt=\"\" width=\"800\" height=\"381\" srcset=\"https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/questions-d-images\/files\/2023\/08\/Couleurs-3.jpg 800w, https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/questions-d-images\/files\/2023\/08\/Couleurs-3-300x143.jpg 300w, https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/questions-d-images\/files\/2023\/08\/Couleurs-3-768x366.jpg 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 800px) 100vw, 800px\" \/><p id=\"caption-attachment-866\" class=\"wp-caption-text\">Fig. 3. Tablette votive de Pitsa, trouv\u00e9e dans une grotte pr\u00e8s de Corinthe, dat\u00e9e de 530 avant notre \u00e8re. Bois peint. Ath\u00e8nes, Mus\u00e9e national arch\u00e9ologique, inv. 16464.<\/p><\/div>\n<p>Prenons l\u2019exemple de la petite tablette votive de Pitsa (vers 520 avant notre \u00e8re), qui donne \u00e0 voir une procession sacrificielle qui se dirige vers un autel (fig. 3)\u00a0: c\u2019est un des rares exemples de peinture sur bois qui ait \u00e9t\u00e9 conserv\u00e9 en Gr\u00e8ce. On y voit un groupe de personnes, peut-\u00eatre les membres d\u2019une m\u00eame famille, formant un cort\u00e8ge pour offrir une brebis en sacrifice aux Nymphes. On note que la peau des trois jeunes gar\u00e7ons est recouverte d\u2019une couche brun clair, tandis que la peau des femmes (y compris le personnage devant, aux cheveux courts, qui est bien une jeune fille), est d\u00e9limit\u00e9e par une ligne de contour rouge, la surface \u00e9tant r\u00e9serv\u00e9e sur le fond plus clair qui a servi \u00e0 blanchir la tablette de bois. De m\u00eame, sur l\u2019une des dalles de la Tombe du plongeur dat\u00e9e de 470 avant notre \u00e8re (fig. 4), c\u2019est la couleur qui permet d\u2019identifier la seule figure f\u00e9minine de cet univers majoritairement (mais non exclusivement\u00a0!) masculin que constitue le monde du <em>symposion<\/em>\u00a0: le premier membre du cort\u00e8ge qui se dirige vers les convives est \u00ab\u00a0une petite joueuse de fl\u00fbte\u00a0\u00bb, non <em>un<\/em> fl\u00fbtiste. En effet, le peintre a simplement dessin\u00e9 au trait son visage, ses bras et ses jambes, tandis qu\u2019il a appliqu\u00e9 une teinte brun-rouge sur la peau des deux musiciens qui la suivent.<\/p>\n<div id=\"attachment_867\" style=\"width: 650px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-867\" class=\"wp-image-867 size-full\" src=\"https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/questions-d-images\/files\/2023\/08\/Couleurs-4.jpg\" alt=\"\" width=\"640\" height=\"509\" srcset=\"https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/questions-d-images\/files\/2023\/08\/Couleurs-4.jpg 640w, https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/questions-d-images\/files\/2023\/08\/Couleurs-4-300x239.jpg 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 640px) 100vw, 640px\" \/><p id=\"caption-attachment-867\" class=\"wp-caption-text\">Fig. 4. D\u00e9cor d\u2019une des parois lat\u00e9rales int\u00e9rieures de la tombe du Plongeur \u00e0 Paestum (ancienne cit\u00e9 grecque de Pos\u00e9idonia). Peinture a tempera. Vers 480-470 avant notre \u00e8re. Mus\u00e9e de Paestum.<\/p><\/div>\n<p>Dans la peinture sur vase, deux techniques permettent de diff\u00e9rencier la peau des figures f\u00e9minines sur les vases\u00a0: le syst\u00e8me de la \u00ab\u00a0r\u00e9serve\u00a0\u00bb, associ\u00e9 au dessin au trait, utilis\u00e9 principalement quand le fond est clair ; de l\u2019autre, un rehaut de couleur blanche, quand le fond est fonc\u00e9. On pourrait ainsi distinguer deux types de lectures grecques du corps f\u00e9minin\u00a0: dans le premier, il se per\u00e7oit \u00ab\u00a0en creux\u00a0\u00bb, par d\u00e9faut, tandis que, dans le second, il se con\u00e7oit \u00ab\u00a0en relief\u00a0\u00bb, en \u00ab\u00a0surimposition\u00a0\u00bb. Quoi qu\u2019il en soit, dans l\u2019un et l\u2019autre cas, la peau des femmes constitue toujours le \u00ab\u00a0n\u00e9gatif\u00a0\u00bb de celle des hommes.<\/p>\n<p>C\u2019est sur les vases \u00e0 figures noires que le contraste chromatique est le plus marqu\u00e9 entre hommes et femmes, puisque la blancheur de la peau f\u00e9minine s\u2019oppose au vernis noir brillant qui sert g\u00e9n\u00e9ralement \u00e0 figurer la chair masculine. Signalons que la couche blanche appos\u00e9e sur les parties carn\u00e9es des femmes a tendance \u00e0 s\u2019\u00e9cailler un peu. Parfois, elle a totalement disparu, ce qui fait que l\u2019on ne distingue plus les deux sexes\u00a0: on risque alors de ne plus rep\u00e9rer correctement les personnages f\u00e9minins. Le d\u00e9veloppement des vases \u00e0 figures rouges \u00e0 partir de la fin de l\u2019\u00e9poque archa\u00efque marque une profonde rupture\u00a0: contrairement \u00e0 ce que l\u2019on a pu observer pour la chevelure et la barbe des vieillards, les peintres ne se sont pas essay\u00e9s \u00e0 ajouter des rehauts blancs sur les chairs f\u00e9minines. Les Grecs n\u2019accordent sans doute plus la m\u00eame importance \u00e0 cette distinction ou du moins choisissent de la mettre en valeur d\u2019une fa\u00e7on nouvelle, qui ne fait plus appel aux couleurs. Une telle mutation va de pair avec l\u2019\u00e9closion d\u2019une nouvelle sensibilit\u00e9, marqu\u00e9e par un go\u00fbt moins prononc\u00e9 pour les oppositions fond\u00e9es sur les contrastes chromatiques.<\/p>\n<p>Il s\u2019av\u00e8re difficile de d\u00e9terminer si une \u00e9volution similaire se produit dans le domaine de la sculpture sur pierre, en particulier sur marbre. Les artisans grecs ont-ils exploit\u00e9 la blancheur naturelle du mat\u00e9riau ou cherch\u00e9 \u00e0 reproduire de fa\u00e7on un peu plus fid\u00e8le l\u2019incarnat des femmes grecques\u00a0? Les vestiges de polychromie sont trop rares et fragiles pour permettre d\u2019en tirer des conclusions fiables et g\u00e9n\u00e9ralisables. On ignore donc s\u2019il existait une norme chromatique largement diffus\u00e9e pour les sculptures en marbre, ou si chaque peintre produisait une couleur d\u2019incarnat diff\u00e9rente. On conna\u00eet quelques cas parmi les <em>korai<\/em> (statues repr\u00e9sentant des jeunes filles\u00a0; <em>kor\u00e8<\/em> au singulier) votives de l\u2019Acropole d\u2019Ath\u00e8nes (ex\u00e9cut\u00e9es entre 530 et 480 avant notre \u00e8re) pour lesquelles ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9cel\u00e9es des traces d\u2019un enduit appliqu\u00e9 sur la peau, mais leur nature exacte et l\u2019effet visuel recherch\u00e9 restent difficiles \u00e0 pr\u00e9ciser. Des analyses ont montr\u00e9 que sur la peau de la statue fun\u00e9raire de Phrasikleia, d\u00e9couverte plus r\u00e9cemment \u00e0 Merenda, en Attique, la couleur de l\u2019incarnat \u00e9tait rendue \u00e0 l\u2019aide d\u2019un m\u00e9lange de pigments produisant une sorte de brun clair. On peut comparer avec les statues de jeunes hommes (<em>kouroi<\/em>, kouros au singulier), dont la peau est g\u00e9n\u00e9ralement rendue dans des tons ocre rouge.<\/p>\n<p>Le choix d\u2019une couleur plus claire pour repr\u00e9senter la peau des femmes sur un grand nombre d\u2019images grecques rejoint les t\u00e9moignages des textes. En effet, dans les po\u00e8mes hom\u00e9riques (et le reste de la po\u00e9sie grecque), le teint des femmes est qualifi\u00e9 de \u00ab\u00a0blanc\u00a0\u00bb (<em>leukos<\/em>). Quel sens donner \u00e0 cette \u00ab\u00a0blancheur\u00a0\u00bb f\u00e9minine\u00a0? Pourquoi les femmes seraient-elles plus \u00ab\u00a0blanches\u00a0\u00bb que les hommes\u00a0? Les th\u00e9ories m\u00e9dicales qui se d\u00e9veloppent au cours du V<sup>e<\/sup> si\u00e8cle avant notre \u00e8re proposent des explications qui visent \u00e0 renforcer l\u2019opposition entre les deux sexes. Un trait\u00e9 hippocratique rapporte ainsi\u00a0: \u00ab\u00a0les hommes sont noirs car l\u2019embryon m\u00e2le se situe dans la partie la plus chaude et forte de l\u2019ut\u00e9rus\u00a0\u00bb (<em>\u00c9pid\u00e9mies<\/em>, VI, 2, 25). Dans la pens\u00e9e m\u00e9dicale, le corps f\u00e9minin est du c\u00f4t\u00e9 de l\u2019humide et du mou, tandis que le corps viril a des qualit\u00e9s s\u00e8ches et dures\u00a0: les deux sexes sont pens\u00e9s en termes de polarit\u00e9s. La blancheur de l\u2019\u00e9piderme des femmes est aussi associ\u00e9e \u00e0 l\u2019absence de pilosit\u00e9, par opposition avec la peau masculine.<\/p>\n<p>Mais au-del\u00e0 des th\u00e9ories m\u00e9dicales, l\u2019imaginaire grec relatif \u00e0 la diff\u00e9rence de carnation entre les sexes rel\u00e8ve surtout d\u2019un certain mod\u00e8le de soci\u00e9t\u00e9\u00a0: elle refl\u00e8te le partage genr\u00e9 des fonctions qui pr\u00e9vaut au sein des cit\u00e9s. Les femmes sont cens\u00e9es demeurer au sein de l\u2019<em>oikos<\/em> (la maisonn\u00e9e) pour s\u2019occuper des travaux domestiques ; les citoyens doivent se consacrer \u00e0 des activit\u00e9s en lien avec le dehors, l\u2019espace public. Une telle dichotomie opposant l\u2019int\u00e9rieur et l\u2019ext\u00e9rieur a fait l\u2019objet d\u2019une belle analyse par Jean-Pierre Vernant, qui s\u2019appuie sur deux figures divines antith\u00e9tiques et compl\u00e9mentaires\u00a0: Herm\u00e8s et Hestia<a href=\"#_ftn4\" name=\"_ftnref4\">[4]<\/a>. Le teint clair signalerait alors l\u2019appartenance \u00e0 l\u2019univers clos et pr\u00e9serv\u00e9 de la sph\u00e8re domestique, tandis que la peau masculine appara\u00eetrait au contraire plus brune car h\u00e2l\u00e9e par le soleil, en lien avec les activit\u00e9s gymniques, la guerre et les pratiques d\u2019assembl\u00e9e. Cette norme culturelle correspond bien s\u00fbr \u00e0 une frange bien d\u00e9termin\u00e9e de la soci\u00e9t\u00e9, \u00e0 savoir, \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de la communaut\u00e9 des citoyens (qui est minoritaire dans une cit\u00e9), les personnes qui forment l\u2019\u00e9lite. En effet, dans le monde plus populaire de l\u2019artisanat et de la paysannerie, hommes et femmes peuvent en effet exercer des m\u00e9tiers analogues.<\/p>\n<p>L\u2019association entre la blancheur et la f\u00e9minit\u00e9 est donc enracin\u00e9e dans l\u2019imaginaire grec. Sur les images, cette couleur fonctionne donc souvent (mais pas toujours\u00a0!) comme un marqueur de la condition f\u00e9minine, y compris quand elle ne correspond pas aux t\u00e2ches effectivement exerc\u00e9es par les femmes. Ainsi, les mythiques Amazones, ces farouches cavali\u00e8res que les peintres se plaisent \u00e0 repr\u00e9senter sur les d\u00e9cors vasculaires, sont identifiables \u00e0 leur peau blanche (du moins sur les vases \u00e0 figures noires), alors qu\u2019elles affrontent les hommes sur le champ de bataille, en plein air. La diff\u00e9rence de couleur permet alors clairement d\u2019opposer les sexes, comme sur la sc\u00e8ne qui figure le duel entre Achille et Penth\u00e9sil\u00e9e\u00a0: moment dramatique, puisqu\u2019au moment o\u00f9 le h\u00e9ros tue la reine des Amazones, il en tombe amoureux (fig. 5).<\/p>\n<div id=\"attachment_868\" style=\"width: 408px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-868\" class=\"wp-image-868 size-full\" src=\"https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/questions-d-images\/files\/2023\/08\/Couleurs-5.jpg\" alt=\"\" width=\"398\" height=\"599\" srcset=\"https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/questions-d-images\/files\/2023\/08\/Couleurs-5.jpg 398w, https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/questions-d-images\/files\/2023\/08\/Couleurs-5-199x300.jpg 199w\" sizes=\"auto, (max-width: 398px) 100vw, 398px\" \/><p id=\"caption-attachment-868\" class=\"wp-caption-text\">Fig. 5. Amphore attique \u00e0 figures noires, provenant de Vulci, et sign\u00e9e par Ex\u00e9kias. Vers 540-530 avant notre \u00e8re. Londres, British Museum, inv. B210.<\/p><\/div>\n<p>On retiendra que l\u2019interpr\u00e9tation des couleurs sur les images est n\u00e9cessaire, car elle enrichit l\u2019analyse, mais qu\u2019elle exige aussi une bonne connaissance des proc\u00e9d\u00e9s techniques propres \u00e0 la r\u00e9alisation des supports. Il est alors possible de formuler des hypoth\u00e8ses quant \u00e0 la s\u00e9lection des couleurs et \u00e0 leur distribution dans l\u2019image, car elles sont souvent signifiantes \u2013 par exemple la blancheur qui distingue les femmes sur les vases grecs \u00e0 figures noires. Pour autant, les codes chromatiques sont susceptibles de varier et les couleurs sont souvent polys\u00e9miques. Chez les Grecs, la blancheur de la peau des femmes ne signifie pas la m\u00eame chose que celle des chevelures de personnes \u00e2g\u00e9es (dans ce cas, le blanc indique la d\u00e9coloration et la perte de vigueur)\u00a0; la noirceur de l\u2019incarnat masculin signale la vigueur des corps virils, mais elle peut aussi renvoyer au sombre royaume des morts, au deuil et \u00e0 des \u00e9motions n\u00e9gatives. Prudence, donc, pour ne pas surinterpr\u00e9ter\u00a0! Parfois, l\u2019artisan a utilis\u00e9 une couleur simplement parce que c\u2019\u00e9tait celle qu\u2019il avait facilement \u00e0 disposition\u2026 Seule la mise en s\u00e9rie des images permet d\u2019exercer son regard pour apprendre peu \u00e0 peu \u00e0 d\u00e9crypter les images antiques.<\/p>\n<p><strong>Pour aller plus loin<\/strong><\/p>\n<p>DESCAMPS-LEQUIME, Sophie (dir.), <em>Peinture et couleur dans le monde grec antique<\/em>, Paris, Mus\u00e9e du Louvre, 2007.<\/p>\n<p>GRAND-CL\u00c9MENT, Adeline, \u00ab\u00a0L&rsquo;\u00e9loquence de l&rsquo;\u00e9piderme dans le monde grec antique\u00a0\u00bb, in JACQUESSON, Fran\u00e7ois et PASTOUREAU, Michel (\u00e9d.), <em>Les couleurs. Mots Images Symboles Soci\u00e9t\u00e9s<\/em>, Paris, Le L\u00e9opard d\u2019or, 2013, p. 15-66.<\/p>\n<p>GRAND-CL\u00c9MENT, Adeline, \u00ab\u00a0Couleurs et polychromie dans l\u2019Antiquit\u00e9\u00a0\u00bb,\u00a0<em>Perspective<\/em>, 1, 2018, 87-108. En ligne\u00a0: <a href=\"https:\/\/journals.openedition.org\/perspective\/9377\">https:\/\/journals.openedition.org\/perspective\/9377<\/a>.<\/p>\n<p>JOCKEY, Philippe Jockey (dir.), <em>Les arts de la couleur en Gr\u00e8ce ancienne\u2026 et ailleurs, <\/em>Ath\u00e8nes, \u00c9cole fran\u00e7aise d\u2019Ath\u00e8nes, 2018. En ligne : <a href=\"http:\/\/books.openedition.org\/efa\/8362\">http:\/\/books.openedition.org\/efa\/8362<\/a>.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Sites internet sur les analyses de polychromie des statues et \u00e9difices antiques (en anglais)<\/strong><\/p>\n<p><strong>Le programme \u00ab\u00a0Liebieghaus Polychromy Research Project\u00a0\u00bb<\/strong> (Francfort sur le Maine)\u00a0:<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.stiftung-archaeologie.de\/index.html\">\u00a0http:\/\/www.stiftung-archaeologie.de\/index.html<\/a>.<\/p>\n<p>Le programme \u00ab\u00a0Tracking colour. The polychromy of Greek and Roman sculpture\u00a0\u00bb dirig\u00e9 par J. S. \u00d8stergaard \u00e0 la Glyptoth\u00e8que Ny Carlsberg de Copenhague\u00a0: <u><a href=\"http:\/\/trackingcolour.com.%0d\">http:\/\/trackingcolour.com.<\/a><\/u><\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> Voir la reconstitution propos\u00e9e par une \u00e9quipe d\u2019Arch\u00e9ovision (CNRS, Bordeaux)\u00a0: https:\/\/archeovision.cnrs.fr\/2022\/12\/09\/laurige-de-delphes-la-suite\/.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref2\" name=\"_ftn2\">[2]<\/a> Voir une s\u00e9quence vid\u00e9o de l\u2019\u00e9mission <em>Des racines et des ailes\u00a0<\/em>: \u00ab\u00a0Le Parth\u00e9non retrouve ses couleurs\u00a0!\u00a0\u00bb https:\/\/www.youtube.com\/watch?v=7GGa4ZEvtA0.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref3\" name=\"_ftn3\">[3]<\/a> Paolo Liverani, \u00ab\u00a0La polychromie de la statue d\u2019Auguste Prima Porta\u00a0\u00bb, <em>Revue Arch\u00e9ologique<\/em>, Nouvelle S\u00e9rie, Fasc. 1, 2005, p. 193-197.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref4\" name=\"_ftn4\">[4]<\/a> J.-P. Vernant, \u00ab\u00a0L\u2019organisation de l\u2019espace\u00a0\u00bb, in <em>Mythe et pens\u00e9e\u00a0chez les Grecs. \u00c9tudes de psychologie historique<\/em>, Paris, La d\u00e9couverte, 1996, p. 162-163.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00a0Texte d\u2019Adeline Grand-Cl\u00e9ment, Universit\u00e9 Toulouse \u2013 Jean Jaur\u00e8s, Laboratoire PLH \/ ERC MAP L\u2019Antiquit\u00e9 gr\u00e9co-romaine n\u2019\u00e9tait nullement un monde aseptis\u00e9, en noir et blanc, comme les ruines des temples lessiv\u00e9s par le temps, ou encore les galeries de mus\u00e9es avec leurs \u0153uvres en marbre soigneusement nettoy\u00e9es, pourraient le laisser penser. 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