 {"id":841,"date":"2023-08-07T15:47:01","date_gmt":"2023-08-07T13:47:01","guid":{"rendered":"https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/questions-d-images\/?p=841"},"modified":"2023-08-07T17:09:32","modified_gmt":"2023-08-07T15:09:32","slug":"illustrations-du-roman-paul-et-virginie","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/questions-d-images\/2023\/08\/07\/illustrations-du-roman-paul-et-virginie\/","title":{"rendered":"Illustrations du roman Paul et Virginie"},"content":{"rendered":"<p><strong>R\u00e9ception de l\u2019esclavage par l\u2019illustration <\/strong><\/p>\n<p><strong>dans des \u00e9ditions de <em>Paul et Virginie <\/em>(1789-2015)<\/strong><\/p>\n<p><em>Texte d\u2019H\u00e9l\u00e8ne Cussac, Universit\u00e9 Toulouse \u2013 Jean Jaur\u00e8s, Laboratoire PLH<\/em><\/p>\n<p><strong>Contextualisation<\/strong><\/p>\n<p><em>Paul et Virginie<\/em>, roman de Bernardin de Saint-Pierre publi\u00e9 en 1788 \u00e0 la fin de ses <em>\u00c9tudes de la nature <\/em>fut un <em>best-seller <\/em>d\u00e8s sa premi\u00e8re \u00e9dition, et fut illustr\u00e9 \u00e0 partir de la seconde \u00e9dition, s\u00e9par\u00e9e des <em>\u00c9tudes<\/em>, en 1789, \u00e0 un moment o\u00f9 les relations entre po\u00e9sie et peinture ont pris un tournant majeur, o\u00f9 l\u2019on assiste \u00e0 la vogue du livre \u00e0 gravures et o\u00f9 quelques \u00e9crivains, tels que Bernardin, s\u2019enthousiasment et suivent de pr\u00e8s l\u2019illustration de leurs romans. L\u2019immense succ\u00e8s de la petite pastorale perdura au XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle et durant la premi\u00e8re moiti\u00e9 du XX<sup>e<\/sup>, au point qu\u2019il connut, d\u2019apr\u00e8s le collectionneur Paul Toinet<a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a>, 500 \u00e9ditions dont 269 illustr\u00e9es entre 1789 et 1962, sans omettre, m\u00eame si elles n\u2019ont pas \u00e9t\u00e9 comptabilis\u00e9es, les \u00e9ditions qui virent le jour depuis cette date et dont beaucoup contiennent des illustrations nouvelles. L\u2019ultime \u00e9dition accompagn\u00e9e d\u2019illustrations originales est une adaptation en bande dessin\u00e9e<a href=\"#_ftn2\" name=\"_ftnref2\">[2]<\/a>, parue en fran\u00e7ais en 2015 \u00e0 l\u2019\u00cele Maurice. La derni\u00e8re publication de l\u2019\u0153uvre compl\u00e8te accompagn\u00e9e d\u2019illustrations nouvelles est celle \u00e9dit\u00e9e \u00e0 Paris par l\u2019Imprimerie Nationale en 1984<a href=\"#_ftn3\" name=\"_ftnref3\">[3]<\/a>. Une \u00e9dition de luxe in-quarto, que l\u2019auteur a \u00ab\u00a0enrichi[e] de six planches dessin\u00e9es et grav\u00e9es par les plus grands ma\u00eetres<a href=\"#_ftn4\" name=\"_ftnref4\">[4]<\/a>\u00a0\u00bb, \u00e0 laquelle il tenait particuli\u00e8rement<a href=\"#_ftn5\" name=\"_ftnref5\">[5]<\/a>, voit le jour en 1806 chez Didot l\u2019a\u00een\u00e9, et en 1838 l\u2019\u00e9dition contenant la majorit\u00e9 des gravures est la c\u00e9l\u00e8bre \u00e9dition Curmer, en un grand volume in-octavo qui lui associe, comme ce fut souvent le cas d\u2019autres \u00e9ditions, le conte de <em>La Chaumi\u00e8re indienne<\/em> du m\u00eame auteur<a href=\"#_ftn6\" name=\"_ftnref6\">[6]<\/a>.<\/p>\n<p><em>Paul et Virginie<\/em> fut aussi pris\u00e9 par les arts d\u00e9coratifs, tout particuli\u00e8rement \u00e0 la fin du XVIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle et dans la premi\u00e8re moiti\u00e9 du XIX<sup>e <\/sup>si\u00e8cle : \u00e9ventails, assiettes et tasses en fa\u00efence, paravents, lanternes magiques, bijoux, fauteuils et canap\u00e9s recouverts de toile de Jouy, papiers peints, pendules, etc. repr\u00e9sentent, sous l\u2019influence certaine des illustrations, nombre de sc\u00e8nes du r\u00e9cit<a href=\"#_ftn7\" name=\"_ftnref7\">[7]<\/a>. Il n\u2019est pas rare d\u2019ailleurs que l\u2019un des \u00e9pisodes de la s\u00e9quence o\u00f9 figurent des esclaves, celui dit du palanquin, se trouve imprim\u00e9 ou sculpt\u00e9 sur l\u2019un de ces objets<a href=\"#_ftn8\" name=\"_ftnref8\">[8]<\/a>.<\/p>\n<p>Cette histoire, qui fait partie des r\u00e9cits d\u2019amour et de mort de jeunes gens (<em>Tristan et Iseult<\/em>, <em>Rom\u00e9o et Juliette<\/em>, etc.) et qui v\u00e9hicule des valeurs morales telles que l\u2019innocence, la vertu, la bienfaisance, la famille, le travail agricole, correspondant id\u00e9alement aux valeurs bourgeoises qui se d\u00e9veloppaient \u00e0 la fin de l\u2019Ancien R\u00e9gime, auxquelles on doit ajouter le go\u00fbt pour l\u2019exotisme, toucha toutes les classes sociales. Les \u00e9ditions illustr\u00e9es par des peintres-dessinateurs c\u00e9l\u00e8bres (Debucourt, Schall, Isabey, Moreau le jeune, Johannot, etc.) et auxquelles collaboraient les meilleurs graveurs, faisaient le bonheur des collectionneurs\u00a0: ainsi l\u2019objet-livre plaisait-il tout autant que l\u2019histoire qu\u2019il proposait. L\u2019ouvrage s\u2019offrait aux \u00e9trennes et devenait un livre de prix dans les \u00e9coles. Les pages pens\u00e9es comme les plus belles figuraient dans les anthologies litt\u00e9raires \u00e0 destination des classes et les institutions catholiques faisaient aussi entrer le roman dans leurs programmes tout en en supprimant les passages jug\u00e9s sulfureux.<\/p>\n<p>Si beaucoup ne savaient encore lire, l\u2019idylle tragique se propageait pourtant dans toute la France ainsi qu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9tranger gr\u00e2ce \u00e0 de nombreuses traductions. Mais de plus en plus l\u2019image se mit \u00e0 supplanter le texte\u00a0: imagerie d\u2019\u00c9pinal (fig. 1<a href=\"#_ftn9\" name=\"_ftnref9\">[9]<\/a>), r\u00e9sum\u00e9s agr\u00e9ment\u00e9s d\u2019illustrations dans les journaux, images tabulaires, bandes dessin\u00e9es avant la lettre abr\u00e9geant le texte, distribu\u00e9s par les colporteurs, tels qu\u2019en t\u00e9moigne ci-dessous cette planche de 1870, rencontraient un succ\u00e8s populaire.<\/p>\n<div id=\"attachment_843\" style=\"width: 546px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-843\" class=\"wp-image-843 size-full\" src=\"https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/questions-d-images\/files\/2023\/08\/Paul-et-Virginie-1.jpg\" alt=\"\" width=\"536\" height=\"662\" srcset=\"https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/questions-d-images\/files\/2023\/08\/Paul-et-Virginie-1.jpg 536w, https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/questions-d-images\/files\/2023\/08\/Paul-et-Virginie-1-243x300.jpg 243w\" sizes=\"auto, (max-width: 536px) 100vw, 536px\" \/><p id=\"caption-attachment-843\" class=\"wp-caption-text\">Fig. 1. Histoire de Paul et Virginie, Pinot et Sagaire imprimeurs, \u00c9pinal. Planche n\u00b0 431, Mus\u00e9e national de l\u2019\u00c9ducation, Rouen.<\/p><\/div>\n<p>Ainsi s\u2019autonomisait progressivement l\u2019image qui, bien que reprenant les m\u00eames \u00e9pisodes romanesques, les <em>traduisait<\/em> \u00e0 sa fa\u00e7on, en r\u00e9pondant aux crit\u00e8res esth\u00e9tiques, sociologiques et id\u00e9ologiques, mais aussi \u00e9conomiques, de son temps.<\/p>\n<p>Les th\u00e9matiques offertes par le r\u00e9cit et trait\u00e9es par les artistes sont nombreuses. Nous avons choisi celle de l\u2019esclavage, que nous avons ailleurs analys\u00e9e<a href=\"#_ftn10\" name=\"_ftnref10\">[10]<\/a>, du fait que cet objet d\u2019\u00e9tude, qui n\u2019est pas qu\u2019un sujet d\u2019histoire, est entr\u00e9 tardivement dans les manuels et les programmes scolaires\u00a0: il a fallu attendre 2008 pour que la loi Taubira du 10 mai 2001 l\u2019invite \u00e0 figurer dans ces derniers<a href=\"#_ftn11\" name=\"_ftnref11\">[11]<\/a>. Aujourd\u2019hui, si l\u2019esclavage et les traites n\u00e9gri\u00e8res doivent \u00eatre enseign\u00e9s en Histoire en classe de quatri\u00e8me, c\u2019est au lyc\u00e9e professionnel que les programmes sont le plus exhaustifs sur le sujet\u00a0; l\u2019important n\u2019\u00e9tant pas la dimension quantitative mais qualitative\u00a0: <em>comment<\/em> est <em>racont\u00e9e<\/em> cette histoire, aussi bien par les discours que par l\u2019iconographie\u00a0? Un d\u00e9cloisonnement disciplinaire entre Histoire, Fran\u00e7ais, Histoire des arts \u2013 et m\u00eame G\u00e9ographie \u00e9tant donn\u00e9 le lieu de la fiction\u00a0: l\u2019\u00cele Maurice nomm\u00e9e \u00cele de France du temps de l\u2019auteur \u2013 a par cons\u00e9quent toute sa pertinence. Les professeurs n\u2019omettent g\u00e9n\u00e9ralement pas sa place dans le cadre de l\u2019enseignement moral et civique, dans le sens o\u00f9 \u00e9tudier l\u2019esclavage avec des \u00e9l\u00e8ves suscite aujourd\u2019hui des d\u00e9bats autour du racisme et des discriminations, \u00e0 partir de repr\u00e9sentations id\u00e9ologiques parfois fallacieuses. Il s\u2019agit donc d\u2019une question socialement sensible qui demande \u00e0 l\u2019enseignant d\u2019\u00eatre bien arm\u00e9 en mati\u00e8re de contenus scientifiques pour la traiter.<\/p>\n<p>Il peut para\u00eetre surprenant d\u2019int\u00e9grer le th\u00e8me de l\u2019esclavage dans une pastorale, comme l\u2019auteur appelle son petit roman. Si l\u2019une des raisons peut en \u00eatre la question de la vraisemblance en raison du lieu du r\u00e9cit\u00a0: une colonie fran\u00e7aise esclavagiste, l\u2019autre \u00e9tait susceptible de correspondre \u00e0 sa d\u00e9nonciation, Bernardin de Saint-Pierre, comme quelques philosophes du temps, ayant \u00e9lev\u00e9 sa voix contre les mauvais traitements subis par les esclaves. N\u00e9anmoins, l\u2019auteur propose une version plut\u00f4t \u00e9dulcor\u00e9e du sujet dans son roman, contrairement \u00e0 la \u00ab\u00a0Lettre XII\u00a0: Sur les Noirs\u00a0\u00bb, v\u00e9ritable pamphlet de son <em>Voyage \u00e0 l\u2019\u00cele de France<\/em> qu\u2019il avait publi\u00e9 en 1773, alors que <em>Paul et Virginie<\/em> \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 en gestation. La repr\u00e9sentation de l\u2019esclavage lui importe mais sa volont\u00e9 dans le texte de <em>Paul et Virginie<\/em> est autre\u00a0: il s\u2019agit, \u00e0 travers ses jeunes protagonistes de faire \u0153uvre morale\u00a0; ces derniers seront mis en relief pour leur bienfaisance, leur innocence et leur vertu, valeurs ch\u00e8res aux Lumi\u00e8res. Les esclaves, personnages secondaires, sont alors leur faire-valoir.<\/p>\n<p>Il semble ainsi opportun d\u2019observer l\u2019appropriation de ces personnages secondaires par les acteurs du livre, artistes notamment. Parmi les sept sc\u00e8nes qui composent la s\u00e9quence dite de la \u00ab\u00a0N\u00e9gresse marronne<a href=\"#_ftn12\" name=\"_ftnref12\">[12]<\/a>\u00a0\u00bb (voir le texte en annexe \u00e0 la fin de notre article), nous nous int\u00e9ressons \u00e0 la probl\u00e9matique de la r\u00e9ception qui comprend celle du choix de la sc\u00e8ne \u00e0 <em>orner<\/em> ou \u00e0 <em>enrichir<\/em>, selon les termes du XVIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, puis tout particuli\u00e8rement \u00e0 la repr\u00e9sentation du premier \u00e9pisode effectu\u00e9e au fil du temps : celui de l\u2019esclave affam\u00e9e arrivant \u00e0 la cabane de madame de La Tour, m\u00e8re de Virginie<a href=\"#_ftn13\" name=\"_ftnref13\">[13]<\/a>.<\/p>\n<p><strong>En amont de la repr\u00e9sentation\u00a0: le processus de la r\u00e9ception<\/strong><\/p>\n<p><strong>\u00a0<\/strong>D\u00e8s lors que l\u2019on s\u2019int\u00e9resse \u00e0 l\u2019iconotexte<a href=\"#_ftn14\" name=\"_ftnref14\">[14]<\/a>, on d\u00e9couvre une histoire de la r\u00e9ception d\u2019un r\u00e9cit dans l\u2019imaginaire non seulement du lectorat mais aussi de l\u2019illustrateur. Si la r\u00e9ception est au pr\u00e9alable de nature intime, elle implique n\u00e9anmoins nombre d\u2019enjeux auxquels les dessinateurs et graveurs<a href=\"#_ftn15\" name=\"_ftnref15\">[15]<\/a> sont attentifs, notamment dans la seconde moiti\u00e9 du XVIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle o\u00f9 l\u2019illustration prend toute son ampleur. Le libraire<a href=\"#_ftn16\" name=\"_ftnref16\">[16]<\/a>, lui, avant de passer une commande de gravures, va prendre en compte le r\u00e9sultat des ventes de <em>Paul et Virginie<\/em> dont on a d\u00e9j\u00e0 \u00e9voqu\u00e9 la r\u00e9ception positive d\u00e8s sa parution en 1788. Tr\u00e8s rapidement et pendant longtemps, l\u2019auteur re\u00e7oit une quantit\u00e9 incroyable de lettres, de lectrices en particulier, lui t\u00e9moignant, en ce si\u00e8cle o\u00f9 l\u2019on aime r\u00e9pandre des larmes, leur immense \u00e9motion \u00e0 la lecture du roman, s\u2019imaginant avoir rencontr\u00e9 Virginie<a href=\"#_ftn17\" name=\"_ftnref17\">[17]<\/a>\u2026 L\u2019illustration ajoutera du <em>pathos <\/em>\u00e0 cette r\u00e9ception sensible, donnant progressivement \u00e0 ces deux genres mineurs du temps leurs lettres de noblesse. Tous les acteurs de la publication observent aussi immanquablement sa diffusion et les th\u00e9matiques qui s\u00e9duisent le lectorat. Ils ne sont pas, en cette fin du si\u00e8cle qui a vu surgir ce qu\u2019on appelle l\u2019opinion publique, sourds aux ancrages sociaux de la r\u00e9ception, comme on dirait aujourd\u2019hui. Friand d\u2019images, le lecteur au tournant du temps des Lumi\u00e8res attend d\u2019elles fid\u00e9lit\u00e9 au texte et respect des codifications qui font partie de son univers culturel. En effet, comme le souligne Philip Stewart, \u00ab\u00a0du point de vue de la re\u0301ception, il faut que les images comme le texte soient \u201clues\u201d, avec le me\u0302me respect des conventions et des registres se\u0301miotiques. Souvent les images sont vues avant que le texte ne soit lu : ainsi, il faut penser quelquefois a\u0300 la manie\u0300re dont l\u2019image peut d\u2019avance conditionner, canaliser la lecture<a href=\"#_ftn18\" name=\"_ftnref18\">[18]<\/a>\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Le livre avec figures, ou livre \u00e0 gravures, comme on pouvait le lire en premi\u00e8re de couverture, enthousiasme en effet le <em>lecteur-spectateur<\/em> des XVIII<sup>e<\/sup> et XIX<sup>e <\/sup>si\u00e8cles. L\u2019esth\u00e9tique de la r\u00e9ception ne s\u2019arr\u00eate plus au texte, mais s\u2019inscrit dans un jeu entre deux arts, l\u2019un du temps, l\u2019autre de l\u2019espace, qui se rapprochent, se compl\u00e8tent, s\u2019enrichissent mutuellement, mais se contredisent aussi parfois, voire se subvertissent. Afin par cons\u00e9quent d\u2019honorer la commande re\u00e7ue, le vignettiste<a href=\"#_ftn19\" name=\"_ftnref19\">[19]<\/a>, au moment de sa lecture de l\u2019\u0153uvre, doit passer, tout comme un lecteur le fait de mani\u00e8re plus inconsciente, de la r\u00e9ception \u00e0 l\u2019appropriation<a href=\"#_ftn20\" name=\"_ftnref20\">[20]<\/a>, s\u2019en faire l\u2019<em>interpr\u00e8te<\/em>, le <em>traducteur<\/em>, c\u2019est-\u00e0-dire <em>faire sien<\/em> le r\u00e9cit pour le donner \u00e0 <em>lire en images<\/em>, pour transformer le texte en livre, en <em>objet de culture <\/em>tel que <em>Paul et Virginie <\/em>le deviendra tr\u00e8s rapidement. Au XVIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle en effet, l\u2019illustrateur s\u2019entendait, m\u00e9taphoriquement, comme <em>traducteur<\/em> du r\u00e9cit<a href=\"#_ftn21\" name=\"_ftnref21\">[21]<\/a>\u00a0; Dubos aurait \u00e9t\u00e9 le premier \u00e0 employer le terme en ce sens et Cochin lui donne plus tard dans ses \u00ab\u00a0Notes historiques sur la gravure &amp; les graveurs\u00a0\u00bb\u00a0une valeur certaine en un moment o\u00f9 persiste la rivalit\u00e9 entre po\u00e9sie et peinture\u00a0:<\/p>\n<p>On ne peut point regarder les excellens Graveurs comme de simples copistes. Ce sont plut\u00f4t des traducteurs qui font passer les beaut\u00e9s d\u2019une langue tr\u00e8s-riche dans une autre qui l\u2019est moins, \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9, mais qui offre des difficult\u00e9s, et exige des \u00e9quivalens \u00e9galement inspir\u00e9s par le g\u00e9nie et par le go\u00fbt<a href=\"#_ftn22\" name=\"_ftnref22\">[22]<\/a>.<\/p>\n<p>La notion, qui revient dans les d\u00e9bats dans les ann\u00e9es 1830, au moment, explique Philippe Kaenel, o\u00f9 les illustrateurs lui pr\u00e9f\u00e9reraient le statut d\u2019interpr\u00e8te, aura encore de beaux jours devant elle puisqu\u2019on la trouve encore sous la plume d\u2019Henri Bouchot en 1891<a href=\"#_ftn23\" name=\"_ftnref23\">[23]<\/a>. Nathalie Ferrand pr\u00e9cise, en s\u2019appuyant sur Hubert Damisch commentant l\u2019ouvrage de Meyer Schapiro, <em>Les Mots et les images\u00a0: s\u00e9miotique du langage visuel<\/em>, que \u00ab\u00a0De nos jours, il est devenu courant, dans le langage de l\u2019histoire de l\u2019art par exemple, de r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 la relation d\u2019un texte \u00e0 une image ou d\u2019une image \u00e0 un texte \u00e0 partir de la notion de traduction<a href=\"#_ftn24\" name=\"_ftnref24\">[24]<\/a>\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Il n\u2019est pas ais\u00e9 de savoir jusqu\u2019\u00e0 quel point les dessinateurs avaient, du moins au XVIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, une r\u00e9elle libert\u00e9 d\u2019interpr\u00e9ter le r\u00e9cit, tant les contraintes du point de vue technique (de la gravure et d\u2019impression de l\u2019ouvrage) \u00e9taient fortes et de fait les co\u00fbts tr\u00e8s \u00e9lev\u00e9s<a href=\"#_ftn25\" name=\"_ftnref25\">[25]<\/a>. Nous ne pouvons dans le cadre de cet article nous \u00e9tendre sur ces questions importantes qu\u2019ont d\u00e9j\u00e0 trait\u00e9es les sp\u00e9cialistes de l\u2019histoire du livre<a href=\"#_ftn26\" name=\"_ftnref26\">[26]<\/a> dans de riches articles et essais. Mais gardons \u00e0 l\u2019esprit que la renomm\u00e9e du dessinateur comme du graveur<a href=\"#_ftn27\" name=\"_ftnref27\">[27]<\/a> faisait qu\u2019ils avaient tout loisir de cr\u00e9er des images pleine page, hors-texte, dans un in-folio, dont \u00ab\u00a0la page est \u00ab\u00a0gigantesque compar\u00e9e \u00e0 une illustration in-octavo\u00a0; les formats infe\u0301rieurs peuvent n&rsquo;offrir \u00e0 l&rsquo;artiste que quelques dizaines de centime\u0300tres cubes<a href=\"#_ftn28\" name=\"_ftnref28\">[28]<\/a>\u00a0\u00bb. On comprend mieux que l\u2019\u00e9dition de <em>Paul et Virginie<\/em> de 1806 co\u00fbta extr\u00eamement cher et que la cons\u00e9quence en fut de faibles ventes, malgr\u00e9 le succ\u00e8s de l\u2019histoire, et des dettes pour l\u2019auteur qui s\u2019\u00e9tait financi\u00e8rement engag\u00e9. On comprend aussi que \u00ab\u00a0L&rsquo;e\u0301volution de l&rsquo;illustration est e\u0301troitement lie\u0301e, sans e\u0302tre strictement de\u0301termine\u0301e par elle, a\u0300 celle des technologies de reproduction de l\u2019image<a href=\"#_ftn29\" name=\"_ftnref29\">[29]<\/a>.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>L\u2019artiste a toutefois une certaine marge de man\u0153uvre. M\u00eame s\u2019il cherche \u00e0 respecter le propos de l\u2019auteur, il ne peut rendre une image totalement fid\u00e8le \u00e0 la lettre du texte et \u00e0 l\u2019imaginaire du lecteur, d\u2019autant plus quand le succ\u00e8s d\u2019un roman perdure, tel celui de <em>Paul et Virginie<\/em>, et que l\u2019illustrateur n\u2019est plus soumis aux exigences \u00e9ventuelles de l\u2019auteur, comme c\u2019\u00e9tait le cas avec Bernardin de Saint-Pierre, ou qu\u2019il cherche \u00e0 s\u2019accorder \u00e0 la culture, au go\u00fbt et aux modes de ses contemporains. L\u2019anachronisme entre le temps du r\u00e9cit et celui de l\u2019image ne peut-il alors devenir g\u00eanant voire ridicule\u00a0? Repr\u00e9senter Virginie telle que la donne \u00e0 voir au d\u00e9but du XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle \u00e0 un public populaire une planche en neuf \u00e9pisodes\u00a0fait r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 la valeur accord\u00e9e au suppl\u00e9ment graphique : Virginie y est en effet repr\u00e9sent\u00e9e v\u00eatue d\u2019une jupe de m\u00e9nag\u00e8re rouge recouverte d\u2019un petit tablier blanc avec un foulard autour du cou et l\u2019esclave fugitive, \u00e0 la peau blanchie, est elle aussi v\u00eatue d\u2019une jupe et d\u2019un chemiser de couleurs vives, ainsi que d\u2019un petit chapeau sur des cheveux noirs bien peign\u00e9 tombant jusqu\u2019au cou (fig. 2, 1<sup>e<\/sup> col., 2<sup>e<\/sup> image).<\/p>\n<div id=\"attachment_851\" style=\"width: 778px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-851\" class=\"wp-image-851 size-large\" src=\"https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/questions-d-images\/files\/2023\/08\/Paul-et-Virginie-2-768x1024.jpg\" alt=\"\" width=\"768\" height=\"1024\" srcset=\"https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/questions-d-images\/files\/2023\/08\/Paul-et-Virginie-2-768x1024.jpg 768w, https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/questions-d-images\/files\/2023\/08\/Paul-et-Virginie-2-225x300.jpg 225w, https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/questions-d-images\/files\/2023\/08\/Paul-et-Virginie-2-1152x1536.jpg 1152w, https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/questions-d-images\/files\/2023\/08\/Paul-et-Virginie-2-1536x2048.jpg 1536w, https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/questions-d-images\/files\/2023\/08\/Paul-et-Virginie-2.jpg 1920w\" sizes=\"auto, (max-width: 768px) 100vw, 768px\" \/><p id=\"caption-attachment-851\" class=\"wp-caption-text\">Fig. 2. Paul et Virginie. \u00ab Histoire en 9 \u00e9pisodes \u00bb. Anonyme, d\u00e9but XXe si\u00e8cle. Biblioth\u00e8que municipale du Havre.<\/p><\/div>\n<p>\u00c0 l\u2019inverse, illustrer cinquante ans plus tard la petite pastorale dans le style n\u00e9o-antique cher \u00e0 la fin du XVIII<sup>e<\/sup>, auquel reviennent certains illustrateurs, n&rsquo;aurait-il pas \u00e9t\u00e9 vain\u00a0? N\u2019est-ce pas pourtant le r\u00f4le de l\u2019image que de <em>d\u00e9velopper<\/em> certains \u00e9l\u00e9ments plus que ne le fait le r\u00e9cit, d\u2019en devenir un <em>suppl\u00e9ment<\/em> peut-\u00eatre davantage que ne l\u2019auraient souhait\u00e9 l\u2019\u00e9crivain et\/ou le lecteur, un <em>suppl\u00e9ment dangereux<\/em>, pour reprendre un titre de Christophe Martin<a href=\"#_ftn30\" name=\"_ftnref30\">[30]<\/a>\u00a0? Non seulement m\u00e9diatrice mais aussi cr\u00e9atrice, explique C\u00e9line Mansera dans sa recension de <em>Poetics of the Iconotext <\/em><em>de Liliane Louvel, \u00ab\u00a0<\/em>l\u2019image peut ainsi g\u00e9n\u00e9rer le r\u00e9cit, le stimuler et le renforcer, ou bien perturber son d\u00e9roulement, en s\u2019insinuant tel un \u00e9cran ou un corps \u00e9tranger dans le flux de la narration pour en suspendre le cours, afin d\u2019ouvrir l\u2019\u0153il\u00a0<em>du<\/em>\u00a0texte mais aussi\u00a0<em>dans<\/em>\u00a0le texte<a href=\"#_ftn31\" name=\"_ftnref31\">[31]<\/a>\u00a0\u00bb, \u00e9clairer ou bien perturber aussi son entendement, ajouterons-nous.<\/p>\n<p>L\u2019iconographie est par cons\u00e9quent d\u00e9terminante du point de vue des effets de sens qu\u2019elle donne \u00e0 un r\u00e9cit. Cette perspective passe tout d\u2019abord par les choix des sc\u00e8nes que l\u2019on souhaite illustrer, s\u00e9lection op\u00e9r\u00e9e par le libraire-\u00e9diteur, parfois l\u2019\u00e9crivain, mais auquel l\u2019artiste prend selon les \u00e9poques plus ou moins part.<\/p>\n<p><strong>En amont de la repr\u00e9sentation en images\u00a0: le processus de s\u00e9lection de la sc\u00e8ne<\/strong><\/p>\n<p><strong>\u00a0<\/strong>Concernant la s\u00e9quence de l\u2019esclave marronne dans <em>Paul et Virginie<\/em>, la majorit\u00e9 des gravures, sur 38 \u00e9ditions contenant des illustrations originales<a href=\"#_ftn32\" name=\"_ftnref32\">[32]<\/a>, s\u2019int\u00e9ressent au premier \u00e9pisode \u00e9voqu\u00e9 (l\u2019arriv\u00e9e de l\u2019esclave) et au dernier \u00e9pisode (la sc\u00e8ne du palanquin, quand des esclaves marrons ram\u00e8nent Paul et Virginie chez eux, apr\u00e8s qu\u2019ils se sont perdus en for\u00eat en revenant de demander la gr\u00e2ce de l\u2019esclave \u00e0 son ma\u00eetre), avec 15 gravures pour chacun d\u2019eux. Les suivent de pr\u00e8s en nombre les images au sujet de \u00ab\u00a0la gr\u00e2ce de l\u2019esclave\u00a0\u00bb (12). Ces choix sont \u00e9difiants\u00a0: dans ces trois sc\u00e8nes sont pr\u00e9sents non seulement un ou plusieurs esclaves, mais aussi les deux enfants accomplissant de bonnes actions,\u00a0avec une connotation religieuse \u00e9vidente : l\u2019offrande d\u2019un repas \u00e0 l\u2019esclave\u00a0et la demande de sa gr\u00e2ce \u00e0 son propri\u00e9taire. Dans la sc\u00e8ne du palanquin, ils sont per\u00e7us par les esclaves comme des h\u00e9ros et de fait g\u00e9n\u00e9ralement mis en lumi\u00e8re sur l\u2019image. Si du point de vue iconique, la s\u00e9lection du moment opportun, \u00ab\u00a0f\u00e9cond\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0celui qui fera mieux comprendre l\u2019instant qui pr\u00e9c\u00e8de et celui qui suit<a href=\"#_ftn33\" name=\"_ftnref33\">[33]<\/a>\u00a0\u00bb, est essentiel depuis Lessing et Diderot, les acteurs de l\u2019illustration ont souvent s\u00e9lectionn\u00e9 des sc\u00e8nes qui laissent entendre en effet ce qu\u2019il adviendra des personnages et ont pr\u00e9serv\u00e9 la mise en relief de la bienfaisance, comme le soulignent plusieurs l\u00e9gendes des estampes.<\/p>\n<p>Mais choisir c\u2019est aussi supprimer. L\u2019impact \u00e9motionnel que d\u00e9gage la narration de cette s\u00e9quence peut \u00eatre amoindrie du fait de l\u2019occultation de sc\u00e8nes majeures par l\u2019image. Celles-ci sont relatives \u00e0 l\u2019individu esclave, quand il est seul, ou quand il est isol\u00e9 et qu\u2019il souffre, ou quand il agit. Observons la seule estampe, tardive, en 1947, d\u2019Othon Friesz (fig. 3), mettant en sc\u00e8ne l\u2019esclave marronne qui \u00ab\u00a0erre dans [l]es montagnes, demi-morte de faim, souvent poursuivie par des chasseurs et par leurs chiens<a href=\"#_ftn34\" name=\"_ftnref34\">[34]<\/a>\u00a0\u00bb.<\/p>\n<div id=\"attachment_852\" style=\"width: 845px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-852\" class=\"wp-image-852 size-large\" src=\"https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/questions-d-images\/files\/2023\/08\/Paul-et-Virginie-3-1-835x1024.jpg\" alt=\"\" width=\"835\" height=\"1024\" srcset=\"https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/questions-d-images\/files\/2023\/08\/Paul-et-Virginie-3-1-835x1024.jpg 835w, https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/questions-d-images\/files\/2023\/08\/Paul-et-Virginie-3-1-245x300.jpg 245w, https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/questions-d-images\/files\/2023\/08\/Paul-et-Virginie-3-1-768x942.jpg 768w, https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/questions-d-images\/files\/2023\/08\/Paul-et-Virginie-3-1.jpg 1146w\" sizes=\"auto, (max-width: 835px) 100vw, 835px\" \/><p id=\"caption-attachment-852\" class=\"wp-caption-text\">Fig. 3. Othon Friesz, gravure sur bois en couleurs par G\u00e9rard Anglioni, Paris, \u00c9ditions de la Maison fran\u00e7aise, 1947, p. 28.<\/p><\/div>\n<p>Le corps faible de l\u2019esclave, offert en pleine page hors-texte, en appelle \u00e0 l\u2019\u00e9motion du lecteur qui se trouve orient\u00e9 par l\u2019image\u00a0: la \u00ab\u00a0N\u00e9gresse\u00a0\u00bb est d\u00e9sormais repr\u00e9sentable et elle a une histoire qui ne passe plus au second plan. Pour quelle raison n\u2019est-ce toutefois qu\u2019au mitan du XX<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle, alors qu\u2019il existe nombre d\u2019illustrations originales, que cet \u00e9pisode de l\u2019esclave errante se trouve mis en image\u00a0? L\u2019instant n\u2019\u00e9tait sans doute pas pens\u00e9 comme riche de sens\u00a0; il ne pr\u00e9servait peut-\u00eatre pas suffisamment la biens\u00e9ance\u00a0; mettant au premier plan l\u2019esclave au d\u00e9triment des deux protagonistes, l\u2019id\u00e9e ne plaisait peut-\u00eatre pas aux \u00e9diteurs successifs. Le corps noir en effet, m\u00eame s\u2019il \u00e9tait entr\u00e9 en peinture et en sculpture depuis longtemps, \u00e9tait loin de correspondre, \u00e0 partir de la description de Bernardin de Saint-Pierre, au Beau id\u00e9al. L\u2019illustrateur dans le cadre de l\u2019histoire ne pouvait mettre en sc\u00e8ne l\u2019alt\u00e9rit\u00e9 que repr\u00e9sentait ce corps noir par le moyen de l\u2019id\u00e9alisation \u00e0 l\u2019antique, comme en t\u00e9moignent des estampes de la fin de l\u2019Ancien R\u00e9gime<a href=\"#_ftn35\" name=\"_ftnref35\">[35]<\/a>. Ce silence de l\u2019iconographie sur une sp\u00e9cificit\u00e9 de corps humains et sur un fait sociologique jusqu\u2019\u00e0 la gravure d\u2019O. Friesz est signifiant\u00a0: l\u2019esclave noir serait un objet irrepr\u00e9sentable. Ne souligne-t-il pas <em>in fine<\/em> une certaine crainte de la puissance de l\u2019image, de ses signifi\u00e9s id\u00e9ologiques\u00a0? Comme si ce qui pouvait \u00eatre peint en mots ne pouvait passer au stade de l\u2019illustration : le prosa\u00efsme du sujet fait ainsi qu\u2019il se trouve tr\u00e8s rarement s\u00e9lectionn\u00e9.<\/p>\n<p>N\u2019est-ce pas aussi une des raisons pour laquelle seules deux gravures (fig. 4 et 5), lors du mouvement naturaliste en peinture, donnent \u00e0 voir \u00ab\u00a0l\u2019esclave attach\u00e9e, avec une cha\u00eene au pied, \u00e0 un billot de bois, et avec un collier de fers \u00e0 trois crochets autour du cou<a href=\"#_ftn36\" name=\"_ftnref36\">[36]<\/a>\u00a0\u00bb\u00a0? Loin de toute noblesse corporelle, le sujet n\u2019a en effet gu\u00e8re eu de succ\u00e8s au niveau de sa repr\u00e9sentation picturale, pourtant la peinture de cet \u00ab\u00a0instant pr\u00e9gnant<a href=\"#_ftn37\" name=\"_ftnref37\">[37]<\/a>\u00a0\u00bb n\u2019\u00e9tait-elle pas susceptible d\u2019amener le lecteur \u00e0 des sentiments de compassion et d\u2019empathie et de rev\u00eatir par cons\u00e9quent la fonction de prop\u00e9deutique au Bien\u00a0? La Charlerie en 1868 puis Leloir en 1887 n\u2019h\u00e9siteront pas \u00e0 emprunter un r\u00e9alisme expressif, r\u00e9pondant en quelque sorte au v\u0153u ancien de Diderot\u00a0souhaitant \u00ab\u00a0une disposition [des] personnages sur la sc\u00e8ne, si naturelle et si vraie, que, rendue fid\u00e8lement par un peintre, elle me plairait sur la toile<a href=\"#_ftn38\" name=\"_ftnref38\">[38]<\/a>.\u00a0\u00bb<\/p>\n<div id=\"attachment_846\" style=\"width: 870px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-846\" class=\"wp-image-846 size-large\" src=\"https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/questions-d-images\/files\/2023\/08\/Paul-et-Virginie-3-1024x697.jpg\" alt=\"\" width=\"860\" height=\"585\" srcset=\"https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/questions-d-images\/files\/2023\/08\/Paul-et-Virginie-3-1024x697.jpg 1024w, https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/questions-d-images\/files\/2023\/08\/Paul-et-Virginie-3-300x204.jpg 300w, https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/questions-d-images\/files\/2023\/08\/Paul-et-Virginie-3-768x523.jpg 768w, https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/questions-d-images\/files\/2023\/08\/Paul-et-Virginie-3.jpg 1346w\" sizes=\"auto, (max-width: 860px) 100vw, 860px\" \/><p id=\"caption-attachment-846\" class=\"wp-caption-text\">Fig. 4. \u00ab L\u2019esclave au billot \u00bb, Hippolyte de la Charlerie, Paris, \u00e9d. A. Lemerre, 1868, p. 65.<\/p><\/div>\n<p>L\u2019instant, path\u00e9tique, prend avec La Charlerie de la dur\u00e9e en raison du saisissement \u00e9motionnel qu\u2019il procure<a href=\"#_ftn39\" name=\"_ftnref39\">[39]<\/a>. Comme le souligne Liliane Louvel, \u00ab The relation between the axes of the image and the text draws a curve going through suggestion, impression, indirect allusion, \u2018image\u2019 in the rhetorical sense of the term, \u2018picture,\u2019 <em>hypotyposis<\/em>, artistic arrangement, pictorial description, <em>ekphrasis<a href=\"#_ftn40\" name=\"_ftnref40\">[40]<\/a><\/em> \u00bb. La vignette de La Charlerie renforce ainsi la figure de l\u2019hypotypose emprunt\u00e9e par l\u2019auteur, <em>augmente<\/em> l\u2019effet de la sc\u00e8ne et fait de cet instant immobile une \u00e9ternit\u00e9, gageure propre \u00e0 l\u2019image, tout en donnant une place \u00e9minente \u00e0 l\u2019esclave, bien davantage qu\u2019elle n\u2019en a dans le r\u00e9cit. N\u00e9anmoins, il est possible que l\u2019ornement correspondant \u00e0 une broderie de fleurons encadrant le rectangle de la page enti\u00e8re, typique du go\u00fbt de l\u2019\u00e9poque romantique, en couleur par surcro\u00eet, amoindrisse l\u2019\u00e9motion ressentie par le lecteur. Au <em>pathos<\/em> du tableau r\u00e9pond la vignette tout aussi dramatique de Leloir (fig. 5), qui b\u00e9n\u00e9ficie aussi de son inscription in-texte<a href=\"#_ftn41\" name=\"_ftnref41\">[41]<\/a>.<\/p>\n<div id=\"attachment_847\" style=\"width: 171px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-847\" class=\"wp-image-847 size-full\" src=\"https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/questions-d-images\/files\/2023\/08\/Paul-et-Virginie-4.jpg\" alt=\"\" width=\"161\" height=\"253\" \/><p id=\"caption-attachment-847\" class=\"wp-caption-text\">Fig. 5. \u00ab L\u2019esclave au billot \u00bb, Maurice Leloir, Paris, \u00e9d. H. Launette, 1887, p. 40.<\/p><\/div>\n<p>La repre\u0301sentation ne peut ainsi e\u0301chapper au regard en raison de son emplacement. L\u2019image se trouve v\u00e9ritablement ench\u00e2ss\u00e9e dans le texte sans aucun encadrement qui limiterait leurs rapports\u00a0; l\u2019illustration et les mots se confondent et se confrontent\u00a0; le regard peut aller de l\u2019un \u00e0 l\u2019autre ou s\u2019arr\u00eater plus ais\u00e9ment sur la souffrance inflig\u00e9e \u00e0 l\u2019esclave, visible sur l\u2019image. Mais l\u2019instant s\u00e9lectionn\u00e9 ne rev\u00eat pas la fonction attendue de l\u2019image par les lecteurs en cette seconde moiti\u00e9 du XIX<sup>e <\/sup>si\u00e8cle. Si l\u2019engouement depuis les ann\u00e9es 1750 pour les images d\u00e9coratives in-texte est patent, l\u2019artiste va ici beaucoup plus loin en proposant une illustration \u00e0 la lettre de l\u2019\u00e9crit qui non seulement en appelle \u00e0 l\u2019apitoiement mais aussi \u00e0 la prise de conscience d\u2019une r\u00e9alit\u00e9 qui n\u2019est pas encore tr\u00e8s \u00e9loign\u00e9e. La nudit\u00e9 de ce corps d\u00e9grad\u00e9 et malmen\u00e9 dans toute sa nudit\u00e9 trouble et d\u00e9range. Ce ne sont plus les jeunes protagonistes du r\u00e9cit qui se trouvent cette fois-ci mis en avant, mais l\u2019esclave marronne qui malgr\u00e9 son anonymat repr\u00e9sente les tourments de tout esclave. Les deux illustrateurs avaient-ils au moment de leur s\u00e9lection une volont\u00e9 d\u00e9nonciatrice\u00a0? On peut le penser comme on peut l\u2019imaginer encore avec la r\u00e9cente repr\u00e9sentation de Laval N G en bande dessin\u00e9e (fig. 6).<\/p>\n<div id=\"attachment_848\" style=\"width: 427px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-848\" class=\"wp-image-848 size-full\" src=\"https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/questions-d-images\/files\/2023\/08\/Paul-et-Virginie-5.jpg\" alt=\"\" width=\"417\" height=\"270\" srcset=\"https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/questions-d-images\/files\/2023\/08\/Paul-et-Virginie-5.jpg 417w, https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/questions-d-images\/files\/2023\/08\/Paul-et-Virginie-5-300x194.jpg 300w, https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/questions-d-images\/files\/2023\/08\/Paul-et-Virginie-5-140x90.jpg 140w\" sizes=\"auto, (max-width: 417px) 100vw, 417px\" \/><p id=\"caption-attachment-848\" class=\"wp-caption-text\">Fig. 6. \u00ab L\u2019esclave au billot \u00bb, Laval N G, \u00e9d. IPC, \u00cele Maurice, 2015, p. 21.<\/p><\/div>\n<p>La pr\u00e9sence au premier plan de Domingue, l\u2019esclave de la m\u00e8re de Virginie, renforce aupr\u00e8s du lecteur la compr\u00e9hension de ce que pouvait \u00eatre le statut d\u2019esclave. Par le mouvement de son regard, le personnage invite celui du lecteur \u00e0 se porter sur l\u2019esclave punie par son m\u00e9chant ma\u00eetre. L\u2019illustration donne ainsi aux personnages une dimension majeure, contrairement au r\u00e9cit. L\u2019illustrateur emprunte une esth\u00e9tique figurative en pr\u00e9cisant la forme des instruments de torture. Les couleurs claires du sol et de la chemise accentuent la couleur et les traits sombres des corps et le noir des instruments. Le r\u00e9cit est bref et exprime l\u2019essentiel dans une phrase exclamative indign\u00e9e\u00a0plac\u00e9e dans la bulle propre \u00e0 la bande dessin\u00e9e\u00a0; elle se lit tr\u00e8s rapidement dans le sens o\u00f9 l\u2019image est ici primordiale. Et si cette derni\u00e8re ne peut certes \u00eatre totalement autonome, elle offre n\u00e9anmoins une lecture diff\u00e9rente que confirment les pratiques culturelles. L\u2019illustration fixe ainsi l\u2019instant mais elle raconte aussi son aval et son amont. De plus, ench\u00e2ss\u00e9 dans l\u2019image, c\u2019est le texte qui d\u00e9sormais l\u2019accompagne et c\u2019est elle qui guide la <em>lecture<\/em>, mettant en relief les th\u00e8mes qu\u2019elle souhaite privil\u00e9gier.<\/p>\n<p>Comme au XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle en fin de compte, faire mieux conna\u00eetre l\u2019esclavage \u00e0 partir d\u2019un roman illustr\u00e9, un roman graphique aujourd\u2019hui ou une bande dessin\u00e9e, qui trouve pour cette th\u00e9matique toute sa l\u00e9gitimit\u00e9, est certainement une motivation majeure pour de jeunes lecteurs.\u00a0 Mais le choix d\u2019un \u00e9pisode textuel n\u2019est qu\u2019un des enjeux de l\u2019illustration, qui, on le constate ne peut jamais totalement co\u00efncider avec le discours qu\u2019elle accompagne. La composition comme les contextes du temps de l\u2019artiste, d\u00e9j\u00e0 \u00e9voqu\u00e9s, le conduisent, on le constate, vers une v\u00e9ritable cr\u00e9ation, quitte parfois \u00e0 s\u2019\u00e9loigner ou \u00e0 transformer le texte en raison de la complexit\u00e9 de combinaisons diverses.<\/p>\n<p><strong>De l\u2019appropriation et de la repr\u00e9sentation<\/strong><\/p>\n<p><strong>\u00a0<\/strong>La sc\u00e8ne l\u00e9gend\u00e9e souvent \u00ab\u00a0la bienfaisance de Virginie\u00a0\u00bb fut illustr\u00e9e maintes fois depuis la premi\u00e8re gravure de Philibert-Louis Debucourt, c\u00e9l\u00e8bre peintre et graveur, qui en proposa en quelque sorte le mod\u00e8le.<\/p>\n<div id=\"attachment_853\" style=\"width: 870px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-853\" class=\"wp-image-853 size-large\" src=\"https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/questions-d-images\/files\/2023\/08\/Paul-et-Virginie-7-1024x960.jpg\" alt=\"\" width=\"860\" height=\"806\" srcset=\"https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/questions-d-images\/files\/2023\/08\/Paul-et-Virginie-7-1024x960.jpg 1024w, https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/questions-d-images\/files\/2023\/08\/Paul-et-Virginie-7-300x281.jpg 300w, https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/questions-d-images\/files\/2023\/08\/Paul-et-Virginie-7-768x720.jpg 768w, https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/questions-d-images\/files\/2023\/08\/Paul-et-Virginie-7.jpg 1267w\" sizes=\"auto, (max-width: 860px) 100vw, 860px\" \/><p id=\"caption-attachment-853\" class=\"wp-caption-text\">Fig. 7. \u00ab Bienfaisance de Virginie \u00bb, Paul et Virginie, estampe de Philibert-Louis Debucourt, 1796. Coll. particuli\u00e8re.<\/p><\/div>\n<p>Dans cette gravure de facture classique, le dessinateur reprend \u00e0 la lettre le moment o\u00f9 l\u2019esclave \u00ab\u00a0d\u00e9vora tout entier<a href=\"#_ftn42\" name=\"_ftnref42\">[42]<\/a>\u00a0\u00bb le d\u00e9jeuner offert par Virginie\u00a0; d\u2019autres artistes choisiront l\u2019instant pr\u00e9c\u00e9dent, celui o\u00f9 l\u2019esclave arrive et se jette \u00e0 ses pieds. Situ\u00e9es dans le cadre de l\u2019\u00eele exotique, \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur de la petite cabane o\u00f9 vivent tr\u00e8s modestement Virginie et Paul, l\u2019esclave et la jeune fille sont en miroir l\u2019une de l\u2019autre, bras et mains par-dessus la table,\u00a0en raison de leurs postures et de leurs mouvements ; l\u2019ouverture \u00e0 l\u2019alt\u00e9rit\u00e9 de Virginie se lit \u00e0 travers son buste, avanc\u00e9, et ses mains tendues vers l\u2019esclave, elle-m\u00eame tourn\u00e9e de face vers Virginie. Rien ne semble les s\u00e9parer si ce ne sont le v\u00eatement et la couleur de peau, s\u00e9paration figur\u00e9e par la table, comme si l\u2019amiti\u00e9, passant dans le regard qu\u2019elles n\u2019h\u00e9sitent pas \u00e0 \u00e9changer, \u00e9tait possible entre elles. Paul, sur le c\u00f4t\u00e9, semble surprendre la sc\u00e8ne et son regard comme ses mains jointes louent la g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 de Virginie. On le constate, la disposition choisie, le dessin avec sa perspective et ses lignes, n\u2019ajoutent peut-\u00eatre pas un suppl\u00e9ment de signification au texte, mais permettent d\u2019insister comme le souhaite l\u2019auteur sur une valeur morale.<\/p>\n<p>C\u2019est dans une grande intericonicit\u00e9 avec cette estampe originelle que les grands illustrateurs tels que Tony Johannot en 1838 et 1869, Bertall en 1845, Maurice Leloir en 1887, repr\u00e9sentent cette sc\u00e8ne dont la r\u00e9it\u00e9ration du dispositif, malgr\u00e9 ses infimes variantes, offre un palimpseste iconique.<\/p>\n<div id=\"attachment_854\" style=\"width: 1089px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-854\" class=\"wp-image-854 size-full\" src=\"https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/questions-d-images\/files\/2023\/08\/Paul-et-Virginie-8.jpg\" alt=\"\" width=\"1079\" height=\"969\" srcset=\"https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/questions-d-images\/files\/2023\/08\/Paul-et-Virginie-8.jpg 1079w, https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/questions-d-images\/files\/2023\/08\/Paul-et-Virginie-8-300x269.jpg 300w, https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/questions-d-images\/files\/2023\/08\/Paul-et-Virginie-8-1024x920.jpg 1024w, https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/questions-d-images\/files\/2023\/08\/Paul-et-Virginie-8-768x690.jpg 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 1079px) 100vw, 1079px\" \/><p id=\"caption-attachment-854\" class=\"wp-caption-text\">Fig. 8. Tony Johannot, Paris, \u00e9d. Jouaust, 1887, p. 28 \u00a9 Biblioth\u00e8que municipale du Havre.<\/p><\/div>\n<div id=\"attachment_855\" style=\"width: 310px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-855\" class=\"wp-image-855 size-medium\" src=\"https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/questions-d-images\/files\/2023\/08\/Paul-et-Virginie-9-300x300.jpg\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"300\" srcset=\"https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/questions-d-images\/files\/2023\/08\/Paul-et-Virginie-9-300x300.jpg 300w, https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/questions-d-images\/files\/2023\/08\/Paul-et-Virginie-9-150x150.jpg 150w, https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/questions-d-images\/files\/2023\/08\/Paul-et-Virginie-9-768x771.jpg 768w, https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/questions-d-images\/files\/2023\/08\/Paul-et-Virginie-9.jpg 893w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><p id=\"caption-attachment-855\" class=\"wp-caption-text\">Fig. 9. Maurice Leloir, Paris, \u00e9d. H. LaunetteLaunette, 1869, p. 40. \u00a9 Biblioth\u00e8que municipale du Havre.<\/p><\/div>\n<p>Si l\u2019on reconna\u00eet bien l\u2019\u00e9pisode dans les deux gravures ci-dessus, comprenant les m\u00eames \u00e9l\u00e9ments formels que sur toutes ces images qui forment une sorte de s\u00e9rie iconographique, celles-ci ne d\u00e9gagent pas la m\u00eame s\u00e9miotique \u00e0 l\u2019esprit du lecteur. Sur la figure 8 s\u2019observe le personnage de Virginie v\u00eatue d\u2019une robe moins modeste que sur la gravure de Debucourt (fig. 7). Sa coiffure comme cette robe sont plus proches en effet de la mode Empire, \u00e0 la mani\u00e8re de Jos\u00e9phine de Beauharnais, face \u00e0 l\u2019esclave qui ne para\u00eet pas \u00ab\u00a0d\u00e9charn\u00e9e comme un squelette<a href=\"#_ftn43\" name=\"_ftnref43\">[43]<\/a>\u00a0\u00bb, telle que la d\u00e9crit l\u2019auteur. \u00c0 la distance \u00e9motionnelle \u00e0 laquelle invite semble-t-il cette illustration, s\u2019oppose la recherche d\u2019effets plus puissants gr\u00e2ce au r\u00e9alisme de la figure 9. Il s\u2019agit d\u2019ailleurs ici d\u2019une des assez rares images qui montre Virginie encore enfant (elle a une douzaine d\u2019ann\u00e9es \u00e0 ce moment du r\u00e9cit), ce qui peut entra\u00eener une identification ais\u00e9e pour un jeune lecteur. Le corps repr\u00e9sent\u00e9 de l\u2019esclave se veut en accord avec l\u2019ordre du discours. Pour autant, les deux modes de symbolisation qui r\u00e9sident dans l\u2019image et dans le discours ne sont-ils pas en fait irr\u00e9ductibles l\u2019un \u00e0 l\u2019autre\u00a0? L\u2019illustration, cens\u00e9e <em>orner<\/em>, <em>enrichir<\/em>, <em>d\u00e9corer<\/em>, tente en effet parfois de r\u00e9sister au discours, quoi qu\u2019il en soit de la tradition culturelle de <em>l\u2019ut pictura poesis <\/em>(voir la notice sur la Lecture d\u2019image*). Ce peut \u00eatre par le choix de ses \u00e9pisodes et de ses personnages, comme on l\u2019a vu, mais encore par le traitement qu\u2019elle en effectue. On ne peut oublier que l\u2019image <em>parle <\/em>et la narrativit\u00e9 qu\u2019elle propose est \u00e9ventuellement beaucoup plus ouverte \u00e0 l\u2019imagination, voire \u00e0 l\u2019ambig\u00fcit\u00e9, quand s\u2019ajoute au dispositif son emplacement \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de la page, ou en pleine page du livre, ou dans une petite vignette, agr\u00e9ment\u00e9e de quelque fleuron ou non.<\/p>\n<div id=\"attachment_856\" style=\"width: 841px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-856\" class=\"wp-image-856 size-large\" src=\"https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/questions-d-images\/files\/2023\/08\/Paul-et-Virginie-10-831x1024.jpg\" alt=\"\" width=\"831\" height=\"1024\" srcset=\"https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/questions-d-images\/files\/2023\/08\/Paul-et-Virginie-10-831x1024.jpg 831w, https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/questions-d-images\/files\/2023\/08\/Paul-et-Virginie-10-243x300.jpg 243w, https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/questions-d-images\/files\/2023\/08\/Paul-et-Virginie-10-768x947.jpg 768w, https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/questions-d-images\/files\/2023\/08\/Paul-et-Virginie-10.jpg 919w\" sizes=\"auto, (max-width: 831px) 100vw, 831px\" \/><p id=\"caption-attachment-856\" class=\"wp-caption-text\">Fig. 10. Pierre Falk\u00e9, \u00e9d. de La Roseraie, 1927, p. 63.\u00a9 Le Havre, Biblioth\u00e8que municipale du Havre.<\/p><\/div>\n<p>C\u2019est cette ambig\u00fcit\u00e9 du sens qui ressort de l\u2019illustration de Pierre Falk\u00e9 de 1927 (fig. 10)\u00a0: Virginie et Paul, repr\u00e9sent\u00e9s en jeune couple \u00e9l\u00e9gant, v\u00eatus \u00e0 la mode de leur \u00e9poque, de dos, sont au premier plan et masquent en partie le corps de l\u2019esclave \u00e0 l\u2019aspect mis\u00e9rable. Leur position au seuil de la cabane, et non plus \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur, fait que celle-ci ne peut entrer se rassasier sans qu\u2019ils ne s\u2019\u00e9cartent. Paul semble davantage prot\u00e9ger Virginie de cette irruption que l\u2019inviter \u00e0 se montrer g\u00e9n\u00e9reuse. Mais l\u2019image est polys\u00e9mique et l\u00e0 r\u00e9side une diff\u00e9rence fondamentale entre elle et la lettre du r\u00e9cit. La date d\u2019\u00e9dition aide \u00e0 induire le sens de ce dessin en pleine page o\u00f9 ne se visualise pas la bienfaisance de Virginie. La colonisation est \u00e0 son summum dans les ann\u00e9es 1930, sous la III<sup>e<\/sup> R\u00e9publique, et l\u2019Africain, s\u2019il n\u2019est pas plac\u00e9 dans une exposition coloniale, figure sous les formes les plus d\u00e9gradantes sur des publicit\u00e9s et des objets quotidiens. Le dessinateur aurait-il ainsi \u00e9t\u00e9 influenc\u00e9 par le contexte id\u00e9ologique\u00a0? Le texte n\u2019aurait-il pas \u00e9t\u00e9 captur\u00e9 en quelque sorte par l\u2019image se jouant alors de lui\u00a0? \u00ab\u00a0L\u2019articulation entre texte et image au sein d\u2019un dispositif s\u00e9miologique \u2013 comme l\u2019affirme St\u00e9phane Lojkine \u2013 ne peu[t] se d\u00e9finir que dans un contexte historique et culturel donn\u00e9<a href=\"#_ftn44\" name=\"_ftnref44\">[44]<\/a>.\u00a0\u00bb \u00a0Ce n\u2019est qu\u2019en ayant \u00e0 l\u2019esprit cette dimension que l\u2019on peut comprendre la repr\u00e9sentation \u00e0 nos yeux outranci\u00e8re de Jacqueline Guyot en 1955 (fig. 11), au moment o\u00f9 la France est secou\u00e9e par la guerre coloniale qu\u2019elle m\u00e8ne en Alg\u00e9rie et o\u00f9 les \u00e9tudiants africains des colonies arrivent en masse.<\/p>\n<div id=\"attachment_858\" style=\"width: 870px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-858\" class=\"wp-image-858 size-large\" src=\"https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/questions-d-images\/files\/2023\/08\/Paul-et-Virginie-11-1024x691.jpg\" alt=\"\" width=\"860\" height=\"580\" srcset=\"https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/questions-d-images\/files\/2023\/08\/Paul-et-Virginie-11-1024x691.jpg 1024w, https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/questions-d-images\/files\/2023\/08\/Paul-et-Virginie-11-300x203.jpg 300w, https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/questions-d-images\/files\/2023\/08\/Paul-et-Virginie-11-768x519.jpg 768w, https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/questions-d-images\/files\/2023\/08\/Paul-et-Virginie-11-1536x1037.jpg 1536w, https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/questions-d-images\/files\/2023\/08\/Paul-et-Virginie-11.jpg 1598w\" sizes=\"auto, (max-width: 860px) 100vw, 860px\" \/><p id=\"caption-attachment-858\" class=\"wp-caption-text\">Fig. 11. Jacqueline Guyot, Monte-Carlo \u00e9d. Vedette, 1955, p. 67.\u00a9 Le Havre, Biblioth\u00e8que municipale.<\/p><\/div>\n<p>L\u2019esclave, dans une posture \u00e9rotique et soumise, se trouve devant Virginie, l\u2019ange blond et vertueux de la petite pastorale, comme la d\u00e9crit Bernardin de Saint-Pierre. La jeune fille se d\u00e9tourne d\u2019elle, ainsi que l\u2019atteste son mouvement vers l\u2019arri\u00e8re, tout en \u00e9cartant son panier vide. Les couleurs choisies, vives voire criardes, ajoutent semble-t-il \u00e0 la vulgarit\u00e9 de l\u2019estampe. Bien que situ\u00e9e en pleine page, \u00e0 droite du texte, elle le subvertit d\u2019autant plus que ne se trouve pas sur la page de gauche la description de l\u2019\u00e9pisode cens\u00e9 \u00eatre illustr\u00e9, mais tout autre propos. Le choix \u00e9ditorial, on le constate, loin de conduire le lecteur \u00e0 l\u2019empathie avec l\u2019esclave marronne, l\u2019am\u00e8ne plut\u00f4t \u00e0 en rire et s\u2019en moquer.<\/p>\n<p>L\u2019ordre du discours se fait d\u00e9sordre. L\u2019image ne rev\u00eat-elle pas ici une forme d\u2019\u00e9cran virtuel qui d\u00e9tourne la litt\u00e9ralit\u00e9 du discours, faisant de l\u2019esclave une double victime, \u00e0 la fois de la colonie esclavagiste et de la repr\u00e9sentation iconique qui la pervertit \u00e0 son tour\u00a0? La transposition en image a trahi les mots\u00a0; le visuel propos\u00e9 n\u2019est plus en accord avec la langue. Le texte ne fait plus autorit\u00e9 mais la libert\u00e9 prise par l\u2019illustration d\u00e9montre sa soumission \u00e0 des pr\u00e9jug\u00e9s plus forts que les principes de morale universelle pr\u00f4n\u00e9s par l\u2019auteur.<\/p>\n<p>Ce n\u2019est plus le cas dans la derni\u00e8re \u00e9dition de <em>Paul et Virginie <\/em>en bande dessin\u00e9e. On retrouve avec Laval N G (fig. 12) le regard humaniste et g\u00e9n\u00e9reux du peintre Othon Friesz (fig. 3)\u00a0: se <em>lisent<\/em> tout ensemble dans une dynamique globalisante qui est celle de la bande dessin\u00e9e la main tendue de Virginie et la souffrance de l\u2019esclave, dont le corps stri\u00e9 de traces de fouet et la maigreur, au premier plan, interpellent le lecteur comme l\u2019esclave interpelle Virginie dans une bulle pr\u00e9servant les mots du r\u00e9cit. Le texte s\u2019ins\u00e8re dans l\u2019image, structure propre \u00e0 la bande dessin\u00e9e, et les deux syst\u00e8mes s\u00e9miotiques s\u2019articulent \u00e9troitement pour offrir un discours syncr\u00e9tique<a href=\"#_ftn45\" name=\"_ftnref45\">[45]<\/a> qui accro\u00eet une lecture en sympathie avec les diff\u00e9rents personnages, loin du dangereux suppl\u00e9ment \u00a0que lui apportait l\u2019illustration de J. Guyot (fig. 11).<\/p>\n<div id=\"attachment_859\" style=\"width: 778px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-859\" class=\"wp-image-859 size-large\" src=\"https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/questions-d-images\/files\/2023\/08\/Paul-et-Virginie-12-768x1024.jpg\" alt=\"\" width=\"768\" height=\"1024\" srcset=\"https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/questions-d-images\/files\/2023\/08\/Paul-et-Virginie-12-768x1024.jpg 768w, https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/questions-d-images\/files\/2023\/08\/Paul-et-Virginie-12-225x300.jpg 225w, https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/questions-d-images\/files\/2023\/08\/Paul-et-Virginie-12-1152x1536.jpg 1152w, https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/questions-d-images\/files\/2023\/08\/Paul-et-Virginie-12-1536x2048.jpg 1536w, https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/questions-d-images\/files\/2023\/08\/Paul-et-Virginie-12-scaled.jpg 1920w\" sizes=\"auto, (max-width: 768px) 100vw, 768px\" \/><p id=\"caption-attachment-859\" class=\"wp-caption-text\">Fig. 12. Laval N G, \u00e9d. IPC, \u00cele Maurice, 2015, p. 15.<\/p><\/div>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Pour aller plus loin<\/strong><\/p>\n<p><strong>\u00a0<\/strong>CHEVAL, Fran\u00e7ois, TCHAKALOFF, Thierry-Nicolas, dir., <em>Souvenirs de <\/em>Paul et Virginie. <em>Un paysage aux valeurs morales <\/em>[catalogue d\u2019exposition], Saint-Denis de La R\u00e9union, Maison fran\u00e7aise du meuble cr\u00e9ole \/Mus\u00e9e L\u00e9on Dierx, 1995.<\/p>\n<p>CUSSAC, H\u00e9l\u00e8ne, \u00ab\u00a0Po\u00e9sie et peinture\u00a0: r\u00e9ception des Noirs mis en sc\u00e8ne dans <em>Paul et Virginie<\/em>\u00a0\u00bb, in ANTON Sonia, MAC\u00c9 Laurence, THIBAULT Gabriel-Robert, dir, <em>Bernardin de Saint-Pierre\u00a0: id\u00e9es, r\u00e9seaux, r\u00e9ception<\/em>, PURH, 2016, p. 219-238.<\/p>\n<p>CUSSAC, H\u00e9l\u00e8ne, \u00ab\u00a0Fonctions id\u00e9ologiques et esth\u00e9tiques de l\u2019illustration\u00a0: la s\u00e9quence de la \u00ab\u00a0N\u00e9gresse marronne\u00a0\u00bb dans des \u00e9ditions de <em>Paul et Virginie <\/em>de 1789 \u00e0 1984\u00a0\u00bb, in LAN\u00c7ON Daniel, MOUSSA Sarga, dir, <em>L\u2019esclavage oriental et africain au regard des litt\u00e9ratures, des arts et de l\u2019histoire (XVIII<sup>e<\/sup>-XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cles)<\/em>, Paris, Presses Sorbonne Nouvelle, 2019, p. 99-111.<\/p>\n<p>DAVIS, Peggy, \u00ab La re\u0301ification de l\u2019esclave noir dans l\u2019estampe sous l\u2019Ancien Re\u0301gime et la Re\u0301volution \u00bb, in <em>L\u2019Afrique du sie\u0300cle des Lumie\u0300res : savoirs et repre\u0301sentations<\/em>, GALLOU\u00cbT Catherine, DIOP David, BOCQUILLON Mich\u00e8le, LAHOUATI G\u00e9rard, dir., Oxford, Voltaire Foundation, 2009, p. 237-253.<\/p>\n<p>FERRAND, Nathalie, <em>Livres vus, livres lus\u00a0: une travers\u00e9e du roman illustr\u00e9 des Lumi\u00e8res<\/em>, Oxford, SVEC, 2009.<\/p>\n<p>FERRAND, Nathalie, dir., <em>Traduire et illustrer le roman au XVIII<sup>e <\/sup>si\u00e8cle<\/em>, Oxford, SVEC, 2011.<\/p>\n<p>JONGENEEL, Else, <em>L\u2019Illustration en majest\u00e9. L\u2019\u00e9dition Curmer de <\/em>Paul et Virginie <em>et <\/em>La Chaumi\u00e8re indienne, Paris, Classiques Garnier, 2021.<\/p>\n<p>KAENEL, Philippe, <em>Le m\u00e9tier d\u2019illustrateur, 1830-1880. Rodolphe T\u00f6pffer, J. J. Grandville, Gustave Dor\u00e9<\/em>, Gen\u00e8ve, Librairie Droz, 2004.<\/p>\n<p><em>Le livre illustr\u00e9 sous l\u2019ancien r\u00e9gime<\/em>, CAIEF, 57, 2005.<\/p>\n<p>LOJKINE, St\u00e9phane, <em>Image et subversion<\/em>, N\u00eemes, \u00e9d. Jacqueline Chambon, 2005.<\/p>\n<p>LOUVEL, Liliane, <em>Poetics of the Iconotext<\/em>, Farnham, Ashgate, 2011.<\/p>\n<p>MARTIN, Christophe, <em>Dangereux suppl\u00e9ments. L\u2019illustration du roman en France au dix-huiti\u00e8me si\u00e8cle<\/em>, Louvain-Paris, Peeters, 2005.<\/p>\n<p>MICHEL, Christian, \u00ab\u00a0Les d\u00e9bats sur la notion de graveur\/traducteur en France au XVIIIe si\u00e8cle\u00a0\u00bb, in FOSSIER, Fran\u00e7ois, \u00e9d., <em>Delineavit et sculpsit\u00a0: dix-neuf contributions sur les rapports dessin-gravure du XVI<sup>e<\/sup> au XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, m\u00e9langes offerts \u00e0 Marie-F\u00e9licie Perez-Pivot<\/em>, Lyon, Presses universitaires de Lyon, 2003, p. 151-161.<\/p>\n<p>ROY, St\u00e9phane, \u00ab\u00a0Imiter, reproduire, inventer. Techniques de gravure et statut du graveur en France au 18<sup>e<\/sup> si\u00e8cle\u00a0\u00bb, <em>Interm\u00e9dialit\u00e9s<\/em>, 17, 2011, p. 31-51.<\/p>\n<p><strong>Annexe<\/strong><\/p>\n<p>Bernardin de Saint-Pierre, <em>Paul et Virginie<\/em>, dans <em>\u0152uvres compl\u00e8tes<\/em>, C. Duflo (\u00e9d.), J.-M. Racault (dir.), Paris, Classiques Garnier, 2014, t. I.<\/p>\n<p>Extrait p. 202-203 et p. 209.<\/p>\n<p>Un dimanche, au lever de l\u2019aurore, leurs m\u00e8res \u00e9tant all\u00e9es \u00e0 la premi\u00e8re messe \u00e0 l\u2019\u00e9glise des Pamplemousses, une N\u00e9gresse marronne se pr\u00e9senta sous les bananiers qui entouraient leur habitation. Elle \u00e9tait d\u00e9charn\u00e9e comme un squelette, et n\u2019avait pour tout v\u00eatement qu\u2019un lambeau de serpilli\u00e8re<a href=\"#_ftn46\" name=\"_ftnref46\">[46]<\/a> autour des reins. Elle se jeta aux pieds de Virginie, qui pr\u00e9parait le d\u00e9jeuner de la famille, et lui dit\u00a0: \u00ab\u00a0Ma jeune demoiselle, ayez piti\u00e9 d\u2019une pauvre esclave fugitive\u00a0; il y a un mois que j\u2019erre dans ces montagnes, demi-morte de faim, souvent poursuivie par des chasseurs et par leurs chiens. Je fuis mon ma\u00eetre, qui est un riche habitant de la Rivi\u00e8re-Noire. Il m\u2019a trait\u00e9e comme vous voyez.\u00a0\u00bb En m\u00eame temps, elle lui montra son corps sillonn\u00e9 de cicatrices profondes, par les coups de fouet qu\u2019elle en avait re\u00e7us. Elle ajouta\u00a0: \u00ab\u00a0Je voulais aller me noyer\u00a0; mais sachant que vous demeuriez ici, j\u2019ai dit\u00a0: Puisqu\u2019il y a encore de bons Blancs dans ce pays, il ne faut pas encore mourir.\u00a0\u00bb Virginie, tout \u00e9mue, lui r\u00e9pondit\u00a0: \u00ab\u00a0Rassurez-vous, infortun\u00e9e cr\u00e9ature\u00a0! Mangez, mangez\u00a0\u00bb\u00a0; et elle lui donna le d\u00e9jeuner de la maison, qu\u2019elle avait appr\u00eat\u00e9. L\u2019esclave, en peu de moments, le d\u00e9vora tout entier. Virginie, la voyant rassasi\u00e9e, lui dit\u00a0: \u00ab\u00a0Pauvre mis\u00e9rable\u00a0! j\u2019ai envie d\u2019aller demander votre gr\u00e2ce \u00e0 votre ma\u00eetre\u00a0; en vous voyant, il sera touch\u00e9 de piti\u00e9. Voulez-vous me conduire chez lui\u00a0? \u2013 Ange de Dieu, repartit la N\u00e9gresse, je vous suivrai partout o\u00f9 vous voudrez.\u00a0\u00bb Virginie appela son fr\u00e8re, et le pria de l\u2019accompagner. L\u2019esclave marronne les conduisit par des sentiers, au milieu des bois, \u00e0 travers de hautes montagnes, qu\u2019ils grimp\u00e8rent avec bien de la peine, et de larges rivi\u00e8res qu\u2019ils pass\u00e8rent \u00e0 gu\u00e9. Enfin, vers le milieu du jour, ils arriv\u00e8rent au bas d\u2019un morne, sur les bords de la Rivi\u00e8re-noire. Ils aper\u00e7urent l\u00e0 une maison bien b\u00e2tie, des plantations consid\u00e9rables, et un grand nombre d\u2019esclaves occup\u00e9s \u00e0 toutes sortes de travaux. Leur ma\u00eetre se promenait au milieu d\u2019eux, une pipe \u00e0 la bouche et un rotin \u00e0 la main. C\u2019\u00e9tait un grand homme sec, oliv\u00e2tre, aux yeux enfonc\u00e9s et aux sourcils noirs et joints. Virginie, toute \u00e9mue, tenant Paul par le bras, s\u2019approcha de l\u2019habitant, et le pria, pour l\u2019amour de Dieu, de pardonner \u00e0 son esclave, qui \u00e9tait \u00e0 quelques pas derri\u00e8re eux. [\u2026]\u00a0il jura par un affreux serment qu\u2019il pardonnait \u00e0 son esclave, non pas pour l\u2019amour de Dieu, mais pour l\u2019amour d\u2019elle. Virginie fit aussit\u00f4t signe \u00e0 l\u2019esclave de s\u2019avancer vers son ma\u00eetre\u00a0; puis elle s\u2019enfuit, et Paul courut apr\u00e8s elle.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><em>Suivent quelques pages racontant la s\u00e9quence des enfants perdus en for\u00eat. Domingue, l\u2019esclave de Mme de la Tour, m\u00e8re de Virginie, pr\u00e9sent\u00e9 plus souvent comme un domestique faisant partie de la famille, est parti \u00e0 leur recherche avec leur chien Fid\u00e8le, les retrouve et leur donne des nouvelles de l\u2019esclave marronne\u00a0:<\/em><\/p>\n<p><em>\u00a0<\/em><\/p>\n<p>\u00ab\u00a0C\u2019est l\u00e0 [\u00e0 la Rivi\u00e8re-noire] o\u00f9 j\u2019ai appris d\u2019un habitant, que vous lui aviez ramen\u00e9 une n\u00e9gresse marronne, et qu\u2019il vous avait accord\u00e9 sa gr\u00e2ce. Mais quelle gr\u00e2ce\u00a0! il me l\u2019a montr\u00e9e attach\u00e9e, avec une cha\u00eene au pied, \u00e0 un billot<a href=\"#_ftn47\" name=\"_ftnref47\">[47]<\/a> de bois, et avec un collier de fer \u00e0 trois crochets autour du cou.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> Paul Toinet, <em>Paul et Virginie. R\u00e9pertoire bibliographique et iconographique<\/em>, Paris, Maisonneuve et Larose, 1967.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref2\" name=\"_ftn2\">[2]<\/a> Cette adaptation parue aux \u00e9ditions IPC, Cassis, \u00eele Maurice, est de Shenaz Patel, \u00e9crivaine mauricienne et l\u2019illustration de Laval N G, auteur de bandes dessin\u00e9es mauricien.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref3\" name=\"_ftn3\">[3]<\/a> \u00c9dition par \u00c9douard Guitton et illustrations par Sophie Strouv\u00e9.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref4\" name=\"_ftn4\">[4]<\/a> Bernardin de Saint-Pierre, \u00ab\u00a0Pr\u00e9ambule\u00a0\u00bb \u00e0 l\u2019\u00e9dition de 1806, <em>Paul et Virginie<\/em>, <em>\u0152uvres compl\u00e8tes<\/em>, C. Duflo (\u00e9d.), J.-M. Racault (dir.), Paris, Classiques Garnier, 2014, t. I., p. 333.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref5\" name=\"_ftn5\">[5]<\/a> L\u2019auteur donne un commentaire tr\u00e8s int\u00e9ressant dans son \u00ab\u00a0Pr\u00e9ambule\u00a0\u00bb \u00e0 l\u2019\u00e9dition du travail de ces c\u00e9l\u00e8bres illustrateurs (Lafitte, G\u00e9rard, Prudhon, Isabey, Pillement fils et Moreau le Jeune, qui a d\u00e9j\u00e0 dessin\u00e9 les quatre planches de la 1<sup>e<\/sup> \u00e9dition illustr\u00e9e en 1789), de la technique de gravure et des co\u00fbts (<em>ibid.<\/em>, p. 352-371).<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref6\" name=\"_ftn6\">[6]<\/a> Voir Else Jongeneel, <em>L\u2019Illustration en majest\u00e9. L\u2019\u00e9dition Curmer de <\/em>Paul et Virginie <em>et <\/em>La Chaumi\u00e8re indienne, Paris, Classiques Garnier, 2021.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref7\" name=\"_ftn7\">[7]<\/a> Voir le catalogue de l\u2019exposition <em>Souvenirs de <\/em>Paul et Virginie. <em>Un paysage aux valeurs morales<\/em>, Fran\u00e7ois Cheval et Thierry-Nicolas Tchakaloff, Saint-Denis de La R\u00e9union, Maison fran\u00e7aise du meuble cr\u00e9ole et Mus\u00e9e L\u00e9on Dierx, 1995.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref8\" name=\"_ftn8\">[8]<\/a> Voir par exemple notre notice \u00ab\u00a0Two French clocks depicting <em>Paul et Virginie<\/em>, Mus\u00e9e romantique europ\u00e9en num\u00e9rique, 12 mai 2021\u00a0: <a href=\"http:\/\/www.euromanticism.org\/two-french-clocks-depicting-paul-et-virginie\/\">http:\/\/www.euromanticism.org\/two-french-clocks-depicting-paul-et-virginie\/<\/a><\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref9\" name=\"_ftn9\">[9]<\/a> <a href=\"https:\/\/www.reseau-canope.fr\/musee\/collections\/fr\/museum\/mne\/histoire-de-paul-et-virginie\/62882e35c07506d9ad8dcdc2\">https:\/\/www.reseau-canope.fr\/musee\/collections\/fr\/museum\/mne\/histoire-de-paul-et-virginie\/62882e35c07506d9ad8dcdc2<\/a>.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref10\" name=\"_ftn10\">[10]<\/a> Je pr\u00e9cise que cette contribution b\u00e9n\u00e9ficie de travaux de recherche expos\u00e9s dans deux \u00e9tudes pr\u00e9c\u00e9dentes, tout en rev\u00eatant un nouvel enjeu exprim\u00e9 dans cette introduction et s\u2019ouvrant \u00e0 de nouvelles illustrations. Voir \u00ab\u00a0Po\u00e9sie et peinture\u00a0: r\u00e9ception des Noirs mis en sc\u00e8ne dans <em>Paul et Virginie<\/em>\u00a0\u00bb, in Sonia Anton, Laurence Mac\u00e9 et Gabriel-Robert Thibault (dir.), <em>Bernardin de Saint-Pierre\u00a0: id\u00e9es, r\u00e9seaux, r\u00e9ception<\/em>, PURH, 2016, p. 219-238, et \u00ab\u00a0Fonctions id\u00e9ologiques et esth\u00e9tiques de l\u2019illustration\u00a0: la s\u00e9quence de la \u00ab\u00a0N\u00e9gresse marronne\u00a0\u00bb dans des \u00e9ditions de <em>Paul et Virginie <\/em>de 1789 \u00e0 1984\u00a0\u00bb, in Daniel Lan\u00e7on et Sarga Moussa (dir.), <em>L\u2019esclavage oriental et africain au regard des litt\u00e9ratures, des arts et de l\u2019histoire (XVIII<sup>e<\/sup>-XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cles)<\/em>, Paris, Presses Sorbonne Nouvelle, 2019, p. 99-111.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref11\" name=\"_ftn11\">[11]<\/a> Voir Beno\u00eet Falaize et Sylvain Ledoux (dir.), <em>L\u2019enseignement de l\u2019esclavage, des traites et de leurs abolitions dans l\u2019espace scolaire hexagonal<\/em>, Lyon, INRP, 2011. En ligne\u00a0: <a href=\"http:\/\/www.comite-memoire-esclavage.fr\/IMG\/pdf\/RAPPORT_ESCLAVAGE_INRP_2011.pdf\">http:\/\/www.comite-memoire-esclavage.fr\/IMG\/pdf\/RAPPORT[\u2026]<\/a>, et Violaine Morin, \u00ab\u00a0Enseignement de l\u2019histoire des esclavages\u00a0: des lacunes et des disparit\u00e9s\u00a0\u00bb, <em>Le Monde<\/em>, 9 octobre 2020. En ligne\u00a0: <a href=\"https:\/\/www.lemonde.fr\/education\/article\/2020\/10\/09\/enseignement-de-l-histoire-de-l-esclavage-des-lacunes-et-des-disparites_6055421_1473685.html\">https:\/\/www.lemonde.fr\/education\/article\/2020\/10\/09\/enseignement-de-l-histoire-de-l-esclavage-des-lacunes-et-des-disparites_6055421_1473685.html<\/a><\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref12\" name=\"_ftn12\">[12]<\/a> Ces mots sont de Bernardin de Saint-Pierre. \u00ab\u00a0N\u00e8gre\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0N\u00e9gresse\u00a0\u00bb \u00e9taient des termes courants dans les textes des XVII<sup>e<\/sup> et XVIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cles m\u00eame si le mot Noir.e \u00e9tait de plus en plus pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 pour d\u00e9signer les Africains en g\u00e9n\u00e9ral comme les esclaves. Si le vocable \u00ab\u00a0N\u00e8gre\u00a0\u00bb d\u00e9signa pendant longtemps un habitant de la Nigritie (r\u00e9gion d\u2019Afrique), son usage fut discut\u00e9 dans le dernier tiers du XVIII<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle en raison de la connotation p\u00e9jorative qu\u2019il avait progressivement prise et diminua.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref13\" name=\"_ftn13\">[13]<\/a> Cette sc\u00e8ne devient primordiale aux yeux de son auteur. Au moment o\u00f9 il est question de cr\u00e9er une pi\u00e8ce de th\u00e9\u00e2tre \u00e0 partir de son r\u00e9cit, il \u00e9crit\u00a0dans la seconde \u00e9dition de 1789 : \u00ab\u00a0On pourrait commencer un peu avant l\u2019\u00e9pisode de la N\u00e9gresse marronne\u00a0; cette sc\u00e8ne, si int\u00e9ressante pour l\u2019humanit\u00e9, plaiderait en faveur de la libert\u00e9 des Noirs, devant un public d\u00e9j\u00e0 dispos\u00e9 \u00e0 rompre leurs fers. \u00bb (\u00ab\u00a0Avis sur cette \u00e9dition\u00a0\u00bb, \u00e9d. cit\u00e9e, p. 181).<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref14\" name=\"_ftn14\">[14]<\/a> Voir tout particuli\u00e8rement Liliane Louvel, <em>Poetics of the Iconotext<\/em>, Farnham, Ashgate, 2011.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref15\" name=\"_ftn15\">[15]<\/a> Le dessinateur au XVIII<sup>e<\/sup> pouvait \u00eatre son propre graveur, ou commencer le travail de gravure. \u00ab\u00a0Pour \u00eatre reconnu en tant qu\u2019artiste, le graveur doit savoir dessiner. Et encore, pour recevoir cette reconnaissance, le graveur doit-il savoir composer\u00a0; [\u2026]. Le principe de base qui doit animer le graveur est le dessin.\u00a0\u00bb (St\u00e9phane Roy auquel nous renvoyons\u00a0: \u00ab\u00a0Imiter, reproduire, inventer. Techniques de gravure et statut du graveur en France au 18<sup>e<\/sup> si\u00e8cle\u00a0\u00bb, <em>Interm\u00e9dialit\u00e9s<\/em>, n\u00b0 17, 2011, p. 35).<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref16\" name=\"_ftn16\">[16]<\/a> Le libraire au XVIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle fait aussi fonction d\u2019\u00e9diteur.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref17\" name=\"_ftn17\">[17]<\/a> Ainsi par exemple de Mich\u00e8le de Sentuary d\u2019Azan\u00a0: \u00ab\u00a0Ah\u00a0! Monsieur, que vous m\u2019avez fait passer une nuit terrible\u00a0! Je n\u2019ai cess\u00e9 de g\u00e9mir et de fondre en larmes. La personne dont vous avez d\u00e9crit la fin malheureuse avec tant de v\u00e9rit\u00e9, dans le naufrage du <em>Saint-G\u00e9ran<\/em>, \u00e9tait ma parente. Je suis cr\u00e9ole de Bourbon.\u00a0\u00bb (Bernardin de Saint-Pierre, \u00ab\u00a0Avis sur cette \u00e9dition\u00a0\u00bb [de 1789], \u00e9d. cit\u00e9e, p. 180) et de Mme de Pomp\u00e9ry dans une lettre du 2 mai 1792\u00a0: \u00ab\u00a0[\u2026] je lui ai fait faire [\u00e0 une \u00ab\u00a0sensible religieuse\u00a0\u00bb] la connoissance de paul et virginie\u00a0; je lui lis moi-m\u00eame cette histoire touchante et je jou\u00efs delicieusement des douces larmes que vous lui faites r\u00e9pandre [\u2026]\u00a0\u00bb (cit\u00e9e par Simon Davies, <em>Bernardin de Saint-Pierre. Colonial traveller, Enlightenment reformer, celebrity writer<\/em>, Oxford, SVEC, 2021, p. 191).<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref18\" name=\"_ftn18\">[18]<\/a> Philip Stewart, \u00ab\u00a0Introduction\u00a0\u00bb au dossier <em>Le livre illustr\u00e9 sous l\u2019ancien r\u00e9gime<\/em>, CAIEF, 2005, n\u00b057, p. 15.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref19\" name=\"_ftn19\">[19]<\/a> Rappelons qu\u2019au XVIII<sup>e <\/sup>si\u00e8cle, la profession proprement dite d\u2019illustrateur n\u2019existait pas\u00a0: il s\u2019agissait de vignettiste, de graveur, de typographe, de peintre\u2026 Voir \u00e0 ce sujet ainsi que sur les enjeux auxquels est confront\u00e9 l\u2019illustrateur au XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, p\u00e9riode durant laquelle fleurissent nombreuses \u00e9ditions illustr\u00e9es de <em>Paul et Virginie<\/em>, Philippe Kaenel, <em>Le m\u00e9tier d\u2019illustrateur, 1830-1880. Rodolphe T\u00f6pffer, J. J. Grandville, Gustave Dor\u00e9<\/em>, Gen\u00e8ve, Librairie Droz, 2004.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref20\" name=\"_ftn20\">[20]<\/a> Sur la question de l\u2019esth\u00e9tique de la r\u00e9ception et notamment son r\u00f4le dans la pratique esth\u00e9tique du lecteur, voir l\u2019ouvrage devenu classique de Hans Robert Jauss, <em>Pour une esth\u00e9tique de la r\u00e9ception<\/em>, Paris, Gallimard, 1978.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref21\" name=\"_ftn21\">[21]<\/a> Voir Christian Michel, \u00ab\u00a0Les d\u00e9bats sur la notion de graveur\/traducteur en France au XVIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle\u00a0\u00bb, in Fran\u00e7ois Fossier (\u00e9d.), <em>Delineavit et sculpsit\u00a0: dix-neuf contributions sur les rapports dessin-gravure du XVI<sup>e<\/sup> au XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, m\u00e9langes offerts \u00e0 Marie-F\u00e9licie Perez-Pivot<\/em>, Lyon, 2003, p. 151-161 (r\u00e9f\u00e9rence reprise \u00e0 Nathalie Ferrand, \u00ab\u00a0Introduction\u00a0: l\u2019illustration litt\u00e9raire \u00e0 l\u2019\u00e9preuve de la traduction\u00a0\u00bb, in <em>Traduire et illustrer le roman au XVIII<sup>e <\/sup>si\u00e8cle<\/em>, Oxford, SVEC, 2011).<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref22\" name=\"_ftn22\">[22]<\/a> <em>Mercure de France<\/em>, ao\u00fbt 1775, p. 141-142. Sur cette id\u00e9e, voir aussi Philippe Kaenel, <em>op. cit.<\/em>, chapitre \u00ab\u00a0\u00c9crivains et illustrateurs<em>\u00a0: traduttore, traditore\u00a0?<\/em>\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref23\" name=\"_ftn23\">[23]<\/a> Henri Bouchot, <em>Les Livres \u00e0 Vignettes. Du XV<\/em><sup>e<\/sup><em> au XVIII<\/em><sup>e<\/sup><em> si\u00e8cle<\/em>, Paris, \u00e9d. \u00c9douard Rouveyre, 1891, p. 67.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref24\" name=\"_ftn24\">[24]<\/a> Nathalie Ferrand, <em>op. cit.<\/em>. Sur la notion de l\u2019illustrateur traducteur voir son introduction et tout particuli\u00e8rement la 3<sup>e<\/sup> partie\u00a0: \u00ab\u00a0L\u2019illustration comme traduction\u00a0\u00bb. De Nathalie Ferrand, voir aussi <em>Livres vus, livres lus\u00a0: une travers\u00e9e du roman illustr\u00e9 des Lumi\u00e8res<\/em>, Oxford, SVEC, 2009.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref25\" name=\"_ftn25\">[25]<\/a> \u00ab\u00a0Une suite grave\u0301e co\u00fbtait en effet tre\u0300s cher au libraire-e\u0301diteur : d\u2019abord parce que les raffinements de la gravure en taille-douce (proce\u0301de\u0301 he\u0301ge\u0301monique tout au long du sie\u0300cle) sont tels que les imprimeurs devaient avoir recours soit a\u0300 un double passage sous la presse, soit au hors-texte, proce\u0301de\u0301s sinon complexes du moins co\u00fbteux. Ensuite et surtout parce qu\u2019il fallait payer, de plus en plus cher au cours du sie\u0300cle, dessinateurs et graveurs.\u00a0\u00bb (Christophe Martin, \u00ab\u00a0Le jeu du texte et de l\u2019image au XVIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle. De l\u2019int\u00e9r\u00eat d\u2019une prise en compte de l\u2019illustration dans l\u2019\u00e9tude du roman des Lumi\u00e8res\u00a0\u00bb, <em>Le fran\u00e7ais aujourd\u2019hui<\/em>, 2008\/2, n\u00b0 161, n. 2 p. 36).<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref26\" name=\"_ftn26\">[26]<\/a> Voir Philippe Kaenel, <em>op. cit. <\/em>et Roger Chartier et Henri-Jean Martin (dir.), <em>Histoire de l\u2019\u00e9dition fran\u00e7aise<\/em>, t. III\u00a0: <em>Le Livre triomphant (1660-1830)<\/em>, Paris, Fayard\/Cercle de la Librairie, 1990.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref27\" name=\"_ftn27\">[27]<\/a> Les \u00e9tudes sur la gravure fran\u00e7aise sont innombrables depuis les ann\u00e9es 1980, comme l\u2019affirme St\u00e9phane Roy (art. cit\u00e9, p. 32).<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref28\" name=\"_ftn28\">[28]<\/a> P. Stewart, art. cit\u00e9, p. 15.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref29\" name=\"_ftn29\">[29]<\/a> <em>Ibid.<\/em>, p. 12.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref30\" name=\"_ftn30\">[30]<\/a> Christophe Martin, <em>Dangereux suppl\u00e9ments. L\u2019illustration du roman en France au dix-huiti\u00e8me si\u00e8cle<\/em>, Louvain-Paris, Peeters, 2005.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref31\" name=\"_ftn31\">[31]<\/a> <strong>C\u00e9line<\/strong>\u00a0MANRESA,\u00a0\u00ab\u00a0Liliane Louvel,\u00a0<em>Poetics of the Iconotext<\/em>\u00a0\u00bb,\u00a0mise en ligne le\u00a020 d\u00e9cembre 2012.<\/p>\n<p>URL\u00a0: http:\/\/journals.openedition.org\/erea\/2777\u00a0;\u00a0DOI\u00a0: https:\/\/doi.org\/10.4000\/erea.2777<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref32\" name=\"_ftn32\">[32]<\/a> Parmi notamment la soixantaine d\u2019\u00e9ditions examin\u00e9es dans le Fonds Toinet de la Biblioth\u00e8que Armand Salacrou au Havre.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref33\" name=\"_ftn33\">[33]<\/a> Lessing, <em>Laocoon, ou Des fronti\u00e8res de la peinture et de la po\u00e9sie <\/em>[1766], trad. de Courtin [1866], Paris, Hermann, 1990, p.\u00a0120-121.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref34\" name=\"_ftn34\">[34]<\/a> \u00c9d. cit\u00e9e, p. 202.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref35\" name=\"_ftn35\">[35]<\/a> Voir Peggy Davis, \u00ab La re\u0301ification de l\u2019esclave noir dans l\u2019estampe sous l\u2019Ancien Re\u0301gime et la Re\u0301volution \u00bb, in Catherine Galloue\u0308t, David Diop, Monique Bocquillon et G\u00e9rard Lahouati (dir.), <em>L\u2019Afrique du sie\u0300cle des Lumie\u0300res : savoirs et repre\u0301sentations<\/em>, Oxford, SVEC, 2009, p. 237-253.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref36\" name=\"_ftn36\">[36]<\/a> <em>Ibid.<\/em>, p. 209.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref37\" name=\"_ftn37\">[37]<\/a> Toujours selon Lessing et Diderot. Voir St\u00e9phane Lojkine, \u00ab\u00a0Instant pr\u00e9gnant\u00a0\u00bb, en ligne\u00a0:<\/p>\n<p>https:\/\/utpictura18.univ-amu.fr\/rubriques\/archives\/critique-theorie\/instant-pregnant<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref38\" name=\"_ftn38\">[38]<\/a> Diderot, <em>Le Fils naturel<\/em>, dans <em>\u0152uvres Compl\u00e8tes<\/em>, DPV, Paris, Hermann, 1975, t. X, p. 98.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref39\" name=\"_ftn39\">[39]<\/a> Voir Marilina Gianico, \u00ab\u00a0Le tableau path\u00e9tique entre instant et dur\u00e9e\u00a0\u00bb, dans <em>Diderot et le temps<\/em>, A. Pashoud et S. Lojkine (dir.), Aix-en-Provence, PUP, 2016, p. 191-201. En ligne\u00a0: <a href=\"https:\/\/books.openedition.org\/pup\/10748?lang=fr\">https:\/\/books.openedition.org\/pup\/10748?lang=fr<\/a><\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref40\" name=\"_ftn40\">[40]<\/a> Liliane Louvel, <em>op. cit.<\/em>, p. 71 (La relation entre les axes de l&rsquo;image et du texte dessine une courbe passant par suggestion, impression, allusion indirecte, \u201cimage\u201d au sens rh\u00e9torique du terme, \u201ctableau\u201d, hypotypose, agencement artistique, description picturale, <em>ekphrasis<\/em>).<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref41\" name=\"_ftn41\">[41]<\/a> Voir Fr\u00e9d\u00e9ric Barbier, \u00ab\u00a0Les innovations technologiques\u00a0\u00bb, in <em>Histoire de l\u2019\u00e9dition fran\u00e7aise<\/em>, <em>op. cit.<\/em>, t. 2, p. 721-729.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref42\" name=\"_ftn42\">[42]<\/a> <em>Ibid.<\/em>, p. 203.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref43\" name=\"_ftn43\">[43]<\/a> <em>Ibid.<\/em>, p. 202.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref44\" name=\"_ftn44\">[44]<\/a> St\u00e9phane Lojkine, <em>Image et subversion<\/em>, N\u00eemes, \u00c9d. Jacqueline Chambon, 2005, p. 17.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref45\" name=\"_ftn45\">[45]<\/a> Voir S\u00e9mir Badir, Maria Giulia Dondero et Fran\u00e7ois Provenzano (\u00e9d.), <em>Les Discours syncr\u00e9tiques. Po\u00e9sie virtuelle, BD, graffitis<\/em>, Li\u00e8ge, Presses universitaires de Li\u00e8ge, 2019.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref46\" name=\"_ftn46\">[46]<\/a> <em>Serpilli\u00e8re<\/em>\u00a0: \u00ab\u00a0Grosse toile ou canevas de vil prix, qui sert aux Marchands pour emballer leurs marchandises [\u2026]. Les vieilles <em>serpilli\u00e8res <\/em>servent \u00e0 faire des torchons\u00a0\u00bb (Dictionnaire de Tr\u00e9voux. Note 2 de l\u2019\u00e9diteur, p. 202).<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref47\" name=\"_ftn47\">[47]<\/a> <em>Billot <\/em>\u00ab\u00a0Grosse pi\u00e8ce de bois d\u2019un ou deux pieds de haut, et plus longue que large, difficile \u00e0 remuer, sur laquelle on coupe quelque chose, ou on l\u2019y attache\u00a0\u00bb (<em>Tr\u00e9voux<\/em>. Note des \u00e9d., p. 209).<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>R\u00e9ception de l\u2019esclavage par l\u2019illustration dans des \u00e9ditions de Paul et Virginie (1789-2015) Texte d\u2019H\u00e9l\u00e8ne Cussac, Universit\u00e9 Toulouse \u2013 Jean Jaur\u00e8s, Laboratoire PLH Contextualisation Paul et Virginie, roman de Bernardin de Saint-Pierre publi\u00e9 en 1788 \u00e0 la fin de ses \u00c9tudes de la nature fut un best-seller d\u00e8s sa premi\u00e8re \u00e9dition, et fut illustr\u00e9 \u00e0 partir de la seconde \u00e9dition, [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1264,"featured_media":846,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":"","_members_access_role":[],"_members_access_error":""},"categories":[25,29,30,28,54,17,24],"tags":[],"class_list":["post-841","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-contemporain","category-histoire","category-histoire-de-lart","category-lettres-modernes","category-litterature-et-illustration","category-livre","category-moderne"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/questions-d-images\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/841","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/questions-d-images\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/questions-d-images\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/questions-d-images\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1264"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/questions-d-images\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=841"}],"version-history":[{"count":7,"href":"https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/questions-d-images\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/841\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":862,"href":"https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/questions-d-images\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/841\/revisions\/862"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/questions-d-images\/wp-json\/wp\/v2\/media\/846"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/questions-d-images\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=841"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/questions-d-images\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=841"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/blogs.univ-tlse2.fr\/questions-d-images\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=841"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}