Présentation – SOFRA

Le projet SOFRA a été conçu dans un contexte où de plus en plus d’adultes arabophones syriens se trouvent forcés à quitter leur pays et demander l’asile en Europe. Ces adultes sont rapidement confrontés au besoin d’apprendre à maîtriser le français en une période relativement courte pour accéder à la formation, au travail et au logement. Ce profil d’apprenants, de plus en plus présent à l’université française (Sourisseau, 2018), a longtemps été délaissé par les recherches en acquisition langagière et en particulier dans la recherche en SLA (Second Language Acquisition /acquisition des langues secondes). En effet, ce profil d’apprenants migrants « désavantagés » (Young-Scholten, 2013) a fortement intéressé les chercheurs dans les années 70 et 80, ce qui a donné lieu à des résultats incontournables sur les itinéraires acquisitionnels, l’interlangue et les variétés des apprenants (Bartning & Schlyter, 2004; Bhardwaj et al., 1988; Klein et al., 1993; Noyau, 1990), notamment dans des travaux phares comme le projet de la Fondation Européenne de la Science EALA (Ecolology of adult language acquisition) (Perdue, 1993b, 1993a; Véronique, 2021). Mais ces dernières décennies, les chercheurs en SLA s’intéressent de plus en plus à l’apprenant issu de la classe moyenne, et de plus en plus de travaux portent sur les étudiants en mobilité internationale (dans le cadre de conventions bilatérales ou de programmes de mobilité tels que ERASMUS) (Young-Scholten, 2013). Ce changement a aussi des répercussions sur les objectifs de la recherche, puisque l’intérêt porte de plus en plus sur la cognition langagière et les processus internes régissant l’apprentissage laissant de côté les facteurs contextuels influençant l’acquisition langagière (Firth & Wagner, 1997; Hulstijn et al., 2014).


Fortement inspiré par les théories socioculturelles d’apprentissage (Vygotsky, 1986) et convaincu de la nécessité de re-conceptualiser la recherche en acquisition langagière pour y réintégrer le rôle des facteurs contextuels et socioculturels (Firth & Wagner, 1997; Norton, 2000, 2013), le projet SOFRA vise ainsi à comprendre l’appropriation du français par les demandeurs d’asile syriens apprenant le français en France. Il s’intéresse au rôle des facteurs socioculturels et psychoculturels dans l’acquisition de la L2 en général, et en particulier dans un contexte d’instabilité psychologique et d’adaptation à un nouveau pays et à une nouvelle culture. Plus particulièrement, il propose d’examiner le développement du français langue seconde chez ces apprenants dans le contexte de leur socialisation dans la culture de la langue cible à partir de données longitudinales recueillies pendant une période de 10 mois. Cette perspective longitudinale permet d’examiner les parcours acquisitionnels de ces apprenants conjointement à leurs états psychologiques transitoires, leurs stratégies de co-construction et de positionnement identitaire, ainsi que leurs représentations de la nouvelle langue et de la nouvelle culture.

Les questions de recherche qui sous-tendent le projet sont les suivantes :

  • Quelles sont les représentations que se font les apprenants arabophones syriens de la langue cible et du nouvel environnement au cours de leurs processus de socialisation ? Quelle est la relation entre leurs communautés imaginées et leurs identités imaginées (Norton 2001), et quels sont les effets de ces représentations sur leurs investissements dans l’apprentissage du français ?
  • Quel est l’impact des facteurs psychoculturels dans le contexte difficile de la demande d’asile sur l’acquisition langagière à travers le temps ?
  • Comment nos apprenants s’approprient-ils le français L2 à travers le temps ? Dans quelle mesure cette dynamique d’appropriation reflète-elle leurs processus d’adaptation socioculturelle ?
  • Quel est l’impact du contact culturel dans le nouvel environnement sur la première langue (L1) et sur l’acquisition d’une L2. Quelles sont les interactions inter-langues ; entre la langue connue (l’arabe syrien) et la langue en développement (Français L2) ; dans le contexte tumultueux de la demande d’asile ?

Plus particulièrement grâce au projet SOFRA, nous avons réussi à relever les défis suivants:

  • Nous avons élaboré un protocole de recherche articulant, grâce à une équipe fortement interdisciplinaire, différentes méthodologies et approches théoriques pour confronter l’observation de l’acquisition langagière et du fonctionnement de la langue chez l’apprenant du français langue seconde et la recherche sur la socialisation des individus. Ce protocole a permis de récolter des données longitudinales langagières et socioculturelles sur trois sites de la Région Occitanie : Toulouse, Montpellier et Perpignan. La majorité des participants du corpus SOFRA sont toutefois majoritairement basés à Toulouse et à Montpellier.
  • Nous avons obtenu une base de données inédite réunissant un corpus de données langagières multimodales en français langue seconde et en arabe syrien parlé par des locuteurs syriens à différents stades de leur adaptation à une nouvelle langue et un nouvel environnement sur une période de 10 mois (correspondant pour plusieurs participants à une année universitaire). Les données du projet SOFRA seront à terme partagées via la banque de données CHILDES et rendues accessibles via des réservoirs de données nationaux comme ORTOLANG.
  • Les résultats du projet contribuent à pallier un manque dans la recherche en acquisition langagière en s’intéressant aux apprenants migrants en situation d’exil. Les données longitudinales générées dans le cadre du projet SOFRA permettent d’apporter des éclairages importants sur l’acquisition langagière comme un processus dynamique sensible à la reconstruction identitaire et au contexte socioculturel dans lequel elle s’inscrit, en général ; ainsi que le parcours acquisitionnel et socioculturel des apprenants immigrés arabophones en particulier.