Ce carnet rassemble des notes de terrain, de brèves réflexions, des images, des récits, des vidéos et des photos recueillis au fil du projet par ses différents acteurs.
Autant le dire dès le début : ma position est plus qu’ambiguë.
Étrangère dans la langue française et à peine installée dans sa version méridionale, prudente face à ses influences, ayant pourtant beaucoup côtoyé les langues romanes, à l’aise dans le discours académique codifié et incertaine dans celui qui domine les espaces bruyants et les sobremesas des repas communs.
Comme si cela ne suffisait pas : attachée à l’horizon des basses terres de ma Mazovie natale, à ces paysages sans grandiosité – pauvres, simples, grands ouverts, inoffensifs.
C’est ainsi que j’entre, à l’occasion du projet ECO, dans l’univers de la culture occitane, montagnarde, pastorale.
Je vous raconte deux moments du premier repas à l’hôtel d’Aygüelade avec tous les partenaires du projet, moment inaugural que nous analyserons et réanalyserons par la suite.
D’abord la disposition spontanée des places autour de la table : comment nous nous sommes mêlés sans la moindre instruction. Je me retrouve ainsi entre Nina et Théo de l’association des siffleurs, j’ai en face Pèire, guide de montagne, et Philippe, qui n’a pas besoin de présentation, à côté de Pèire, Alain, ancien collègue d’Aix-Marseille, à sa gauche Rémy du CIRDOC ; puis Yohann, d’Aix lui aussi, en face d’eux Pascal du CERCO et Régis, mon collègue du laboratoire, qui a Nina à sa droite, moi à côté de Nina.
Puis le moment des présentations, où chacun dit ce qu’il fait.
Les présentations des collègues universitaires se confrontent toutes au même défi : rester compréhensibles mais soucieuses de ne pas diminuer la portée de ce que nous faisons (l’exercice de simplification enlève le superflu, hein). Donc : je travaille pour comprendre comment on produit la parole, j’essaie de voir ce que perçoivent ceux qui n’entendent pas bien, je m’intéresse à la signification et au sens…
Théo : C’est du travail, ça ? (Ils sont malins !)
Comment je sais que ce premier repas commun nous travaille ?
Parce que, encore dans la voiture sur le chemin de retour à Toulouse, mes collègues, tous emballés comme des collégiens un jour de sortie, le laissent entrevoir.
– Je vais me remettre à l’occitan, je vais voir comment le faire à Aix.
– Je dois apprendre à siffler avec les doigts, je pense d’ailleurs qu’avant je savais le faire.
– Pour moi il manque encore des objectifs. Mais Anna, là il faut qu’on leur donne quelque chose en retour, on ne peut pas les décevoir.
(Je suis celle qui ne cherche aucune forme de mimétisme).
par AM

Lors du deuxième séjour du projet à Laruns, je suis invitée à loger chez N., dans une maison située au centre d’un bourg de montagne. Je suis ainsi invitée au cœur de la vie des autres gens. Et j’en suis touchée.
La maison de N. est un ancien presbytère. Dès l’entrée, deux choses prennent le protagonisme de la pièce : la cheminée, immense – on pourrait presque s’y tenir debout – et l’escalier en bois, dont chaque marche promet une musique (je le confirmerai en montant dans la chambre à l’étage).
Les rebords des fenêtres sont larges, faits pour deux ou trois personnes assises à regarder dehors. Au centre de la pièce principale, une longue table en bois. N. raconte que la pièce devient parfois une salle de danse ou abrite un groupe de chanteuses.
N. m’explique qu’elle a rénové la maison avec l’aide d’amies décoratrices, elle insiste pour rendre à chacune ce qui lui revient dans les choix de décoration, qui m’émerveillent. J’acquiesce, mais je reste convaincue, sans avoir besoin de preuve, que l’esprit de N. traverse les pièces et est le véritable fil conducteur qui relie ensemble les meubles, le choix du linge des lits, les objets artisanaux qui semblent avoir trouvé ici une seconde vie.
Il y a deux chats. Celle qui profite de mon ignorance des règles de la maison, Calinette, miaule derrière la fenêtre de la salle de bain qui donne sur le jardin pour que je lui laisse entrer. À peine entrée, m’explique N., elle sollicitera quelqu’un d’autre pour la laisser sortir. J’apprends aussi que la véritable hôtesse, l’impératrice de la maison, une chienne nommée Fina, n’est pas là.
Le séjour dure cinq jours. Les activités du projet s’enchaînent : les balades sifflées, du col de l’Aubisque jusqu’à Aas, sous le soleil, les rencontres, les réunion de travail, les discussions tardives, protéinées. Le manque de sommeil et les repas inhabituellement copieux du soir contribuent eux aussi à la sensation étrange de vivre une parenthèse, nébuleuse et fugitive. Une expérience intensément vécue, flottante, pas immédiatement encapsulable en mots.
(Pourquoi d’ailleurs. La difficulté de l’écriture de ce carnet : résister à l’instinct de tout étiqueter, tout enfermer dans les mots).
Encore longtemps après mon départ, mes pensées reviennent à une expression qui m’offre une forme de compréhension de mon enchantement pour cette ancienne maison du curé rénovée.
Elle est pleine de recoins.
par AM

C’est ainsi que Pascal synthétise l’essence du problème qui apparaît en pleine lumière lors d’une des premières réunions du projet.
Le terme est bien connu en sciences cognitives, sa discipline. Il désigne les processus ascendants (bottom-up) et descendants (top-down) impliqués dans le traitement de l’information. Leur primauté fait l’objet d’un débat permanent. Mettons que vous entendez un sifflement dans la montagne. D’abord, un son attire simplement votre oreille, une fréquence aiguë, une série de tuit tuit tuit à intervalles réguliers. C’est le bas niveau du signal qui capte l’attention. Puis vous vous dites : ce sont des marmottes (en fait, ce sont des siffleurs.). La perception vient d’en bas (processus ascendant) et elle rejoint l’interprétation qui vient d’en haut (processus descendant).
Nous sommes accueillis au collège de Laruns comme il se doit – café en abondance et cookies maison.
Je note ces deux témoignages à posteriori.
Philippe : Je m’attendais à une réunion logistique, qu’on parle de l’organisation. Je ne m’attendais pas à ce niveau de discussion.
Régis : Est-ce notre présence de chercheurs qui a libéré la parole ?
Toujours est-il que, lors de cette réunion, nous avons touché au cœur du problème. D’où devrait venir l’initiative de revitalisation ?
De la communauté – c’est ce que soutient Rémy, ethnologue au CIRDOC. Les institutions n’ont pas, selon lui, la légitimité d’initier ce mouvement. Elles peuvent en revanche soutenir les initiatives locales.
Des institutions – c’est l’avis de Théodose, président de l’association Lo Siular d’Aas. Depuis des années, il se bat pour proposer des initiatives, avec le sentiment récurrent de se heurter à l’indifférence des autorités.
(La question qui n’est pas posée à ce moment-là : l’action de Philippe et Nina auprès des collégiens, où se situe-t-elle ? Malgré tout, les cours de sifflet au collège ont réussi à s’inscrire dans la durée. Depuis dix ans, une poignée de collégiens-siffleurs quittent les murs du collège.
Cela existe.)
par AM


« Je suis sûr qu’un musicien s’apercevrait tout de suite de la virtuosité de son sifflet. » – confesse Ryan, artiste et musicien, qui travaille lui aussi dans la matière de lo shiular.
Le siffleur artiste, c’est Philippe Biu, celui qui depuis dix ans offre des cours de sifflé au collège de Laruns, soutenu dans son entreprise par Nina Roth, l’enseignante au collège. Nous sommes dans une salle de classe au collège Les Cinq Monts à Laruns, en train de faire des enregistrements : une liste de mots, des noms de professions, des lieux et des phrases.
L’observation de Ryan (lui aussi avec un sifflet portant qui remplit l’espace) résonne avec la phonéticienne en moi : j’en connais, ces locuteurs idéaux, que l’on choisit pour les enregistrements d’un corpus et dont la voix finit par devenir une référence, dont on reconnaît jusqu’aux paramètres acoustiques retrouvées dans les descriptions officielles des langues. Antonio Ríos pour l’espagnol, originaire de la Rioja, qui après des années à Barcelone gardait son merveilleux accent castillan, pur, ancré dans sa voix grave.
Ainsi, le sifflet de Philippe – qu’il a l’occasion de pratiquer le plus parmi ceux qui sifflent – est beau. Il est clair, résonnant, distinctif et nuancé, ample. L’ampleur du sifflet – son amplitude – nécessite le souffle.
Siffler te fatigue ?
Non.
La facilité apparente, le naturel, l’aisance – autant de signes de la maîtrise, de la virtuosité.
Je note les questions :
C’est quoi un siffleur avancé ?
À quoi reconnaît-on un beau sifflet ?
« Je suis sûr qu’un musicien s’apercevrait tout de suite de la virtuosité de son sifflet. » – confesse Ryan, artiste et musicien, qui travaille lui aussi dans la matière de lo shiular.
Le siffleur artiste, c’est Philippe Biu, celui qui depuis dix ans offre des cours de sifflé au collège de Laruns, soutenu dans son entreprise par Nina Roth, l’enseignante au collège. Nous sommes dans une salle de classe au collège Les Cinq Monts à Laruns, en train de faire des enregistrements : une liste de mots, des noms de professions, des lieux et des phrases.
L’observation de Ryan (lui aussi avec un sifflet portant qui remplit l’espace) résonne avec la phonéticienne en moi : j’en connais, ces locuteurs idéaux, que l’on choisit pour les enregistrements d’un corpus et dont la voix finit par devenir une référence, dont on reconnaît jusqu’aux paramètres acoustiques retrouvées dans les descriptions officielles des langues. Antonio Ríos pour l’espagnol, originaire de la Rioja, qui après des années à Barcelone gardait son merveilleux accent castillan, pur, ancré dans sa voix grave.
Ainsi, le sifflet de Philippe – qu’il a l’occasion de pratiquer le plus parmi ceux qui sifflent – est beau. Il est clair, résonnant, distinctif et nuancé, ample. L’ampleur du sifflet – son amplitude – nécessite le souffle.
Siffler te fatigue ?
Non.
La facilité apparente, le naturel, l’aisance – autant de signes de la maîtrise, de la virtuosité.
Je note les questions :
C’est quoi un siffleur avancé ?
À quoi reconnaît-on un beau sifflet ?

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