Entretien avec un enseignant de l’UT2J parti en mobilité à l’UB 2016/2017

Régis Missire, enseignant en sciences du langage, en linguistique textuelle, est parti en Mobilité à l’Université de Belgrade, dans le cadre du programme Mobilité Internationale de Crédits. Il nous parle de son expérience.


A Belgrade, vous aviez des heures d’enseignement à assurer, à quels niveaux d’études êtes-vous intervenu ?
Je suis intervenu dans 3 cours de 3 niveaux différents, en L3, L4, et en Master. Ce qui était intéressant, c’est que l’enseignement se faisait dans un département de français au sein duquel sont donc présents des cours de linguistique et de littérature. Enseignant la sémantique des textes et la linguistique textuelle, j’ai souvent recours à des textes littéraires comme objets d’analyse et ainsi j’ai pu intervenir aussi bien dans le cours d’une collègue linguiste (un cours sur l’argumentation et un cours sur l’analyse d’interactions) que dans celui d’une collègue littéraire (une analyse thématique de Madame Bovary). Les études sont organisées en 4 années de licence et une année pour le master.


Avez-vous eu l’occasion d’échanger avec des collègues sur la pédagogie des enseignements et éventuellement les différences qu’il peut y avoir entre les méthodes françaises et les méthodes serbes ?
Oui, il y a en effet des différences. Notamment concernant la durée des cours : la cellule pédagogique de base est à Belgrade de ¾ d’heure. Donc les enseignants qui nous accueillaient ont réuni 2 cours, pour faire en sorte que l’on ait 1 heure ½, ce qui s’approche davantage du format auquel on est habitué. Il y a par ailleurs une répartition des cours qui est différente de la nôtre, que je trouve intéressante : Il y a un créneau qui est réservé à la fin du cours pour les questions. Donc pour 1h30, il y a 1h15 de cours, puis 15 mn de questions. Dans mes cours en France, par souci de ne perdre personne et d’interaction, je propose aux étudiants d’intervenir spontanément quand ils le souhaitent, au moment où ils ont une question (bien sûr dans la mesure où l’effectif rend possible cette interaction). Or ce qui est favorable à l’interaction n’est peut-être pas toujours favorable à l’apprenant et il peut y avoir un intérêt à le laisser un peu en difficulté : il y a au moins 1 question sur 2 pour laquelle il trouvera seul la réponse. Mais ce sont sans doute là des banalités pour les didacticiens…


Au niveau de l’accueil, de la vie sur le campus, que pouvez-vous nous raconter ?
Ce n’est pas vraiment un campus, puisque la faculté de philologie est en centre ville, donc cela ressemble plus aux facultés qu’on avait auparavant en France.


Avez-vous une idée, des pratiques étudiantes, de leur manière de travailler en groupe ? De leurs fréquentations des lieux ou de mise en place de collectivités ? D’activités para universitaires ?
Je n’ai pas vraiment vu ça, mais dans mes visites hors académie nous sommes allés un soir à l’Institut
français, où était organisée une rencontre autour de Michel Houellebecq, rencontre qui était intégrée au cursus d’une UE du département de français.


Avez-vous eu des échanges scientifiques avec vos collègues ? Eux n’ont pas de rattachement systématique à un laboratoire de recherche, donc comment se sont passés les échanges scientifiques ?
Au-delà de la structuration institutionnelle des équipes, il y a bien sûr une communauté internationale de chercheurs dont les valeurs partagées font que la différence d’organisation de l’enseignement et de la recherche ne semble pas bien problématique. Ces collègues participent comme nous à des colloques, éditent des ouvrages, etc. et c’est donc autour de ces pratiques-là que l’échange s’est fait. Il y a eu très spontanément des discussions autour de colloques récemment organisés et édités, des échanges d’ouvrages, etc.


Est-ce qu’il y a une localisation de la recherche ou est-ce plus mêlé ?
Je ne crois pas. Tous les bureaux jouxtent le secrétariat de Département, si bien qu’il y a une proximité plus grande des enseignants avec les étudiants, puisqu’ils les croisent quotidiennement.


Lors d’échanges avec des étudiants, ils m’ont fait valoir une différence importante pour eux, au niveau de l’évaluation. A savoir qu’en Serbie, l’évaluation se fait en montant la note, en la construisant sur ce qui est bien, alors qu’en France on aurait une évaluation en la descendant en fonction des erreurs. Ils la trouvaient plus critique et moins valorisante. Est-ce que vous avez perçu des éléments sur l’évaluation ?
Je n’ai pas eu d’échanges avec les enseignants là-dessus. Je n’ai pas eu personnellement à évaluer :
n’ayant réalisé qu’un cours, cette question ne se posait pas. Il faut reconnaître que c’est une situation idéale pour un enseignant que de pouvoir enseigner sans se poser la question de la notation ultérieure…


Nous avons déjà reçu quelques enseignants de l’université de Belgrade, avez vous eu l’occasion lors de leur visite d’échanger avec eux ? Quels ont été leurs retours critiques (positif/négatif) du fonctionnement ou du système français ?
J’ai eu la chance d’avoir un échange avec une des enseignantes ce qui a été extrêmement profitable. Il faut souligner le caractère un peu hybride du format des interventions que nous sommes amenés à proposer dans un tel cadre : à mi-chemin entre le cours et la conférence, puisque nous devons nous inscrire dans un cours qui est déjà commencé, et qui se poursuivra après notre venue, et donc produire une sorte de cellule autonome dans cette séquence. Dans cette perspective, il y a eu un travail spécifique de préparation des cours, pour ma collègue comme pour moi, afin de construire cet « objet pédagogique non identifié ». Une anecdote : sur un des cours que j’ai dispensé, j’ai présenté en 1h30 un contenu qui me prend 12 heures de cours en France. Il a donc fallu concevoir une espèce de synthèse, une sorte de panorama avec de grandes lignes susceptibles chacune d’être ensuite approfondie… Dans les différents genres académiques que j’ai pu pratiquer en France, je n’avais jamais été amené à préparer quelque chose de cet ordre-là. Il y a clairement une situation d’interaction particulière qui appelle à réfléchir à des modalités synthétiques de la transmission des savoirs, qui serait quelque part entre la conférence, la vulgarisation, le cours. Dans les échanges que j’ai pu avoir avec ma collègue serbe lors de sa venue en France, il a fallu également préparer une intervention spécifique : elle m’a proposé un plan de travail, des références bibliographiques que j’avais transmises aux étudiants pour préparer le cours, et cela a été pour elle aussi l’occasion d’une élaboration inédite (on notera au passage que l’innovation pédagogique n’implique pas nécessairement l’usage du numérique comme la doxa technophile le voudrait).


Vous m’avez parlé de la transversalité au sein des disciplines, des questions uniquement en fin de cours, est-ce qu’il y a d’autres idées, d’autres pratiques qui ont retenu votre attention et vous donnent l’envie de les reprendre ?
Oui, dans la continuité de ce que j’expliquais précédemment : d’avoir à construire une petite conférence, qui clôt sur elle-même et en même temps ne s’adresse pas à des collègues spécialistes mais à des apprenants, ça peut vraiment inspirer. Par exemple, sur une organisation semestrielle, cela peut suggérer des organisations différentes : 1 premier cours de 2 heures qui serait un survol du contenu d’une UE de 24h, une formulation synthétique de l’ensemble en sorte que les étudiants aient une vision plus claire de ce qu’ils feront, puis dans les cours suivants, le développement du contenu. Je pense que cela pourrait être profitable pour les étudiants… Peut-être d’ailleurs que certains collègues procèdent déjà ainsi, mais pour moi il aura fallu ce « décentrement » pédagogique pour que l’idée germe.


Avez vous envie de parler d’autre chose ? Une anecdote ?
Je voudrais insister sur le caractère extrêmement profitable de ces échanges, au-delà de ce qu’on a pu dire sur le cadre pédagogique : le changement de cadre, le changement d’interlocuteur, tous ces
décentrements sont extrêmement positifs, à tous les niveaux : recherche, pédagogique, humain.
Je voudrais aussi souligner l’hospitalité avec laquelle j’ai été accueilli à Belgrade par les collègues
enseignants et administratifs : ma valise a été perdue à l’aéroport et Jana Pavlovic a retourné Belgrade sans dessus dessous pour la retrouver au plus vite ! Les collègues enseignants ont pris le temps de me faire visiter leur ville. C’était une hospitalité, une chaleur extrêmement agréables, toutes les conditions d’un échange extrêmement fructueux ont été réunies.

propos recueillis par V. Sanchou – Service des Relations Internationales

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