Cette table ronde propose une vision plurielle des enjeux du Brésil au courant du XXIe grâce à l’intervention de diverses spécialistes :
- Benito Schmidt est un professeur invité de l’Université Fédérale de Rio Grande du Sud et un historien traitant des mouvements LGBTQIA+ au Brésil.
- Héloise Prévost, membre du CERTOP, est maitresse de conférence et sociologue, ses recherches se centre sur les questions de genre et d’environnement et plus particulièrement au Brésil.
- Emanuele de Maupeou, membre de FRAMESPA, est maitresse de conférence en histoire et civilisations, elle est spécialisée sur les histoires sociales et les « questions raciales » du Brésil.
- Antonio Filho Oliveira, membre du laboratoire LISST, est doctorant en géographie. Son sujet de recherche se centre sur l’accès à la terre, les jeunes paysans, les frontières agricoles et les pratiques agro-écologiques au Brésil.
- Stephen Rostain est un archéologue travaillant en Amazonie et professeur en archéologie à l’Université Paris 1- Panthéon-Sorbonne.
Et elle est présentée par Sébastien Rozeaux, membre du FRAMESPA, maître de conférence en histoire de l’Europe et de l’Amérique latine aux époques modernes et contemporaines.

La première intervention de Benito Schmidt s’est concentrée sur la communauté LGBTQIA+ comme cible privilégiée de l’extrême droite et s’est intéressée sur les résistances mises en place pour lutter face à cette homophobie. En effet, le bolsonarisme a réactivé les violences contre la population sexo-dissidente et comme les lieux politiques dominants sont majoritairement composés d’hommes cis-hétéros conservateurs, ils ont un malin plaisir à rabaisser les hommes homosexuels en utilisant le terme péjoratif de « fresco » (équivalent, en français, qu’un homosexuel serait forcément « maniéré ») et véhiculant l’idée qu’ils prendraient la « place » des femmes. Toutefois, les personnes queers sont de plus en plus représentées grâce à la présence de députés et de conseillers à leur image au parlement et dans les chambres municipales. En plus de cela, les milieux artistiques des grands évènements peuvent mettre en évidence leurs luttes et résistances telle que l’école de Samba Paraiso de Tuiuti qui a pris pour thème : « qui a peur de Xica Manicongo », cette femme est revendiquée comme la première trans du pays et, de plus, a été poursuivie par l’inquisition car elle voulait s’habiller comme un homme.
Héloise Prévost a partagé une réflexion sur l’actualité féministe au Brésil. Malheureusement, comme l’a mentionné Benito Schmidt précédemment, la droite radicale s’est instaurée en politique par l’intermédiaire du bolsonarisme. Cette force politique renforce le « pacte de la masculinité violente », engendre des populations davantage précarisées et un cercle vicieux de la vulnérabilité (pauvreté, précarisation de l’emploi, naturalisation du racisme, sexisme, discrimination, etc…). Ce discours inspire, légitime et banalise les violences. Selon les chiffres disponibles, les policier.ère.s brésilien.ne.s sont ceux.celles qui tuent le plus au monde : en particulier les populations démunies et les jeunes hommes.femmes noir.e.s. Ainsi, des organismes de divers horizons luttent pour leurs droits bafoués, notamment les groupes féministes qui ne suivent pas à 100% le travail de Lula, mais qui considèrent qu’il est -malgré tout – beaucoup plus facile de promouvoir et de faire avancer un agenda de réformes institutionnelles avec cette figure politique du PT (telles que la réintroduction des programmes sur la santé sexuelle, la décriminalisation et l’autorisation de l’avortement, les droits du travail, etc…). Ainsi, les mouvements féministes vont miser sur la force et l’amplitude de leur mouvement pour avoir un impact et pouvoir faire ce travail de reconstruction.
Emanuele de Maupeou a proposé une analyse sur les inégalités sociales qui se sont accrues lors du bolsonarisme au pouvoir. Lors de la constitution de 1888, les inégalités sociales étaient telles qu’elles que 63% des richesses du Brésil appartenaient à 1% de la population (majoritairement les familles blanches des grandes villes), de l’autre côté, 50% de la population se partageait seulement 2% des ressources économiques. Cette fracture sociale se retrouve également aujourd’hui, particulièrement entre 2015 et 2016 (que l’on surnomme la décennie perdue), les inégalités reviennent et la faim commencent à se faire ressentir : environ vingt millions de personnes vivent en insécurité alimentaire. Ce combat contre les inégalités est également un combat pour la démocratie, les populations blanches sont souvent surreprésentées parmi les hauts revenus : au sein des 1% des personnes les plus riches, seulement 6% sont des femmes noires alors qu’elles représentent 30% des habitants dans le pays. Les luttes pour l’égalité sociale sont encore actives aujourd’hui dans un pays où le rôle de la démocratie doit être consolidé et dans lequel les structures étatiques sont toujours sur le qui-vive aprés un gouvernement bolsonariste qui a eu un impact anti-démocratique. A cela s’ajoute le poids de la « théologie de la prospérité », ce qui sous-entend que l’on ne se confronte pas directement aux politiques publiques mais directement avec Dieu, favorisant l’individualisme et ses impacts négatifs.
Antonio Filho Oliveira a traité des défis des jeunes paysan.ne.s du Brésil qui sont le résultat direct des actions politiques du siècle dernier. Bolsonaro, soutenant pleinement la dictature, oublie le passé et ses conséquences, il a commencé à vendre les entreprises étatiques à des capitaux internationaux qui s’accaparent la terre par l’intermédiaire de leurs entreprises. Les populations qui restent à la campagne sont donc les petits propriétaires et sont particulièrement âgés, pendant que la jeunesse migre vers les villes pour diverses raisons : le manque d’opportunité professionnelle, l’inaccessibilité à l’éducation, le manque de ressources, etc… Toutefois, il existe des mobilisations politiques dans les espaces ruraux pour redonner de la visibilité à ces territoires et déployer des stratégies attractives pour inciter les jeunes à rester. Pour n’en citer qu’un, l’UGT (União Geral dos Trabalhadores) représente la jeunesse paysanne dans la région du Papaguay. Il développe des infrastructures, met en place des crédits, propose des stratégies pour le foncier (comme l’agro-écologie). Les jeunes populations des campagnes se politisent également et s’approprient les méthodes de communication, tout en ayant conscience des écueils que les zones rurales possèdent. Il y a une vague d’espoir pour que les conditions de vie dans les campagnes s’améliorent suite à la réélection de Lula, mais le congrès national est composé de représentants ayant des intérêts dans l’agrobusiness et ces élus ne veulent pas perdre leurs avantages.
Stephen Rostain partage une vision plus archéologique et évoque les traces laissées par les premiers habitants du Brésil. Ce type de recherche au sein de ce pays est encore très récente, il y a encore 40 ans, les fouilles n’étaient pas récurrentes et la théorie du « déterminisme environnemental » prônait sur toutes les autres (si le milieu n’était pas favorable, les cultures vont stagner et disparaitre). Ainsi, les historien.ne.s et chercheur.se.s considéraient que l’Amazonie était trop hostile pour abriter la vie humaine et déconsidéraient que cela soit possible. Cependant, avec le temps et les recherches effectuées, les chercheur.se.s ont pris conscience que la colonisation a éradiqué 85% de la population autochtone présente sur place avec les campagnes de vaccination. Toutefois, les scientifiques suspectent qu’à force de déforestation, non seulement la forêt aura du mal à se régénérer correctement mais qu’en plus de cela, de nouvelles maladies pourront croître dans le monde. Depuis la colonisation, durant toutes les époques, la forêt a été exploitée au profit des européens (et de manière plus cynique à travers les mains des indigènes) pour diverses raisons, au Brésil majoritairement pour le bétail, en Equateur pour le pétrole, au Pérou pour le minerai etc… En ce qui concerne le Brésil, la déforestation a connu une baisse notable sous Lula, cependant la tendance s’inverse en 2020 sous Bolsonaro. Malheureusement, aujourd’hui, nous nous dirigeons vers un point de bascule, la forêt tend à se savaniser puisque l’Amazonie ne se défend plus correctement face au feu et à la sécheresse. A l’heure actuelle, les recherches démontrent que le rapport entre les autochtones et leur forêt a toujours été sain et n’a jamais été malmené par un extractivisme démesuré. Constamment, les populations autochtones se sont concentrées sur la domestication de certaines plantes, en jetant les pépins pour que le fruit ou la plante puisse repousser l’année suivante. A chaque nouveau site archéologique, on retrouve aux alentours des plantes et des arbres utiles au fonctionnement d’une société humaine et comme ces végétaux ne sont pas présents sur toute la zone, cela indique qu’elles ne sont pas là par hasard. L’Amazonie est le plus grand centre de plantes domestiquées dans le monde grâce à l’anthropisation du sous-sol, qui permet de transformer une terre presque stérile en une terre fertile, de cette manière, la terre amazonienne est surnommée « l’or noir » et en son sein, on retrouve des milliers de tessons qui justifie la présence humaine. Les peuples autochtones ont toujours eu des compétences incroyables pour construire avec la nature : pour faire des buttes, des canaux, des routes creusées, etc… En plus de cela, à l’heure actuelle, ils s’impliquent davantage dans les récits historiques (en tant qu’anthropologues, historiens ou archéologues) et mettent en place des mouvements autochtones pour défendre leur vie et leurs droits (comme la protection de la forêt ou la défense de leurs terres face à l’extractivisme).
Pour conclure, de nombreux enjeux doivent encore être défendus au Brésil et ce pour différents secteurs sociaux, comme nous avions pu le voir précédemment. Toutefois, les mouvements de luttes persistent et tentent de collaborer avec les politiques mises en place si le dialogue reste ouvert. Ainsi, les habitant.e.s du pays prennent conscience peu à peu des écueils auxquels ils doivent faire face malgré un point de rupture de plus en plus imminent.
Compte rendu rédigé par Laure Lemahieu (M1 à l’IPEAT)