Compte rendu : mémoires, histoires et auto-histoires

  • Auteur/autrice de la publication :
  • Post category:Non classé

Vidéo de la table ronde : https://prismes.univ-toulouse.fr/player.php?code=606977Hw&mode=advanced&width=100%&height=100%

Cette table ronde nous a proposé une vision plurielle des courants queers et LGBTQIA+ au sein de l’Amérique grâce à l’intervention de trois spécialistes :

  • Sofia Sablé vient de soutenir sa thèse de doctorat sur les mémoires féministes et sexo-dissidentes en Argentine et, plus spécifiquement, sur la construction des archives non institutionnelles.
  • Camille Back est maitresse de conférence au Centre d’étude ibérique et ibéro-américaine (CEIIBA) à l’UT2J. Son sujet de thèse traite des cultures queers chicanas dans une perspective transnationale entre les Etats-Unis et le Mexique.
  • Benito Schmidt est un professeur invité de l’Université Fédérale de Rio Grande du Sud et un historien traitant des mouvements LGBTQIA+ au Brésil.

Cette table ronde est animée par Thérèse Courau, maitresse de conférence en étude hispano-américaine et spécialiste de l’histoire et des cultures queers (en particulier lesbiennes) dans le cône sud.

Cette discussion s’est découpée en trois axes, le premier a traité des enjeux politiques des histoires queers. Dans un second temps, les intervenant·es ont traité du rôle important des archives et de la prise en compte des personnes concernées. Enfin, la place accordée au récit dans les luttes actuelles a été abordée.

Le premier axe a analysé des enjeux politiques des histoires queers.  Pour créer de nouveaux récits féministes, il faut déconstruire les récits dominants masculins et masculinistes afin d’élaborer une histoire et une historiographie globale correspondant à tout un chacun. Ainsi, ces stratégies sont remarquables dans divers milieux, dont celui chicana des années 60-80, qui avait l’objectif de visibiliser l’implication féminine dans l’obtention de leurs droits civils puisque leur présence était trop souvent occultée au profit des actions des hommes.

A cela s’ajoute que cette vision du monde est bien souvent inscrite dans l’éducation et que cette vision patriarcale se retrouve dans le tronc commun. Toutefois, la pluralité des voix des enseignant.es tend à diversifier les contenus, certain.e.s récupèrent les histoires identitaires afin d’enseigner aux élèves les différents regards sur un même évènement, que ce soit en fonction des origines ou du sexe. Ce n’est malheureusement pas une norme et les valeurs masculinistes sont les plus représentées.

Enfin, pour pouvoir transmettre ces histoires, il faut pouvoir récupérer les sources et c’est pour cette raison que les archives se sont spécialisées dans certains domaines. Concernant l’histoire queer, il est possible de retrouver plusieurs bases de données, par exemple en Argentine, ils.elles ont fondé « el archivo de la memoria trans » qui recense les évènements qui se sont déroulés pendant la transition démocratique de 1983. Néanmoins, dans les récits officiels, ils ont la fâcheuse tendance de supprimer des récits mémoriels des personnes LGBTQIA+ puisqu’elles ne faisaient pas partie des « bonnes victimes », permettant ainsi la continuité des crimes contre l’humanité en toute impunité à leur égard.

Dans un second temps, a été évoqué le rôle important des archives et de la prise en compte des personnes concernées. Grâce au travail d’archive, ils.elles parviennent à se construire une histoire ensemble, c’est ce que l’on peut retrouver dans les archives de « ni una menos : recuperar la imaginación para cambiar la historia » en Argentine. Cette archive est complétée par des œuvres artistiques, des récits imaginaires, des souvenirs. L’objectif étant toujours de témoigner, de « panser les plaies » et les traumatismes de la dictature, les douleurs des IVG illégaux, etc… tout en permettant de faire circuler et de rendre accessible les ressources. En regard de cette initiative, il faut tout de même rappeler que ces archives ne sont pas institutionnelles, rester autonome faisait partie de leur choix même si cela était synonyme de faire face à la précarité (plus de 20 000 documents ont été perdus car cette archive ne recevait pas d’aide).

Toutefois, comme il s’agit d’un combat partagé au sein de cette communauté, lorsque les périodes politiques sont sous tension, les groupes se réunissent et se soutiennent/résistent ensemble. Ainsi, lors du bolsonarisme au Brésil (2019-2023), l’historiographie et la recherche de documents se sont accrues. Permettant, à la fin de cette période, aux écoles de Samba de préparer le carnaval de Rio en reprenant l’histoire de Xica Manicongo : la première travestie du Brésil condamnée par l’inquisition.

L’histoire ne s’écrit pas seulement au passé, elle peut prendre des dimensions récentes, voire actuelles, surtout lorsque les théories queers disparaissent des généalogies dominantes. A partir de ce moment, il faut compiler les sources, c’est ce que l’on peut retrouver avec les écrits de Gloria Anzaldúa qui a peu publié de son vivant mais qui a archivé ses documents. A cela, il n’est pas négligeable d’ajouter dans ce nouveau fond d’archive un éclairage supplémentaire : les témoignages des contemporains de Gloria Anzaldúa. Ces sources ont permis l’élaboration de projets universitaires et culturels permettant à des projets de voir le jour comme celui intitulé « chicana por mi raza » de María Cotera et Linda Garcia, qui ont fait un travail de mise en ligne et de conservation des données remarquables : https://chicanapormiraza.org/.

Enfin, la place accordée au récit dans les luttes actuelles a été décryptée. L’écriture de soi est marquée par un certain nombre de délimitations, elle est majoritairement pratiquée par des hommes avec de plutôt bonnes conditions matérielles. Pour cette raison, les personnes queers doivent innover afin que cette pratique leur soit accessible et les représente pleinement. Ainsi, les féministes chicanas ont fait le choix de mettre à l’honneur une forme hybride : une manière d’écrire à la frontière du genre et des langues (espagnol, anglais, nahuatl), tout en s’inscrivant politiquement et culturellement dans leur communauté.

Toutefois, la politique actuelle n’est pas favorable à l’essor des cultures des minorités, le gouvernement Trump a une idéologie conservatrice indéniable et fait une critique virulente de la notion de race et des programmes DEI (diversité, égalité/équité, inclusion). Dernièrement, les trumpistes se sont attaqués au démantèlement du ministère de l’éducation : la moitié des postes est dépourvu de personnel car il a été sciemment supprimé. Les fonds prévus pour l’éducation ne sont plus d’actualité et certains ouvrages sont interdits de rentrer dans les bibliothèques (en particulier, les écrits des personnes racisées et/ou LGBT+) dans l’objectif de silencier les auteur.rice.s. Malheureusement le constat est similaire dans l’Argentine de Javier Milei, ses propos vont également à l’encontre des personnes lgbtqi+ et il adopte des politiques presque identiques à celle de Trump : coupe budgétaire, attaques des universités publiques, stigmatisation récurrente, etc…                                              

Les luttes féministes persistent dans les deux pays néanmoins. Toutefois, pour terminer sur une note plus positive, aujourd’hui, les personnes racialisées et minorisées peuvent produire des théories et repenser les grands concepts de la vie politique (tel que la citoyenneté, la vie démocratique, etc…). C’est ce que l’on retrouve au Brésil, les écrits des intellectuel.le.s sont conservés et les habitants s’en inspirent et les reprennent.

Pour conclure, les histoires queers, constamment stigmatisées par le passé, sont en constante écriture de leur histoire et en quête de sources. Leurs récits sont construits à travers une pluralité de regards, mais sur une base commune. Cependant, de nombreuses ressources ont été perdues et ont disparu par manque de moyen. L’histoire de la communauté LGBTQIA+ restent dans les mémoires bien que les politiques conservatrices tentent de les silencier : pour cette raison, les luttes et résistances restent constantes.

Compte rendu rédigé par Laure Lemahieu (M1 à l’IPEAT)