Archéocauserie Jeudi 18 Avril 2019 : Synthèse exhaustive de ce qui a été dit

Le 18 avril 2019 nous avons expérimenté un nouveau format d’événement inspiré des cafés-archéos : l’archéo-causerie. Il s’agit d’un nouveau format pour le café-archéo plus proche de la conférence, avec un débat final animé par plusieurs chercheur·se·s autour d’un thème. Le but était de favoriser les interactions entre les chercheurs invités à s’exprimer et le public. C’était aussi une occasion pour nous de rapprochement avec une autre association étudiante : Jules & Julies. Jules & Julies c’est une association composée d’étudiants LGBT+ dont les missions tournent autour de l’organisation d’événements conviviaux, de l’écoute, de la prévention et de la santé pour les jeunes LGBT+. 

Cela a rendu possible le traitement d’une thématique de réflexion autour de laquelle les membres de nos deux associations se rejoignent : le sexe et le genre, et bien sûr l’archéologie.

La petite histoire

Pour faire simple, le concept de « gender » apparaît aux Etats Unis dans les années 1960 dans le milieu de l’anthropologie sociale. Il est issu d’une réflexion autour du sexe biologique et des rapports hommes/femmes dans la société. Ce terme est popularisé par Robert Stollner, un psychologue américain, par son ouvrage Sex and Gender publié en 1968. Mais c’est véritablement Ann Oakley en 1972, sociologue britannique, qui explicite la différence entre le genre et le sexe en s’appuyant sur les travaux de Claude Levi-Strauss sur l’articulation nature/culture : ainsi le sexe renverrait au biologique et le genre à une construction socio-culturelle.

Les questions de genre se démocratisent vite à partir des années 60 et touchent une grande partie des disciplines des sciences humaines et sociales mais ne n’atteignent véritablement l’archéologie qu’à la fin des années 1970 où la question se pose pour la première fois en 1979 lors d’une conférence organisée par la Norwegian Archaeological Association avec cette question : Where they all men ? (étaient-ils tous des hommes ?)

Mais alors c’est quoi l’archéologie du genre ?

« C’est une méthode qui analyse la construction sociale des identités et des relations humaines dans les sociétés passée. Dans cette optique, le sexe biologique n’est pas la seule catégorie analytique à prendre en compte mais se doit d’être combinée avec l’âge, le statut social, l’ethnicité, la croyance religieuse, etc. » (Mary, 2017) pour éviter les raisonnements circulaires. Cette nouvelle méthode analytique s’est largement développée dans le milieu archéologique des pays scandinaves et anglo-saxons sur les 50 dernières années. Elle peine encore à s’imposer en France, mais ça vient !

Vous trouverez une introduction détaillée de cette discipline par Laura Mary ici : https://simonae.fr/sciences-culture/sciences-humaines/larcheologie-du-genre-une-introduction/

L’archéocauserie

Nous avons invité 4 chercheurs, pour cette première édition, à venir s’exprimer sur leurs recherches et comment elles intégraient la notion de genre :

 Sandra Péré-Noguès (UMR 5608 – TRACES), maitresse de conférence en Histoire Ancienne, nous a parlé de l’application du concept de genre en Histoire et en archéologie. Elle a notamment pris l’exemple emblématique de la « célèbre tombe de guerrier Viking » trouvée en Suède au XIXème siècle qui est revenue sur le devant de la scène médiatiquement quelques mois avant la conférence. Pourquoi ?  Et bien lors de sa découverte, compte tenu des armements déposés près d’un squelette de haute taille, cette tombe a été immédiatement catégorisée comme tombe d’homme. Mais voilà, il ya quelques années, une équipe d’anthropologues américain·e·s ont jeté un coup d’œil a ces ossements conservés à Stockholm et, coup de théâtre : ce sont ceux d’une femme ! Les analyses ADN sont venues confirmer cette étude des ossements. Malgré cela, certain·e·s chercheur·e·s persistent a douter du lien entre la femme enterrée dans la sépulture et les armes déposées près d’elle. Entre d’autres termes : pas de « guerrière » possible dans les sociétés du passé pour ces chercheur·e·s. Les mêmes stéréotypes ont touché l’occupante de la célèbre tombe de la dame de Vix en Bourgogne.

Elle nous a, enfin, parlé du projet Eurycléia qui vise à rendre visible les femmes en Histoire et de comment la notion de genre bouscule les a priori et oblige  a réinterroger les sources textuelles auxquelles les historiens et les archéologues recourent traditionnellement dans leurs études des antiquités grecques et romaines.

Sandra Péré-Noguès

Puis Anne Augereau (UMR 7055 – CNRS), docteure en archéologie protohistorique et spécialiste du Néolithique, s’est attachée d’abord à expliquer sa définition de la notion de genre qui tient dans cette célèbre phrase de Simone de Beauvoir « On ne nait pas femme, on le devient » (Le Deuxième Sexe). Elle explique ensuite que, selon les théories américaines, le genre est performatif. C’est à dire que pour être visible il doit se matérialiser dans les objets, les vêtements, etc… Donc l’archéologie qui est la science qui étudie les traces matérielles laissées par les sociétés passées est une discipline toute désignée pour explorer le genre.

Dans un second temps, Anne Augereau nous a présenté ses travaux sur les contextes funéraires du premier Néolithique européen. Notamment dans la culture qu’on appelle la culture « rubanée » qui est responsable de l’introduction de l’économie de production et du mode de vie Néolithique en Europe (de la Hongrie au bassin parisien). A partir des déterminations fiables du sexe biologique et de l’âge au décès des inhumé·e·s, elle a mis en relation avec leurs données biologiques les objets personnels déposés sur eux et/ou à côté : les parures, le costume, les outils et les armes afin d’observer l’incarnation du genre de l’inhumé·e·e dans les objets qui l’accompagnent dans la tombe. Tout cela afin de déterminer les catégories sociales et le système de segmentation sociale à l’œuvre avec l’émergence de l’économie de production.

Anne Augereau

Après quelques minutes de pause, c’est au tour de Sébastien Villotte (UMR 5199 – PACEA), anthropo-biologiste au laboratoire de Bordeaux et chargé de recherches au CNRS, de nous parler de ses travaux sur la division sexuelle du travail en Préhistoire. Il nous explique que les contraintes biomécaniques liées aux activités quotidiennes ont une influence sur la morphologie du squelette humain. Ses travaux consistent à étudier les marques associées à ces contraintes et donc de discuter de la répartition des tâches entre les groupes culturels considérés, de la diversité des activités pratiquées au sein d’un groupe donné et enfin des variations observés chronologiquement ou géographiquement.

Cette approche est particulièrement pertinente pour aborder les questions de l’existence de la division sexuelle en Préhistoire et de ses modes d’expression. Il nous explique cependant les biais méthodologiques qui peuvent parfois limiter ses observations : la nécessité absolue d’une diagnose sexuelle fiable sur le squelette, la taille et la représentativité des échantillons archéologiques, etc.

Sébastien Villotte

Enfin, Esther López-Montalvo (UMR 5608 – TRACES), pariétaliste au laboratoire TRACES et chargée de recherches au CNRS, nous présente ses travaux sur l’appréhension de la construction du genre dans les sociétés préhistoriques levantines par leurs images. Son intervention touche à l’univers socio-symbolique des sociétés. La pluralité des modes et des moyens d’expressions émergés sur plus de 40 000 ans est synonyme de la diversité d’identités culturelles des sociétés qui l’ont créé.

En effet, pour elle, les images préhistoriques ont été principalement un moyen de communication revêtant une fonction identitaire, mais elles ont également été une expression de croyances et de pensées. Même si leur code nous est complètement inconnu, ces images sont des portes entrouvertes autant sur la construction symbolique que sur l’organisation sociale de leurs créateurs.

Parmi les thèmes représentés, Esther Lopez-Montalvo travaille principalement sur la figuration humaine. Celle-ci est particulièrement intéressante, car, d’une part, elle nous renvoie à la manière dont ces sociétés se pensaient, et d’autre part, elle permet une analyse genrée de l’image sociale des hommes et des femmes, ainsi que des activités et de la culture matérielle qui leurs sont attribuées. Son intervention traite donc d’une approche genrée des sociétés néolithiques ibériques par l’analyse archéo-anthropologique de leur iconographie pariétale. Ces manifestations graphiques, dites art Levantin, montrent de véritables portraits d’hommes et de femmes associés a des activités et à des matériaux socialement marqués. Le potentiel de l’art Levantin pour aborder l’identité et le statut du genre dans les sociétés néolithiques ibériques est alors évident.

Esther Lopez-Montalvo

Le mot de la fin

De manière générale, la notion de genre comme outil analytique des sociétés passées sert, quelle que soit la période ou la discipline (histoire, archéologie), a détricoter en quelques sortes les clichés de genre véhiculés depuis des générations et, parfois, à prouver l’inverse de ce qui est écrit dans les manuels !