Revue des doctorants du laboratoire LLA-Créatis (UT2J)

Catégorie : édito

Édito du n°14

Pour ce numéro 14, nous nous sommes posé la question suivante : la recherche-création est-elle vraiment une pratique nouvelle ? Depuis quelques années, elle semble s’imposer comme un espace particulièrement fécond pour penser autrement les liens entre théorie et pratique, entre création artistique et production de savoirs. Elle permettrait de produire de nouveaux savoirs esthétiques, théoriques, méthodologiques, épistémologiques ou techniques, tout en ouvrant un lieu où les différences entre théorie et pratique ne produisent plus nécessairement des clivages, mais des dialogues et des associations (Quiénnec, 2013).

Dans le champ du design, Pierre Fournier propose une réflexion sur l’archéologie de la demande, les représentations graphiques et la production des savoirs, en montrant comment le projet peut devenir un outil d’observation épistémologique. Sona Pogossian ouvre une généalogie arménienne de la recherche-création à travers la figure du gusan, où création, transmission et pensée s’entrelacent dans une forme ancestrale. Diego Jarak déplace cette perspective vers l’Argentine des années 1960-1970, en proposant une contre-généalogie de la recherche-création à partir de pratiques situées, collectives et dissensuelles. Thierry Dubau interroge, du côté de la musique savante occidentale, la sur-théorisation des pratiques compositionnelles et ses effets sur les liens entre recherche et création.

De Warburg à Godard, de Bach à Schönberg,de Lessing à Brecht, de Diderot à Hugo, l’histoire des arts, de la littérature, du cinéma, du théâtre, de la musique ou du design est traversée par des formes où créer revient déjà à chercher. Le geste artistique peut alors devenir archive, démonstration, commentaire, expérimentation ou méthode. Donald Schön (1984) parlait de « pratique réfléchie » ; Nigel Cross (2001) évoquait des manières propres au design de produire du savoir ; Joseph Kosuth (1969) pensait l’art comme proposition analytique. Autant de pistes qui invitent à considérer la recherche-création non comme une rupture absolue, mais comme le nom contemporain d’une tension ancienne.

Ce numéro propose ainsi une approche archéologique de la recherche-création, attentive à ses filiations, à ses survivances et à ses formes avant la lettre. Cette perspective permet de déplacer le regard sur ses enjeux contemporains, en les replaçant dans une histoire plus longue des pratiques où création, pensée et production de savoirs se sont régulièrement entremêlées. Que gagne-t-on à relativiser son caractère novateur ? Quelles pratiques anciennes permettent de mieux comprendre ses enjeux actuels ? Et comment penser une histoire de la recherche-création sans l’enfermer dans une généalogie unique ?

Les contributions réunies dans ce numéro parcourent ces questions à partir de terrains variés. Ana Isabel Freitas interroge les pratiques filmiques et la transmission folklorique en contexte migratoire, en montrant comment l’image peut devenir un lieu de mémoire, de déplacement et de reformulation culturelle. Beatrice Marra revient sur une expérience universitaire située entre analyse et création, où le travail de recherche devient déjà espace d’expérimentation artistique. Karine Leblanc Sarrade explore, à travers la danse Odissi, les relations entre archive gestuelle, intuition chorégraphique et savoir incorporé.

Dans le champ du Design, Pierre Fournier propose une réflexion sur l’archéologie de la demande, les représentations graphiques et la production des savoirs, en montrant comment le projet peut devenir un outil d’observation épistémologique. Sona Pogossian ouvre une généalogie arménienne de la recherche-création à travers la figure du gusan, où création, transmission et pensée s’entrelacent dans une forme ancestrale. Thierry Dubau prolonge cette exploration du côté de la musique savante occidentale, en interrogeant la sur-théorisation dans la composition musicale et la manière dont certains compositeurs-théoriciens ont redéfini les rapports entre écriture théorique et geste créateur.

Enfin, l’entretien avec Sophie Stévance permet de revenir sur les cadres universitaires, méthodologiques et disciplinaires de la recherche-création aujourd’hui. Il offre un contrepoint contemporain aux pré-histoires explorées dans ce numéro, en rappelant que cette notion demeure un lieu de débats, de déplacements et de redéfinitions.

Au sein de ce numéro pluridisciplinaire, nous proposons donc de regarder en arrière pour mieux saisir ce qui se joue aujourd’hui : une manière ancienne et toujours renouvelée de penser par les formes, par les gestes, par les œuvres et par les pratiques. La recherche-création apparaît alors comme une question qui traverse les siècles : comment la création produit-elle du savoir, et que devient la recherche lorsqu’elle accepte de se laisser transformer par elle ?

Sylvan Hecht-Aussenac, Alaeddine Maamer, Esther Sassier, Maxime Sayer et Léna Urso pour le comité d’édition et de rédaction du numéro 14 de Litter@ Incognita.

Édito du n°8

Arts du spectacle, arts plastiques, musicologie, littérature, linguistique, traductologie… les questions qui animent ces champs d’études sont multiples et, pour certains, communes. Ils sont traversés par les notions de l’entre-deux et de la rupture, du passage et de l’altérité. La nature des productions appartenant à ces disciplines incite à une perpétuelle remise en question et à une multiplication des angles d’approche originaux, qui incite précisément à l’éclatement des frontières disciplinaires et à l’adoption d’une approche intermédiale, capable de cerner la nuance de l’espace de l’entre, de l’inter. Dès lors, l’entre-deux constituerait-il un concept nous permettant d’appréhender la dynamique de la création contemporaine ?

L’entre-deux, qui n’est ni l’un, ni l’autre mais aussi l’un et l’autre à la fois, est un moment en suspens, une attente, un basculement, un espace-temps souvent fugitif qui sépare tout autant qu’il réunit. C’est un moment de passage, de transition, situé à la frontière, au seuil, à l’intersection. Il touche à l’inachevé et à l’indéfini, mais aussi à la mue, la mutation et la métamorphose.  L’entre-deux est aussi la relation, la tension qui naît d’un rapport entre deux éléments. L’entredeux est l’altération. C’est aussi l’ouverture, l’espace qui permet le mouvement, le pas vers l’autre, le compromis : l’entre-deux met tout le monde d’accord. L’entre-deux est tiède, encore un peu mou, juste assez pour garder la forme du précédent en disant au prochain qu’il peut y imprimer la sienne. L’entre deux est matière, médium de passage et de transition, il invite à prendre forme : l’entre deux est plastique.

La revue Littera Incognita, initiée et dirigée par des doctorant-e-s du laboratoire LLA-CRÉATIS de l’Université Toulouse – Jean Jaurès, publie à l’automne 2017 un numéro spécial dédié au concept de l’entre-deux. Ce numéro invitait les auteurs et artistes à explorer l’entre-deux à la lumière de leurs champs de recherche et de création, dans une optique interdisciplinaire et intermédiale.

Il réunit des contributions portant sur la littérature, les arts plastiques et numériques, le cinéma, les séries télévisées, le théâtre ou encore la photographie. Les corpus d’étude, variés et internationaux, s’étendent  du XVème siècle à l’ultra-contemporain, permettant ainsi de prendre la pleine mesure de l’ambivalence et de l’évolution de l’entre-deux comme dynamique de création, mais démontrant également sa pertinence en tant qu’outil d’analyse.

Le dossier thématique qui ouvre ce numéro présente le personnage liminaire, une figure dont la nature même repose précisément sur le concept d’entre-deux. Être marginal permanent, toujours à la frontière, il incarne parfaitement la thématique de ce numéro. Issu de l’ethnocritique, une approche critique récente, la lecture du personnage liminaire se fait à la croisée, entre autres, de la micro-histoire, de la sociologie des pratiques culturelles et de l’ethnologie (plus de détails sur le site ethnocritique.com). Pour ce dossier, nous avons invité Sophie Ménard afin d’éclaircir la notion de personnage liminaire et de mettre en évidence ses apports pour la critique littéraire en faisant l’analyse d’un roman contemporain, La Classe de neige d’Emmanuel Carrère.

Le dossier artistique de ce numéro est en deux temps. Dans la première partie, Emmanuelle Halgand propose, à la lumière de la thématique de l’entre-deux, une analyse d’un album jeunesse dont elle est l’autrice, Baya l’étrangère. La seconde partie du dossier est une vidéo de l’interview de l’artiste plasticienne Lou-Andréa Lassalle. Elle nous parle de son travail où elle fait  cohabiter mythologie et réalité en une sorte de cosmogonie nourrie d’un perpétuel va et vient entre monde sacré et profane. Les médiums investis sont pluriels, la sculpture et la performance côtoient la perfection surnaturelle d’images de synthèse et ses univers fantasques se font monde de l’entre-deux, nourrissant par l’image le cœur de ce dossier .

Nous vous invitons donc à vous plonger dans les méandres de l’entre-deux, et vous souhaitons une bonne lecture.

 

Marion Caudebec, Sarah Conil, Marion Le Torrivellec, Julie Martin , Agatha Mohring, Virginie Peyramayou.

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