Les médiations homme-nature à la loupe (Focus n°1)

Le rapport à la nature est souvent l’occasion de « grands récits » en quête de déterminismes. Pour autant, quand on s’intéresse aux habitant·es d’un territoire pollué par d’anciennes activités minières, les récits s’apparentent pour une plus grande part à des mises en intrigue. Ces mises en intrigue mobilisent des souvenirs de la mine (de son activité économique et sociale ou de ses nuisances passées) liés soit à une trajectoire de vie familiale ou de travail ancrée dans la vallée soit à des échanges entre habitant·es. Elles s’appuient aussi sur des traces du passé, des infrastructures qui demeurent et marquent le paysage de la vallée. Le paysage de la vallée est alors une scène vivante où les signes – un ancien puits de broyage et de concassage du minerai, la présence d’un barbelé ou de bassins de rétention – croisent des expériences situées de mises en relation avec des entités naturelles vivantes (un champignon, un chat, un sanglier…) médiées par des objets qui donnent sens à la pollution et à ses impacts (un « cône » de minerai, l’eau des rivières et des bassins, un sol vecteur de pollution). L’ensemble de ces signes sont construits comme autant d’indices de l’état des milieux, des risques de pollution et de santé. C’est ainsi que le paysage-schème dans lequel l’habitant·e évolue prend sens. Le paysage est transfiguré par ces signes, une « transfiguration in situ » au sens de Philippe Descola (Descola, 2013[1]), où « le paysage devient donc quelque chose de différent […] différence consciemment perçue par ceux qui la produisent ou qui en sont les témoins ». Cette « transformation en signe d’un morceau d’environnement [d’un morceau de souvenir ou d’expérience] » sert de prise aux habitant·es pour décrire le territoire dans lequel ils·elles vivent, pour raconter aussi au témoin de leur récit, si celui-ci est attentif, les médiations entre l’homme et la nature. Tel est l’objectif de ce focus, celui de saisir le caractère relationnel des médiations entre les souvenirs, les traces matérielles, les entités naturelles et les habitant·es, et leur capacité à nous raconter, à partir d’histoires toujours singulières, les vécus d’un territoire altéré par l’ancienne activité minière. Ces récits n’ont pas vocation à être exhaustifs, il en existe sans aucun doute d’autres. Ils poussent à prendre au sérieux les logiques d’argumentation des habitant·es, même si parfois elles peuvent apparaitre « fragiles » du point de vue de l’expertise scientifique car ils donnent à voir toute la capacité des habitant·es à vivre (avec) la pollution et à énoncer les niveaux de risque auxquels ils·elles sont soumis·es. Penchons-nous sur ces récits, ces mises en intrigue et les émotions qu’elles produisent chez les habitant·es.


[1] Descola, P., 2013, « Anthropologie de la nature », L’annuaire du Collège de France, 112, pp. 649-669.

Ce que les paysages et la nature « disent » des pollutions
Observer les anciens sites miniers pour diagnostiquer la pollution

De nombreux·ses habitant·es nous font part de leur avis concernant la pollution aux métaux lourds. Yassin (75 ans) nous rapporte, par exemple, que de nombreux minerais (comme l’or et l’arsenic) sont naturellement présents dans la nature, ce qui expliquerait l’attention portée au territoire de la vallée par les entreprises d’extraction. S’agissant de l’arsenic, cet habitant considère que tant qu’il est enfermé dans la roche, il ne représente pas un danger. Pour Yassin, comme pour la plupart des personnes rencontrées, c’est bien l’intervention humaine à travers l’exploitation minière des ressources qui génère une situation potentiellement problématique. L’arsenic (en particulier) pourrait contaminer les milieux (notamment les cours d’eau). Il pourrait représenter alors un danger pour celles et ceux qui y seraient exposé·es via par exemple la consommation de produits du jardin, un danger qui serait exacerbé par les crues dues aux intempéries.

« Et puis en plus à l’intérieur de la terre où on cherche l’or, il y a aussi des produits comme l’arsenic qui sont avec l’or et qui sont dans la nature. Ils [ne] sont pas rajoutés : l’arsenic il y est. Alors à partir du moment où l’arsenic il est au fond de la terre à un endroit précis, il n’est pas dangereux. Maintenant à partir du moment où vous le mettez dans les cours d’eau avoisinant, ça devient plus embêtant de le retrouver dans la salade. […] Tant qu’il est dans les cailloux, ça ne gêne personne. On [ne] va pas aller sucer des cailloux quoi. A partir du moment où on a travaillé ces matériaux là et quand l’arsenic est plus ou moins dilué dans l’eau et qu’il se balade. Il va se déposer sur les salades qu’on cultive, ou s’il y a des inondations il va se déposer sur des jeux d’enfants et ainsi de suite. […] La nature est pleine de produits dangereux, c’est comme la radioactivité, mais si on laisse la nature tranquille, le danger n’existe pas vraiment. C’est suivant l’exploitation qu’on en fait qu’on fait naitre le danger. »

Yassin

Si ce point de vue est déjà apparu dans les régimes de perception des risques, l’originalité des discours sur la pollution réside dans l’ancrage des faits dans l’expérience du proche, du territoire dans lequel on vit (dans lequel on se balade, on pêche, on cueille, etc.) et des paysages naturels et post-industriels dans lesquels s’insèrent les pratiques de vie. On trouve ainsi de nombreuses traces de l’exploitation minière sur le territoire. Quand on arpente la vallée de l’Orbiel, comme nous l’avons fait avec Gérard (72 ans et ancien mineur), d’anciennes infrastructures comme le puits Castans à Villanière – qui permettait d’acheminer le minerai à la surface – sont identifiées comme autant de traces matérielles de la mémoire d’un site industriel aujourd’hui à l’arrêt.

Puits Castans (Villanière), 2014
Source : https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Fichier:Puits_Castan.JPG

Au cours de cette balade, Gérard décrit les pylônes, les câbles ou encore les wagonnets aujourd’hui disparus. Comme d’autres habitant·es, Gérard se remémore, avec nostalgie aussi, l’activité de la mine, les infrastructures techniques d’extraction et de traitement des minerais, la cheminée qui permettait d’évacuer les fumées du four industriel, les bureaux administratifs ou encore les équipements à destination des salariés de la mine… Cet habitant nous transmet ainsi cette mémoire des lieux, son expérience et son attachement à l’ancienne activité industrielle. Ses souvenirs sont aussi l’occasion d’évoquer des nuisances provoquées par les fumées de l’usine, les mauvaises odeurs et la possibilité d’une pollution par les anciennes activités minières.

« Alors ici, c’est la mine avec le puits Castans, tout ce côté-là qui allait sur la petite côte que je vous ai fait voir, y avait des pylônes et des câbles avec des petits wagonnets qui amenaient le minerai de là-haut, qui le transportaient sur des wagonnets jusque le décharger dans la laverie […] Là, on a Lastours l’autre côté l’Orbiel et à côté on va faire Conques sur Orbiel. Voyez le petit mamelon là-bas, la cheminée qui avait là en face et les fumées quand le vent était comme ça toute la fumée allait sur Villeneuve. […] C’était la cheminée du four […] de la fusion où ils sortaient les lingots. Là il y avait des bureaux sur le côté, c’était les côtés. […] Il reste des vestiges ! Y avait des bureaux et dessous y avait le magasin, y avait les garages pour les véhicules et tout ça. Y avait aussi du bâti et donc un peu plus vers le bas l’usine d’arsine et par ici y avait de la flottation, sur le côté droit les bureaux, le labo etc. et la laverie d’implantation et tout ce côté ici, c’était l’usine de rotation, y avait les broyeurs y avait les cellules de contention, y avait les épaississeurs, enfin tout ce qu’il fallait ! Tout ça, c’est parti ! Hors de la route ! […] E : Vous me disiez à Villeneuve Minervois’ c’était par les fumées de la mine [E : C’est quelque chose dont on discutait dans le village ?] Ah oui oui, quand le vent soufflait dans la direction le matin dès qu’on sortait on le sentait. Ça sentait un peu ce qu’on appelle l’H2S [Sulfure d’hydrogène], et les odeurs de souffre… Avec les fumées y avait les odeurs mais y avait peut-être aussi des particules hein. »

Gérard

L’ancienne mine est ainsi aujourd’hui à la fois une source d’interrogation sur les impacts passés et actuels des activités d’extraction mais aussi d’attachement au territoire : l’histoire industrielle du territoire renvoyant à l’histoire personnelle des habitants. Chaque histoire de vie peut être, à ce titre, pourvoyeuse d’une image à la fois négative et positive des anciennes activités minières.

Sylvie, par exemple, nous indique que la mine à ciel ouvert [Photo 2] s’apparente aujourd’hui à une « verrue ».

Mine à Ciel ouvert (Salsigne)
Source : ©P. BLOT/LEEMAGE (https://lejournal.cnrs.fr/billets/faut-il-rouvrir-la-mine-dor-de-salsigne)

Pour cette habitante, l’appréciation esthétique est adossée à des souvenirs négatifs des anciens sites miniers lorsqu’ils étaient en activité. Elle évoque des ruissellements suspects d’eau, accompagnés de mauvaises odeurs, qui lui reviennent en mémoire. Sa mémoire des anciens sites, à travers ce qui pourraient être des rejets industriels, semble participer aujourd’hui à la perception négative qu’elle a de son territoire de vie et des pollutions. Plus encore, pour Sylvie, « les rails, la ferraille », la présence de certains « hangars » et de « taules » sont autant d’éléments visibles qui maintiennent la possibilité d’un risque de pollution et alimentent une critique de ce qui a été réhabilité ou non.

« J’adore le paysage [de la vallée] il est juste merveilleux, on se sent bien ! Quand il fait très chaud ici, on prend la voiture on fait 20 min de route et le lac de Pradelles c’est merveilleux […] Après, y a peut-être des coins moins jolis… Autour de Salsigne c’est particulier… C’est une verrue. Je trouve ça dramatique.  [E : Vous avez des souvenirs de quand la mine était en activité ?] Oui, y avait beaucoup de ruissellements de couleurs et odorants, une mauvaise odeur. Sur Salsigne et alentour ! Mais y avait toujours de l’eau qui ruisselait mais d’une couleur qui était jaunâtre, verdâtre et des odeurs… Peut-être vaut mieux pas savoir… Mais c’est des mémoires, des petits souvenirs… Parce que je ne connaissais personne qui habitait vraiment à côté… Salsigne c’est vraiment des souvenirs d’eau qui ruisselait, y avait toujours de l’eau qui ruisselait… […] C’est quand même moche quand on arrive à Salsigne… Il reste quoi : des rails, plein de ferraille… Enfin je ne sais pas… je ne sais pas comment on peut laisser ça. Après, j’aime l’image de toute cette construction qu’on laisse à l’abandon… […] c’est moche… ça me dépasse ces choses. C’est comme ces constructions qu’on laisse à l’abandon des hangars, des taules… c’est inadmissible. » (Sylvie) 

Sylvie

Parmi les souvenirs qui nous ont été relatés par les habitant·es ayant connu les anciennes activités minières, les nuisances liées à l’exploitation sont souvent évoquées (ruissellements suspects, odeurs de fumée). Pour autant, aux récits sur les nuisances se mêlent aussi de souvenirs plus positifs : la présence de davantage de commerces et de liens entre les habitant·es dans les souvenirs de Nicolas, ou plus généralement de davantage d’activités et d’emplois dans ceux de Yassin.

« On considérait que même s’il y avait des nuisances, il y avait des emplois, que c’était géré, que ça apportait une certaine vie donc on ne faisait pas de remarques particulières. On l’acceptait. Même les remarques elles pouvaient être positives dans le sens ou ça donnait de l’activité. »

Yassin

« Les points négatifs [du village], c’est qu’on n’a pas trop de commerce, pour la commune, ça c’est le gros point négatif. Avant y avait un café, y avait l’épicerie […]. On a perdu tout ce lien que si tu regardes les photos du village pendant l’exploitation de la mine, tu voyais les gens, ils étaient dans la rue… » 

Nicolas

Les discours sur les nuisances des anciennes activités minières et en contrepoint, sur le dynamisme social et économique passé semblent intimement liés. Cette mise en lien dans les discours est, certainement aussi, un moyen de justifier a posteriori de nuisances (jugées acceptables à l’époque) qui font aujourd’hui l’objet de fortes controverses. Ce même mécanisme s’observe aussi quand les habitant·es décrivent un paysage où les châteaux cathares côtoient le paysage post-industriel de la mine. Gianis nous le décrit : ici, un barbelé permet de circonscrire le vide laissé par la mine à ciel ouvert, en délimitant un passé aujourd’hui inquiétant, tandis que les tours cathares se fondent dans un environnement de balades dont on peut profiter.

« Cette mine elle est à ciel ouvert et elle est restée dans le même état depuis tant d’années, les pouvoirs publics n’ont rien fait quoi […] Quand on va du côté de Lastours, parfois on monte pour voir les tours des châteaux [cathares], et le point de vue. Et après on n’est pas très loin de Salsigne. C’est entouré de barbelés. La mine, elle est fermée mais elle est restée à ciel ouvert. Donc bon. »

Gianis

Certain·es habitant·es perçoivent aussi des changements positifs de leur territoire de vie depuis la fin de l’activité minière. Christian, arrivé en 2017 sur le territoire, raconte des échanges avec un voisin pour qui l’environnement naturel du territoire s’améliore. D’après son voisin, l’arrêt de l’exploitation minière en 2004 a été l’occasion de mettre un terme à la pollution aérienne liée aux rejets toxiques de l’incinération de déchets dans la nature. Cette baisse de la pression des activités industrielles sur les milieux aurait même permis à la végétation de se régénérer ce qui aurait amélioré le cadre de vie des habitant·es.

« Un voisin m’avait dit, lui qui est du coin que quand la mine était en activité, y avait de la pollution aérienne parce que je ne sais pas ce qu’ils brûlaient […] y avait les fumées, ils brûlaient quelque chose, des déchets ou des choses comme ça… […] Il m’a dit qu’au point de vue de la végétation, après 2004, on en a vu les conséquences, c’était beaucoup plus vert, ça pousse mieux ».

Christian

Peter compare ainsi l’impact passé de l’activité minière sur la nature à celui d’un incendie de forêt : le premier sentiment – au moment où l’impact est le plus fort et le plus visible – est négatif, mais par la suite la capacité de résilience de l’environnement rassure, la nature reprenant ses droits. Dans cette narration, Peter se rappelle d’un environnement naturel porteur des stigmates de l’activité minière mais dont la situation présente est plus enviable et favorise une projection plus positive vers le futur. Peter n’hésite pas, d’ailleurs, à comparer la situation environnementale de la vallée de l’Orbiel avec celle qu’il a connue plus jeune en Aveyron, en particulier à Cagnac-les-Mines où l’on extrayait du charbon au XXème siècle. Là-bas, la création d’un musée par exemple aurait ainsi participé à concilier des enjeux de mémoire et d’attractivité touristique.

« Ça rassure je trouve [de voir les sites réhabilités]. Un peu comme quand une forêt a brûlé, les premiers mois après, ça secoue. Bah 10 ans après on se rend compte que finalement y a encore peut être des arbres qui sont en squelette, mais ça a régénéré la forêt… Donc voilà. Pour en fait, ces paysages-là c’est un peu la même chose, ce n’est pas à même échelle mais le fait que la nature reprenne son droit, qu’on réhabilite des choses, tout en gardant des traces, on parlait de musée à Cagnac-les-Mines, mais pour montrer aussi ce qui avait été, ça ne m’inquiète pas, au contraire, je pense que ça fera partie des éléments pour rendre de l’attractivité à la vallée. »

Peter

In fine, on peut observer le travail mis en œuvre par certain·es habitant·es : « la nature reprenant ses droits » serait en fait une preuve de la résilience du territoire dans son contexte post-exploitation. Ce travail s’effectue à travers des comparaisons entre les époques, les localités. Mais c’est surtout à travers le constat d’une diminution de l’impact environnemental des activités minières suite à leur arrêt que s’opère la mise à distance du risque environnemental et la projection vers un futur plus positif. Pour autant, les paysages post-industriels gardent un fort potentiel de risques perçus. La toile de fond dessinée par les anciens sites se combine avec les infrastructures de réhabilitation post-exploitation. Leur mise en visibilité par les dispositifs de stockage (permettant de confiner les pollutions) voire de les traiter (comme la station de traitement de la Combe du Saut) participent alors à alimenter le trouble des habitant·es qui les côtoient. Certain·es n’hésitent pas à fréquenter les lieux pour observer les sites et questionner leur trouble, ce qui semble générer dans le cas de Nicolas des sentiments négatifs de « peur », parce que « ça craint », nous dit-il. Le jugement qui relève d’une appréciation sensible des lieux semble servir d’appui à des adaptations de pratique, notamment de balade. Nicolas décide, par exemple, de ne pas emmener ses enfants vers les plages de Montredon et de l’Artus et choisit ses lieux de balade, là où le cadre permet de rendre la pratique agréable (là où c’est « super beau », par exemple). La balade (pédestre ou à vélo) est ainsi toujours un moment privilégié d’expression du trouble.

« J’y ai été faire un tour une fois ou deux [autour des plages d’Arthus et Montredon]. J’ai toujours eu peur. Parce que là je sais que ça craint quoi. Là je n’emmène pas les gosses. J’y ai été par curiosité. Voir un peu comment c’est. Je sais qu’il y a eu des gros soucis d’infiltration. Oui je les connais. Mais je les fuis, je n’y vais pas ! Moi je suis beaucoup dehors, je randonne, je fais du vélo, je me baigne etc. Mais ce coin, je n’y vais pas. Je fais du vélo dans la vallée de l’Orbiel, au-dessus de Lastours, les Ihles, parce que c’est super beau ! Mais bon je sais que c’est l’Orbiel quoi. […] [E : Quand tu vas faire du vélo, tu peux suivre l’Orbiel ?] En vélo, je prends la route, je ne me prends pas la tête. Après moi j’aime plutôt quand ça monte donc je ne suis pas forcément la rivière. [E : Pic de Nore ?] Ouais ou dans le coin… Mais je vais plutôt dans la Montagne. Plutôt en montant en direction de Mazamet. Je vais plus dans ces coins-là. Après si en vélo, des fois je vais vers Fournes au-dessus, tous ces coins. Je ne me pose pas de question. J’en profite quoi, c’est joli. Mais t’as toujours une vue sur la mine. »

Nicolas

Si Franc, par exemple, considère son lieu de vie comme relativement épargné par la pollution (car situé sur « un autre versant de Salsigne »), sa sensibilité vis-à-vis de la protection de l’environnement semble favoriser sa réflexivité. C’est bien au moment de ses pratiques de promenade, en vélo notamment, qu’il se confronte aux anciennes exploitations minières – « ça se voit » – et que le trouble devient réel. Cette confrontation avec ce qu’il reste des anciens sites « pratique faisant » favorise l’émergence d’émotions négatives – « ce n’est pas rassurant » ou « pas agréable ». Il s’interroge sur la pollution et ses vecteurs – par le sol ou l’air, par exemple – mais aussi sur certaines infrastructures de traitement des pollutions : le contenu de « bassins de rétention » (ceux de la Combe du saut, notamment) dont la couleur interroge devient d’autant plus inquiétant que des phénomènes climatiques, comme les fortes pluies de 2018, peuvent les faire déborder et participer à polluer les milieux naturels.

« Je suis sur un autre versant de Salsigne, donc c’est vrai que ça me touche [la pollution], je suis sensibilisé, moi, déjà parce que c’est la nature déjà, voilà. Et on se posait la question au niveau de l’air en même temps, du sol, de l’eau, des rivières… après plus tard, je pense aussi, moi je fais du vélo du VTT et de route, quand on passe à côté, ce n’est pas rassurant de voir ça dans cet état-là aussi. On peut dire. Et après, moi quand je vais me promener, ou en balade autour [les bassins du site de la Combe du Saut], c’est un côté qui n’est pas rassurant. […] Moi dans mon esprit, c’est un site qui est pollué au niveau du sol, éventuellement de l’air aussi, au niveau de l’inhalation, donc c’est assez flou. C’est flou et ce n’est pas forcément agréable. […] A l’occasion ça m’arrive d’aller me promener là-bas, en VTT aussi ça m’est arrivé. Mais c’est vrai que quand tu passes devant… Déjà esthétiquement, évidemment, maintenant que ça a été creusé, c’est une chose : ça se voit. Et c’est vrai que tu passes devant ces bassins de rétention, ça pose toujours question avec la couleur de l’eau, y a un moment que je n’y suis pas allé… Et c’est vrai que ça pose questions. Et la preuve, c’est que quand y a eu les inondations [en 2018] et que c’est passé par-dessus, les questions restent toujours entières ! »

Franc

Pour certain·es habitant·es, la présence de bassins soupçonnés de contaminer les milieux – où l’eau apparait suspecte de par sa couleur – n’est pas un fait nouveau. James raconte qu’à son arrivée dans les années 1980, il y avait déjà un bassin proche de l’usine dont les changements de couleur de l’eau le troublaient. D’après cet habitant, de fortes intempéries étaient déjà l’occasion d’un déversement de cette eau dans la rivière. A l’époque, la découverte de poissons morts, comme se remémore sa fille Juliette, administrait une preuve d’une contamination aigüe des milieux. La réalité, ici et maintenant, des problèmes de pollution serait s’autant plus « vraie » qu’elle s’appuierait sur des séries d’observation de situations problématiques s’inscrivant dans le temps (« la couleur de l’eau aurait toujours été suspecte »).

« [James :] Mais ce qu’il faut savoir c’est que déjà à l’époque, moi je suis arrivé en 1980, mais devant l’entrée de l’usine y avait un grand bassin, l’eau avait des couleurs différentes, un coup l’eau est verte, un coup bleue, un coup jaune et quand y avait un gros orage, que ça coulait bien, ils ouvraient un peu la digue, ça partait dans l’Orbiel, les poissons le ventre à l’air. [Juliette :] Moi c’était sur mon chemin de l’école de passer au-dessus de la rivière de l’Orbiel, les poissons qui flottaient on l’a vu ! Ça arrivait de temps en temps, pas tous les jours hein. »

James et Juliette

Pour Yassin, et de façon générale, les bassins sont sources d’inquiétude pour les habitant·es [Photo 3].

Plages de l’Artus (Vallée de l’Orbiel)
Source : Impression d’écran reportage FR3 – Le prix de l’or

Les mots utilisés pour les qualifier – bassins de « décantation » ou de « rétention » pour certains ; pour d’autres « mare » ; « étang », « lacs » – traduisent une difficulté à y adosser une fonction, ce qui trouble d’autant plus les habitant·es.

« On sait qu’il y a des bassins de décantation, à l’intérieur desquels il y a de l’arsenic et des produits que je ne suis pas capable de nommer mais qui sont des produits néfastes »

Yassin

Les changements de couleur de l’eau des bassins – eau bleue, verte fluo ou rouge selon Adam et Corinne – administreraient la preuve matérielle d’une pollution parfois difficilement cernable et justifieraient la méfiance voire l’inquiétude. L’observation par Corinne de personnes travaillant dans la station de traitement des eaux et équipées de combinaisons de protection serait alors une preuve supplémentaire d’un risque environnemental certain [].

« Et ce qui m’a dérangé, là maintenant j’en fait plus trop mais avant je faisais [de la course à pied], et en partant d’ici pour courir, la mine elle n’est pas loin. On y arrive rapidement : on prend la direction des Capitelles, on a une bosse à passer et puis c’est bon quoi, on peut remonter en dessous des terrils. C’est qu’au début je ne connaissais pas trop, je prenais des chemins comme ça [au hasard]. Mais il y a des, comment dire, des grosses marres ou des petits lacs où l’eau n’est pas très engageante. [Elle est comment ?] ça dépendait des périodes. J’en ai eu de la rouge sang, de la bleue, verte, et celle qui était rouge sang avait une forte odeur. Je ne sais pas… ça piquait un peu au nez. Après moi je n’ai pas trop insisté. [C’était une odeur que vous connaissiez ?] Non. »

Adam

« [Corinne :] Après je [ne] sais pas si vous avez vu si vous êtes allé sur site, y a un lac, une espèce d’étang, une marre à Salsigne, vert fluo, je ne sais pas quelle couleur c’est indescriptible… ça fait peur… [Thierry :] L’autre coup y avait des mecs qui travaillaient à côté quand je redescendais, par contre ils avaient des scaphandres attention… […] On aurait dit qu’ils partaient dans l’espace… »

Corinne et Thierry

Plus généralement, la présence d’une eau dans les bassins – perçue comme toxique et dangereuse – semble comme pour Nicolas, augmenter la potentialité des problèmes et cristalliser les peurs d’une sur-pollution accidentelle due aux aléas climatiques et aux débordements liés aux pluies. Ces eaux sont réputées chargées en polluants difficiles à identifier.

« Déjà en 2018 c’est tombé la nuit, moi la nuit je dormais. Là, on a compris qu’il allait se passer quelque chose, parce que ça tombait sans discontinuer pendant deux ou trois jours hein. Après je parle de mémoire, peut être que je me trompe hein ! […] On a évoqué les bassins de rétention à l’époque. Attends, j’te dis peut-être une bêtise, peut-être je ne sais même pas s’ils étaient construits, ces fameux bassins de rétention à la mine, parce que ça c’est le mythe, le bassin ! […] A chaque inondation on en a parlé. Sans connaissance technique aucune en disant « ça va péter ça va déverser dans l’Orbiel, ça va suinter » Ce qui a dû arriver j’imagine. »

Nicolas

Se confronter aux sites, n’entraîne pas pour autant les mêmes expériences pour toutes et tous. Gérard ne s’en inquiète pas outre mesure. Il mobilise des considérations techniques comme des appuis pour donner sens à la couleur de l’eau quand il nous montre la station de traitement des eaux de la Combe du Saut : l’argument de la chaux comme traitement de l’arsenic devenant une explication aux variations de couleur. Ces couleurs, suspectes pour certain·es, deviennent alors moins anxiogènes pour d’autres. Elles pourraient même administrer la preuve de « la capacité de la chaux à retenir-traiter l’arsenic ».

« Là vous voyez, vous avez l’usine qui traite l’eau et on va s’arrêter après, et y a le bassin de flottation : alors il est vide là, mais d’habitude il est plus vert que ça. [E : C’est un site du BRGM ça ?] Oui, il est plus vert que ça parce qu’il traite les eaux résiduaires chargées en produits polluants, ils les traitent dessus avec de la chaux. C’est de la chaux qui rend la flotte bleue ou verte. [E : Ce n’est pas l’arsenic ?] Non ! L’arsenic il est blanc ! »

Gérard

De la même façon, Thierry nous raconte son expérience de randonnées autour de Salsigne, la présence du chevalet permettant aux ouvriers de descendre dans la mine et la proximité des bassins, des dispositifs de traitement des eaux polluées de la Combe du Saut. Il raconte alors son échange, en cours de pratique, avec un riverain de Salsigne pour qui la publicisation du problème de pollution serait plutôt une opportunité permettant de maintenir un cadre de vie agréable et « tranquille » loin de la pression démographique et immobilière. La narration de cet échange fait réagir Corinne, sa compagne qui participe à l’entretien, pour qui le terme « tranquille » est tout relatif. L’attention se porte ensuite sur les bassins de rétention proches dont l’évocation de la couleur suspecte de l’eau est un moyen pour Corinne de décrire le trouble qui l’habite.

« [Thierry :] Une fois j’avais fait une randonnée, je sais plus comment ça s’appelle, là où y a la crosse qui faisait descendre les mineurs au fond… Vers Salsigne… [Corinne :] Après y a un lac qui est vert fluo là-haut. [Thierry :] Voilà, c’est là [près du puits Castans] ! j’ai été me balader là-bas, et j’avais rencontré un riverain qui disait « Moi ça m’arrange qu’il y ait la pollution, les gens, ils croient que c’est pollué comme ça personne qui vient y habiter et nous on est tranquille ! ». Et voilà. [Corinne :] Ça dépend ce qu’ils » appellent tranquille… [Thierry :] C’est ce qu’il me disait « Moi ça me va, nous ça nous va, le peu de gens qu’on vit ici, ça nous va que les gens croient que c’est pollué, ils ne viennent pas y habiter et puis voilà ».

Thierry et Corinne

De façon plus générale, les pollutions du sol par les déchets contenus dans les terrils peuvent être, également, à l’origine de troubles. Patrick se réfère, notamment, à un reportage diffusé à la télévision dans lequel les collines artificielles de déchets miniers sont évoquées. Ces terrils, qui devaient exister à l’époque de l’exploitation, semblent alors prendre vie du fait de leur médiatisation mais aussi de l’attention que les pouvoirs publics développent pour en contenir les pollutions. Comme si la prise en charge des anciens sites miniers, leur réhabilitation et le confinement des pollutions, rendaient réels, ici et maintenant, un problème qui préexiste à l’intervention post-mine des pouvoirs publics. Encore une fois, c’est la description de ce qui semble appartenir à l’environnement naturel et qu’on apprécie, et ce qui a été modifié par l’intervention humaine – « une fausse montagne » dont on se méfie – qui sert d’appui pour décrire le trouble des habitant·es.

« J’ai vu [le reportage] sur Fr2 ou je ne sais pas où. Et bah y avait [un militant associatif] dedans qui se promenait vers le Rieussec et tout ça… Il montrait surtout la réalité, la montagne de merde, qui n’est pas une montagne en fait ! quand on arrive on se dit c’est joli mais en fait c’est une fausse montagne mais c’est fou parce que si on passe vite, on ne se rend absolument pas compte. On a une jolie vallée avec des montagnes de part et d’autre et c’est tout. C’est dingue ! Le boulot qui a été fait par le BRGM globalement c’est « pssssst on a un peu tassé quoi » je ne leur en veux pas hein, mais essayer de contenir une montagne de déchets… »

Patrick

Valérie semble in fine fataliste sur les possibilités de solutionner les problèmes liés à ces déchets stockés, la contamination des milieux par les eaux de ruissellement étant jugée chronique. Sa difficulté à envisager des solutions, paraissant réalistes, alimente sans aucun doute un trouble.

« Oulah, je ne sais pas ! Régler ce problème, comme je vous l’ai dit c’est infini ! Y a tous ces déchets qui sont mis, comme les montagnes maintenant, et donc, dès que l’eau passe dessus, c’est chargé en métaux, en arsenic et tout ça, donc je ne vois pas bien ce qu’on pourrait faire. Je ne vois pas bien. A part désertifier la vallée, pendant des années ! Je ne sais pas. D’ailleurs, je n’ai pas l’impression qu’il y ait eu des choses envisagées, puisqu’il avait été question de dépolluer, mais comment dépolluer ? Soi-disant, recycler… mais je ne sais pas comment c’est possible. Il faudrait enlever tout ce qu’il y a et en faire quoi ? »

Valérie

Thomas est aussi troublé. Il observe une colline depuis sa fenêtre. Il s’agirait, selon lui, d’un monticule de déchets miniers que les pouvoirs publics auraient tenté de revégétaliser. Selon lui, « ça ne marche pas », « il n’y a rien qui pousse » malgré des investissements financiers importants.

« Y a un échec de végétalisation qui est visible en face, sur la colline d’en face. Si tu viens voir [Thomas nous montre depuis sa fenêtre] … […] Quand tu suis les poteaux, on voit un petit morceau de route qui passe et on voit la petite colline verte où il n’y a rien qui pousse. Tout ça, c’est un énorme tas d’arsenic. Un énorme tas de déchets miniers, ça a couté une blinde de revégétaliser ce truc-là et ça se poursuit à gauche mais c’est caché par les arbres. Ça coutait une blinde de revégétaliser, ça a été un échec total. C’est à dire qu’il n’y a jamais rien qui a poussé là-dessus. Or on sait que tant que ce n’est pas végétalisé, n’y a pas de racine pour stabiliser et y a pas d’humus pour faire en sorte que les vents n’arrachent pas d’arsenic et bah du coup c’est potentiellement dangereux. »

Thomas

Les dispositifs de stockage, de traitement et de réhabilitation des sites sont au cœur des récits des habitant·es. Ils rendent réels les troubles vécus. Leur description fait apparaitre les inquiétudes qui traversent le territoire, qu’il s’agisse de la fiabilité des infrastructures, leur rôle plus ou moins connu, ou encore le fait qu’ils contiennent des polluants rendant le danger proche. Les fortes intempéries voire, dans le pire des cas, les catastrophes climatiques comme les inondations de 2018 mettent à portée le risque environnemental, rendant ainsi probable ce qui semble difficile à anticiper-prévenir par la technique : la technique étant entendue ici, comme l’ensemble des moyens mis en œuvre par les pouvoirs publics pour contenir la pollution, la traiter et protéger la population de son exposition.

Observer l’espace rivière pour diagnostiquer la pollution

Cette mise en alerte favorise l’observation de l’eau des rivières, de la faune aquatique, de l’espace rivière et de la flore sauvage, cette observation s’apparentant alors à un travail d’enquête permettant d’établir la réalité des pollutions mais aussi parfois les liens entre pollutions et risque de santé, pour la faune sauvage et les ressources halieutiques notamment.

Pour certain·es habitant·es, la présence de certains végétaux administrait ainsi la preuve d’une contamination des sols à l’arsenic. Thomas nous a emmené arpenter le site des anciennes exploitations minières de Villardonnel. Au cours de cette visite, il nous montre des traces, des « vestiges » des activités extractives et observe la nature environnante. La présence d’euphorbes attesterait selon lui d’une pollution des sols due à l’arsenic, arsenic qui aurait été stocké « jusqu’en 1970 » soit bien après la fermeture de ce site en 1935[1]. A ses yeux, l’euphorbe est une « plante bioindicatrice de l’arsenic », pouvant aussi être utilisée en phyto-stabilisation comme ce fût le cas dans le cadre d’expérimentation sur le territoire de la vallée en 2011[2]. Pour Thomas, cette quantité « anormale » d’euphorbes administrerait la preuve d’une contamination invisible de la zone par l’arsenic.

« Tu vois toutes les euphorbes ? C’est ça les euphorbes. Ça c’est une plante bioindicatrice de l’arsenic. Et d’ailleurs elle le pompe. [E : Donc si y en a ça veut dire qu’il y a potentiellement de l’arsenic ?] C’est ça. Là [sur le site des anciennes mines de Villardonnel], tu as quelques vestiges de l’époque où y avait des engins et je ne sais pas quoi d’ailleurs… Des infrastructures minières… On est vraiment sur le terrain de la mine d’arsenic de Villardonnel. Et là jusqu’en 1970, y avait encore des sacs d’arsenic. […] Et à ces endroits-là, aujourd’hui y a plein d’euphorbes qui poussent. Et l’euphorbe est justement une plante bioindicatrice de l’arsenic, à tel point qu’on peut l’utiliser pour du phythominage, au même titre que les fougères. […] partout, dans tous les sites pollués, tu as des euphorbes à plus savoir quoi en foutre, c’est anormal cette concentration d’euphorbes. »

Thomas

Pour Valérie, la couleur de l’eau des rivières sert de témoin de la pollution, comme elle sert de témoin à la pollution de l’eau des bassins sur les anciens sites miniers. Lorsqu’elle remarque un aspect « ferrugineux » ou rougeâtre de l’eau, elle l’associe à de la pollution liée à l’arsenic. La couleur rougeâtre de l’eau est rendue d’autant plus suspecte qu’elle compare cette eau à d’autres considérées de bonne qualité – « claire et transparente » venant de la Montagne Noire. Valérie oppose alors son évaluation de la qualité de la ressource en eau à l’expertise environnementale produite par les pouvoirs publics qui réfuteraient les liens entre la couleur rougeâtre de l’eau et la présence d’arsenic. Pour défendre son point de vue, elle mobilise ses expériences passées, dans le Tarn, d’observation d’eaux de rivière teintées du fait de l’industrie textile locale : ses souvenirs lui permettent de relier ces différentes couleurs à une pollution – au moins visuelle – des cours d’eau. Si elle semble apprécier observer ces rivières, elle « préfère les voir transparentes ».

« Par exemple dans certains ruisseaux de ce coin, certaines fois, ça ressemble à de l’eau ferrugineuse. De l’eau très rouge. Et donc il parait que c’est aussi des possibilités de remontées d’arsenic. Mais les autorités disent que non, enfin… […] [E montre à Valérie une photo de la rivière Orbiel] Ah bah oui ! Bah voilà, c’est ça quand ils nous disent que ça c’est ferrugineux, et ça c’est de la lessive ? C’est l’arsenic dans l’Orbiel. […] bah pour pouvoir reconnaitre directement, d’abord je les ai vues les rivières comme ça et ensuite j’ai cherché ce qu’on en disait. […] l’aspect n’est pas vraiment l’aspect des rivières de par ici, quand elles viennent de la Montagne Noire, elles sont très claires et transparentes, donc ça ce ne sont pas des aspects normaux et ça se voit. En plus quand j’étais dans le Tarn, comme il y avait beaucoup d’industries textiles, les rivières prenaient la couleur des teintures, donc des fois elles étaient violettes, ou bleues ou rousses… Et j’aime bien regarder comme elles sont. Mais je préfère les voir transparentes ! »

Valérie

Nicolas, quant à lui, nous raconte avoir découvert des « espèces de cône » qu’il associe à des restes de fonderies, liées aux anciennes exploitations minières de Villardonnel, retrouvés dans le Rieussec [Photo 4].

Artefact dans le Rieussec (Villardonnel)
Source : PRIOR, 2022

Cette découverte serait d’après lui liée à des rejets miniers, jusque-là confinés dans des galeries condamnées, que les inondations de 2018 auraient fait ressurgir. La confrontation avec ces artefacts dans son environnement proche vient troubler sa perception du cours d’eau et de sa qualité. Les inondations, et le « cône » retrouvé dans le cours d’eau, sont alors l’occasion de réinterroger l’impact potentiellement polluant des anciennes activités minières sur les milieux, impact qui avait pu rester un temps à distance de ses interrogations.

« Non, moi je l’adorais ce cours d’eau [Rires]. C’était un petit coin, enfin je vais dire c’était parce que depuis les inondations ça a beaucoup changé. […] c’était un petit coin de paradis ! Le cours d’eau il est magnifique. Il est magnifique. Enfin il était. […] je l’ai remonté après les inondations, je l’ai fait une fois, on a trouvé des trucs d’anciennes mines quoi… Notamment des culs de four j’imagine, c’est ce que j’ai interprété comme ça, de fonderie, je n’en sais rien. Une espèce de cône comme ça de minerai fondu. On en a trouvé plusieurs indéplaçables, c’est super lourd ! Ça on en a vu, oui. Ils doivent y être encore je pense.  […] depuis je n’y suis pas repassé tellement ça m’a fait mal au cœur. […] Après je me pose des questions sur ces anciennes mines à Villardonnel, ce n’est pas nouveau, mais là on remet le doigt dessus tu vois. »

Nicolas

Lors de nos investigations de terrain dans la vallée, Thomas nous a accompagné près du Rieussec et nous a montré les « cônes » (« culs de four » ou « culots de four ») que Nicolas nous avait évoqué. Pour Thomas, s’ils sont bien des traces des anciennes exploitations minières, ces objets ne sont pas nécessairement associés à une pollution : leur état lui semble suffisamment stable pour ne pas contaminer les milieux. La présence de « cônes » dans la rivière interroge cependant Thomas sur les minerais pouvant se trouver sur les berges et leur capacité à contaminer les milieux aquatiques. Parmi les indices de la pollution et du danger, l’odeur (ou son absence) est mise en avant dans un rapport sensible à la pollution : si le souffre a une odeur, l’arsenic non, et il est donc plus difficile de s’en protéger. Il regrette alors le manque d’information autour de ces milieux probablement contaminés par une pollution « invisible » et la contamination possible des animaux sauvages venant s’abreuver dans les cours d’eau.

« On les voit les cônes, les culots de four. Un jour il va falloir que je descende directement [mesurer] dans le cône. Donc bon, cette exploitation minière elle a laissé des traces […] à mon humble avis, il faut mettre une mission pour identifier les dangers parce que peut-être que les cônes ne sont pas dangereux, si c’est stabilisé […] Donc si les cônes sont stabilisés on peut les laisser, mais tout ça [de l’arsenic concassé sur les berges de la rivière selon Thomas] qui visiblement n’est pas du tout stabilisé, c’est une énorme connerie… […]  là on sent un peu le souffre mais on se dit que c’est du souffre. Si personne ne te dit que c’est de l’arsenic, comment tu veux le savoir, à moins d’être chimiste ou géologue ? Donc cette pollution elle est invisible. Et surtout […] y a plein d’animaux qui viennent s’abreuver à cette rivière, eux non plus ils ne peuvent pas savoir ! Donc derrière, c’est toute la chaîne alimentaire qui en ramassent. »

Thomas

Pour autant, selon le marqueur de la pollution qui est privilégié, le diagnostic n’aboutit pas aux mêmes conclusions concernant la contamination de la faune sauvage, ici les poissons. Thierry tente d’évaluer la qualité des cours d’eau à partir de ses observations de la présence de truites et de goujons dans la rivière Orbiel, ces poissons seraient d’après lui des marqueurs de l’état des milieux naturels. Leur présence démontrerait, selon lui, que l’eau n’est pas polluée. Les poissons deviennent ainsi un appui tangible d’une évaluation positive de la qualité des ressources aquatiques malgré les restrictions, énoncées par l’enquêté, de la pratique de la pêche par les pouvoirs publics.

« Après c’est assez ambigu parce qu’on dit que l’Orbiel est pollué tout ça… Quand on regarde l’Orbiel, y a quand même des truites, y a quand même du goujon et c’est les deux poissons où si y a de la pollution, ils passent sur le dos. Alors peut être qu’on les a vaccinés contre l’As et pi voilà quoi ! Pourtant quand on passe on voit, y a des truites et puis y a des mecs qui pêchent ! Bon ils n’ont pas le droit de manger le poisson mais quand je vois ce qu’ils sortent, voilà ! »

Thierry

Évaluer les milieux par la présence de poissons est cependant sujet à des perceptions contrastées. Pour James, comme pour Valérie, si poissons il y a, c’est qu’ils sont importés, la rivière étant empoissonnée. James justifie que la truite est un marqueur de la pollution des milieux aquatiques en relatant l’usage, sur le territoire de la vallée, de truites comme bioindicateurs de la qualité des eaux brutes destinées à la consommation humaine quand celles-ci étaient prélevées directement dans la vallée.

« Des pêcheurs, il ne doit pas y en avoir beaucoup dans l’Orbiel. […] Quelques-uns, parce qu’ils mettent des truites, sinon il n’y en a pas [à cause de la pollution].  De toute façon, si c’est des truites, c’est simple : dès qu’il y a une pollution la truite, elle se met sur le dos. Parce qu’au début, maintenant, ça a changé un peu, mais on était alimenté en eau potable, elle descendait du pic de Nore, par la vallée de Cabrespine. A Cabrespine, elle traversait la montagne et elle ressortait à Lastours là où elle était captée. Et ils ne mettaient rien. Y avait des truites et ils surveillaient les truites. […] Parce que la truite est très sensible à la pollution. »

James

Valérie, quant à elle, émet le souhait d’aller constater par elle-même la pollution d’un barrage, en allant y randonner. Des articles de presse l’auraient alertée sur le fait que « [des truites y] meurent très rapidement » et où on pourrait constater « certains jours, […] de la mousse d’arsenic ». La pollution deviendrait donc observable ainsi que son impact sur la faune aquatique. Ici, la randonnée et son lieu de pratique participent à l’évaluation de la pollution, un espace de mise à l’épreuve d’informations recueillies dans la presse que Valérie souhaite vérifier (« J’irai voir ») afin de se faire son point de vue et alimenter sa propre expérience de la pollution.

« Je fais des randonnées, parfois seule, je me balade ou avec des copines et on fait dans le secteur, ici y a de quoi faire. […] J’ai lu là récemment, y a un barrage, je n’ai pas réussi à le retrouver, le barrage du Linon qui est proche de Salsigne. Et qui est un barrage très pollué. Alors il y a des truites, il parait qu’on jette des truites dedans, et qu’elles meurent très rapidement. Les gens y pêchent. Donc c’est pour vous dire ! […] C’est des choses que j’ai lues dans des articles ! Mais bon, je n’ai pas pu encore vérifier, j’ai vu ça récemment. Et je vais aller voir ce barrage justement pour voir ce que ça donne. Parce qu’il parait que certains jours, on y voit de la mousse d’arsenic là. Donc j’aimerais voir. »

Valérie

Qu’il s’agisse des anciens sites ou des dispositifs de stockage, de traitement ou de réhabilitation des sites, la toile de fond tissée par le passé minier reste en filigrane d’un territoire auquel on tient. Les habitant·es observent, élaborent des diagnostics, jugent la situation vécue en prenant appui sur la nature et les paysages post-industriels, en étant sensibles aux émotions qu’ils ressentent à l’observation d’une eau qui change de couleur, à un poisson vivant ou mort, à un « cône » dans la rivière associé à l’ancienne activité minière, etc. Ils·elles échangent entre eux·elles, nous relatent des discussions qu’ils·elles ont eu avec leurs voisin·es. Ils·elles recherchent des informations, se déplacent pour aller observer et enquêter sur ce qui fait polémique dans la vallée. Ils·elles alimentent ainsi les troubles qu’ils·elles vivent, tendent à les réduire par l’enquête. Les risques environnementaux semblent devenir plus réels quand la pollution contenue, jusque-là dans les eaux de surface ou dans celles des bassins, est susceptible de se déverser dans l’environnement au gré de fortes intempéries. La partie suivante explore les relations que les habitant·es tissent avec les animaux de compagnie, de rente ou sauvage, ceux qui habitent aussi le territoire de la vallée. Ces liens donnent tout autant à voir l’attachement des habitant·es à la nature qu’ils révèlent leurs capacités à identifier, avec et dans la nature, les traces de la pollution et de ses impacts. Ils permettent en ce sens de façonner de nouvelles prises sur la pollution, d’en définir les niveaux de risque, en d’autres termes de domestiquer un peu plus la pollution de leur environnement de vie.


[1] https://www.geosoc.fr/metiers-formations/domaines-d-activites/ressources-minerales/pour-en-savoir-plus/mines-et-apres-mines/257-l-apres-mine-aux-mines-d-or-de-salsigne/file.html

[2] Le Monde – « La mine d’or de Salsigne traite par les plantes son arsenic » (novembre 2011)

Ces animaux auxquels nous tenons…
Quand le trouble se mesure et que la mesure trouble

« Il y avait un étrange silence dans l’air. Les oiseaux par exemple – où étaient-ils passés ? On se le demandait, avec surprise et inquiétude. Ils ne venaient plus picorer dans les cours. Les quelques survivants paraissaient moribonds ; ils tremblaient, sans plus pouvoir voler. Ce fut un printemps sans voix. À l’aube, qui résonnait naguère du chœur des grives, des colombes, des geais, des roitelets et de cent autres chanteurs, plus un son ne se faisait désormais entendre ; le silence régnait sur les champs, les bois et les marais. » (Carson, 2019, p.142[1]). Cette citation issue de l’ouvrage de Rachel Carson ne vise pas à illustrer la situation vécue par les habitant·es de la vallée de l’Orbiel mais à signifier l’importance que les habitant·es peuvent accorder aux signes sensibles, aux indices de la pollution et de ses impact sur les milieux. Observer les animaux, leurs manières d’habiter le territoire, et plus largement la nature est une façon de mettre ses propres perceptions et émotions à l’épreuve des milieux et de la pollution, en d’autres termes d’habiter (avec) la pollution.


[1] Carson, R., 2019 [1962], Printemps silencieux, traduit de l’anglais par Jean-François Gravrand et Baptiste Lanaspeze, Marseille, Wildproject, p.42

Observer et prendre soin des animaux auxquels nous tenons…

Lors de nos entretiens, de nombreux habitant·es de la vallée prennent appui sur l’observation du comportement des animaux sauvages ou domestiques pour rendre compte de la façon dont ils identifient les dangers de la pollution de la nature par les anciennes activités minières. Les narrations qui suivent s’appuient sur des exemples significatifs permettant d’apprécier la diversité des liens entre humain et animaux, la pollution des milieux et la santé animale et humaine. Lors d’un entretien Thomas s’étonne de voir de gros gibiers (principalement des sangliers, mais aussi des chevreuils ou des daims) retourner la terre pour s’alimenter et s’abreuver dans une zone qu’il évalue hautement chargée en arsenic du fait de mesures élevées qu’il a réalisées avec un instrument de mesure.

« Voilà, ici c’est un couloir à sangliers et à chevreuils. Je ne sais pas pourquoi, ils adorent venir ici, on les voit souvent le soir, y compris des bébés chevreuils et des daims qui sont adorables. Et je ne sais pas, y a quelque chose qui les attire ici. Ils retournent le sol et tout. Bon, j’ai fait des mesures d’arsenic dans ce couloir, c’est farci, c’est pareil… T’as à peu près 600 ppm partout… […] Là c’est des endroits de fouille de sangliers, y en a tout le temps, vu que c’est pourri de sangliers, bien sûr les sangliers ils passent leur temps à retourner tout, donc ils ont le groin dans la terre tout le temps. […] Je pense que l’arsenic ça met quelques années à tuer les bestioles et à l’échelle de la vie d’un sanglier c’est trop long je pense. Ou alors ils se cachent pour mourir, je n’en sais rien, mais je n’ai jamais vu de sangliers [morts]… »

Thomas

Le comportement des animaux trouble ainsi cet habitant à deux titres : le comportement des animaux semble contrevenir au diagnostic de pollution qu’il opère – les sangliers continuent à fréquenter et à circuler dans une zone fortement polluée – et l’exposition des animaux semble ne pas avoir de conséquences immédiatement observables sur leur santé. Si Thomas n’a ainsi jamais observé de morts suspectes de sanglier, cela ne remet pas en cause la forte probabilité d’une contamination des animaux aux pollutions de l’ancienne activité minière et de sa conséquence en termes de santé animale. Il suppose que les sangliers, notamment, n’ont pas une espérance de vie assez longue pour que cela soit observable (ou que les preuves sont introuvables du fait que les animaux « […] se cachent pour mourir »).

L’introduction dans le discours du temps long entre l’exposition et l’impact de la contamination sur la santé animale rend, ici et maintenant, le raisonnement cohérent et plausible. L’animal a de « bonnes raisons d’agir » (faire confiance à l’instinct animal) : le comportement alimentaire, sur le court terme, n’infirmant en rien le lien, sur le long terme, que l’habitant opère entre sa certitude d’une pollution environnementale du sol (la mesure des contaminants du sol en administre la preuve irrévocable), la contamination et la santé animale.

De façon générale, la santé animale, en lien avec les comportements alimentaires et la pollution des milieux, semble devenir également une préoccupation pour les propriétaires d’animaux de compagnie. Jordy raconte qu’il a développé, suites aux inondations de 2018, une attention singulière à la pollution des eaux et à son impact sur la santé de son chien. Si cette attention est (ou a été) exacerbée par les intempéries, elle permet de rendre réel pour l’habitant le lien qu’il y a entre la pollution des sols et la contamination des eaux stagnantes de pluie ou de ruissellement, entre la consommation d’eaux jugées alors contaminées et la santé animale. Le lien est d’autant plus réel que Jordy s’appuie sur une observation, lors de promenades avec son chien, d’une nature parfois altérée par les intempéries (arbres arrachés, notamment). Si cet habitant n’observe pas in fine une intoxication aigüe de son animal de compagnie, sa décision d’empêcher (même ponctuellement) son animal de consommer des eaux jugées contaminées nous renseigne sur une exacerbation, en période d’intempérie, du trouble lié à la pollution de son environnement de vie. L’attention accordée aux pollutions porte alors sur le temps court d’exposition à un environnement pollué et à la toxicité aigüe, pour son chien, d’une eau consommée contaminée par le transfert de polluants dû aux intempéries. L’observation d’une nature dégradée par les intempéries est ainsi érigée, au même titre que la mesure (celle réalisée par exemple par un instrument de mesure des pollutions, cf. ci-dessus), comme un élément de preuve de la réalité de la pollution et d’un danger ici d’intoxication aigüe. Ce danger enclenche une action de vigilance-maîtrise permettant de protéger son chien d’un comportement jugé à risque : lui interdire de laper l’eau contaminée.

« Moi j’ai mon chien, j’ai mon border, j’aime bien me balader, je monte un peu dans les hauteurs et tout ça. Et il est vrai qu’au début, maintenant je ne pense plus aux pollutions, [quand il est arrivé sur le territoire] mais quand il pleuvait ou autre, je sais que le chien le réflexe s’il a soif, il ne calcule pas, il va laper l’eau qu’il y a [dans les flaques]. Donc des fois je me disais « mince, il ne faudrait pas que le chien il soit perturbé ». Bon il n’a pas été malade, je croise les doigts. Je ne pense pas qu’il y ait de… Mais ça peut arriver. [E : ça vous a traversé l’esprit quand vous avez fait la promenade ?] Oui, notamment après ces inondations. Bon déjà le décor était bon : les arbres arrachés, et tout ça, déjà psychologiquement ce n’est pas beau, on voit que la nature a fait des choses pas terribles. Et donc forcément c’est cette eau qui stagnait : on se doute que ce n’est pas très bon quoi. Mais le chien faisait que je me disais « merde » donc des fois je lui disais « arrête » mais bon le chien il a soif, il a soif. Mais voilà, il n’a pas été malade donc je pense qu’il n’y a pas eu de problème particulièrement par rapport à ça. »

Jordy

La dialectique de la preuve et du trouble prend alors deux configurations. La preuve s’administre en amont par une mesure des contaminants du sol – la pollution devenant irréfutable car mesurée a priori –, ou en aval d’un évènement climatique par une observation a posteriori des débordements de la nature – l’eau étant alors jugée comme un vecteur probable de la pollution. Le trouble illustre ainsi deux types de danger : l’intoxication lente ou chronique (due à la pollution des sols) et l’intoxication rapide et aigüe des animaux (due aux polluants transférés par les eaux). Devoir faire face au danger renvoie alors à un sentiment de plus ou moins grande maitrise. L’exposition à une pollution chronique à faible dose des animaux sauvages s’apparente dans une plus grande mesure à une situation difficilement maîtrisable : au-delà de la mesure qui permet d’établir la preuve matérielle de la pollution, la capacité d’action permettant d’éloigner le danger est réduite. Elle consiste a minima à « dire le danger », en d’autres termes à énoncer une critique sur la situation vécue par les animaux mais certainement aussi par les humains.

L’exposition à une pollution aigüe à forte dose des animaux de compagnie renvoie, à l’inverse, à une situation plus maîtrisable : l’observation des intempéries et des débordements de la nature, comme éléments de preuve du transfert des pollutions, met à portée des animaux une eau d’abreuvement alors soupçonnée d’être polluée dont on peut contrôler l’accès par une action limitant des pratiques animales jugées dangereuses (i.e. empêcher son chien de laper l’eau).

La non-altération de la santé due à une exposition des animaux aux pollutions acquière alors deux statuts distincts. Vis-à-vis d’une pollution chronique, la référence au temps long de son impact sur la santé animale permet de rejeter l’absence de morts suspectes d’animaux sauvages comme un élément de preuve du moindre danger de l’exposition aux pollutions ; vis-à-vis d’une pollution accidentelle (ou exacerbée par les intempéries), l’absence d’intoxication aigüe des animaux de compagnie permet a posteriori, et pour partie, d’évaluer positivement les pratiques permettant de maîtriser le danger et de s’en protéger, et donc d’en relativiser la portée. L’animal de compagnie ou sauvage, au-delà d’être une victime potentielle qu’il faut protéger (un animal domestiqué dont la santé incombe à son propriétaire ou un animal sauvage qui adapte de « façon rationnelle » son comportement à la situation vécue) acquiert un rôle d’intermédiation entre l’habitant, son environnement naturel et la pollution. C’est bien en rendant compte du rapport des animaux à leur environnement pollué, en y prêtant attention ou en prenant soin d’eux, que les habitant·es construisent leur propre rapport à la pollution. Ce rapport à la pollution est cognitif car il permet de fabriquer des savoirs sur la pollution dans son expérience à l’animal (confronté aux pollutions). Mais ce rapport se construit aussi dans l’action, celle d’observer les animaux sauvages et de mesurer en amont la pollution des milieux dans lesquels ils évoluent (en mettant la mesure à l’épreuve des comportements alimentaires des animaux) ou celle de contrôler l’accès à l’eau d’abreuvement de son animal de compagnie pour mieux énoncer le risque et le contrôler.

Mesurer-apprécier l’imprégnation des animaux auxquels nous tenons… pour mieux identifier le danger de la pollution

Les habitant·es prennent ainsi au sérieux la question de l’imprégnation des animaux et s’adonnent à des mesures afin d’évaluer les dangers liés aux pollutions et à d’éventuels problèmes de santé-environnementale. Des interrogations sur qualité des eaux d’abreuvement, dans un environnement contaminé par les pollutions liées à l’ancienne activité minière, semblent augmenter la perception des risques d’intoxication aigüe des animaux, exacerbation étroitement liée aux inondations de 2018 et à une référence persistante aux évènements climatiques. Ainsi, Geneviève, bénévole dans une association de protection des animaux, relate avoir capturé un chat errant au « visage tout brulé ».

« Oui parce qu’en fait quand [un jardinier] a fait faire des analyses [de sol de son jardin où des chats se promenaient], on lui a dit que ça nous intéressait parce qu’on avait vu un chat revenir dans un état lamentable. […] Ben en fait il avait le visage tout brûlé. [E. C’était suite aux inondations ?] Voilà suite aux inondations. [Le chat n’avait] plus de poils et comme s’il avait le visage à vif en fait. Et alors nous de suite on a pensé pollution, voilà. Alors on l’a capturé à la cage piège et pareil on était tellement dans cette pollution, on s’est dit « ce n’est pas possible, comme ils boivent à la rivière, il a dû se bruler avec quelque chose ». Du coup l’association a fait des tests à ses frais, mais il n’était ni positif à l’arsenic, ni positif au plomb. Pareil comme on n’a que des petits moyens, des moyens modestes, on n’a pas pu pousser les analyses au-delà. En attendant, ce n’est pas l’arsenic qui l’a brûlé ni le plomb. [E : Vous pensez que ça pourrait être autre chose ?] Franchement, on n’a jamais compris. On lui a donné de la cortisone pendant longtemps et les poils ont repoussé. Alors il n’est pas joli… mais par rapport à ce que c’était, c’est correct. […] Ça m’inquiétait, surtout qu’en plus toujours en parallèle il y avait eu un reportage sur France 3. »

Geneviève

La relation entre la pollution des eaux de surface, la consommation de ces eaux par le chat errant et les brulures de l’animal est décrite par l’habitante comme plausible. Cette relation dessine un « monde à portée » pour l’enquêtée permettant de lier de façon cohérente un fait troublant (un chat errant dont la santé est altérée), un élément de contexte (les pollutions chroniques), un évènement (les intempéries), un effet d’accentuation de la pollution (le transfert par l’eau des polluants dû au intempéries) et un engagement personnel dans la protection animale. Un monde où le trouble s’exprime et apparait également justifié au regard de l’actualité médiatique. Le chat errant est désigné alors comme une victime plausible dont il faut défendre la cause. Tout concourt ainsi au fait que l’habitante souhaite « pousser l’enquête » afin de confirmer son trouble : à sa demande, l’association de protection des animaux, dans laquelle elle milite, fait réaliser une analyse de sang du chat errant, une analyse visant à administrer la preuve d’une intoxication de l’animal aux pollutions environnementales.

L’analyse de sang vise ainsi à rendre réel ce qui est troublant, à ériger la preuve de l’existence d’une contamination de l’animal à l’arsenic ou au plomb et donc à établir une causalité entre les blessures observées et la contamination. Si l’analyse de sang a ainsi pour objectif de confirmer le trouble et à d’administrer la preuve du problème », elle ne participe pas, à l’inverse, à le réduire : même si un doute s’immisce, l’absence avérée d’arsenic ou de plomb dans le sang du chat ne permet pas, selon l’habitante, de prouver l’absence de liens entre les brulures du chat et la pollution (celles-ci pouvant être liées à des contaminants non analysés). De façon générale, l’accès à l’expertise technique ou scientifique peine à confirmer, ou à infirmer, les troubles en matière de santé animale.

Marie et Patrick possèdent des ânes. Ils s’interrogent sur la qualité de l’eau issue d’un béal raccordé à l’Orbiel dans lequel ces derniers s’abreuvent. Le couple compare alors les données qu’il détient sur les teneurs en arsenic des eaux brutes du béal (40 µg/l) à celles fournies, à leur demande, par un vétérinaire concernant le seuil de toxicité[1] en arsenic d’une eau consommée par l’animal (50mg/l). Au-delà de la réalité des données mobilisées par le couple d’habitant·es, le trouble sur le niveau de toxicité des eaux consommées par leurs animaux semble se fonder sur la variation importante des mesures de la pollution de l’eau (exprimées en µg/l) et de la « potabilité » de la ressource consommée par l’animal (exprimées en mg/l). Cette variation dans les unités de mesure renforce le trouble car elle rend difficile l’appropriation et l’analyse située des données recueillies. La recherche de nouvelles données, auprès de réseaux personnels de scientifiques, ne permet d’ailleurs pas d’éclairer les incertitudes de mesure, de référence ou de seuil et de répondre aux interrogations du couple. Elle les complique voire renforce la certitude que le seuil élevé de toxicité des teneurs en arsenic (des eaux d’abreuvement des animaux de rente) permettrait de protéger les animaux d’une intoxication aigüe à l’arsenic et non d’une intoxication chronique à plus faible dose qui échapperait à la mesure.

« [Patrick :] Dans l’idée ou je savais que la vallée de l’Orbiel c’était pollué. […] [Marie :] C’est une information avec laquelle on a fait. On a pris en compte [les informations médiatisées ainsi que les analyses de sol effectuées sur le terrain]. Et pareil le fait de mettre des ânes etc. ça a fait qu’on est allé chercher une information par rapport à la pollution de l’Aude, de ce que pouvait accepter un âne, quel pourcentage de… [Patrick :] Mais c’est hyper dur d’avoir une info précise là-dessus. Vous appelez un service vétérinaire en demandant « Qu’est-ce que ça peut boire un âne en arsenic ? » Pas de réponse ! [Marie :] Si on a une réponse ! [Patrick :] Mais il parlait de milligramme ! Alors que le seuil de potabilité c’est en micro gramme, c’est 10 puissances 3 ! Quand on m’a donné cette réponse, c’est comme si on me disait « Buvez pas de l’eau de javel » c’était à peu près de ce niveau-là. Moi j’ai trouvé ça idiot comme réponse. Quand on parle de potabilité… C’est difficile : de l’arsenic à 50 mg/L, je ne sais pas quelle est la couleur de l’eau mais c’est monstrueux. Et nous on était à 40 microgrammes ici [grâce à des analyses de l’eau s’écoulant dans le béal]. Donc voilà. C’est vachement difficile de se faire une idée : j’ai un copain à l’INRA qui m’a envoyé des références sur des articles en anglais sur des études vachement précises internationales dans des pays vachement exposés à l’arsenic, je n’ai pas compris ce qu’ils disaient, je n’ai pas réussi… Je n’ai rien compris. »

Patrick et Marie

L’existence d’un seuil supposé de toxicité aigüe parait renvoyer alors à une situation vécue, jugée peu réaliste (assimilée ici à la consommation d’eau de javel), et d’autant plus inadaptée que l’eau polluée, à un tel niveau par l’arsenic, serait a priori visuellement altérée, ce qui suffirait alors à activer la vigilance. L’absence de référence concernant l’exposition des animaux aux pollutions chroniques, jugée plus probable, alimente en parallèle l’incertitude, le trouble et l’inquiétude.

L’accès à des mesures jugées non congruentes ou non probantes (i.e. le cas du chat errant) et les difficultés d’accès à des données scientifiques situées permettant de répondre aux interrogations des habitant·es (i.e. le cas des ânes) alimentent ici le trouble. Ces appuis semblent rendre encore plus réels les problèmes d’impact des pollutions sur la santé animale : même en cas d’absence de symptômes ou de maladies des animaux et de résultats d’analyse permettant d’établir la preuve directe de leur imprégnation aux pollutions environnementales. Comme si l’expertise située – celle issue de l’expérience, des perceptions de la pollution et de son impact sur la santé animale – tendait à mettre en échec les mesures scientifiques ou techniques (seuils de toxicité, données d’analyse biologique, etc.), notamment quand celles-ci ne permettent pas de confirmer le trouble.

Cette mise en tension des expertises, qui permet à l’habitant de définir le problème auquel il se confronte, s’observe de la même façon lorsque l’habitant produit ses propres références sur la pollution de son lieu de vie : la mesure s’imposant alors comme un étalon permettant d’apprécier l’état des milieux et d’évaluer par incidence l’impact des pollutions sur la santé animale. C’est dans cette dynamique que l’expérience de la pollution se fabrique. Le travail d’expertise située consiste alors à rendre congruentes une mesure ad hoc de la pollution jugée avérée (mesurée) avec l’observation troublante des pratiques alimentaires des animaux sauvages (continuer à circuler et à se nourrir dans un environnement pollué jugé à risque) et l’absence de morts suspectes d’animaux, « le temps long de l’apparition des maladies » apparaissant alors comme un élément de justification permettant de « faire le tenir le tout » dans une unité de compte commune jugée réaliste. L’expertise située participe ainsi, de façon quasi-systématique, à mettre à l’épreuve les données scientifiques quand bien même ces dernières confirment, selon les habitant·es interviewé·es, une pollution avérée de l’environnement par les anciennes activités minières.

Christian, un éleveur de chevaux raconte, en ce sens, avoir eu un animal malade d’un emphysème diagnostiqué par un vétérinaire. Il rencontre, à la suite des inondations de 2018, des chercheurs des Universités de Toulouse et de Montpellier qui l’alertent sur la pollution des sols du lieu où il vit. Si le fait que les sols puissent être pollués n’est pas rejeté, cet argument n’est pas retenu par Christian pour expliquer la maladie de son cheval. La raison principale de la maladie serait liée, selon lui, à la constitution plus fragile de l’animal et à son comportement alimentaire : en reniflant la poussière du sol plus fortement que les autres chevaux de son exploitation, l’animal se serait rendu malade en broutant l’herbe. L’évaluation de la situation est d’autant plus réelle, pour Christian, qu’un seul animal est malade (unicité du fait) : ce qui concourt à rejeter l’idée d’un lien entre la contamination des sols et la maladie du fait même que tous ses chevaux s’abreuvent à la rivière et paissent sur les mêmes parcelles. Le doute ne s’est pas immiscé dans l’esprit de l’habitant. Aucun trouble ne nait des informations scientifiques accessibles sur la pollution des sols de son exploitation ou de la maladie de son cheval. La mise à distance du doute se renforce, dans l’argumentaire de l’habitant, du fait de la bonne santé des anciens propriétaires de sa maison qui s’alimentaient en eau de consommation à partir d’une source naturelle de proximité, alors que les sols sont jugés pollués, de longue date, par l’ancienne activité minière.

« Les chevaux, on les faisait paitre, […] ils buvaient l’eau de la rivière. On n’a pas eu de problèmes. Voilà. Ça c’est une chose. En même temps, ici, avant, la maison était alimentée par une source qui est au-dessus, à 300m au-dessus, et ils n’ont pas été malades ces gens-là. Parce que je pense que ça ne date pas d’hier la pollution. […] Donc c’est à la fois relatif, mais nous on n’est pas dans une zone […] on avait vu des collègues à vous de l’université de Toulouse, […] ils prenaient des échantillons sur un cercle qu’ils avaient fait, le point central c’était la mine […] nous on était vraiment au bord d’après ce que j’ai compris et ce qu’ils ont vu […]. Je sais qu’il y en a d’autres qui sont de l’université de Montpellier qui sont venus prendre des éléments au bord de la rivière, là. Alors c’était après 2018, ils ont dit que ce n’était pas fameux. Voila. […] Nos chevaux ils n’ont pas eu de souci. Y en a un qui faisait de l’emphysème [maladie pulmonaire], c’était juste, je pense, par import, c’était plus un truc climatique du fait que l’herbe ici, ce n’est pas la Normandie comme disait ma femme ! L’herbe, tout est un peu sec et c’est poussiéreux. Alors quelle poussière on a dans le nez ? Je ne peux pas vous dire. […] [E : Vous avez fait consulter par un vétérinaire votre bête ?] Oui, c’est ça, après on lui mettait des… Mais on n’a absolument pas pensé pollution, on ne pense pas pollution même maintenant. C’était juste par rapport, y en avait 4 autres qui ne l’ont pas eu, c’est que lui sans doute il reniflait un peu trop, ou je ne sais pas, la terre par rapport à sa constitution. Et voilà. Vu que la terre, il n’y a pas assez d’épaisseur d’herbe, voilà. C’est lié à ça. »

Christian

L’expertise située des problèmes s’apparente ainsi à une évaluation systématique de l’impact sanitaire des pollutions sur les animaux sauvages ou de rente par une recherche de preuves ou de mises en congruence de données variées permettant de donner sens aux situations vécues. En mêlant, de façon variable, observations du monde animal, analyses d’imprégnation du corps animale, mobilisations de données scientifiques et techniques existantes sur les seuils de pollution et de toxicité, mesures ad hoc de la pollution des sols, constat d’une faible altération de la santé humaine, … les habitant·es façonnent leur point de vue et évaluent les situations qu’ils vivent. En mettant directement sur un même plan la santé animale et la santé humaine (dans le cas du cheval), en se faisant parfois porte-paroles d’animaux, sauvages ou de rente, victimes d’une possible intoxication due à leur exposition à un environnement pollué (dans les cas du sanglier, du chien, du chat et de l’âne), les habitant·es montrent la forte proximité des mondes animal et humain dans le rapport construit à la pollution et à la santé. En qualifiant les dangers en matière de santé animale – d’incertains, de probables, ou même en les rejetant – les habitant·es nous renseignent in fine sur le travail constant et difficile de domestication de la pollution des milieux et de son impact sur la santé (se l’approprier voire la maîtriser). Mais ce travail ne relève pas toujours de la logique de la preuve ou de l’enquête. Il s’inscrit parfois dans « un ordre symbolique des choses » où la pollution est a priori un problème. Lauranne établit, ainsi, une causalité radicale de principe des maladies touchant les humains et les non humains, du fait qu’ils vivent sur un même territoire pollué (une communauté d’expérience) : l’appui argumentatif d’une absence relatée d’études épidémiologiques, d’une incertitude concernant l’envie personnelle d’accéder aux résultats de ces études (si elles existaient), voire l’énoncé d’un soupçon sur l’intérêt des institutions à les mener, aggravent la perception d’un danger pesant alors sur l’ensemble des êtres vivants de la vallée.

« Et bien je crois que c’était [le minerai] extrait par cyanuration, donc on utilise un produit de merde pour extraire l’or, et après on produit de l’arsenic à la toque et après je crois qu’il y a aussi du mercure, du plomb dans ce genre d’industrie là. Donc c’est quoi, c’est une pollution du sol, au niveau de l’eau, avec des produits et des composés qui ont un impact sur la santé des animaux, de l’homme. […] Je pense qu’on a quand même un peu plus de chances d’avoir un cancer, des choses comme ça. Donc bon après je ne suis pas sure qu’on fasse de grosses études sur le sujet parce que si on en venait à montrer que oui on a beaucoup plus de chances d’avoir un cancer, peut être que bon ça ne ferait pas plaisir à tout le monde… Et si ça un impact sur la santé des hommes, ça a un impact sur la santé des animaux. On est juste des animaux plus gros quoi. Donc après en détails je ne sais pas, je ne suis pas véto. J’imagine que oui pareil, des cancers, peut être des soucis de reproduction. Et après au niveau des poissons, quand c’est dans l’eau, je ne sais pas si ça a un impact différent. Mais peut être que je ne veux pas trop savoir non plus. »

Lauranne

De façon générale, la relation des habitant·es aux études scientifiques et épidémiologiques demeure ambivalente. Le fait de « savoir ou ne pas savoir », de « chercher et de ne pas trouver », « de mettre à l’épreuve les expertises scientifiques ou techniques »… souligne le jeu complexe des expertises dans la fabrique du jugement et du trouble, que ces expertises soient issues du monde scientifique ou technique ou fondés sur les savoirs expérientiels des habitant·es sur la pollution, sur la pratique des lieux et sur la connaissance des personnes qui y vivent. Dans ce dernier cas, les enquêtes menées par les habitant·es tentent d’établir les liens entre pollution des milieux (de l’eau ou des sols notamment) et contamination des animaux, autrement dit d’éclairer les effets de transferts. Ces recherches engendrent de nouvelles questions quant aux conséquences sur la santé animale de l’exposition pouvant, dans certains cas de manière explicite, servir d’appui à des interrogations sur la santé humaine, comme si nous partagions une commune corporéité (Rémy, 2009[1]).

Pour autant, l’usage critique des références ou standards scientifiques, concernant la pollution des milieux par les anciennes activités minières et leurs conséquences, ne domine pas systématiquement : ces références scientifiques peuvent être mobilisées par les habitant·es afin d’adapter leurs pratiques de consommation, notamment. La référence à des études scientifiques permettant de confirmer la contamination (ou la non-contamination) des animaux sauvages ou de rente aux pollutions environnementales – notamment quand ces derniers sont consommés (moutons, poulets, sangliers, poissons, etc.) – est ainsi présentée par certain·es habitant·es comme un appui à des pratiques de consommation éclairée qui permettent (ou permettraient) de domestiquer, même partiellement, l’impact sur la santé humaine de la consommation d’animaux potentiellement contaminés. Quand les doutes sur la contamination des animaux de rente persistent, le trouble des habitant·es est ainsi systématiquement déplacé vers l’absence de contrôle de la qualité de la viande vendue-consommée (régulation par le marché) et de son impact potentiel sur la santé humaine : transfert de la pollution qui s’opèrerait des milieux vers l’animal puis vers l’homme, via la consommation d’animaux contaminés, selon Thomas.

« C’est un site… Il y a Nartau, puis y a une vallée comme ça… Et là, il y a une autre petite vallée, ça doit être là [en montrant par sa fenêtre]. Y a une petite rivière qui passe et qui va directement sur un élevage de poulets et moutons, d’ailleurs toutes les bêtes sont malades, intoxiquées, malades, à tel point qu’ils peuvent plus les laisser dehors… Et pourtant c’est une boite qui s’appelle […], ils vendent les produits de leur ferme. Ça moi je ne sais pas comment on peut laisser faire une chose pareille. Je pense qu’il faudrait au moins faire des analyses et vérifier que voilà… Surtout quand le mec de […] lui-même te dit que tous ses moutons sont malades, qu’ils ont la langue qui gonfle, qu’il ne peut plus les laisser dehors… Il y a quelque chose qui ne va pas quoi, faut au moins se demander pourquoi. »

Thomas

Ces doutes nécessitent, selon les enquêté·es, selon Francis par exemple, des études et des mesures de contrôle permettant à la fois d’en évaluer le niveau (et son évolution dans le temps), d’identifier scientifiquement les conséquences sanitaires de leur consommation, parfois de comparer cette contamination à celle des aliments produits hors de la vallée, de la relativiser par ailleurs au regard de la contamination de certains aliments présentés comme des choix alternatifs (poissons sauvages de mer ou d’élevage vs. poissons pêchés dans la vallée) mais aussi de se référer à des normes ou à des préconisations (régulation par l’action publique) de consommation (i.e. des seuils de quantité de produits contaminés consommables sans danger pour la santé) permettant d’équiper les choix alimentaires des habitant·es de la vallée.

« Voilà, il faut savoir que toutes les analyses qui ont été faites, vous devez le savoir, démontrent des taux inférieurs à ceux qui avaient été faits en 2007 si je ne m’abuse et des années précédentes. Donc… Alors, encore une fois, quand on parle en aval de Lastours, je ne veux pas accabler mes camarades de Conques qu’on dise qu’à Conques y ait peut-être… bien qu’encore qu’on a fait parler Monsieur Ruiz le jardinier dans cette émission qui dit qu’il mange ses légumes depuis toujours etc. il a été prouvé, enfin prouvé, c’est pareil, pour nos truites il faudrait manger je ne sais pas combien de kilos par jour pour avoir un taux d’arsenic ou de plomb ou je ne sais quoi supérieur à la normal quoi. Donc, c’est quelque chose… Moi ce que je souhaiterais, c’est qu’on fasse des études avec d’autres endroits en France pour dire « effectivement là il y a quelque chose » bon maintenant, qu’on fasse des études effectivement, les gens de la vallée de l’Orbiel meurent de cancers dus à l’arsenic dus au plomb, personne, autant que je sache, personne à l’heure où je vous parle ne peut me dire qu’il y a tant de personnes qui sont mortes parce qu’elles ont bu l’eau de l’Orbiel ou parce qu’elles ont mangé des truites ou trop de légumes… […] les truites, il faut manger 150 kg par jour parce que dans l’arrêté, il y a écrit qu’il faut pas manger que du poisson de l’Orbiel, il faut essayer de mettre avec le poisson de mer. Quand on sait que le poisson de mer que le poisson de rivière enfin bon… […] Ils conseillent dans l’arrêté de pas manger que du poisson issu de l’Orbiel, il faut essayer de manger du poisson de la mer etc. »

Francis

Que des troubles existent (totalement, partiellement ou pas du tout) vis-à-vis de la situation sanitaire et de la qualité des productions animales et végétales, c’est donc dans le domaine de l’alimentation et de la consommation que l’expérience de la pollution est la plus vive et que des attentes en termes de contrôle et d’étude s’expriment dans le discours des habitant·es. Comment les habitant·es consomment-ils·elles ce qui est prélevé dans la nature ?


[1] Cette information est fournie par l’enquêtée. Cette valeur ne renvoie pas à des données réglementaires clairement définies. Les valeurs seuils ou maximales de potabilité des eaux sont fixées à 10µg/l dans les eaux de consommation et à 100µg/l dans les eaux brutes faisant l’objet de traitements pour la consommation humaine. Pour l’abreuvement des animaux de rente, la concentration maximale d’arsenic recommandée s’élève à 50µg/l d’eau (0,05mg/l).

[2] Rémy C., La fin des bêtes. Une ethnographie de la mise à mort des animaux, Paris, Economica, coll. « Études Sociologiques », 2009, 210 p.,

Prélever-consommer des produits du territoire :
se confronter au trouble pour s’y adapter « pratique faisant »

Un territoire, bien que pollué, est pourvoyeur de ressources que l’on peut prélever et consommer. Si certains y renoncent parfois pour un temps en se conformant aux règles d’interdiction édictées par les pouvoirs publics, de nombreux·ses habitant·es que nous avons rencontré·es continuent, malgré tout, à s’adonner à des activités de cueillette (de champignons ou d’herbes sauvages), de ramassage d’escargots ou encore à des activités de pêche ou de chasse. Dans le cadre de leurs pratiques, les habitant·es questionnent alors les pollutions du territoire auxquelles ils·elles peuvent potentiellement s’exposer. Ils·elles cherchent des signes de la pollution, évaluent leur environnement, raisonnent à partir des réglementations, en d’autres termes pré-enquêtent sur la situation afin de prélever-consommer en toute quiétude. Ces démarches témoignent de la réflexivité des habitant·es et de leur capacité d’adaptation au contexte dans lequel ils·elles évoluent quand les lieux de prélèvement sont minutieusement choisis. Les pratiques peuvent ainsi être poursuivies, les règles édictées par les pouvoirs publics pouvant être à l’occasion négociées, à titre individuel, par les habitant·es quand les préconisations ou les recommandations sont jugées « non adaptées » à la situation perçue ou, à titre collectif, quand des communautés organisées de pratique, comme la pêche, se portent partenaires des pouvoirs publics pour adapter les règles. C’est bien parce que la réglementation existe et que les pratiques s’y confrontent que les habitant·es questionnent les effets sanitaires de la consommation des ressources naturelles du territoire et décident de consommer ou pas ce qu’ils·elles prélèvent. Si nous avons déjà observé cette tendance à l’adaptation des pratiques, dans le régime de l’actionnisme pratique (en page 113), décrivons la façon dont cela se traduit dans les pratiques de prélèvement ou de cueillette en pleine nature.

Choisir ses lieux de prélèvements… pour mieux s’extraire de la pollution

La pollution n’est pas un tout déterminé qui frappe le territoire de manière homogène. Comme nous l’avons vu précédemment, les habitant·es évaluent leur environnement, leur proximité à la pollution, pour en juger l’impact. Ce diagnostic est l’occasion d’adapter leurs pratiques, notamment de prélèvement, en choisissant par exemple des lieux sûrs afin de se protéger des risques éventuels d’exposition ou d’imprégnation. André a 66 ans. Il vit dans une commune traversée par l’Orbiel.

« Les problèmes de Salsigne étaient, ont été assez souvent évoqués dans le Monde à ce moment-là. [Dans les années] 96, 97, 98, 99, après le bulletin local de la mairie, les incitations à ne pas boire l’eau de la rivière, ne pas consommer… Je ne vais pas faire cuire dans l’eau de la rivière… ne pas prendre l’eau dans l’Orbiel parce que nous avons ici l’Orbiel qui passe juste derrière. Et puis surtout ne pas ramasser notamment le thym. Voilà. On avait été un peu sensibilisé à ça aussi puisqu’en 1986 au moment de Tchernobyl nous étions encore en [Afrique du nord], et ça certainement ça nous avait un peu imbibé l’esprit. Sûrement. Voilà. [E : Comment l’avez-vous appris ?] Soit par voie de presse soit par les bulletins de la mairie. Et mon épouse travaillant sur Carcassonne, ses collègues aussi ont dû lui en parler… On en parlait, voilà. Avec mes collègues de travail, ça arrivait ça. Moi je pose des questions, je suis très curieux. Et on disait, j’avais un collègue qui disait « Ne prends pas l’eau de l’Orbiel, ne pas ramasser du champignon du côté de Salgne… Tel endroit ! » et l’autre qui était à Limoux, lui c’était pareil, il ne ramassait plus les champignons ni les herbes thym, romarin… [E : C’est quelque chose qui a impacté votre vie ?] Impacté notre vie […] non, ça nous a refreinés un peu, mais sans plus. L’Orbiel, on n’allait pas se balader pieds nus dans l’Orbiel ou ramasser non plus… »

André

Il adhère à un diagnostic environnemental et sanitaire des pollutions de la vallée – sensible à l’ensemble des informations lues dans la presse, aux recommandations sanitaires produites par les pouvoirs publics ou encore aux échanges avec ses collègues de travail quand il était encore en activité… – qui l’invitent à la prudence depuis de nombreuses années. Il dit être vigilant. Il limite sa consommation d’herbes sauvages ou de champignons, par exemple, ou évite certains lieux ou l’eau de la rivière, sans que cela ne représente pour lui un coût. Ces précautions, qu’il s’emploie à mettre en œuvre, entrent en résonance avec son expérience de l’accident nucléaire de Tchernobyl, il résidait alors dans un pays d’Afrique du nord. Il nous indique ainsi que l’accident nucléaire lui aurait « imbibé l’esprit ». Toutes les consignes ou avis visant à cadrer les pratiques d’utilisation de l’eau de l’Orbiel ou de prélèvement d’herbes sauvages semblent dès lors légitimes aux yeux d’André.

Marie habite le long de l’Orbiel. Elle avait pour projet d’auto-produire ses légumes. Les interdictions, pour un temps, de commercialisation des productions maraichères conduisent Marie à se questionner sur les risques à consommer des produits cultivés en bord de rivière. Elle renonce, alors et en parallèle, à cueillir des orties ou des asperges qu’elle peut trouver à proximité de chez elle. Elle déplace son lieu de cueillette « au-dessus », en d’autres termes dans des lieux plus éloignés de la rivière. Elle se fixe dès lors une règle stricte en matière de consommation de produits prélevés en pleine nature, en désignant la rivière et ses alentours comme des lieux à éviter. Elle nous raconte d’ailleurs s’être débarrassée d’asperges sauvages ramassées par un ami dont elle ne maîtrisait pas l’origine géographique.

« Bah déjà sur toute la vallée de l’Orbiel y a un arrêté préfectoral qui interdit la commercialisation du maraîchage, on ne peut pas commercialiser ce qui est produit dans la vallée de l’Orbiel me semble-t-il donc voilà. On considérait qu’on est quand même concerné par cette interdiction, pas en termes de vente mais en termes de production et de risques…  […] Et puis je ne sais pas, par exemple moi, si je vais chercher des plantes sauvages, je ne vais jamais prendre les orties qui sont ici pour faire une soupe. Là-bas y a plein d’asperges sauvages etc. on ne va jamais prendre des asperges sauvages, ou alors si on ramasse, on va [au-dessus] … Y a un ami une fois qui a ramassé des asperges sauvages parce qu’il est fan de ça, il en a ramassé là et au-dessus [par rapport au niveau de la rivière], il a tout mis ensemble et on a tout jeté. On a donc aussi des interdits comme ça… »

Marie

Le rapport aux pollutions peut, par ailleurs, se construire “pratique faisant” notamment quand l’encadrement des pratiques, par les interdictions ou les recommandations produites par les autorités publiques, n’apparait pas central (ou premier) dans la définition des problèmes. L’occasion d’une balade ou d’une cueillette est un moment où l’attention des habitant·es à la nature environnante s’aiguise au fur et à mesure que les perturbations des milieux jaillissent. Les pratiques, notamment de cueillette, sont ainsi un espace singulier de mise à l’épreuve du territoire et de la pollution. Les habitant·es évaluent leur environnement, opèrent un diagnostic au gré de leurs pratiques et adaptent ces dernières s’ils·elles le jugent nécessaire.

Dominique habite la vallée depuis une dizaine d’années. Alors qu’elle vient d’arriver sur sa commune de résidence, elle nous relate, lors de l’entretien, un incident survenu lors d’une balade à l’occasion de la cueillette de champignons avec son époux. Le trouble est lié à une odeur nauséabonde et à la présence de dépôts suspects au sol. C’est bien cette situation qui conduit Dominique à se renseigner sur les pollutions de la vallée et à découvrir le projet de décharge de Lassac. Elle s’engage alors contre ce projet auprès d’une association locale.

« Quand nous sommes arrivés ici y a une dizaine d’années, on a fait pas mal de balades dans le coin, on s’est promené et à un moment donné on s’est retrouvé dans un endroit où ça sentait vraiment très mauvais. On cueillait des champignons et on est amateur de nature et on ne connaissait pas vraiment l’histoire de la région ni rien et on s’est retrouvé dans un endroit où ça sentait très mauvais, on a vu des dépôts un peu partout qui étaient très bizarre et puis on s’est intéressé le lendemain et un peu après on s’est intéressé à ce qu’il se passait. Et c’est là qu’on a découvert la décharge, la fameuse décharge [de Lassac] qu’ils voulaient mettre en place et qu’ils ont déjà commencé, à entreposer entre guillemets des produits dont on ne connait pas l’origine et qui semblent avoir été toxiques. Donc bah voilà, ça nous a interpellés quand même. Surtout qu’on est venus d’origine, dans des régions à chaque fois ou on est passé quelque part il y avait des pollutions. Alors on a été un petit peu déjà… Interpellés par ce problème de pollution. Et puis on s’est renseigné, on a fait partie de l’équipe de l’association Gratte-Papiers. […] Bon maintenant la décharge c’est fini, ils ne vont pas la faire ici. […] Maintenant il reste tous les dépôts de cyanure et de produits toxiques qui restent de la mine […] [Concernant un lieu de cueillette proche des anciens sites miniers] On ne retourne pas là-bas ! Là où on était on n’y retourne pas parce que c’était une infection. C’était vraiment… Et si on avait trouvé des champignons, on les aurait ramassés, on les aurait mangés… Enfin je veux dire avant de sentir cette odeur. Et finalement, heureusement qu’on a senti l’odeur parce que c’était juste… […] On est plus du tout allés dans ce coin-là. On va plus dans la Montagne Noire, au-dessus de la mine. »

Dominique

Si l’incident qu’elle nous relate sert de déclencheur, c’est par l’intermédiaire d’une association locale et de ses revendications que l’attention de Dominique vis à vis des anciennes pollutions minières se construit. L’expérience sensible aux pollutions des milieux naturels et son engagement dans un militantisme environnemental local ont durablement impacté les pratiques de cueillette de Dominique. En assimilant l’odeur à un problème de pollution et à un enjeu plausible de santé environnementale, lié à la consommation de champignons contaminés, Dominique a fait le choix de modifier ses pratiques de cueillette. Elle change de lieu de cueillette et décide de prélever dans d’autres lieux, moins soumis aux pollutions liées aux anciennes exploitations minières. Pierre, quant à lui, a toujours prélevé de nombreux produits dans la nature (poissons, gibiers, champignons, asperges…). Il avait l’habitude plus jeune, quand la mine était en activité, de cueillir des asperges sauvages qu’il prélevait sur les bords de l’Orbiel. Aujourd’hui, il ne le fait plus, notamment du fait de la présence des « bassins de décantation » qui génèrent trop d’incertitudes. Chez cet habitant, la cueillette s’adapte donc au contexte actuel de la pollution et à la façon dont elle est rendue visible par les bassins. Pour Pierre, alors que l’usine en activité n’éveillait pas de questionnement particulier sur les risques de santé liés la consommation de produits prélevés à proximité, la présence d’installations de gestion des pollutions, après l’arrêt des activités minières, vient rendre bien plus réel un danger dont il préfère s’extraire en changeant de lieu de cueillette.

« Moi, dans un premier temps, c’était surtout ça. Parce que même à l’époque, jeune et tout ça, je ne suis pas un grand pêcheur, mais je suis pêcheur, je suis chasseur, j’ai tous les défauts : chercheur de champignons et tout ça [rires] j’allais même cueillir des asperges sauvages auprès de l’usine. Et j’en ai mangé, carrément au pied, au bord de l’Orbiel à côté de l’usine [site de la combe du Saut]. Ce n’était pas comme c’est maintenant. Maintenant je n’irai pas. Mais jeune, j’y allais. [E : Qu’est-ce qui a changé entre temps ?] Je vous dis, après ils ont fait ces grands trucs là-dessus, les bassins de décantation qu’ils appellent, là où ils mettaient… On ne sait pas trop quoi en penser… »

Pierre

Certains évènements participent à façonner la perception des pollutions et de ses dangers. Avant les inondations de 2018, de nombreux·ses habitant·es s’estimaient éloigné·es des pollutions. Les inondations ont mis à portée des habitant·es les problèmes de pollution. Elles ont conduit certain·es à s’interroger sur leur exposition et les manières d’habiter-pratiquer le territoire. Gina a fait l’expérience d’une confrontation directe à la pollution, liée aux anciennes exploitations minières, au moment des inondations de 2018. Cet évènement a grandement façonné sa perception d’une pollution charriée par l’eau qui a pu contaminer les sols inondés et se déverser dans les nappes phréatiques, selon elle. Gina nous dit pouvoir juger des lieux qu’elle estime depuis contaminés ou pas, un jugement qui lui permettrait d’estimer que son lieu de vie est « relativement protégé » car « en hauteur » par rapport au lit de la rivière et à ses crues, même si des incertitudes demeurent quant à la possibilité d’être exposée par la pluie. C’est ainsi que Gina considère que les zones éloignées des cours d’eau peuvent accueillir des pratiques de balade ou de cueillette (notamment d’asperges sauvages et parfois de champignons), sans que ces pratiques paraissent risquées, selon elle.

« Je pense que c’est [le problème] plus le sol et l’eau avec la nappe phréatique qui est incrustée [par la pollution]. C’est comme ça qu’elle est venue ici [sur ma commune de résidence], elle est venue par les inondations, elle est venue par l’eau. […] Mon mari, il y va [cueillir des champignons]. De temps en temps quand ça lui prenait, il partait mais vers chez nous, en haut. Là-bas y en a des champignons, aussi des asperges, y a de tout. Mais quand on se promène en hauteur y a de tout. Et dans la Montagne Noire aussi. Mais quand il y va, c’est loin [la Montagne Noire], donc plutôt vers chez nous, on va hauteur, mais vraiment ici quoi. [E : Et vous mangez tout ça, les champignons, les asperges…] Non, les champignons il n’en prend pas beaucoup parce qu’il ne connait pas trop, mais les asperges oui, on les mange, celles qu’il récolte à côté de la maison, on les mange. Disons qu’il va toujours au même endroit et voilà. C’est vers… tout ça, sur les hauteurs. Nous on habite sur la route de… donc c’est relativement protégé, en hauteur. A part peut-être quand il pleut, la pollution mais bon après, voilà, de toute manière… »

Gina

Les pratiques de prélèvement s’adossent donc à un diagnostic environnemental profane, basé sur des savoirs expérientiels des lieux dans lesquels les habitant·es vivent, qui permet de prendre en charge sa sécurité et celle de ses proches au regard d’une « cartographie empirique » des risques encourus.

Au-delà des lieux. Les produits prélevés mis à l’épreuve

Les incertitudes liées à la consommation des aliments que l’on prélève peuvent être à l’occasion mises sous contrôle, selon les habitant·es, lors de leurs préparations. Pierre ramasse régulièrement des escargots. Il organise des repas entre amis. D’après lui, consommer des escargots sauvages, dont on ne peut contrôler l’environnement de vie (à la différence de l’élevage), expose à de possibles dangers liés à ce qu’ils ingèrent et aux produits chimiques avec lesquels ils ont pu être en contact (comme les traitements phytosanitaires utilisés en viticulture). Pierre a mis en place un protocole afin de les rendre « propres » à la consommation : il les fait tout d’abord « jeûner » puis les fait « dégorger », et enfin les « nettoie au vinaigre » avant de les cuisiner. Parmi ces étapes, le jeûne ou la « purge » semble être l’étape la plus importante : si Pierre nous indique que plusieurs aliments donnés aux escargots peuvent être utilisés (comme de la farine ou de la salade), il choisit le riz. Les excréments des escargots en devenant blanc, le renseignent sur l’absence de danger. Il considère alors pouvoir les consommer. A la question de savoir si ce protocole le protège des pollutions liées aux anciennes exploitations minières, le doute persiste pour Pierre. Malgré cela, le dispositif parait suffisamment éprouvé et routinisé pour écarter les principaux dangers et autoriser Pierre à les consommer.

« Quand on en a dans les 1000 [escargots], on fait la caracolade, on fait la caracolade et on mange les escargots. On en fait 200 ou 300 à la grille avec les copains et après on fait le reste en sauce. […] Avant je les fais dégorger et je les nettoie au vinaigre ! Plusieurs fois ! et avant je les laisse jeuner… Je leur mets du riz là. J’ai la cage, si vous voulez venir la voir. Je leur mets des trucs de riz et comme ça chaque fois qu’il pleut et tout, ils mangent du riz et comme ça ce qu’ils ont mangé éventuellement dans la nature c’est chassé par le riz et tout. Et après ils font du caca blanc si vous voulez et ça veut dire qu’ils ont jeuné quoi. Donc ça veut dire que vous pouvez les manger sans risquer, éventuellement certains, s’ils avaient mangé une saleté ou un truc comme ça. […] [E : Ça sert à quoi de le faire jeuner ?] Justement à enlever le fait que dans la nature, tu ne sais pas ce qu’ils ont mangé […] ou éventuellement parce que des fois au bord des vignes, tu ne sais pas aussi s’ils avaient passé des traitements ou des trucs comme ça, l’escargot il l’a pris, ça le tue pas instantanément, mais le produit qu’il a ingéré au travers de feuille de vignes ou un truc comme ça qu’il est allé… Tu te dis « On n’a pas envie de la manger quoi ». C’est surtout ça. Ça protège de ça, de tout un tas de choses. Alors certains c’est de la farine, moi c’est du riz et on les fait jeûner quoi. Tu peux leur donner de la salade aussi, parce que la salade tu sais, si c’est de la salade de ton jardin, qu’elle n’est pas traitée et tout, parce que ça aime ça l’escargot…  [E : Et vous pensez que ça vous protège aussi des pollutions [liées aux anciennes exploitations minières] ?] Ça je ne sais pas. Je ne sais pas. »

Pierre

Thomas et Jacynthe sont équipé·es d’un appareil de mesure permettant d’évaluer les teneurs en métaux lourds, notamment en arsenic, de ce qu’ils prélèvent dans la nature. Ce couple souhaite prélever des produits dans la nature en toute quiétude. Ils ont mesuré la concentration en arsenic de leur châtaignier et observent un transfert élevé entre le sol et le tronc de l’arbre. Cette contamination ne semble cependant pas toucher les châtaignes, leur teneur en arsenic semble faible. Ils administrent ainsi la preuve, grâce à l’appareil de mesure, d’une absence de transfert des polluants vers la châtaigne, même si le sol et le tronc de l’arbre sont contaminés. Ce constat permet à Thomas et Jacynthe de poursuivre leur pratique de consommation de châtaignes, et même au-delà de leur jardin, sur le reste du territoire, en se sentant protégés des risques d’imprégnation et donc de santé. Ils renoncent cependant à prélever des champignons.

« [Jacynthe :] Parce que notre jardin, c’est du remblai, ce n’est pas vraiment de la terre et tout le remblai c’était des déchets miniers, donc il y a des taux vraiment comme il dit 1000 fois le taux… […] [Thomas :] Oui, j’ai trouvé du 5000 ou 6000 ppm d’arsenic, soit 1000 fois au-dessus du seuil [rires] ! […] tous les chênes verts et les châtaigniers sont bourrés d’arsenic. A tel point qu’il n’y a pas d’arsenic dans les châtaignes, mais dans les troncs y en a plein. [Jacynthe :] Moi j’aimerais bien [pratiquer la cueillette de champignons]. Mais comme je suis bien informée, j’évite. Et heureusement, justement merci d’avoir la capacité de mesurer et on a commencé il n’y a pas longtemps et par exemple on a vu que les châtaignes apparemment ne concentrent pas l’arsenic. Je le sais maintenant, donc je me permets d’aller cueillir des châtaignes [dans la nature]. […] On a un arbre ici, dans la maison. C’est celles-là qu’on a mesurées, parce qu’on a dit « du coup, si on a vraiment un taux élevé, on peut mesurer le nôtre et si dans nos châtaignes il n’y a pas, et bah déjà dans la nature il y a beaucoup moins de risques. » »

Jacynthe et Thomas

Thomas mobilise les savoirs acquis sur la non-contamination des châtaignes pour poser une critique sur les décisions prises localement. Il regrette notamment que les châtaignes soient importées d’ailleurs, lors de « la fête de la châtaigne » organisée dans une commune de la vallée. Il est d’autant plus critique sur un choix qu’il trouve standardisé et généralisé, qu’il a pu administrer la preuve, selon lui, de la non-contamination des châtaignes. Pour Thomas, il en est de même concernant l’interdiction d’usage de certains espaces publics, notamment un stade de foot, qu’il trouve tout aussi incohérente au regard des mesures qu’il a effectué et qui montreraient que le sol du stade n’est pas pollué.

« A Villardonnel, il y a une fête qui est la fête des châtaignes. […] Et bah depuis de longues années, le comité des fêtes qui organise la fête de la châtaigne, fait venir les châtaignes d’ailleurs, de l’autre côté de la Montagne Noire pour pas qu’il y ait d’arsenic dedans. Or, maintenant, on sait depuis quelques semaines qu’il n’y a pas d’arsenic dans les châtaignes. Mais eux le savent pas, je ne leur ai pas encore dit. Le jour où ils vont le savoir, peut-être qu’ils vont se dire « tiens on va pouvoir enfin utiliser les châtaignes locales ». Manque d’information. Le manque d’information fait faire des conneries. [E : ça peut être lié aux arrêtés qu’il y a sur les interdictions de la vente, de la consommation…] […] Oui, y avait aussi un arrêté préfectoral qui disait que tous les terrains de jeu devaient être interdit y compris le stade de foot de Villardonnel, je sais je l’ai eu entre les mains cet arrêté, le stade de foot et le bac à sable de Villardonnel, interdits. Je suis allé, j’ai [mesuré], n’y a rien. Je regrette, cet arrêté c’est une merde. Pourquoi ils n’ont pas envoyé un mec faire des mesures ? Tu n’interdis pas un truc comme ça. C’est contre ça que je m’élève. Y a un traitement global d’une situation qui nécessiterait un traitement au contraire au coup par coup, une analyse fine et précise. »

Thomas

Jacynthe exprime elle aussi sa « frustration » quant aux interdictions de cueillette qu’elle juge incohérentes au regard des mesures de pollution qu’elle réalise avec son conjoint. Elle critique également une standardisation des réglementations mettant « tout le monde dans le même sac » sans distinction sur le territoire. Cette habitante souhaiterait qu’il soit admis « [qu’]on n’est pas pollué », selon ses propos, pour que la réglementation des usages puisse alors être plus ciblée et moins restrictive-généralisée. Par ailleurs, Jacynthe se déclare prête à partager ses connaissances relatives à la pollution avec d’autres habitant·es afin qu’ils·elles puissent également adapter leurs pratiques, sans y renoncer, et participer à la co-construction du diagnostic environnemental de son territoire de vie.

« Celles et ceux qui sont un peu sensibles au sujet, on vit dans l’incertitude, donc moi j’aimerais évidemment, j’habite ici dans les campagnes et j’adore aller cueillir, mais toujours dans la frustration de c’est interdit, donc ça doit être dangereux quand tu vois, finalement, c’est des arrêts qui sont faits comme ça. Tout le monde dans le même sac pour se protéger des histoires comme ça peut être, comme à Lastours, Conques etc. Mais il n’y a pas… Ce n’est pas… Je le disais à Thomas, il n’y a pas longtemps, comme on a commencé cette démarche de mesures, qu’en fait notre, comment dire, notre avis devrait être plutôt montrer qu’on n’est pas pollué, tu vois. On veut faire savoir aux gens qu’on veut montrer à quel point on n’est pas pollué. […] Parce qu’on est à côté de Salsigne, donc on est dans une région polluée et on est traité comme ça et peut être que non, on n’est peut-être pas aussi pollué et y a plein de choses qu’on croit qu’on ne peut pas faire et on peut les faire ! »

Jacynthe

Si les ajustements et adaptations s’opèrent généralement à des échelles individuelles, ils peuvent aussi engager des collectifs. Concernant les pratiques de pêche, la prise en charge peut alors s’opérer par la médiation de communautés organisées de pratique, comme la Fédération de Pêche et de Protection du Milieu Aquatique (FPPMA), qui interviennent auprès des pouvoirs publics pour négocier le cadre de leurs activités.

Des communautés de pratique comme partenaires des pouvoirs publics

Les pratiques de pêche et de chasse, notamment, sont organisées en communautés de pratique adossées à des fédérations et associations locales. Parfois ces organisations s’engagent auprès des pouvoirs publics pour négocier le périmètre et les conditions pratiques de leurs activités. Pour autant, toutes les communautés de pratique ne se sentent pas directement concernées par le problème des pollutions. Pierre relève en ce sens une différence d’implication entre pêcheurs et chasseurs, ces derniers se sentant moins concernés par le problème des pollutions. Pierre attribue cette différence à l’absence de réglementation régulant la chasse quand elle se pratique dans un territoire pollué (à l’inverse de la pêche).

« [E : Avec vos collègues chasseur, vous discutez de la pollution ?] Pffffiou… Non… Le milieu chasseur est un peu particulier. […] Moi je chasse, enfin je chasse… Je vais comme ça parce que je suis invité dans pas mal de bandes, c’est souvent, ils parlent plus […] que de chasse ou de pollution.  […] apparemment ils s’en foutent, ce n’est pas l’intérêt principal. [E : Dans le cadre de la pêche, c’est peut-être plus un sujet la pollution ?] Oui, mais c’est surtout parce que c’est ces interdictions. »

Pierre

Francis, quant à lui, est adhérent à l’association de pêche de son territoire (FPPMA de l’Aude). A la suite des inondations de 2018, la pêche a été, pour un temps, interdite sur l’ensemble de l’Orbiel et ses affluents notamment la Clamoux et le Ruitort.

« Alors, la pêche a été interdite parce que…, en juin 2019, par un préfet suite aux inondations de 2018. Le principe de précaution faisant, on n’a pas mis les mains avant de tomber, on a ouvert un parasol et puis on a interdit la pêche. On a réussi en 2020 avec la préfète Mme Elizéon à revenir sur cet arrêté en autorisant la pêche en ce qu’on appelle « No Kill », c’est à dire qu’il fallait rejeter le poisson, il ne fallait pas le consommer. Et à force de faire des remontées avec la fédé de pêche, on a réussi à faire autoriser, à autoriser de nouveau la pêche de façon tout à fait normale et la consommation de poisson pour l’Orbiel. Alors qu’en fait, cette interdiction s’appliquait à l’ensemble des ruisseaux et affluents de l’Orbiel, c’est à dire la Clamoux, le Ruitort et tous les petits ruisseaux qui se jettent dans ces ruisseaux-là […] La fédération de pêche de l’Aude a fait faire des prélèvements de poisson, a fait faire des études sur la chair du poisson qui ont prouvé qu’il n’y avait absolument rien, et que donc on pouvait repêcher. L’ARS ne s’est pas contentée de ça, elle a dit « Oui mais ça c’est des analyses que vous vous avez faites et pas nous et donc on va faire des analyses à notre tour ». Alors ces analyses ont été faites dans le courant du mois de mai, et Monsieur Bonnier, le préfet du département a pris alors la décision d’autoriser la consommation du poisson pêché dans l’Orbiel mais pas dans les autres ruisseaux, pas dans les autres affluents. […] Tout ça parce que l’ARS a dit « Mais oui, vous n’avez pas fait d’analyses de poissons des autres affluents » donc on se trouve pour ces ruisseaux-là, la Clamoux, qui est dans une autre vallée, c’est la vallée de Villeneuve-Minervois, Cabrespine etc. Mais c’est vrai que, la Clamoux se jette dans l’Orbiel en avant de Conques. Et c’est vrai que l’Orbiel se jette dans Aude, mais dans l’Aude la pêche n’est pas interdite alors que si pollution il y a, théoriquement ça va en bas. Mais enfin bon, on en est là, au point qu’en septembre des analyses de poissons, des pêches électriques, seront faites et des analyses de poisson, des analyses seront faites sur les poissons de la Clamoux, du Ruitort et les résultats seront négatifs, ce n’est pas que je sois devin m’enfin… les résultats seront négatifs et on ose espérer que pour la réouverture de la pêche 2022, que l’interdiction sera totalement levée… On reviendra à un mode de pêche tout à fait normal comme auparavant. »

Francis

Selon Francis, le principe de précaution a primé dans la décision des pouvoirs publics. Il s’agissait alors, pour ces derniers, de faire face aux incertitudes liées aux crues, à la pollution des rivières et des sols, et donc à la contamination des poissons. Francis nous relate le partenariat ayant eu lieu entre les pouvoirs publics et la Fédération pour adapter la pêche à la situation. La pêche a pu être ré-autorisée dans un premier temps, en « No-kill » – c’est-à-dire en relâchant le poisson – pour empêcher une exposition des pêcheurs aux métaux lourds par la consommation de poissons contaminés. « [A] force de remontées » de la Fédération de pêche – i.e. d’analyse de chair de poisson -, la pratique aurait été, ensuite, partiellement ré-autorisée dans l’Orbiel. Francis détaille le rôle de la Fédération de pêche dans l’évolution des arrêtés préfectoraux, entre 2019 et 2021. La Fédération aurait prélevé des poissons pour produire des données d’analyse visant à administrer la preuve de leur non-contamination. Ces analyses auraient été ensuite soumises aux pouvoirs publics (préfecture et ARS). Face à ces données, les pouvoirs publics auraient souhaité, selon Francis, diligenter leurs propres analyses. La convergence des résultats aurait conduit à réautoriser la pêche sans interdiction de consommation dans l’Orbiel alors que, sur les autres affluents de la rivière, les restrictions d’usage perduraient. Si Francis semble satisfait par cette décision, il demeure critique. Ce pêcheur réfute les justifications des pouvoirs publics concernant le maintien de l’interdiction dans les autres cours d’eau, notamment la Clamoux, et en particulier la nécessité de faire des analyses de poissons des autres affluents avant ré-autorisation. Il raisonne pour cela à partir de savoirs expérienciels liés à la pratique de la pêche et au réseau hydrographique : selon lui, la Clamoux ne serait pas soumise aux mêmes pressions de pollution. Il s’interroge sur le bienfondé des arrêtés, arguant que si la pêche est autorisée dans l’Aude, elle devrait l’être dans les rivières et ruisseaux qui l’alimentent. Pour cet habitant, les problèmes de restriction de la pêche se résolvent finalement grâce à l’intervention de la Fédération. Pour continuer à faire évoluer la réglementation, la Fédération semble vouloir organiser de nouvelles analyses afin que la pêche puisse reprendre sur l’ensemble du territoire de la vallée. La pêche sera globalement réautorisée (décembre 2021) avec des recommandations formulées par l’ARS : diversifier la consommation de poissons (pêchés et non pêchés dans l’Orbiel) et ne pas pêcher dans les eaux de l’Orbiel après de fortes pluies.

Compagnonnage(s)

Les relations entre les habitant·es et leur territoire de vie sont diverses. Elles ont pour capacité de « dire » la pollution, en d’autres termes à en tracer la réalité et en questionner les impacts. Elles ont pour caractéristique d’être interspécifiques. Nous entendons par relations interspécifiques toutes les relations qui se tissent entre les humains et le monde animal (un animal de compagnie, un chien, ou un animal errant, un chat, dont on prend soin ; un animal de rente, un cheval ou un âne, dont on questionne la santé ; un animal sauvage, comme un sanglier ou un daim, dont on interroge la résistance aux pollutions du milieu naturel ; un poisson, des truites et des gougeons, dont la présence-absence dans la rivière est bioindicatrice de la qualité des milieux, ou que l’on prélève et analyse pour mesurer leur contamination ; etc.). Elles peuvent aussi rendre compte de ce qui se tisse entre les humains et le monde végétal (des euphorbes qui poussent en nombre ; des châtaigniers, des champignons ou des herbes aromatiques sauvages dont on évalue la contamination ; etc.). Nous élargissons notre attention, aussi, aux ressources naturelles, notamment ici à l’eau des rivières, et aux objets que les habitants mobilisent comme supports ou signes pour interroger la pollution et l’habiter : un « cône » de minerai dans la rivière, un ancien puits de broyage et de concassage du minerai issu de l’exploitation, un barbelé limitant l’accès à un ancien site minier, un ancien hangar, un terril ou une colline composée d’anciens déchets de la mine, un outil de mesure de la contamination, etc. Les relations interspécifiques et leurs supports nous racontent ainsi les médiations qui s’opèrent entre les habitant·es et la pollution. Elles n’existent ou ne s’expriment, dans le discours des habitant·es, que parce que la pollution connecte les habitant·es à leur environnement de vie. En ce sens, le sanglier, le chat errant, l’euphorbe, l’eau, le champignon, l’ancien puits, un bassin de rétention des pollutions, un « cône » de minerai… font vivre de façon spécifique la pollution dans le discours des habitant·es et donnent sens à ses impacts, qu’ils soient jugés préoccupants ou pas. Les signes donnent ainsi un indice de la pollution et de ses incidences, un sens toujours situé de la pollution.

Les relations interspécifiques, les supports et les signes grâce auxquelles elles s’animent, génèrent ainsi des émotions, négatives ou positives. Les émotions suscitées sont à l’origine, ou le résultat, des enquêtes que les habitant·es mènent pour questionner la pollution. Ces enquêtes produisent des savoirs expérientiels et de l’action permettant aux habitant·es de « faire avec » la pollution. : s’ils·elles observent la résurgence d’un « cône » de minerai dans la rivière, c’est pour en questionner la dangerosité ; s’ils·elles orientent leur regard vers les berges, c’est pour s’interroger sur les effets de transfert sol-eau des polluants ; s’ils·elles observent la couleur des eaux, celles des bassins de rétention et des rivières, c’est pour évaluer leur teneur en arsenic ou à l’inverse pour juger de l’efficacité de supposés traitements à la chaux (les variations de la couleur des eaux des bassins de rétention en administreraient la preuve) ; s’ils·elles scrutent, de façon interrogative, la façon dont les animaux sauvages (sangliers, daims,…) s’alimentent sur un sol jugé pollué et s’abreuvent dans l’eau de la rivière, c’est pour questionner le caractère létal, ou non, de l’exposition aux pollutions ; s’ils·elles orientent le comportement de leur chien, lors d’une balade en pleine nature, en leur interdisant par exemple de laper une eau stagnante jugée suspecte, c’est pour accorder leur diagnostic des milieux à leurs pratiques de soin ; s’ils·elles prennent soin d’un animal errant dont le « visage [est tout] brulé », c’est pour mesurer la réalité d’une nature rendue toxique par les polluants ; s’ils·elles rejettent le caractère environnemental de la maladie pulmonaire d’un animal de rente, ici un cheval, c’est pour relativiser les facteurs environnementaux de la maladie au profit de facteurs comportementaux ; s’ils·elles se détournent d’un champignon ou d’une herbe aromatique du fait du lieu où ils poussent (proche de la rivière ou d’un ancien site minier), c’est pour rendre cohérents leurs choix de consommation au regard d’une évaluation des lieux pollués et des risques sanitaires d’ingestion ; s’ils·elles s’inquiètent que leurs ânes puissent être intoxiqués de façon chronique, c’est pour questionner plus largement l’exposition des corps aux faibles doses de contaminants ; s’ils·elles mesurent les concentrations élevées d’arsenic dans le sol de leur jardin et le tronc d’un châtaignier, mais leur faible teneur dans les châtaignes, c’est pour s’autoriser à les consommer ;  etc.

Les relations interspécifiques ne sont jamais ainsi, ni établies a priori, ni détachées de l’émotion qu’elles suscitent ou de l’action qu’elles tendent à équiper, elles sont en ce sens situées. Elles sont par ailleurs attachées à un espace de réalisation, à un paysage « transfiguré » au sens de Philippe Descola (Descola, 2013[1]), à un contexte de pratiques individuelles de l’espace, parfois orientées par des interactions entre voisin·es, mais elles sont aussi attachées à des pratiques collectives ordonnées par des communautés de pratique qui coordonnent leurs actions avec les pouvoirs publics (comme la Fédération de pêche). De façon plus générale, elles tendent à montrer l’émergence d’une communauté d’expérience et d’attention qui semble lier l’habitant·e aux poissons, au chat errant, au « cône » de minerai, et inversement … en d’autres termes qui semble associer des « espèces-compagnes » (Haraway, 2019[2]), des êtres vivants et non-vivants qui vivent dans l’environnement pollué de la vallée et surgissent, dans les discours des habitant·es, par des mises en relation qui interrogent la commune existence des êtres et du « faire-avec ». Autrement dit, quand les habitant·es façonnent leur point de vue sur la pollution et ses impacts, quand ils·elles entrent en relation avec des « espèces-compagnes » pour mieux en évaluer la réalité et les risques qu’elles encourent, ils·elles s’inquiètent aussi, pour·elles et eux-mêmes, pour leur santé et celle de leur proche et ce, de façon commune.


[1] Descola, P., 2013, « Anthropologie de la nature », L’annuaire du Collège de France, 112, pp. 649-669.

[2] Haraway, D., 2019 [2003], Manifeste des espèces compagnes. Chiens, humains et autres partenaires [The Companion Species Manifesto: Dogs, People and Significant Otherness], préface de Vinciane Despret, traduit de l’anglais (USA) par Jérôme Hansen, Flammarion, collection « Climats ».