Premio Strega 2026 : polémique, humeurs et « humorisme »

On le sait assez bien, l’humour ou l’humorisme sont des catégories où règne l’ambiguïté (ce sont loin d’être les seules catégories à présenter des ambiguïtés) et qui consistent souvent à semer le vent (enfin, du vent) sans trop se préoccuper de ce que l’on récoltera (des mouvements d’humeur, rien, une tempête, un verre d’eau dans la figure, autre option ? c’est selon).

Le très sérieux (un peu quand même, au moins pour les candidats, qui visent au fond à une reconnaissance au plan culturel de la part des lectorats divers) Premio Strega, équivalent italien du Prix Goncourt français, a connu cette année une polémique qui a quelque peu enflammé la paille des réseaux sociaux et des médias en général (italiens, cela s’entend).
À vrai dire, au vu de l' »événement » (si l’on peut parler en l’occurrence d’événement – laissons ce questionnement phénoménologique à Claude Romano), on peut se demander par quelle diablerie socio-culturalo-humanoïde le déroulement du Premio Strega, par certain aspect, se met à ressembler à celui du «Grande Fratello» («Loft Story», in something like french language) ou de quelque autre « odyssée » médiatisée et médiatisante…

Tout est parti d’une remarque brutale de Michele Mari, l’un des protagonistes aspirants au Premio (qui l’a gagné in fine) : l’homme s’est permis de dire que Michela Murgia, autrice célèbre (du roman Accabadora de 2009, entre autres) et politiquement engagée (plutôt à gauche), récemment décédée, était « méchante dans ses écrits, car laide » (cela rapporté à grands traits).
Dès lors, il y a eu quelques explications ici et là, et, par exemple, un peu de désamorçage d’un youtubeur (Matteo Saudino, sur BarbaSophia) : Saudino qui tempère les ardeurs de la polémique, mais reconnaît (ouf) que les propos de Mari étaient bien un reflet (autrement dit « la castroneria » – nonsense, foolery en version english) d’une société dont certains membres sont encore bien porteurs d’un masculinisme qui a tout du caractère traditionnellement imagé du scorpion (pour ainsi métaphoriser les mœurs et matérialiser les gestes et mots des responsables : « je me ‘pique’ de savoir que je dis des âneries », en quelque sorte).

La montagne accouche souvent d’une souris, selon l’adage, mais la « castroneria » de Mari a suscité divers commentaires outre celui très posé de Saudino, et l' »humoriste » (mais aussi journaliste) Saverio Raimondi en a donné sa version sur un mode… qu’il doit estimer humoristique. À savoir (version originale : sur le journal Il Foglio du 24 juin 2026) :

«Si j’ai bien compris, lors du prochain salon des petits et moyens éditeurs "Più Libri Più Liberi", en plus de la déclaration d’antifascisme, il faudra également signer celle en faveur de Murgia. Soit on est un "fils d’âme", soit on est un fils de pute. C’est du moins le message qui ressort de la polémique née dans le minibus qui emmenait les candidats au Prix Strega en tournée à Bisceglie (ça fait déjà rire comme ça, mais essayons de nous retenir encore un peu) ; qui, à bord, se seraient disputés parce que Michele Mari (le favori du prix cette année, du moins jusqu’à ce scandale) aurait déclaré : "Michela Murgia était intransigeante et violente parce qu’elle était laide, et c’est ainsi qu’elle donnait libre cours à sa colère". Les conditionnels s’imposent car, contrairement à l’appel téléphonique de Trump au journaliste de La7, dont le contenu contre Meloni a ensuite été réitéré par le président des États-Unis lui-même sur les réseaux sociaux, dans ce cas-ci, Mari a nié avoir tenu ces propos et a d’ailleurs présenté ses excuses (s’excuser pour quelque chose qu’il n’a pas dit ? Je lui décernerais un prix rien que pour ça !). De plus, nous sommes dans le domaine des "on dit", puisqu’il n’y a aucune preuve et qu’on ignore qui est la source qui a rapporté aux journaux la phrase incriminée (vraie ou inventée), et la pagaille qui s’ensuit dans le van (je l’imagine slalomer sur la route de Bisceglie, tandis qu’à l’intérieur, les écrivains s’échangent des coups de livre sur la tête).
Et maintenant, le débat porte sur la question de savoir si ce minibus relevait de l’espace public ou privé, car dans le second cas, la victime serait Mari, dont la vie privée aurait été violée, tandis que dans le premier cas, ce sont tous les usagers qui, ce jour-là à cette heure-là, devaient se rendre à Bisceglie qui auraient été lésés, et qui, s’ils avaient su que ce van était un moyen de transport public, l’auraient peut-être choisi à la place de l’Intercity. L’affaire est déjà cocasse en soi, mais comment ne pas en apprécier également l’ironie, étant donné que le livre de Murgia, paru à titre posthume cette année, Leçons sur la haine, célèbre la haine et certaines passions négatives comme des vertus – donc si Mari s’est exprimé de cette manière odieuse à l’égard de Murgia, il s’est montré plus "murgien" que ceux qui ont ensuite défendu l’écrivaine dans un élan de béatification laïque. Il faut noter que cette affaire passionne les lecteurs et amuse les commentateurs bien plus que les livres en lice pour le Prix Strega ; et cela ne tient pas à une dégradation du débat culturel, bien au contraire : cette histoire relève de la grande littérature, qui met au centre le thème de la mesquinerie humaine et où, en ce qui concerne les personnages impliqués, on peut dire, en paraphrasant Alberto Sordi, que "c’est celui qui est le plus irréprochable qui se retrouve au pilori". Car l’être humain est misérable et cette affaire nous le rappelle sur le ton moqueur de la comédie à l’italienne (qu’est-ce que ce van en route vers Bisceglie, sinon une version "on the road" de La Terrazza de Scola ?).
À ceux qui objecteront que ce qui précède n’est que ragot, je réponds que les commérages ont joué, chez nos ancêtres, un rôle évolutif avéré, tant dans le développement du langage (et donc de la littérature elle-même) que dans celui de la société humaine ; il s’agit donc d’un retour à la fonction première des histoires. Je propose donc à la Fondation Bellonci et aux votants du prix d’attribuer le Strega ex æquo à tous les écrivains et écrivaines présents dans ce van, auteurs et protagonistes de ce chef-d’œuvre métalittéraire qui mêle habilement réflexion culturelle et auto-caricature satirique. J’ajoute, sans ironie et en toute honnêteté intellectuelle, que ce texte, comme l’ensemble de ma production comico-satirique, est dicté par le fait que je suis de petite taille et que je ne corresponds pas au modèle du sex symbol masculin : une condition physique frustrante qui m’a conduit à développer un sens de l’humour féroce et un sens aigu du ridicule.»

Bref, le fameux « favori du prix cette année » (il Michele) a quand même fini par décrocher le prix, en dépit de ses frasques, et l’humour a fait ce qu’il a pu (les prestations de l’humoriste de service sont souvent assez caricaturales et passablement « chargées », comme on peut le constater en faisant appel à la Toile). La montagne, la souris, le scorpion : tous ensemble et en avant au gré du vent.
Plutôt que de continuer dans ces (mornes) casuistiques, mieux vaut lire les livres de la sestina, et même ceux de l’autre moitié de la dozzina sélectionnés : il suffit d’avoir du temps devant soi, et les vacances y concourent. Personnellement, j’ai commencé par ceux de Mari, Rui et Pierantozzi, mais j’ai bien l’intention de continuer avec celui de Nucci, en attendant de passer aux autres.