Revue des doctorants du laboratoire LLA-Créatis (UT2J)

Catégorie : Non classé (Page 1 of 2)

Appel à contributions du Numéro 13 (printemps 2023)

Appel à contributions

Numéro 13 : “Temps à l’œuvre, temps des œuvres”

(printemps 2023)

« Qu’est-ce donc que le temps ? Si personne ne me le demande, je le sais, mais si on me le demande et que je veuille l’expliquer, je ne le sais plus », écrit saint Augustin dans ses Confessions[1]. Ainsi est le temps, impalpable et fugace, qui nous contient et nous contraint, nous échappe ou nous poursuit, voire nous effraie. Source de controverses philosophiques et de désaccords scientifiques, la notion de temps passionne autant qu’elle divise. Si, pour les sciences naturelles, le temps se mesure, certain·e·s, comme Henri Bergson, s’appliqueront à démontrer que le temps physique et le temps vécu ne désignent pas la même chose. Pour Bergson, il nous faut, pour penser le temps de l’humain, l’extraire de la donnée spatiale, dans laquelle la science physique a enfermé le temps. Son travail de conceptualisation du temps hors de la notion d’espace le conduit notamment à définir ce qu’il nomme la « durée », c’est-à-dire le temps intime, subjectif, celui de la conscience[2].

Si l’objet « temps » donne lieu à tant de postures différentes, voire radicalement opposées, c’est bien parce que, précisément, il n’est pas objectivable. Il est à la fois le contenant et le contenu – grande est la tentation de confondre le temps avec ce qu’il se passe dans le temps ou ce qui passe avec le temps. Il est la mesure et l’intime, l’indicible et l’évidence. Nous le passons, le tuons, le cherchons, le recherchons[3], nous en manquons parfois : notre langue regorge d’expressions, plus ou moins imagées, qui mettent en scène notre relation au temps. Infiltrant les jours et le langage, ces nombreuses métaphores prouvent à quel point l’humain est un être à cycles, à rythmes, à Histoire et à mémoire.

Le joug des jours qui passent – avec, en toile de fond, le spectre de la finitude – conduit à un désir de dépassement de cette contrainte implacable. Ainsi, naissent les fictions les plus troublantes qui tentent de dépasser ou de déformer la loi du temps. Certain·e·s se sont saisi·e·s de ces problématiques de manière frontale en abordant, par exemple, la question du voyage temporel. Si le roman de H.G. Wells[4] semble être une référence dans le domaine, les XIXe et XXe siècles ont vu fleurir de nombreuses fictions sur le sujet – jeux vidéo, bandes dessinées, séries et films, romans estampillés ou non « science-fiction », etc. D’autres, prenant la forme de paraboles, d’uchronies, de dystopies, voire d’utopies, abordent par le détour la question du temps.

Par ailleurs, l’époque que nous traversons pousse nécessairement à une réflexion sur la place du temps au sein d’un système capitaliste mondialisé. En effet, si « le temps, c’est de l’argent », c’est surtout du travail – la force de travail de chacun·e ne signifie pas seulement des compétences et des qualités, mais également du temps, « à vendre ». Il y a lieu, dans ce contexte qui incite à une logique productiviste, de s’interroger sur les conditions de création et sur notre lien à l’œuvre en tant que récepteur·trice·s soumis·e·s à l’œuvre du temps.

Au sein de ce prochain numéro, que nous souhaitons pluridisciplinaire, il s’agira donc de traverser, sinon le temps, du moins ses vertiges en termes de représentations temporelles, ainsi que d’interroger les contextes de leur création, mais également d’explorer les effets du temps sur le corps ou sur la matière.

Nous invitons les chercheur·se·s et jeunes chercheur·se·s de toute discipline à interroger le vaste sujet du temps à l’œuvre et du temps des œuvres. Nous proposons quelques axes de réflexion non exhaustifs afin de guider les contributeur·trice·s.

Axe 1 : Représenter le temps

            Nous faisons appel à des articles consacrés à la représentation du temps dans des œuvres appartenant à tous les moyens d’expression artistique : l’intérêt de ce numéro naîtra du dialogue qu’il entend instaurer entre ces derniers. 

En littérature et au cinéma, que ce soit dans la fiction ou dans l’œuvre (auto)biographique, nous nous intéressons au temps comme sujet : temps vécu, durée, relativité du temps, attente, silences, influence du temps sur les personnages, temps subi[5], motif de la fuite du temps…

De plus, l’étude des moyens artistiques qui permettent de matérialiser le temps dans les différents langages artistiques, voire le temps utilisé comme matière même de l’œuvre, nous intéressent particulièrement, qu’il s’agisse, selon l’expression d’Étienne Souriau, d’ « arts du temps[6] » : musique, danse (rythme, silence, tempo), littérature (divisions du temps, ellipses, analepses et prolepses, emploi des temps et autres moyens grammaticaux d’expression du temps, référentiel…) ; mais aussi, dans les « arts de l’espace » (arts plastiques, sculpture, photographie…), que l’on « embrasse d’un seul coup d’œil[7] », des moyens utilisés pour matérialiser le temps (vanités, symboles du memento mori…) et de l’utilisation même du facteur temps (art contemporain, installations[8]…).

Axe 2. Temps de l’œuvre et de l’artiste

            En décembre 1999, un collectif de chorégraphes rassemblé sous le nom des « Signataires du 20 août » lançait un cri d’alerte quant à leurs conditions de travail[9], et notamment quant à la manière dont le « Marché Institué de la Création » (MIC), si bien nommé par Muriel Plana[10], ôtait aux artistes leur statut décisionnaire sur un élément capital, le temps : celui de penser, de créer, de jouer, et de rester. 

Plus de vingt ans plus tard, force est de constater que les conditions de travail, et en particulier les contraintes liées à la temporalité, ne se sont pas véritablement améliorées, et ce dans toutes les disciplines de la création artistique. Ainsi, les relations entre temps et économie pourront faire l’objet d’études pour le présent numéro : comme le constatent et l’affirment plusieurs créateur·ice·s, la temporalité d’une œuvre – celle de son processus de création, des collaborations entre les artistes, ou encore de sa diffusion – agit directement sur ses paramètres esthétiques (sa durée, mais aussi sa mise en scène, sa dramaturgie pour les arts vivants; sa « longueur », son rythme, sa périodicité pour la littérature ; sa forme, son temps et son espace d’exposition pour les arts plastiques). La question du contexte de création et/ou de diffusion devient alors centrale : comment fait-on pour s’accommoder, voire transformer en facteur de créativité, des contraintes de temps imposées par les acteurs du marché de la création ? Et, si l’on refuse de telles conditions, comment parvient-on à produire aux marges de cet espace-temps « institutionnalisé » ? Enfin, quand les durées de représentations et de tournées, de diffusion et d’exposition, s’écourtent toujours davantage, comment gère-t-on les questionnements liés à la trace, à la mémoire, et à la reproductibilité[11] ?

Axe 3 : Temps et altération

Si le temps est un « processus insensible, infiniment lent qui échappe à la conscience » et « s’écoule sans aspérité, sans contraste[12] » il est toutefois le châtiment ordinaire qui altère fatalement les matières et les corps. Le temps travaille et malmène la Forme jusqu’à la dissoudre. « Fardeau qui déforme les êtres, [il] pèse sur les épaules, tord les échines, [et] couvre de mauvaise graisse les corps gloutons[13] ». Murielle Gagnebin établit un lien direct entre passage du temps, vieillissement et laideur : marques inéluctables et indélébiles de notre condition de mortels[14]. Si le temps, véritable puissance dissolvante, déforme, défigure, complique, violente et désagrège les Formes, nous pourrons nous demander dans ce numéro comment les arts prennent en charge cette altération, la subissent et/ou la mettent en scène. Formes fictionnelles (narratives, poétiques, dramatiques…), arts plastiques et arts vivants (mises en scène théâtrales, chorégraphies, performances…) pourront être interrogés selon différentes perspectives :

– Le vieillissement et l’usure des corps pris dans le temps de la fiction et/ou dans le temps de la représentation de l’œuvre. Comment représenter l’altération en cours des corps ? Comment marquer significativement le passage du temps sur eux ?
– Le corps de l’artiste mis à l’épreuve et éprouvé par le temps de la représentation. Comment le temps de la représentation marque-t-il les corps en jeu ?
– Enfin, nous pourrons aller jusqu’à nous demander comment la durée de la représentation (de ces représentations « monstres » comme les appelle Jean-Loup Rivière[15]) altère les spectateur·trice·s.


MODALITÉS DE SOUMISSION

Les propositions de contributions en français – titre et résumé de 500 mots maximum – accompagnées d’une brève notice biobibliographique (affiliation institutionnelle, axes de recherche, publications majeures) sont à envoyer à l’adresse électronique de la revue Litter@ Incognita : littera.incognita@gmail.com 

Les articles seront soumis de manière anonyme à l’évaluation d’un comité scientifique composé d’enseignants-chercheurs de l’Université Toulouse II Jean Jaurès.

Calendrier prévisionnel :

            Soumission des propositions avant le 20 septembre 2022.

       Annonce des résultats de la sélection des propositions : semaine du 27 septembre 2022.

Soumission des articles complets des auteurs sélectionnés aux fins d’évaluation : 07 novembre 2022.

            Publication des articles évalués : mars 2023.


BIBLIOGRAPHIE INDICATIVE

BENJAMIN Walter, L’Œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique, trad. Lionel Duvoy, Paris, Éditions Allia, 2013

BERGSON Henri, Essai sur les données immédiates de la conscience, Paris, Presses Universitaires de France, 1927

HARTOG François, Chronos, Paris, Gallimard, 2020

JANKELEVITCH Vladimir, La Mort, Paris, Flammarion, 1966

LE BRETON David, Anthropologie du corps et de la modernité, Paris, Presses Universitaires de France, Quadrige, 2013

PLANA Muriel, Mondes à venir. L’art de l’anticipation au théâtre, Paris, Éditions Orizons, 2022

PROUST Marcel, À la recherche du temps perdu, Paris, Gallimard, 2019

RICOEUR Paul, Temps et récit (I, II, III), Paris, Éditions du Seuil, 1983-1985

SAINT AUGUSTIN, Les Confessions, traduit par Joseph Trabucco, Paris, Garnier Flammarion, 1964

SOURIAU Étienne, La Correspondance des arts. Éléments d’esthétique comparée, Paris, Flammarion, 1969


[1]           SAINT AUGUSTIN, Les Confessions, traduit par Joseph Trabucco, Paris, Garnier Flammarion,1964, p. 264.

[2]           BERGSON Henri, Essai sur les données immédiates de la conscience, Paris, Presses Universitaires de France, 1927.

[3]           Songeons à l’œuvre de PROUST Marcel, À la recherche du temps perdu, Paris, Gallimard, 2019.

[4]           Voir WELLS H.G., La machine à explorer le temps, Paris, Folio, 2016.

[5]           À titre d’exemples, nous songeons à la représentation du temps des travailleur·se·s, des ouvrier·e·s soumis·e·s à la pression productiviste et capitaliste (comme c’est le cas dans La journée d’une infirmière d’Armand Gatti) ou à la charge mentale des tâches domestiques (comme dans la pièce Modèles de Pauline Bureau, où Laure Calamy figure une mère prise dans un rythme de vie effréné, tout comme dans le récent film À plein temps d’Eric Gravel où elle tient le rôle principal).

[6]           SOURIAU Étienne, La Correspondance des arts. Éléments d’esthétique comparée, Paris, Flammarion, 1969, p. 28 : musique et littérature « ne se donn[ent] que déroulées, pour ainsi dire, en longueur de temps » tandis que dans les « arts de l’espace », l’œuvre « peut dire tout son être dans l’intuition d’un instant ».

[7]           Ibid., p. 28.

[8]           Tel est l’objet, par exemple, des « Melting Men » de Néle Azevedo ou de « Grow » de Daan Roosegaarde.

[9]         Voir GOURFINK Myriam, CHAPUIS Yvane, PERRIN Julie, Composer en danse. Un vocabulaire des opérations et des pratiques, Dijon, Les Presses du réel, 2020, p. 161.

[10]         Voir PLANA Muriel, « Aux marges du Marché Institué de la Création : deux espaces pauvres de représentations féministes et queer », dans Courau T. et Palais M-T. (dir), Politique des représentations queer : performa(r)tivité identitaire et ar(t)chive, Sociocriticism, n°35-1, 2020 : « J’utilis[e] […] cet acronyme (qui calque de manière amusante le très technique MIC (modulation par impulsions et codée) pour désigner une réalité dominante d’organisation du marché de l’art (tous les arts, littérature comprise) en régime postmoderne (1980 à nos jours) ».

[11]         L’ouvrage de référence sur le sujet étant celui de BENJAMIN Walter, L’Œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique, trad. Lionel Duvoy, Paris, Éditions Allia, 2013.

[12]         LE BRETON David, Anthropologie du corps et de la modernité, Presses Universitaires de France, Quadrige, Paris, 2013, p. 213.

[13]         GAGNEBIN Murielle, Fascination de la laideur, Champ Vallon, L’or d’Atalante, Seyssel, 1994, p. 45.

[14]         JANKELEVITCH Vladimir, La Mort, Paris, Flammarion, 1966, p. 171.

[15]         RIVIERE Jean-Loup, « Monstres », Le monde en détails, Seuil, La Librairie du XXIe siècle, 2015, p. 94-95.

Comité scientifique du n°10

  • Emmanuelle GARNIER – PR en Littérature espagnole. Thèmes de recherche : le tragique au féminin ; Théâtre espagnol de femmes ; Dramaturgies postmodernes ; Baroque contemporain. LLA-Creatis, Université Toulouse-Jean Jaurès.

  • Euriell GOBBÉ-MÉVELLEC – MCF en Littérature espagnole. Thèmes de recherche : littérature pour la jeunesse contemporaine en Espagne et en France (album, théâtre jeune public). IUFM Midi-Pyrénées, LLA-Creatis, Université Toulouse-Jean Jaurès.

  • Claire GHEERARDYN – MCF en Littérature comparée. Thèmes de recherche : littérature et sculpture, anthropologie des représentations et réception des œuvres, dialogue des arts. LLA-Creatis, Université Toulouse-Jean Jaurès.

  • Aurélie HERBET – MCF en Arts plastiques. Thèmes de recherche : formes fictionnelles médiées par les dispositifs numériques et leurs différentes modalités de réception (engagement du corps, immersion sonore, rapport à l’espace tangible et numérique). LLA-Creatis, Université Toulouse-Jean Jaurès, Institut ACTE/PARIS 1.

  • Guy LARROUX – PR en Littérature française. Thèmes de recherche : littérature française des 19ème et 20ème siècles, mouvement réaliste-naturaliste, œuvres narratives contemporaines, critique et théorie littéraire. LLA-Creatis, Université Toulouse-Jean Jaurès.

  • Émilie LUMIÈRE – MCF en Littérature espagnole. Thèmes de recherche : métahistoire, fictions métahistoriques, théâtre espagnol contemporain, intermédialité. LLA-Creatis, Université Toulouse-Jean Jaurès.

  • Muriel PLANA – PR en Études théâtrales. Thèmes de recherche : Relations théâtre-roman, théâtre-cinéma, théâtre-musique, dramaturgie et mise en scène du XXe siècle et du XXIe s, esthétique théâtrale, théâtre et politique, théâtre et féminin. LLA-Creatis, Université Toulouse-Jean Jaurès.

  • Sabyn SOULARD – PRAG en Arts Plastiques, Département Arts Plastiques – Design. Thèmes de recherche : L’archaïque comme (re)flux en interaction avec des dispositifs fictionnels de l’ordre de la mythobiographie (possible figure de résilience puisque transfiguration mythifiée de ce qui pourrait être appréhendé comme symptômes). – L’imaginaire anthropologique du corps envisagé comme reliques sensorielles porteuses de hantises et survivances, au creuset de pratiques magiques ou auspicieuses. LLA-Creatis, Université Toulouse-Jean Jaurès.

  • Emma VIGUIER – MCF en Arts plastiques et Théories de l’art. Thèmes de recherche : philosophie et anthropologie du corps, le corps dans l’art, les pratiques corporelles ritualisées, les jeux d’identité, esthétique/érotique, écriture(s) et plasticités. LLA-Creatis, Université Toulouse-Jean Jaurès.

Appel à contribution du Numéro 10 (été 2019)

Appel à contribution

Numéro 10 : “Représentation du désir féminin : entre texte et image”

(été 2019)

Trop souvent définie comme étant du côté des instincts et de la nature, la sexualité humaine est entourée de contraintes et d’interdits socialement construits. Trop souvent également, le désir sexuel exprimé et représenté est celui des hommes, principaux producteurs et premiers destinataires de ces écrits et de ces images. Le désir féminin a longtemps été construit en miroir par les hommes pour répondre à leurs propres fantasmes : le masochisme féminin faisant pendant au sadisme masculin ; l’exhibitionnisme féminin répondant au voyeurisme masculin ; le désir de violer, auquel correspondrait celui d’être violée, etc. La femme est ainsi traditionnellement un objet du désir et l’instrument de la jouissance masculine plutôt qu’un sujet qui parle, voit, agit et désire de façon autonome. En ce sens, le désir féminin semble d’une certaine manière invisibilisé, au mieux suggéré. Il resterait dans l’ombre non seulement de son pendant masculin, mais également des conventions sociales, littéraires, ou artistiques.

En 1975, Hélène Cixous écrit dans Le Rire de la Méduse : « [i]l faut que la femme s’écrive » (Cixous : p. 37). Pour elle, cet acte « marquera [entre autres] la Prise de la Parole par la femme, donc son entrée fracassante dans l’Histoire qui s’est toujours constituée sur son refoulement » (Cixous : p. 46). Mais qu’en est-il depuis cet appel lancé aux femmes à se « fraye[r] [leur] voie dans le symbolique » (Cixous : p. 59) ?

Le développement de nouvelles pratiques artistiques ainsi que l’essor des adaptations cinématographiques et télévisuelles de romans ces dernières décennies ont fait naître de nouvelles problématiques mais ont aussi permis l’émergence de nouveaux discours. Il nous semble ainsi intéressant de ne pas nous cantonner à l’écriture seule mais de l’articuler avec les images. Cette relation texte-image ne se limite pas au champ de la transmédialité ; elle est également au cœur de dynamiques intermédiales, si nous entendons l’intermédialité comme « l’ensemble des conditions qui rendent possibles les croisements et la concurrence des médias, l’ensemble possible des figures que les médias produisent en se croisant » (Marinielllo : p. 48). Il convient ainsi de se pencher sur des productions culturelles intermédiales et transmédiales qui déjouent les représentations textuelles, visuelles ou psychiques conventionnelles pour mieux interroger les modalités complexes de représentation du désir sexuel féminin. Il ne s’agit pas ici de mesurer ou de démontrer une hypothétique écriture féminine mais bien d’étudier ce que l’articulation entre le texte (écrit ou oral) et l’image (visuelle ou mentale) permet aux femmes dans la représentation et l’expression de leurs désirs sexuels.

Les modalités d’articulation entre les images et les textes ne relèvent pas uniquement d’un procédé réducteur de traduction “à la lettre” de l’image en texte, ou du texte en image. Les relations qui s’établissent entre ces deux éléments sont plus complexes, elles jouent fréquemment avec un écart volontaire entre ce que l’un et l’autre suggèrent. Ce décalage permet de fissurer la représentation, de créer des brèches à travers lesquels s’engouffre l’imagination du·de la lecteur·trice. Ce·tte dernier·ère se projette intimement dans ces failles qui ménagent un espace marginal, alternatif et ambigu, propice au développement du désir féminin. Nous nous intéresserons donc aux imbrications entre les textes et les images qui se répondent imparfaitement, se contredisent, s’opposent, créent des blancs et des silences, ménageant ainsi une multitude d’interstices désirants.


AXES DE RÉFLEXION

Nous invitons les chercheur·se·s et jeunes chercheur·se·s de toute discipline à interroger la relations entre l’articulation texte/image et le désir féminin. Nous proposons quelques axes de réflexion non exhaustifs afin de guider les contributeur·trice·s.

 

  • Adaptations cinématographiques et télévisuelles

Les adaptations de livres au cinéma ou à la télévision sont légion. Ainsi, plusieurs textes écrits par des femmes et mettant en scène leurs sexualités ont été adaptés à l’écran : on pense notamment aux séries Orange is the New Black ou My Mad Fat Diary mais aussi aux adaptations des romans de Nelly Arcan, Virginie Despentes ou encore Marguerite Duras. Quels changements le passage du texte à l’image opère-t-il sur la représentation de la sexualité et du désir des personnages et sur leurs effets sur le·a lecteur·rice et le·a spectateur·rice ? L’image en dit-elle plus ou moins que le texte ?

 

  • Tensions texte/image dans la bande dessinée, le roman graphique et l’album

La bande dessinée, le roman graphique et l’album se nourrissent de la tension entre l’image et le texte, sans cesser d’en réinventer les modalités. Ces trois supports, traditionnellement privilégiés par des artistes masculins, ont cependant été choisis par des artistes féminines, et souvent féministes, pour exprimer, crûment et/ou poétiquement, l’intime et le désir féminins, depuis les mouvements underground des années 1960-1970 (par exemple avec les anthologies d’autrices Wimmen’s Comix et Tits and Clits) jusqu’à nos jours (Le Bleu est une couleur chaude de Julie Marauch, Los Juncos de Sandra Uve, etc.). Leur revendication d’un regard féminin et féministe sur les corps, les désirs et les sexualités constitue également un contrepoint à une réification des corps et des personnages de femmes, habituelle dans certaines catégories de bandes dessinées sérielles (histoire, fantasy, science-fiction, etc.). Une réflexion sur la nature et l’évolution de l’intégration du texte à l’image, de la répartition graphique des éléments textuels et visuels sur la planche et de leurs rapports de force et de complémentarité dans ces œuvres d’autrices permettrait notamment d’analyser la déconstruction des représentations sexistes qu’elles opèrent.

 

  • Récits de fans : quand le désir des femmes fait désordre…

Parmi les formes d’expression du désir féminin les plus controversées, on compte le travail des fans. Les fanfictions, les fanarts ou encore le vidding sont des pratiques actives de la réception où les fans vont enrichir l’univers fictionnel d’un produit médiatique. Ces écrits et créations artistiques sont un terrain fertile de jeu et d’expression pour le désir sexuel d’une communauté très majoritairement jeune et féminine : ce sont donc des productions faites par et pour les femmes. La pudique romance hétérosexuelle est loin d’être toujours de rigueur : sadisme, masochisme, transsexualité, homosexualité, bisexualité, écriture et représentations explicites voire pornographiques, viols, etc. sont fréquemment au cœur de ces productions. La crudité de ces textes et images choque à l’extérieur (et parfois même à l’intérieur) de la communauté. Comment s’articulent alors les textes et les images de ces fans pour permettre l’expression de ce désir féminin parfois subversif et introduire du politique au sein de ces pratiques ?

 

La diversité des contextes dans lesquels la relation entre le désir féminin et l’articulation texte/image est susceptible d’apporter un éclairage invite à la discussion et à un renouvellement des questionnements scientifiques qui y sont attachés. Naturellement, la liste des pistes proposées et les domaines concernés ici sont non-exhaustifs et tout sujet qui se concentrerait sur des enjeux sous-jacents à la question posée sont bienvenus.


Bibliographie Indicative

BOURDAA Mélanie, ALESSANDRIN Arnaud (dir.),  Fan studies, gender studies. La rencontre, Paris, Théraèdre, 2017.

CARANI Marie, « Le désir au féminin », Recherches féministes, n°18, 2005, 9–37.

CIXOUS Hélène, Le Rire de la Méduse et autres ironies, Paris, Galilée, « Lignes fictives », 2010.

DESTAIS Alexandra, Éros au féminin, Paris, Klincksieck, 2014.

GRAMMEL Irene (dir.), Confessional Politics : Women’s Sexual Self-Representations in Life Writing and Popular Media, Carbondale, Southern Illinois University Press, 1999.

Alice HUGHES et Kate INCE (dir.), French Erotic Fiction: Women’s Desiring Writing, 1880-1990, Oxford, Berg, 1996.

GRANOFF Wladimir et PERRIER François, Le désir et le féminin, Paris, Aubier Montaigne, 1979.

MACKINNON Kenneth, Uneasy Pleasure: The Male as Erotic Object, Londres/Cranbury, Cygnus Arts/Fairleigh  Dickinson University Press, 1997.

MARINIELLO Silvestra. Commencements. In : MÉCHOULAN Éric et al. (dir.). Naître [En ligne]. Montréal : Université de Montréal, Centre de Recherche Intermédiales sur les arts, les lettres et les techniques, 2003, Intermédialités, n°1, p. 47‑62.

POLLOCK Griselda, Differencing the Canon: Feminist Desire and the Writing of Art’s Histories, Londres et New York, Routledge, 1999.


MODALITÉS DE SOUMISSION

Les propositions de contributions en français (titre et résumé de 500 mots maximum), accompagnées d’une brève notice biobibliographique (affiliation institutionnelle, axes de recherche, publications majeures) sont à envoyer à l’adresse électronique de la revue Litter@ Incognita : litterai@univ-tlse2.fr

Les articles sont soumis de manière anonyme à l’évaluation d’un comité scientifique composé d’enseignants-chercheurs de l’Université Toulouse Jean Jaurès.

Calendrier prévisionnel

  • Soumission des propositions avant le 19 novembre 2018
  • Annonce des résultats de la sélection des propositions : 1er décembre 2018
  • Soumission des articles complets retenus : 15 février 2019
  • Publication des articles évalués : juin 2019

 

Édition et Rédaction du numéro 9

Marion CAUDEBEC, Doctorante en Lettres Modernes, Université Toulouse – Jean Jaurès, Université du Québec à Montréal

Sarah CONIL, Doctorante en Littérature Comparée, Université Toulouse – Jean Jaurès.

Aurélie FATIN, Doctorante en Arts Plastiques, Université Toulouse- Jean Jaurès.

Marion LE TORRIVELLEC, Doctorante en Arts Plastiques, Université Toulouse- Jean Jaurès.

Julie MARTIN, Doctorante en Arts et Sciences de l’art, Université Toulouse – Jean Jaurès.

Agatha MOHRING, Doctorante en Langues et Littérature étrangères, Université Toulouse – Jean Jaurès.

 

Comité scientifique du n°9

Domique CLÉVENOT – PR en Arts plastiques et Sciences de l’art. Thèmes de recherche : art et esthétique islamique, art contemporain, relations interculturelles entre l’art contemporain et diverses aires culturelles, notion d’« archaïque contemporain ». LLA-Creatis, Université Toulouse-Jean Jaurès.

Marie-José FOURTANIER – PR en Littérature française. Thèmes de recherche : mythes et les mythologies dans l’enseignement du français, lecture littéraire et enseignement de la littérature, littératures francophones, pratiques culturelles et formation de l’imaginaire du lecteur. LLA-Creatis, Université Toulouse-Jean Jaurès.

Frédéric GUERRIN – PR en arts platiques. Thèmes de recherche : systèmes de représentation : spatialité et parure chez les Caduevo (autour de Lévi-Strauss), métaphores de l’ontologie heideggerienne et abstraction picturale, identité et corps collectif – Alys, Beecroft, Barney, Parenno – à partir de Nietzsche (Fragments posthumes).

Jerôme MORENO – Docteur en Arts plastiques, Chargé de cours Arts Plastiques/Design. Thèmes de recherche : systèmes contemporains de narration visuelle,  approche poïetique et discursive de l’art contemporain, dialectique de l’effacement et de l’apparition figurative à travers les lieux de mémoire et ses traces, mémoire intime et familiale, mémoire historique et collective.

Pia PANDELAKIS – MCF en Design. Thèmes de recherche : Design et cinéma, Design et fiction, Héros du cinéma américain, Corps et corporéités héroïques ; le corps à l’écran, Culture visuelle & super-héros, Écriture des masculinités au cinéma ; typologies de personnages et clichés, Dessin et création graphique en lien avec la recherche. LLA-Creatis, Université Toulouse-Jean Jaurès.

Emma VIGUIER – MCF en Arts plastiques et Théories de l’art. Thèmes de recherche : philosophie et anthropologie du corps, le corps dans l’art, les pratiques corporelles ritualisées, les jeux d’identité, esthétique/érotique, écriture(s) et plasticités. LLA-Creatis, Université Toulouse-Jean Jaurès.

Édition et Rédaction du numéro 8

Marion CAUDEBEC, Doctorante en Lettres Modernes, Université Toulouse – Jean Jaurès, Université du Québec à Montréal

Sarah CONIL, Doctorante en Littérature Comparée, Université Toulouse – Jean Jaurès

Marion LE TORRIVELLEC, Doctorante en Arts Plastiques, Université Toulouse- Jean Jaurès

Julie MARTIN, Doctorante en Arts et Sciences de l’art, Université Toulouse – Jean Jaurès

Agatha MOHRING, Doctorante en Langues et Littérature étrangères, Université Toulouse – Jean Jaurès

Carole NOSELLA, Docteure en Arts Plastiques, Université Toulouse – Jean Jaurès.

Virginie PEYRAMAYOU, Doctorante en Arts plastiques, Université Toulouse – Jean Jaurès

Comité scientifique du n°8

  • Jacques BALLESTÉ – MCF en Littérature espagnole. Thèmes de recherche : roman, théâtre et histoire des idées de la première moitié du XIXème siècle espagnol. LLA-Creatis, Université Toulouse-Jean Jaurès.
  • Pierre-Yves BOISSAU – PR en Littérature comparée. Thèmes de recherche : francophonie européenne, mondes slaves, littérature, philosophie, Histoire, adaptations cinématographiques. LLA-Creatis, Université Toulouse-Jean Jaurès.
  • Philippe CANGUILHEM – PR en musicologie. Thèmes de recherche : musique ancienne, histoire de la musique, 15e-17e siècles, improvisation musicale, vie musicale à Florence au 16e siècle. LLA-Creatis, Université Toulouse-Jean Jaurès.
  • Valérie DUPUY – MCF en Littérature. Thèmes de recherche : Marcel Proust, littérature de la jonction XIXe-XXe siècle, Roman contemporain (début XXIe siècle), Littérature et architectures. LLA-Creatis, INSA Toulouse.
  • Michel FAVRIAU – MCF en Littérature française. Thèmes de recherche : poétique et didactique, ponctuation, réception de la poésie contemporaine française et indienne. LLA-Creatis, Université Toulouse-Jean Jaurès.
  • Carole FILLIÈRE – MCF en Littérature espagnole. Thèmes de recherche : Leopoldo Alas Clarín, proses des XIXe et XXe siècles, ironie et humour, histoire culturelle, traduction et traductologie. CeTIM de l’Université Toulouse-Jean Jaurès, LLA-Creatis.
  • Marie-José FOURTANIER – PR en Littérature française. Thèmes de recherche : mythes et les mythologies dans l’enseignement du français, lecture littéraire et enseignement de la littérature, littératures francophones, pratiques culturelles et formation de l’imaginaire du lecteur. LLA-Creatis, Université Toulouse-Jean Jaurès.
  • Flore GARCIN-MARROU – MCF en études théâtrales. Thèmes de recherche : théâtre et sciences humaines (philosophie, anthropologie, sociologie…), théories, dramaturgies et esthétiques théâtrales XIXe, XXe, XXIe s., nouveaux champs de recherche : philo-performance, théâtre écosophique, recherche-création, théâtre appliqué (théâtre et design, dramathérapie…). LLA-Creatis, Université Toulouse-Jean Jaurès.
  • Emmanuelle GARNIER – PR en Littérature espagnole. Thèmes de recherche : le tragique au féminin ; Théâtre espagnol de femmes ; Dramaturgies postmodernes ; Baroque contemporain. LLA-Creatis, Université Toulouse-Jean Jaurès.
  • Euriell GOBBÉ-MÉVELLEC – MCF en Littérature espagnole. Thèmes de recherche : littérature pour la jeunesse contemporaine en Espagne et en France (album, théâtre jeune public). IUFM Midi-Pyrénées, LLA-Creatis, Université Toulouse-Jean Jaurès.
  • Véronique LARRIVÉ – PRAG de Lettres. Thèmes de recherche : Didactique de la lecture littéraire. LLA-Creatis, ESPE Toulouse.
  • Guy LARROUX – PR en Littérature française. Thèmes de recherche : littérature française des 19ème et 20ème siècles, mouvement réaliste-naturaliste, œuvres narratives contemporaines, critique et théorie littéraire. LLA-Creatis, Université Toulouse-Jean Jaurès.
  • François LE GOFF – MCF en Littérature française. Thèmes de recherche : lecture et écriture littéraires, enseignement de la littérature et de la langue, procédés d’écriture et de réécriture, didactique de l’écriture fictionnelle et non fictionnelle. LLA-Creatis, Université Toulouse-Jean Jaurès.
  • Émilie LUMIÈRE – MCF en Littérature espagnole. Thèmes de recherche : métahistoire, fictions métahistoriques, théâtre espagnol contemporain, intermédialité. LLA-Creatis, Université Toulouse-Jean Jaurès.
  • Frédéric MAIZIÈRES – MCF en musicologie. Thèmes de recherche : l’éducation musicale à l’école, les valeurs de la musique, la co-construction du savoir sur l’oeuvre par le sujet auditeur. LLA-Creatis, Université Toulouse-Jean Jaurès.
  • Monique MARTINEZ-THOMAS – PR en Littérature espagnole. Thèmes de recherche : théâtre espagnol contemporain, arts et sciences, théâtre et informatique, art et santé, Critique des dispositifs, recherche appliquée en Arts, Lettres, Langues. LLA-Creatis, Université Toulouse-Jean Jaurès.
  • Pia PANDELAKIS – MCF en Design. Thèmes de recherche : Design et cinéma, Design et fiction, Héros du cinéma américain, Corps et corporéités héroïques ; le corps à l’écran, Culture visuelle & super-héros, Écriture des masculinités au cinéma ; typologies de personnages et clichés, Dessin et création graphique en lien avec la recherche. LLA-Creatis, Université Toulouse-Jean Jaurès.
  • Christine PÉRÈS – PR en Littérature espagnole. Thèmes de recherche : le roman espagnol contemporain (XXe et XXIe siècles), la littérature de jeunesse, la lecture, la relation texte/image
  • Sabÿn SOULARD – Professeure agrégé PRAG en Arts Plastiques. Thèmes de recherche : l’archaïque comme (re)flux en interaction avec des dispositifs fictionnels de l’ordre de la mythobiographie, l’imaginaire anthropologique du corps envisagé comme reliques sensorielles porteuses de hantises et survivances, au creuset de pratiques magiques ou auspicieuses. LLA-Creatis, Université Toulouse-Jean Jaurès.
  • Emma VIGUIER – MCF en Arts plastiques et Théories de l’art. Thèmes de recherche : philosophie et anthropologie du corps, le corps dans l’art, les pratiques corporelles ritualisées, les jeux d’identité, esthétique/érotique, écriture(s) et plasticités. LLA-Creatis, Université Toulouse-Jean Jaurès.
  • Anne-Claire YEMSI-PAILLISSÉ – MCF en Littérature espagnole. Thèmes de recherche : dispositifs artistiques et culinaires, arts de la scène et gastronomie, gastronomie espagnole contemporaine, intermédialité, personnage maternel et famille dans les dramaturgies espagnoles contemporaines. Chercheuse associée au laboratoire LLA-Creatis, ISTHIA.

Appel à contribution du Numéro 8 (automne 2017)

Appel à contribution

Numéro 8 : “Entre-deux : Rupture, passage, altérité”

(automne 2017)

 

Arts du spectacle, arts plastiques, musicologie, littérature, linguistique, traductologie… les questions qui animent ces champs d’études sont multiples et, pour certains, communes. Ils sont traversés par les notions de l’entre-deux et de la rupture, du passage et de l’altérité. La nature des productions appartenant à ces disciplines incite à une perpétuelle remise en question et à une multiplication des angles d’approche originaux. L’entre-deux reste ainsi un concept particulièrement pertinent, quelle que soit l’époque de l’objet de recherche, à la lumière de l’actualité.

Les XXe et XXIe siècles se caractérisent par le transit des données dématérialisées, des marchandises et des hommes. Si Nicholas Mirzoeff, théoricien des visual studies, rappelle que la question des flux au voyage triangulaire est bien plus ancienne, il convient de souligner le fait qu’ils sont aujourd’hui plus intenses, plus rapides, et surtout au cœur des enjeux politiques, économiques et sociaux. De ce moment charnière se dégage une remise en cause accélérée des modèles établis (sociaux, familiaux, identitaires, religieux, etc.). En ce sens, questionner l’entre-deux en tant que passage, rupture, et relation à l’altérité semble plus que jamais d’actualité.

Un langage spécifique s’élabore-t-il à travers ces mouvements ? Voit-on apparaître un nouveau régime de visibilité, de nouvelles modalités du sensible ? Les auteurs et les artistes rendent-ils compte, esthétiquement, éthiquement mais aussi politiquement, dans les formes qui leur sont propres ou étrangères, des déplacements, des changements d’allure, des déracinements qui déterminent notre monde… et inversement ?

Dès lors, l’entre-deux constituerait-il un concept nous permettant d’appréhender la dynamique de la création contemporaine ? L’entre-deux, qui n’est ni l’un, ni l’autre mais aussi l’un et l’autre à la fois, est un moment en suspens, une attente, un basculement, un espace-temps souvent fugitif qui sépare tout autant qu’il réunit. C’est un moment de passage, de transition, situé à la frontière, au seuil, à l’intersection. Il touche à l’inachevé et à l’indéfini, mais aussi à la mue, la mutation et la métamorphose.

L’autre trouve son origine dans le latin alter. Les substantifs altérité et altération en découlent et si le premier terme désigne une essence, un état établi ­- celui d’être l’autre -, l’altération sous-tend une dimension temporelle, le passage d’un état à un autre et le mouvement qu’il induit. Pour Le trésor de la langue française informatisé, une rupture est la « fracture d’une chose solide […] sous l’effet de l’effort ou de contraintes trop intenses ». La rupture met donc fin à l’état établi mais aussi au mouvement d’un changement, fractionnant et forçant la transition. L’entre-deux est la relation, la tension qui naît d’un rapport entre deux éléments. L’entre-deux est l’altération. C’est aussi l’ouverture, l’espace qui permet le mouvement, le pas vers l’autre, le compromis : l’entre-deux met tout le monde d’accord. L’entre-deux est tiède, encore un peu mou, juste assez pour garder la forme du précédent en disant au prochain qu’il peut y imprimer la sienne. L’entre deux est matière, médium de passage et de transition, il invite à prendre forme : l’entre deux est plastique.


AXES DE RÉFLEXION

Nous invitons les chercheurs et jeunes chercheurs de toute discipline à interroger la notion d’entre-deux, sans restriction de corpus, d’époque ni de méthode. Nous proposons quelques axes de réflexion non exhaustifs.

  • Personnages liminaires et médiateurs de l’entre-deux

Dans la littérature, le personnage liminaire, pour construire son identité, passe par « l’exploration des limites, des frontières » mais « ne parvient pas à revenir de cette altérité » (Marie Scarpa, 2009). Situé dans un entre-deux permanent, il franchit constamment les limites entre les vivants et les morts, le masculin et le féminin, le visible et l’invisible, le civilisé et le sauvage, etc. Certains personnages ou lieux peuvent incarner l’entre-deux et même favoriser le passage. Ces médiateurs, ces intermédiaires, sont dans/sur la frontière : les seuils, les portes, les fenêtres, les ponts, les gares, la barque du batelier, le Purgatoire ; mais sont aussi les prêtres, les chamans, les sages-femmes, les « faiseuses d’ange », les passeurs, etc. Tous ces personnages mettent en évidence la porosité des frontières. Il serait intéressant d’étudier les modalités des passages, leurs réussites ou leurs échecs, ainsi que leurs effets sur l’identité des personnages, la mise en intrigue du récit et leur aptitude à repenser certains dualismes traditionnels.

  • Seuils, rythmes, ruptures

Dans les arts vivants (musique, théâtre, cirque, danse, performance, etc.), l’entre-deux peut apparaître dans la temporalité de l’œuvre. L’improvisation au sein d’une pièce écrite, la distanciation comme rupture de l’illusion fictionnelle, le passage d’un langage artistique à un autre dans une même œuvre, sont par exemple des mouvements qui peuvent situer le récepteur dans un entre-deux, l’engageant dans l’inattendu. Il pourra ainsi être également question des franchissements de seuils, de variation de langages, des jeux d’hybridation comme autant de territoires de l’entre-deux.

  • Rupture, altérité, fusion : les enjeux du médium

Matière du devenir, tant pour les problématiques existentielles que soulève leur regard sur le monde que pour la plasticité formelle qu’ils convoquent, les arts plastiques ont vu se succéder différents mouvements artistiques entrant en rupture avec les modèles précédents et proposant de nouvelles formes, de nouveaux modes de représentation. Ces dernières années ont plus particulièrement interrogé les limites des territoires disciplinaires et la notion de médium, intrinsèquement ambigu puisqu’il s’agit d’une surface offerte à nos projections. Le médium est moyen, moyen de donner corps aux idées mais aussi par la place qu’il occupe : entre-deux, entre récepteur et émetteur, offert aux regards. Il serait ainsi intéressant de repenser la question de l’altérité à travers celle du médium et des rapports au monde qu’il induit.

  • Intermédialité et remédiation, “entre-deux” médiatiques

Le contexte de création artistique contemporain se caractérise par une certaine porosité et une forte interaction entre les médias. En effet, les médias constituent « des processus où il y a des interactions permanentes entre des concepts médiatiques qui ne peuvent être confondus avec une simple addition ou juxtaposition » (Müller : 2006, 100). Ces perpétuelles influences installent les médias dans un “entre-deux” complexe et changeant. En ce sens, nous vous proposons de vous intéresser à la dynamique de l’entre-deux médiatique dans les productions contemporaines, les œuvres hybrides. Nous invitons à repenser le statut problématique des “nouveaux médias” et des emprunts de dispositifs médiatiques entre les différents médias, en utilisant notamment les outils critiques de l’intermédialité (Besson : 2014, Müller : 2006, Mariniello : 2003, Méchoulan : 2003, Gaudreault et Marion 2013 et 2016) et de la remédiation  (Bolter et Grusin : 1999).

  • Langues et langages de l’entre-deux

La traduction est un entre-deux linguistique où le traducteur est un intermédiaire qui favorise le passage d’une langue à l’autre. Mais il peut être tout particulièrement intéressant d’étudier l’entre-deux linguistique lorsqu’il est soumis à des enjeux politiques et identitaires. On pense bien entendu à la créolisation qui, avec violence, confronte la langue des colons à celle des colonisés et crée des métissages imprévisibles (Glissant, 1997). La transformation de la langue peut également permettre une évolution sociétale. Ainsi en est-il de la remise en cause de “l’accord au genre le plus noble”, ou de l’adage célèbre “le masculin l’emporte sur le féminin”, qui fait émerger de nouvelles orthographes et morphologies pour mettre au jour la présence du féminin. Il pourra donc être intéressant de questionner ces langues de l’entre-deux qui donnent à voir l’altérité : du créole aux expérimentations de graphies non-sexistes et incluantes (ille au lieu de il et elle, celleux au lieu de ceux et celles, etc.).

MOTS-CLÉS

Entre-deux, altérité, identité, transition, passage, déplacement, transit, cheminement, carrefour, intersection, croisement, seuil, interstice, fugitif, éphémère, suspens, attente, accélération, métamorphose, mue, mutation, transformation, porosité, perméabilité, marge, frontière, limite, inachevé, indéfini, incertitude, plasticité, hybridité, transgression, rupture, basculement, déracinement, altération, émergence, médium, medium, médias, média, médiateurs, intermédialité, passeurs, intermédiaires, compromis, négociation


MODALITÉS DE SOUMISSION

Les propositions de contributions en français (titre et résumé de 300 mots, accompagnés d’une brève notice biographique indiquant les sujets et laboratoire de recherche, et si possible une courte bibliographie) sont à envoyer à l’adresse électronique de la revue Litter@ Incognita : litterai@univ-tlse2.fr

Les propositions de contribution et les articles sont soumis de manière anonyme à l’évaluation d’un comité scientifique composé d’enseignants-chercheurs de l’Université Toulouse – Jean Jaurès.

  • Date limite de soumission des propositions : 1er mars 2017
  • Annonce des résultats de la sélection des propositions : fin mars 2017
  • Soumission des articles complets sélectionnés : juin 2017
  • Publication des articles évalués : automne 2017

 

 

Édito du n°6

Chaque parcours, chaque itinéraire, avec halte ou d’un seul tenant, trace le chemin de la recherche vers l’hypothèse tendue, voire la découverte. Le doctorant, la doctorante, sont embarqués vers de nouveaux territoires qu’ils envisagent, arpentent et définissent.

L’objectif de la revue Littera Incognita initiée et dirigée par des doctorant-e-s est de rassembler puis de mettre en partage les avancées scientifiques de jeunes chercheurs et chercheuses du laboratoire LLA-CRÉATIS et d’ailleurs, dans les domaines spécifiques des Arts, de la Littérature et des Langues et selon des approches disciplinaires, interdisciplinaires ou transdisciplinaires (programmes de recherche fondamentale et programmes applicatifs).
Ce partage passe par la diffusion des travaux et résultats les plus récents de la recherche en Arts et Sciences Humaines, au plus près de la « Critique des Dispositifs ». Le comité scientifique de la revue, réuni autour de ce projet éditorial, valide et permet la publication de travaux originaux et souvent surprenants.
Ce partage passe par l’invitation à la discussion, l’échange entre de jeunes chercheurs et chercheuses d’ici ou d’ailleurs, qui se retrouvent autour de thématiques, problématiques et centres d’intérêts communs dans le but de nourrir ce questionnement et d’initier de nouvelles pistes de travail.
Enfin, ce partage passe par la possibilité donnée à notre groupe de doctorant-e-s de s’investir et de s’initier au rigoureux cahier des charges de l’édition, aventure à part entière.
Comme chaque année, Littera Incognita vous propose un nouveau numéro. Ce n°6 est nourri des actes de la 10ème Journée d’Étude des Doctorants de LLA-CRÉATIS du 4 juin 2013 intitulée « Jeux et enjeux du corps : entre poïétique et réception ». Cette manifestation a permis de rassembler autour d’une réflexion sur la place et la représentation du corps des chercheuses et chercheurs issus de champ disciplinaires aussi variés que la philosophie, les arts plastiques, les arts du spectacle et la didactique par les arts.

Nous vous invitons au voyage et comptons sur vos participations, liens scientifiques constructifs, remarques, afin de permettre l’avancée de la revue.

Cet espace est à vous.

Bonne lecture.

Édito du n°7

La recherche actuelle semble être à l’ère de l’interdisciplinarité, de l’intermédialité, du décloisonnement disciplinaire et des limites floues entre les différents domaines d’étude. La multiplication des approches transversales au sein des sciences humaines accompagne les phénomènes de mondialisation et l’évolution générale des frontières nationales et culturelles historiques, influençant les travaux des jeunes chercheurs.

La revue Littera Incognita, initiée et dirigée par des doctorant-e-s du laboratoire LLA-CRÉATIS de l’Université Toulouse – Jean Jaurès privilégie aussi bien des approches disciplinaires qu’interdisciplinaires ou transdisciplinaires, et exploite notamment les outils critiques développés par le laboratoire LLA-CRÉATIS tels que la « Critique des Dispositifs » ou l’intermédialité.

Face à cette remise en question du concept de frontière, commun à de nombreuses disciplines, nous avons décidé de confronter les réflexions sur ce thème à la notion polysémique de territoire, espace intermédial à conquérir et par essence mouvant, pour comprendre, ou complexifier, les idées reçues et les hypothèses. Nous avons choisi d’avoir recours au concept polymorphe d’intermédialité, en tant qu’outil pour saisir le fonctionnement et l’impact des nouveaux médias, en perpétuelle évolution au gré des progrès technologiques, sur la notion de territoire. Nous avons alors mis en relation les concepts de « territoire » et d’« intermédialité », et proposé aux jeunes chercheuses et jeunes chercheurs d’explorer avec nous les possibilités inédites d’analyse et d’application ouvertes par l’interaction entre ces deux termes, qui s’opposent et s’épousent tout à la fois, sans exclure aucune discipline, aucun corpus ni aucun médium.

La numéro 7 de Littera Incognita, publié en 2016, est le résultat de cette réflexion autour de ces deux concepts, qui s’est déroulée lors de la 11ème Journée d’Étude des Doctorants de LLA-CRÉATIS intitulée « Territoire et intermédialité » à l’Université Toulouse – Jean Jaurès, le 26 novembre 2015. Nous vous invitons donc à découvrir comment les auteurs ont confronté les deux notions à leurs domaines d’étude, et nous vous souhaitons une bonne lecture.

Agatha Mohring

« Older posts

© 2022 Littera Incognita

Theme by Anders NorenUp ↑