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Littérature et (in)visibilisation du lesbianisme

Entre préjugés et interdits, dire le lesbianisme dans l’Espagne du début du XXe siècle n’est pas chose facile. Si bien des auteur·rices ont tenté l’expérience, leur fin tragique souvent similaire à celle de Federico García Lorca sonne le glas d’une quelconque visibilité sexo-dissidente. Elena Fortún, initialement autrice de littérature de jeunesse, s’inscrit dans cette histoire des luttes symboliques avec Oculto Sendero, un ouvrage resté inédit à l’époque, publié en 2016, véritable exploration littéraire d’une vie inavouée et à cette époque-là inavouable.

Trajectoire et influences

María de la Encarnación Gertrudis Jacoba Aragoneses y de Urquijo, généralement connue sous le pseudonyme d’Elena Fortún (1886-1952), est une autrice madrilène qui a profondément marqué la littérature de jeunesse espagnole à travers sa série de livres : Celia.

C’est dans la capitale espagnole que l’autrice passe son enfance et qu’elle se marie en 1906, avec Eusebio de Gorbea Lemmi (1881-1948) militaire et écrivain espagnol, avec qui elle a deux enfants : Luis et Manuel. Par ailleurs, le surnom « Elena Fortún » lui vient directement de son mari, qui en 1914 publie un livre retraçant les aventures d’une certaine « Elena Fortún ». En 1920, le couple perd l’un de ses plus jeunes enfants, Manuel alors âgé de 11 ans. Suite à cette perte tragique, le couple Gorbea part vivre quelque temps aux Canaries, là-bas, ils rejoignent un couple d’amis ayant une petite fille appelée Florinda. Elena Fortún s’inspire alors de cette petite fille afin de créer le mythique personnage de Celia. 

Celia : un univers de jeunesse à succès

Dès 1924, l’autrice retourne à Madrid et commence à s’intéresser à des associations de femmes comme « La Residencia de Señoritas » ou encore le Lyceum Club Femenino de Madrid, qu’elle intègre en 1926, toutes deux dirigées par María de Maetzu. Ce cercle littéraire et artistique uniquement composé de femmes, lui permet de rencontrer de nombreuses écrivaines et artistes qui vont l’aider à se lancer dans l’écriture, parmi elles, nous pouvons citer la célèbre María de La O Lejárraga García. Puis, c’est au sein de la maison d’édition madrilène Aguilar, que Celia lo que dice voit le jour, en 1928. En peu de temps, ces livres reçoivent un véritable succès auprès des petits comme des grands. Les histoires de Celia continuent d’être publiées même pendant la guerre civile (1936-1939) mais dès l’instauration de la dictature franquiste en 1939, nombre d’œuvres d’Elena Fortún sont interdites à la vente car elles ne correspondent pas aux « valeurs » du régime fasciste.

Les livres obtiennent tant de succès tout au long du siècle, qu’en 1992, le réalisateur José Luis Borau décide de l’adapter en une série intitulée : Celia.

Premier épisode de la série Celia “Soy Celia” disponible sur YouTube / Source : https://www.youtube.com/watch?v=kWVQDgfViI4&pp=ygUUY2VsaWEgRWxlbmEgRm9ydMO6biA%3D

Un exil entre déchirement(s) et révélation(s)

À la fin de la guerre civile, la répression politique et la censure sévissent massivement en Espagne et changent radicalement le cours de l’Histoire. À ce moment-là, la censure s’ancre progressivement dans la société espagnole et paralyse cette dernière. Au vu des tensions politiques présentes en Espagne, Elena Fortún se voit contrainte de s’exiler en Argentine, à Buenos Aires, avec son mari.

Là-bas, elle est accueillie par Natalio Botana et Salvadora Medina Onrubia, son épouse, qui proposent, immédiatement à l’autrice du travail dans différentes revues littéraires telles que Crítica, El Sol ou encore La Prensa. À cette époque, des discours lesbiens commencent à circuler et des réseaux artistiques comme littéraires se forment et créent des communautés lesbiennes, notamment dans la capitale argentine. C’est Salvadora Medina Onrubia, autrice de La casa de enfrente (ouvrage considéré comme le premier récit lesbien, publié 1926 en Argentine) qui accueille Elena Fortún au sein de son cercle littéraire.

Grâce à ses publications dans ces revues argentines, Elena Fortún gagne assez d’argent pour subsister aux besoins de sa famille. Elle laisse cependant les histoires de Celia de côté, car elles ont moins de succès auprès des enfants argentins. Pendant cet exil, qui a duré neuf ans, l’autrice fait de nombreuses rencontres d’écrivaines renommées telles que Victorina Durán ou encore Inés Field, avec qui les soupçons d’une relation sexo-affective se sont éveillés. La censure des Celia repousse le retour de l’autrice en Espagne et il faut attendre 1948 pour qu’elle retourne à Madrid, après le suicide de son mari.

« Elle ne racontait que très peu de sa vie de femme, mais elle répétait sans cesse, sur tous les toits, qu’elle avait été la plus malheureuse du monde… »

Marisol Dorao (traduit de l’espagnol)

Oculto Sendero : une épopée lesbienne à travers les âges

Dès les années 1940, alors qu’elle était exilée en Argentine, Elena Fortún donne naissance à une œuvre inédite des Lettres Hispaniques : Oculto Sendero. On estime son écriture autour de l’année 1945, dans une période mouvementée de la vie de l’autrice, dès lors soupçonnée d’entretenir d’étroites relations avec d’autres autrices de son temps comme Matilde Ras ou encore Inés Field, citée précédemment.

« Lire et publier le roman Oculto Sendero c’est lever le rideau, ouvrir l’armoire et expliquer ce qu’elle contient, se prêter à cette « présence » pour comprendre la complexité auctoriale d’Elena Fortún et sa difficile construction intime, en partageant le parcours de vie de sa protagoniste. »

Núria Capdevila-Argüelles (traduit de l’espagnol) 

Ce sont à ces femmes-là, devenues ses amies, qu’Elena Fortún demande peu avant sa mort, de brûler le manuscrit d’Oculto Sendero avec d’autres manuscrits qu’elle jugeait probablement problématiques. Parmi eux, nous retrouvons Celia en la Revolución, Nací de pie ou encore El pensionado de Santa Casilda, autre roman lesbien. C’est en 1952 que l’autrice décède à Madrid, d’un cancer du poumon sans que sa contribution à la rénovation des imaginaires de genre et des sexualités n’ait pu circuler publiquement, jusqu’à nos jours. Finalement, ses amies décident de ne pas brûler ces écrits et préfèrent les remettre à la belle-fille de l’autrice, sa seule famille.  

Mais ce n’est qu’à partir des années 1980 qu’un regain d’intérêt renaît pour cette autrice jusque-là oubliée, grâce à une certaine Marisol Dorao qui devient par la suite, sa biographe. Grâce à son travail et à l’aide de la belle-fille de l’autrice, certains manuscrits revoient le jour comme Celia en la Revolución en 1987 mais Oculto Sendero, lui, reste dans l’ombre.

À gauche, Marisol Dorao (1930-2017) / Source : https://elpais.com/cultura/2017/12/31/actualidad/1514737154_046217.html

Il apparaît intéressant de mettre en lumière que le retard de plus de 30 ans dans la publication du manuscrit d’Oculto Sendero pourrait très probablement être dû à la dimension lesbienne qu’il propose. Une caractéristique qui pourrait expliquer le fait que Marisol Dorao n’approfondisse pas son analyse à son sujet. Ce n’est donc qu’en 2016, soit 64 ans après le décès de Fortún, que le roman voit le jour grâce à deux chercheuses : Núria Capdevila-Argüelles et María Jesús-Fraga, ainsi qu’à la maison d’édition sévillane Editorial Renacimiento.

« Et mon âme solitaire versait des larmes amères dans le jardin intérieur que j’étais en train de planter. »

Elena Fortún (traduit de l’espagnol)

Une écriture moderne, même 80 ans après

Comment reçoit-on en 2023 un texte écrit il y a près de 80 ans ?

Comment une écriture du siècle dernier peut-elle traverser les âges et avoir une telle résonance de nos jours ?

Oculto Sendero propose une fin libre en contraste total avec les récits lesbiens du XXe qui véhiculaient habituellement une fin tragique pour le sujet lesbien. En effet, les relations lesbiennes en littérature étaient marquées, souvent, par une fin dramatique car la seule fin heureuse ne pouvait être qu’hétérosexuelle, se terminant par un mariage et des enfants. Avec ce roman, on sort donc de ce cadre traditionnel puisqu’il propose une fin ouverte qui laisse aux lecteur·rices le soin de s’imaginer la suite.

De plus, ce roman soulève aussi des problématiques qui résonnent dans notre monde actuel et la question de sa réception par le lectorat est en ce sens, essentielle. Une question qui a été posée lors d’une interview à laquelle Núria Capdevila-Argüelles a répondu ceci :

« C’était impressionnant. Depuis des jeunes lesbiennes qui se sont levées lors de présentations pour dire : « la petite fille de ce livre, c’était moi » jusqu’à des jeunes personnes transgenres qui nous écrit pour relier leur expérience à celle du livre ou encore à des spécialistes de la critique queer, des féministes et même le public habituel de Fortún, toutes générations confondues… »

Núria Capdevila-Argüelles (traduit de l’espagnol)

On s’aperçoit rapidement qu’Oculto Sendero a eu, dès sa publication un certain impact auprès de nombreux·ses espagnol·es car il propose une réflexion profonde sur le lesbianisme, tant dans la société de Fortún que dans nos sociétés actuelles. La question de sa réception contemporaine est alors fondamentale, car il apparaît comme un vecteur d’identification pour les personnes appartenant à la communauté LGBTQIA+.

Ainsi, dans le paysage littéraire, Oculto Sendero offre non seulement un témoignage sur le lesbianisme à l’époque d’Elena Fortún mais apparaît également comme un best-seller intemporel. À travers ce dernier, l’autrice tisse des liens intimes entre elle et son lectorat, en reliant ses expériences passées aux défis du présent.

« Chaque publication contient une histoire de dissimulation et de clandestinité aussi remarquable que le texte en lui-même. »

Núria Capdevila-argüelles (traduit de l’espagnol)

Bibliographie :

  • Capdevila-Argüelles, Núria, dans Fortún Elena, Oculto Sendero, Séville, Editorial Renacimiento, 2016.
  • Dorao, Marisol, Los mil sueños de Elena Fortún, Murcie, Alboroque Ediciones, 1999.
  • Fortún, Elena, Oculto Sendero, Séville, Editorial Renacimiento, 2016.

3 Comments

  1. Bernard

    Belle représentation !
    C’est beau et bien écrit félicitations à l’auteure qui connait parfaitement son sujet

  2. Sabrina García

    L’article est passionnant ! Donner de la visibilité à une autrice singulière et encore méconnue du grand public est un pari audacieux et réussi ! Les problématiques abordées résonnent largement dans nos sociétés contemporaines traversées de questionnements identitaires. Par ailleurs, l’analyse donne un bel éclairage à l’histoire romanesque du manuscrit, de sa genèse à sa parution récente. Bravo !

  3. Hugo Juan

    C’est un très bon article qui offre une perspective aussi saisissante que nécessaire quant aux défis que peuvent rencontrer les personnes sexo-dissidentes, d’autant plus dans des domaines tels que la littérature. Merci d’avoir porté ce regard sur la necessité de visibiliser le lesbianisme et ses représentations.