Des éditions cartoneras à la cyberculture

Amaru Cartonera, de la poésie itinérante à la piraterie féministe

 

Logo d’Amaru Cartonera

Amaru Cartonera est une maison d’édition cartonera péruvienne fondée par Johana Casafranca le 30 octobre 2013 dans le contexte du 4è festival de poésie de Lima. Maison d’édition itinérante, son nom signifie « serpent » en quechua. Elle publie surtout de la poésie ainsi que des textes politiques anarchistes et féministes. Ses livres sont libres de droit, parfois piratés. Ils prennent la forme de volumes reliés à la main ou d’accordéons de papier disséminés au gré du voyage. Conçus comme des œuvres d’art indépendantes, ils sont aux prémices d’une révolution, portée par les mots.

Extrait du Manifiesto Cartonero d’Amaru :

« Estamos construyendo algo nuevo. La revolución no será televisada.

¡Ármate de palabras! »

Traduction :

« Nous sommes en train de construire quelque chose de nouveau. La révolution ne sera pas télévisée.

Arme-toi de mots ! »

La naissance d’Amaru Cartonera s’inscrit dans un contexte péruvien difficile.

                Les institutions politiques sont encore instables dans cette société qui a connu en 50 ans plusieurs coups d’Etat et gouvernements militaires, la naissance d’organisations terroristes communistes comme le Sentier Lumineux ainsi que l’intensification du néolibéralisme et de la corruption. Le pays est également marqué par le machisme et la violence de genre, dénoncée récemment lors de l’élection de Miss Pérou 2017. Du point de vue économique, dans un pays où 39,3% de la population est considérée en situation de pauvreté et où 10% des habitants concentre 81% de la richesse, l’accès à la littérature est restreint, d’autant plus que les prix du livre augmentent régulièrement.

                Au Pérou, publier 500 à 1000 exemplaires d’un livre coûte entre 1200 et 1500€ à un écrivain débutant et les auteurs ne sont rémunérés qu’à hauteur de 8 à 10% du prix de vente de leur œuvre. En conséquence, 80% des maisons d’édition péruviennes sont des micro-entreprises qui n’ont pas la capacité financière requise par la Loi du livre de 2003 pour être exonérées de l’impôt sur les ventes. Une nouvelle loi du livre devrait voir le jour cette année pour améliorer ces conditions.

En réaction à ce contexte, les valeurs d’Amaru Cartonera construisent un positionnement éditorial original.

Les valeurs d’Amaru, enroulées comme un serpent

                Amaru Cartonera insiste beaucoup sur la dimension environnementale de ses publications. Il s’agit de produire des livres et des œuvres d’arts à partir de déchets, avec un tirage limité, ce qui rend le livre plus précieux car rare et évite qu’il soit abandonné. La démarche est également économique et politique. La production se fait de manière horizontale, en autogestion et en contrôlant la chaîne de production et de diffusion, ce qui leur permet aussi d’emmener leurs livres dans des lieux non-conventionnels ainsi que d’avoir une liberté totale de publication. Du point de vue social, le projet donne à tous les moyens de faire leur propre livre et démocratise l’accès au livre dans une dynamique de soutien mutuel.

                Comme la plupart des éditions cartoneras, Amaru pratique le copyleft. Toutefois, il n’est pas seulement perçu comme le fait de céder un texte. La maison d’édition péruvienne le conçoit davantage comme une façon de créer un objet d’art libre doté d’une vie propre :

Extrait du Manifiesto Cartonero d’Amaru :

« No tenemos fronteras. Queremos liberar los libros, llevarlos a cualquier lugar de nuestro viaje y editarlos, hacer de cada uno de ellos una pieza única donde el límite entre autor, editor y lector se disuelva para construir un escenario orgánico, donde el libro está vivo como una nueva forma de arte. Trabajamos con copyleft para garantizar su independencia.»

Traduction :

« Nous n’avons pas de frontières. Nous voulons libérer les livres, les amener à n’importe quel lieu de notre voyage et les éditer, faire de chacun d’eux une pièce unique où la limite entre auteur, éditeur et lecteur se dissout pour construire un contexte organique, où le livre est vivant comme une nouvelle forme d’art. Nous travaillons avec la gauche d’auteur pour garantir son indépendance. »

Deux exemples de livres publiés par Amaru

               Au-delà du copyleft, Amaru pratique la piraterie en publiant des textes dont elle n’a pas les droits, ce qui remet profondément en cause la notion de propriété et de droit d’auteur. Certains livres peuvent même être édités sur commande. Ces ouvrages sont majoritairement féministes (El patriarcado al desnudo de Collete Guillaumin, Nicole Claude Mathieu et Paola Tabet ou des écrits de Foucault, parfois rassemblés dans des livres comme Foucault para Encapuchadas) et politiques comme Las venas abiertas de América Latina d’Eduardo Galeano, ou encore La insurrección que llega du Comité Invisible.  Ces publications incarnent particulièrement la dimension anarchiste et féministe de cette maison d’édition, en réaction au contexte péruvien actuel.

Par les textes poétiques qu’elle publie, Amaru met en avant les femmes et les cultures indigènes et crée de nouveaux formats littéraires.

De una loca a esta maja. Introducción a una cosmogonía, Yasmín Fauaz Nuñez

              Amaru publie surtout des textes poétiques dont les auteurs sont majoritairement des femmes. Certains livres sont illustrés, d’autres sont publiés en langues indigènes comme le titre Nina Jani Jiukaspati. Pour les artistes qui participent au projet, les dimensions environnementales et sociales sont très importantes, ils ne laissent pas seulement leurs textes mais participent à la création des couvertures. Beaucoup d’importance est attachée au côté unique de chaque exemplaire. Les couvertures sont très soignées et artistiquement très travaillées (peinture, collage), afin de donner une âme à chaque livre. Les livres sont tous cousus ou pliés en origami puis collés à la couverture. L’innovation artistique est aussi très importante pour la fondatrice d’Amaru cartonera : pour leur série Poesía que gira, ils ont créé un format de livre en origami qui se déplie et tourne en révélant des poèmes chiliens et péruviens.

Exemplaires de la série Poesía que gira

Quelques exemples de poèmes publiés par Amaru :

Extrait de Luzbel, d’Oswaldo Reynoso :

« He caído y ya no podré agitar

mis alas ni mostrar mi corazón

como cerezo ardiente.

 

Lo único que me queda

es machacar mis ojos con la luz

y comer el fuego de la tierra. »

 

Traduction :

« Je suis tombé et je ne peux plus agiter

mes ailes ni montrer mon cœur

comme cerisier ardent.

 

La seule chose qu’il me reste

c’est marteler mes yeux avec la lumière

et manger le feu de la terre. »

 

Extrait d’un poème de Juan Pablo Mejía, publié dans un Libro giratorio de poesía :

«El canto de las aves traducido en historias evoca tu presencia.

Aun así tu cuerpo florece en otoño al ritmo de las hojas secas que el viento esparce como tus cabellos sobre la superficie de la tierra.

Aceptaré esta derrota con la voluntad del último vuelo de los pájaros suicidas.

 

Me han robado las formas primarias del lenguaje.

El grito de las palabras se ha convertido en un juego amoroso.»

 

Traduction :

« Le chant des oiseaux traduit en histoires évoque ta présence.

Même ainsi ton corps fleurit en automne au rythme des feuilles sèches que le vent disperse comme tes cheveux sur la surface de la terre.

J’accepterai cette défaite avec la volonté du dernier vol des oiseaux suicidaires.

 

Ils m’ont volé les formes primaires du langage.

Le cri des mots s’est transformé en un jeu amoureux. »

 

La maison d’édition est surtout connue au niveau local par ses ateliers itinérants mais tend à être médiatisée internationalement.

Atelier de création de libro giratorio à la Bibliothèque de Santiago du Chili, octobre 2014

                Amaru est surtout active au niveau local via les ateliers d’écriture et de reliure qu’elle met en place au long de son voyage avec des adultes, des enfants, des étudiants en leur permettant de réaliser leur propre livre. Ils ont voyagé en Equateur, au Pérou et au Chili, mais leurs camps de base actuels sont plutôt Cuzco et Lima. Ils participent également aux foires du livre, comme la Foire Internationale du Livre de Lima en 2014, ainsi qu’à différentes manifestations artistiques et politiques. Leurs publications sont parfois effectuées en partenariat avec d’autres maisons d’édition cartoneras et depuis la mi-février 2018 certaines de leurs œuvres sont exposées à la Bibliothèque Nationale du Portugal dans le cadre de l’exposition « O universo dos livros cartoneros » jusque fin mai. Ils ont un blog et un facebook sur lequel ils sont très actifs et suivis par près de 3800 personnes. Il est aussi possible de les contacter par mail (amarucartonera@gmail.com). On trouve quelques interviews sur youtube également :

                En définitive, Amaru Cartonera a réussi en à peine 5 ans à se faire connaître dans le milieu des éditions cartoneras et à exporter ses productions jusque dans les bibliothèques nationales européennes. Au gré de ses publications et ateliers itinérants, elle dissémine sur sa route des livres engagés et féministes, rendant accessible au plus grand nombre la poésie latino-américaine. Aussi créative que ses consœurs, la maison d’édition invente de nouveaux formats et s’attache à convertir l’objet livre en objet d’art libre. La révolution est en marche sur les routes d’Amérique Latine, mot après mot, dans le sillage du serpent cartonero.

1 Comment

  1. delphinep

    La citation « Nous sommes en train de construire quelque chose de nouveau. La révolution ne sera pas télévisée. Arme-toi de mots ! » m’a immédiatement interpellée. Comme le street art, les éditions cartonera sont une forme de revendiquer un accès à la culture pour tou.te.s : artistes et public. C’est un pari réussi pour Amaru Cartonera. En effet, le fait que la maison d’édition pirate certains contenus qu’elle publie est une forme de résistance intéressante puisqu’elle remet en question le fait que l’art soit un produit auquel on accorde une valeur en fonction du contexte dans lequel il s’inscrit. Ce qui a pour conséquence de le rendre accessible a une partie restreinte de la population. En diffusant ses contenus à un prix abordable, Amaru Cartonera lutte contre le caractère élitiste de la littérature académique. En effet, à travers le monde, l’art était souvent réservé à des classes de population ayant les moyens et le temps de se le procurer.
    Le fait que l’édition mette en avant le travail de femmes me semble aussi très intéressant puisque dans le monde entier, la majorité de la littérature est produite et critiquée par des hommes. Ainsi, si « Amaru » signifie « serpent » en quechua, on peut supposer que ce mot fait aussi référence à la déesse Amaru représentée chez les incas par un serpent ailé. Totem de la sagesse, cette déesse est aussi le symbole du feu qui permettait l’existence du peuple aimara à l’époque Inca. Un choix de nom qui traduit d’autant plus l’orientation féministe de cette édition cartonera.
    L’édition Armaru cartonera m’a parue particulièrement intéressante puisqu’elle propose une révolution aux multiples facettes allant de la forme de ces livres, à leur contenu en passant par leur diffusion. Des livres que j’espère pouvoir un jour contempler de mes propres yeux.

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