Des éditions cartoneras à la cyberculture

La Ratona Cartonera: Le palais des histoires

« La ratona construye moradas para las historias que otras mentes inventan con la imaginacion » 

C’est en 2009, que Raúl Silva, éditeur et journaliste culturel, crée cette maison d’édition La Ratona Cartonera, s’alignant sur le principe d’une production de livres en carton telle que l’a initié Eloísa Cartonera. « La souris construit des palais pour les histoires que d’autres esprits inventent avec leur imagination ».  Cette petite phrase imagée et métaphorique vient clore chaque ouvrage issu de cette production alternative telle une marque de fabrique, exprimant ce qui tient à cœur à La Ratona (dont le nom fait référence au conte de Kafka Joséphine cantatrice du peuple des souris): la poésie et les contes. Située dans la ville de Cuernavaca, capitale de l’état de Morelos, non loin de México, la maison d’édition a pour projet d’ensemble de promouvoir la littérature infraréaliste et d’établir un dialogue avec les populations indigènes au quatre coins du Mexique.

Dans un pays de contrastes

Le Mexique, pays jeune et dynamique, se place aujourd’hui comme douzième puissance économique mondiale en terme de PNB. C’est donc devant le Brésil qu’il se présente à la première place du classement latino-américain. Ce résultat s’explique par la richesse offerte par ce vaste territoire (grâce au pétrole notamment) et par l’exportation de biens.

Le Mexique, c’est autant le pays de Carlos Slim Helú que celui des « niños de la calle ».  Autrement dit, il s’agit d’un espace de contradictions. Aussi est-il impossible de parler du Mexique sans évoquer les 10% de la population détenant la moitié des richesses, tandis que la moitié de la population vit en dessous du seuil de pauvreté. Le pays jeune et dynamique désigné un peu plus tôt est donc surtout un objet complexe aux facettes multiples.

Une histoire agitée

Il n’y a cependant rien d’étonnant à cela lorsque l’on s’intéresse d’un peu plus près à l’histoire tumultueuse de cette jeune nation qui gagna son indépendance en 1821 contre la couronne espagnole et fut longtemps l’objet des convoitises des occidentaux. Le pays s’efforce alors de résister aux assauts venus d’Angleterre, de France, et se voit retirer une grande partie de son territoire par les Etats-Unis.

Difficile aussi d’effacer la marque douloureuse laissée par la conquista, dans son ouvrage Mexique. Entre l’abîme et le sublime, Gaëtant Mortier nous explique :

« Certes, le Mexique n’existait pas en 1519, lors du contact entre les espagnols et les peuples américains, toutefois, ce sont bien les ancêtres des Mexicains qui ont péri par millions lors d’une des plus grandes tueries jamais perpétrées. Le régime colonial de la Nouvelle Espagne fut un système injuste et oppresseur, qui donna des bases durables à l’exploitation du peuple. »

Or, si le patrimoine laissé par les populations pré-hispaniques est revendiqué par tous les mexicains telle une spécificité nationale, le racisme à l’égard des populations indigènes est toujours d’actualité. Ces derniers sont alors marqués par une grande pauvreté. Le reproche qui leur est fait porte notamment sur « leur manque de volonté de s’intégrer » tandis que l’uniformisation culturelle met peu à peu en péril la sauvegarde de leur culture et surtout de leurs langues. Par ailleurs, le système éducatif mexicain souffre d’un manque de préoccupation général de la part des politiciens et échoue souvent dans sa capacité à intégrer à la société les couches les plus fragiles de la population.

Un pays marqué par la violence

Protestation à Cuernavaca contre la violence des Cartels en 2011

La violence au Mexique, présente dès son origine, s’exprime aujourd’hui au quotidien pour ces populations avec notamment les violences intrafamiliales et les violences de genre. Par ailleurs, les fameux narcotrafiquants sont, eux, responsables de la majorité des homicides. Infiltrés jusque dans les institutions -en 2005 une affaire exposa le lien entre le personnel proche du président et un puissant cartel- les réseaux sont toujours partie intégrante de la société. Les gouvernements successifs ont donc tenté de mener des batailles déterminées contre ces derniers, un combat loin d’être terminé. C’est en 2006 que débuta le sexennat de Calderón, ce président qui eut particulièrement à cœur la lutte contre le narco-trafique. Le principal résultat de cette guerre fut une augmentation notoire de la violence qui cette fois-ci provenait aussi des représentants de l’ordre eux-mêmes :

« Personne n’aurait pu imaginer que le sexenat de Calderón conduirait à une situation aussi épouvantable. Rappelons que sa guerre contre les narcotrafiquants s’est soldée par 60 000 morts violentes, la fragmentation des cartels (devenus de plus en plus incontrôlables), l’augmentation du racket et des enlèvements contre rançon. » déclare Ioan Grillo, spécialiste du narcotrafic, au journal L’express

Le sexennat de Calderón donnera lieu à près de 60 à 90 000 assassinats.

Cuernavaca: La Ville du printemps éternel

A Cuernavaca, ville de La Ratona Cartonera, la violence ne fait pas exception. C’est justement en 2009, sous le sexenat de Calderón qu’est crée la maison d’édition.

Fière du prestige de ses instituts de recherche scientifique, la ville accueille à bras ouverts un grand nombre d’étudiants venus du monde entier. Avec ses 365 168 habitants et une agglomération de 980 000 habitants, sa richesse repose principalement sur à son industrie -papier, ciment, tabac- sa culture de maïs, ses moulins à canne à sucre et son tourisme -elle est d’ailleurs désignée comme la ville du printemps éternel de par son climat. Or, malgré ce tableau attrayant, la ville est depuis quelques années désignée comme l’une des villes les plus violentes du pays, selon l’Institut de l’économie et de la paix, détenant le taux le plus élevé de délits violents.

La Ratona: la souris et ses palais d’histoires

Le Musée universitaire du Chopo présente une infographie pour synthétiser quelques éléments clés à l’occasion de la présentation de La Ratona Cartonera au sein de leur établissement.

C’est donc à Cuernavaca, que se situe La Ratona Cartonera. Raúl Silva, journaliste culturel et éditeur, est le membre fondateur de la maison d’édition. L’équipe est composée de quelques personnes : Manuel Illanez, poète chilien, Alicia Reardon, illustratrice et traductrice Argentine, Lorena Mata, guide Montessori et l’accordéoniste illustrateur Aurelio Rodriguez. Dès lors, la Ratona Cartonera s’inscrit dans tout un réseau de cartoneras latino américaines, inspirée par le modèle Sarita Cartonera au Pérou et Eloisa Cartonera en Argentine, lequel développe un véritable espace de réflexion: on y questionne le rôle de l’édition, l’impact de l’objet qu’est le livre et d’une littérature qui revendique son identité.

Quelques exemplaires de l’ouvrage de Bruno Montané par La Ratona Cartonera

C’est au mois de novembre 2009, nous raconte Raúl Silva, qu’a lieu la présentation du premier livre de la Ratona au cours d’un événement un peu particulier : « C’était une rencontre entre musique et poésie, à l’occasion d’une soirée très joyeuse. ». La présentation a lieu à La Casa del Lago, lieu emblématique de la culture mexicaine (en relation avec l’UNAM, l’université nationale autonome de México), accueillant de nombreux événements et ateliers à visée pédagogique et culturelle. Mapas y escritos de Bruno Montené -éditeur chilien des ediciones sin fín– sera donc le premier livre publié par la Ratona. Au cours de la soirée, l’auteur est amené à exposer son ouvrage, accompagné de deux musiciens.

Ligne éditoriale

Dès le départ, la ligne éditoriale de la Ratona est très claire : l’objectif est de faire écho à des auteurs particulièrement appréciés par les membres et plus particulièrement les écrits infraréalistes. Ce courant d’avant garde poétique, fondé dès les années 1975, est très spécifique à l’Amérique latine car il est l’expression d’une période sombre pour la plupart des pays concernés. Vers la fin des années 1960, les étudiants de l’UNAM font l’objet des répressions dictées par le président mexicain Gustavo Díaz Ordaz, en réponse à cela son successeur s’applique à développer un contexte favorable à la créativité qui sera à l’origine de la création du mouvement. Parmi les auteurs concernés se trouve Mario Santiago Papasquiaro, dont l’ouvrage Respiración del labirinto sera réédité par La Ratona Cartonera.

La Casa del Lago est un lieu emblématique de la culture mexicaine

 

Parmi les auteurs publiés par la Ratona Cartonera, on trouvera : Ramón Méndez (Cabiria), Pedro Damián (El último ciclista), Joseantonio Suárez ( Con Catulo de Rodilla)… Par ailleurs, il est facile de comprendre la dimension clairement engagée sur le plan politique du mouvement infraréaliste, avec par exemple cette édition bilingue d’un ouvrage de Mario Santiago Papasquiaro, Advice from a disciple of Marx to a fan of Heidegger, présenté ci-dessous dans la vidéo.

Luisa Valenzuela est l’auteur du dernier ouvrage en date publié par la Ratona.

La ligne revendique son inscription dans une tradition littéraire spécifique à l’Amérique latine et, à l’image du réseau même au sein duquel s’inscrit la maison d’édition, va bien au-delà des frontière du Mexique. Néanmoins, Le catalogue est petit: une quinzaine d’ouvrages tout au plus. Cuentos de nuestra america de Luisa Valenzuela en est le tout dernier titre. Après une dizaine d’année d’existence, la Ratona Cartonera est fière de présenter le livre d’une auteure aussi reconnue pour se relancer à la suite d’une période de « pause » (selon les termes de Raúl Silva).

Camilo Fernandez Cozman, universitaire et conférencier péruvien, fait partie des illustres auteurs que publie la Ratona.

La Ratona publie aussi quelques ouvrages de nature critique tels que Comentarios al infrarrealismo de Matta,  de Jean Schuster. On comprend alors que la transmission d’une pensée académique fait aussi partie des objectifs de la Ratona, ce qui est loin d’entrer en contradiction avec le mouvement des infraréalistes puisqu’il s’agissait d’un mouvement étudiant.

Conditions d’élaboration, de production et de transmission

Le processus éditorial se fait par une phase d’élaboration, de réflexion autour du livre, suivie de l’organisation des ateliers. Ces derniers ont lieu auprès d’enfants (parfois en lien avec le ministère de l’éducation nationale) et de communautés indigènes un peu partout dans le pays (à Veracruz, Morelos, Puebla, México…). L’objectif des ateliers est la rencontre autour de la fabrication du livre, la Ratona Cartonera ayant très à cœur l’idée de transmission et de partage.

Voilà pourquoi la maison d’édition, possédant trois points de distributions des ouvrages (à México, à Condesa et Cuernavaca), organise de nombreux évenements culturels dont la promotion est souvent relayée par des médias ou organismes tels que la radio de l’UNAM, le musée du Chopo ou par le programme national « Salas de lectura ». Force est de constater que la maison d’édition a su se présenter comme un acteur de la vie culturelle et sociale, capable de se montrer complémentaire des institutions officielles. Elle s’inscrit alors dans la lignée d’un désir de promotion et d’enseignement de la culture mexicaine, se servant des ateliers de fabrication comme outil de transmission pour intégrer dans cet élan de promotion les populations minoritaires.

Martín Cinzano lors d’une présentation au Musée du Chopo d’un texte édité par la Ratona Cartonera

1 Comment

  1. delphine

    Cette maison d’édition a particulièrement attiré mon attention par son choix éditorial fort de publier de la poésie et des contes. En effet, ce sont des textes qui sont moins publiés par les maisons d’édition classiques non seulement parce qu’ils sont moins « rentables », mais aussi, parce que les poèmes semblent réservés à l’élite. Je trouve également leur démarche admirable car les contes et la poésie invitent les lecteurs et les lectrices à réfléchir aux images qui leur sont suggérées, et à se les approprier. La diffusion d’ouvrages critiques, et de textes du mouvement étudiant infra-réaliste, marque aussi une volonté de diffuser des savoirs qui semblent être réservés à une élite intellectuelle.
    Cette volonté de transmettre passe aussi par les ateliers de production mis en place auprès de publics scolaires, et auprès de communautés indigènes. Là encore, associer les communautés indigènes à leur démarche est un choix très fort puisque, au-delà du simple apprentissage collectif des procédés de fabrication, l’édition invite les participants à s’approprier les textes, les mots, et leurs idées.

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