Arts et innovations en Amérique latine

Des éditions cartoneras à la cyberculture

Mois : mars 2019 (page 1 of 2)

Du social au littéraire, l’écriture comme thérapie. L’expérience de Canita Cartonera.

Canita Cartonera

Je vais vous présenter un projet éditorial qui a particulièrement attiré mon attention par son caractère atypique. Situé au nord du Chili, dans la prison de haute sécurité de « Alto Hospicio », Région de Tarapacá, Le projet éditorial Canita Cartonera  naît en 2009 grâce au financement du Conseil National de la Culture et les Arts , et s’intègre postérieurement au plan national de lecture 2015-2020. Sous la direction de Jorge Saavedra, ancien détenu du centre carcéral. Cette expérience représente à la fois une démocratisation de la culture et des outils pour l’insertion sociale dans la mesure où il s’agit d’une pratique qui contribue à lutter contre l’analphabétisme dans une logique d’autogestion et de recyclage.

 

Canita Cartonera émerge sous le gouvernement socialiste de Michelle Bachelet (2006-2010), première femme presidente au Chili, et celui de droite, sous le premier mandat de Sebastiàn Piñera (2010-2014). À la suite des deux décennies marquées par une volonté depuis la société civile et les familles des prisonniers politiques disparus durant la dictature militaire de Pinochet, d’établir justice et vérité face au crimes commis. Il s’agit d’une société fortement fragmentée et blésée. Frappée ensuite par la crise asiatique de 1999,  et le tremblement de terre de 2010 qui a laissé beaucoup de dédommagements, davantage dans les zones socio-spatiales les plus marginales. Ce qui rajoute des obstacles à la reconstruction sociale.

Le projet socio-culturel permet l’expression dans un cadre d’enfermement, « una fisura en la muralla ». C’est un moyen de libération et une opportunité qui est fortement appréciée par les membres de l’atelier (20 au total). C’est l’idée de fuite de manière symbolique, l’extension de leur voix pour atteindre l’extérieur. « De contarle al mundo que seguimos existiendo ». La visibilité et la possibilité d’aller au-delà des barreaux. Les paroles qui émergent depuis la marginalité. La prison, un lieu où règne la violence extrême, représente un micro-espace qui paradoxalement permet de se libérer, d’ouvrir les horizons de l’esprit à des personnes que dans leur logique de vie normale l’écriture ne retrouverait pas sa place. Dans un contexte d’exacerbation des logiques patriarcales, il est possible de créer un espace de sensibilité.

« Que maravilloso es que las cosas sucedan donde no se espera.
Canita Cartonera, un proyecto editorial que se desarrolla en el Centro Penitenciario
de Alto Hospicio, un presidio de “alta tecnología”, se concreta y logra salir de
celdas y módulos para instalarse en la calle, viajando con esa libertad sinónimo del
arte; demostrando que la creación literaria no es privilegio de los círculos
previsibles de los escritores.

Aquí se trata de textos vivos que hablan desde una experiencia que se consolida en
imágenes poéticas terribles, visibles y potentes, surgidas de duras condiciones de
soledad, angustia y espera. Escritura sin truculencias, no sólo tinta, sino un sujeto
igual un texto.
Este es el resultado del trabajo comprometido de un grupo de personas, ya
escritores, totalmente diverso expresándose en un ámbito de conversación maduro
y tolerante.

(…) Canita Cartonera, es la prueba de que
la prisión que se impone al cuerpo, no logra anular la creatividad, la observación,
ni el derecho a reflexionar y respirar; es decir, y que nos quede claro a todos, que
los muros, la pausa, las rejas y las fronteras, no serán nunca capaces de imponer
convenientes y correctos límites al espíritu libre y creativo »

Víctor Hugo Díaz (membre du projet éditorial)
Iquique. Octobre. 2009

L’expérience de Canita Cartonera est traversée par une opposition entre une construction collective d’un projet alternatif, qui serait une source potentielle de critique au système carcérale et au système politico-social dans son ensemble, et une vision individuelle, depuis une perspective psychologiste de la littérature comme thérapie. Cette tension s’intègre dans un jeu de négociation. Pour pouvoir être financé et diffusé, le projet se dépolitise et se désocialise d’une certaine façon en mettant l’accent sur le développement personnel.

Canita Cartonera a été présente dans l’édition de l’année 2018 de la « feria international del libro » de Santiago du Chili. Ce qui montre qu’un des principaux objectifs, celui de la visibilité à l’extérieur, a été atteint.

 

Las horas

« En la noche estoy tendido en mi cama
y espero
Los ruidos se han ido apagando de a poco
y espero
Escucho pasos en el pasillo, se detienen
Me siento observado, me quedo inmóvil
Finalmente el guardia reanuda su ronda
y espero

Las horas pasan lentas, pienso en ella
Ninguna tendrá tu piel
Ninguna tendrá tu aroma
Ninguna tendrá tu pelo
Porque todas ellas murieron
cuando crucé las rejas de la prisión
y espero
Tengo miedo del alba ya muy cercana
Es otro largo viaje del día hacia la noche
y espero
Espero el maldito sueño que no llega
y espero, espero, espero »

Agustin Araneda.

Iquique. Octobre. 2009

Cette attente, ce regard sur la liberté , cette solitude qui sont propres aux conditions d’enfermement, reussissent à dépasser les frontières établies par les murs.

J’espère que l’expérience de Canita Cartonera vous a inspiré. Je vous invite a découvrir davantage le travail que les membres du projet éditorial réalisent.

Sources:

Canita Cartonera

Ruderer, Stephan. LA POLÍTICA DEL PASADO EN CHILE 1990-2006: ¿UN MODELO CHILENO?  Revista UNIVERSUM · Nº 25 · Vol. 2 · 2010 · Universidad de Talca.

Ideas Ruidosas. Antología de poesía carcelaria. Alto Hospcio, Chile 2009. Canita Cartonera.

 

Valentina BANOVIEZ URRUTIA.

Production littéraire en langue nahuatl par La Cartonera Cuernavaca

Production littéraire en langue nahuatl par La Cartonera Cuernavaca

Livre cartonero bilingue nahuatl-espagnol, Kosamalotlahtol, Source: Page Facebook, La Cartonera Editorial en Cuernavaca

Le mouvement cartonero au Mexique

Le mouvement cartonero au Mexique a été inauguré en 2008, d’abord avec l’apparition de la Cartonera de Cuernavaca, puis peu après avec Santa Muerte à Mexico. Les deux projets ont été inspirés par Sarita du Pérou, en particulier La Cartonera, et c’est de cette référence qu’est née l’idée de créer une maison d’édition cartonera au Mexique.

La maison d’édition Santa Muerte a été créée à partir de l’expérience de Héctor Hernández Montecinos avec les tendances poétiques les plus récentes en Amérique latine et des expériences de reliure de Yaxkin Melchy dans le cadre du projet La Red de los poetas salvajes  (Réseau des poètes sauvages)

Viennent ensuite les cartoneras mexicaines de la génération suivante, parmi lesquelles La Verdura, La Regia, La Rueda, La Ratona, Iguanazul, entre autres. Beaucoup de ces nouveaux éditeurs ont demandé conseil à La Cartonera Cuernavaca;  tandis que les projets inspirés par les travaux de Melchy à Santa Muerte et La Red de los poetas salvajes  ont conduit à l’apparition de cartoneras tels que Kodama, Cohuiná, Tegus et Orquesta Eléctrica.

Dans les différents pays d’Amérique du Sud les carotoneras fondateurs utilisaient le nom de femmes ou des mots de sexe féminin. Dans certains cas mexicains, on utilisait des mots et même des phrases ne faisant pas référence à la féminité. Cette tendance s’est accentuée chez la troisième génération de carteras mexicains, tels que: Del Ahogado El Sombrero (qui tire son nom d’une chanson), ou Bakchéia, Nuestro Grito, Pachukartonera, etc. Il convient de noter qu’actuellement, le nombre d’éditeurs de livres a augmenté et que le Mexique est le pays qui compte le plus grand nombre d’éditeurs de ce type dans le monde.

La Cartonera Cuernavaca

Source: Page facebook officielle La Cartonera Editorial En Cuernavaca

La maison d’édition La Cartonera,  qui se définit comme « une maison d’édition indépendante, artisanale et artistique » est née en 2008 et a été fondée par le français Dany Hurpin et la mexicaine Nayeli Sanchez dans la ville de Cuernavaca, capitale de l’État de Morelos.

La production des livres se déroule dans des ateliers situés dans le Centre Culturel de La Casona Spencer à Cuernavaca. C’est un lieu où ont lieu différentes activités telles quecycles de cinéma, festivals, conférences, causeries, danse, concerts, théâtre, expositions et ateliers, etc.

L’atelier de fabrication de livres est ouvert au public mais aussi avec le groupe d’artistes locaux qui collaborent avec La Cartonera: Cisco Jiménez et Lalo Lugo, Efrén Galván, Victor Gochez, Victor Hugo Sanchez R., Gilda Cruz, Mafer Rejon, Lupita Arenas et Jan Bonsema font partie du groupe de collaborateurs.

Cuernavaca, « la ville du printemps éternel », est depuis plusieurs années un refuge pour plusieurs artistes nationaux et internationaux, peintres, sculpteurs et écrivains, etc. Par exemple, c’était la résidence de la chanteuse costaricienne Chavela Várgas, de Helena Paz Garro, ou d’Alfonso Reyes, etc. D’autre part, il y a aussi beaucoup de production artistique locale, de nombreux artistes sont originaires de cette région et plusieurs de ces artistes collaborent avec Cartonera dans des ateliers collaboratifs, à la fois dans la partie graphique pour peindre les couvertures et dans la rédaction des textes.

Le catalogue de la Cartonera compte 60 titres, avec quelques rééditions qui font un total de 90 éditions. Les écrivains viennent du Mexique, de France, du Portugal, d’Angleterre et du Brésil. Parmi les genres littéraires, il y a principalement : la poésie, la narration, les essais, la littérature pour enfants, les graphiques, le théâtre et les chansons.

Source: Blog: LA CARTONERA/ Cuernavaca, Morelos, México

Pour chaque titre, nous pouvons trouver entre 120 et 150 exemplaires, avec une couverture différente et chaque livre se vend entre $120 et $150 MXN (salaire minimum quotidien au Mexique : 102,68 MXN)

Parmi les lieux de vente des cartoneras de cette maison d’édition se trouvent:

Cuernavaca. Mexique. La Rana de La Casona.

Morelia. Mexique. Librairie. El traspatio.

Oaxaca. La Jícara. Casa de las editoriales independientes.

Puebla. Mexique. Profética, Casa de la lectura.

Tepoztlán. Mexique. La Sombra del Sabino.

Paris, France. Cien Fuegos Librería.

Paris, France. L´Harmattan Librairie International.

Paris, France. Librairie Palimpseste.

Source: Page Facebook officielle La Cartonera Editorial En Cuernavaca

Les différents contextes

La crise économique vécue par l’Argentine au début des années 2000 a engendré la naissance de la première cartonera. Au Mexique la situation a été différente. L’arrivée de ce nouveau concept éditorial est sans aucun doute liée au contexte artistique dans lequel il a été inséré et a conduit à son développement et à sa pérennité depuis plus d’une décennie. La Cartonera Cuernavaca est actuellement une référence nationale et internationale pour la participation à des événements et des réunions dans différents pays d’Amérique latine et d’Europe.

Pourquoi dis-je que les origines des cartoneras au Mexique, en général, ne surviennent pas nécessairement à un moment économique particulièrement critique dans le pays? Parce que dans le contexte historique du Mexique et selon le magazine du Forum international en 2015,

« …le gouvernement de Felipe Calderón a connu, l’inflation la plus faible de l’histoire du pays, une accumulation record de réserves internationales et une dette public stable. » Reynaldo Yunuen Ortega Ortiz et Ma. Fernanda Somuano Ventura, « El periodo presidencial de Felipe Calderón Hinojosa », Foro Internacional, vol 55. no. 1 México janvier/mars 2015

Situation généralement favorable, si l’on prend en compte la crise financière mondial de 2008, qui a fortement affecté d’autres pays.

Le Mexique est un pays immense, avec de nombreux contextes, des contrastes si forts, une situation économique très inégale : des États très industrialisés et modernisés avec une grande mobilité dans la production de biens et de services et en opposition des États dans lesquels il n’y a pas beaucoup d’opportunités d’emploi. Il y avait des groupes de trafic de drogues très importants et puissants qui ont fait beaucoup de dégâts dans le pays. Le gouvernement a essayé, en vain, de les stopper. C’était une période très difficile et violente pour le Mexique.

Mais en même temps, le Mexique est un pays avec une très riche diversité culturelle dans beaucoup domaines et à tous les niveaux, à la fois populaire et académique, etc. Dans le domaine littéraire, par exemple, il existe de grands centres éducatifs et universitaires, un grand nombre de propositions et de productions littéraires, de grands écrivains, mais une grosse partie de la population n’a pas l’habitude de lire.

Une grande diversité linguistique

Il est nécessaire de souligner la diversité linguistique du Mexique. Selon l’Instituto Nacional de lenguas autóctonas, (Institut national des langues autochtones), il existe 68 langues autochtones, avec 364 variantes linguistiques et un total de près de six millions de Mexicains parlant certaines de ces langues.

Le nahuatl est la langue la plus parlée au Mexique, après l’espagnol, avec plus de 1,5 million de locuteurs et il existe jusqu’à 20 variantes régionales au Mexique. À l’heure actuelle, les États où les peuples de langue nahuatl sont le plus nombreux sont Puebla, Veracruz, Hidalgo, San Luis Potosi, Tlaxcala, État de Mexico, Morelos, Guerrero, Tabasco et, dans une moindre mesure, la présence de communautés de langue nahuatl à Durango, Nayarit, Jalisco, Colima, Michoacán, la Ville du Mexique et Oaxaca. Mais il existe aussi des variantes de la langue nahuatl au-delà des frontières, au Nicaragua et au Salvador, où le pipil est parlé, une variante du nahuatl.

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Résultats de recherche d'images pour « cartongrafias Colombia »

L’État colombien reconnaît aujourd’hui un nombre de victimes du conflit armé s’élevant à 6 millions de personnes. Bien que ce chiffre en lui-même remplisse d’effroi les plus aguerris, il est bien loin du compte… Le coût social d’un conflit de 53 ans, qui prend ses racines dans l’inégalité cinglante d’un pays qui n’a jamais connu de réelle réforme rurale, ne se mesure pas par des chiffres mais par l’intensité des traumatismes individuels et collectifs des expériences vécues.

En conséquence du conflit, près de 7 millions de déplacés cherchent refuge dans des ceintures urbaines déjà saturées et se retrouvent dans le plus grand dénuement. Nombre d’entre eux voyagent longuement avant d’arriver à la froide et hautaine Santafé de Bogotá sans l’ombre d’un espoir, vivants dans les souvenirs d’un passé détruit par l’horreur des affrontements armés et des bombardements. Sous des ponts, dans la rue, abrités de carton, ils s’emparent du seul travail qui leur reste, la récupération de ce même carton les protégeant si peu, la nuit, contre un froid qu’ils n’ont jamais connu auparavant.

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Colectivo Dexpierte : Un réveil historique à coup de peinture?

Ne pas oublier : la Colombie face au conflit

Comment réécrire l’histoire ? Comment avancer sans pour autant oublier ? La Colombie a fait face à des décennies de guerre civile , mais tente tant bien que mal de s’en sortir. Les discours créent l’Histoire, crée la mémoire. Mais le récit découpe, simplifie, efface et laisse de côté nombre de victimes dont la reconstruction est doublement difficile. Donc que faire ?

Le Colectivo Dexpierte propose d’immortaliser les disparus, les assassinés, les victimes dont on tente d’oublier, parfois pour ne pas souffrir, parfois pour ne pas chercher à savoir de qui est la faute.
Photographier des street arts qui font parlés les disparus, c’est ce que propose le Colectivo Dexpierte : ne pas perdre de vue ceux qui ont soufferts à travers un premier acte : le street art. Visible par tous les passants puis transmis à tous à travers le monde grâce au cyberespace. Faire mémoire de la mémoire, contre les diffamations, contre ceux qui veulent faire taire, contre des discours hégémoniques et écrasants. Voilà Continue reading

Murcielagario Kartonera : la périphérie dissidente de la poésie.

Atelier de fabrication des livres dans la maison de Agústin Guambo [page facebook de Murcielagario Kartonera].

Après un voyage à Buenos Aires, Agustín Guambo (1985), s’est retrouvé par hasard devant les portes de  Eloisa Cartonera . Impressionné par cette idée, il se demande pourquoi des initiatives comme celles-là sont inexistantes à Quito et, à l’âge de 23 ans, il rentre dans sa ville natale, déterminé à exporter ce concept.
Agustín n’était pas encore au courant de l’existence d’autres cartoneras en Équateur, et il l’a découvert seulement une fois que son initiative a commencé à se concrétiser. En effet, la petite histoire de cartoneras en Équateur avait déjà commencé à son insu dans les années 2000 avec la fondation de Matapalo Cartonera en 2004 au cœur de la ville de Riobamba, dans la Provence du Chimborazo, seulement un an après la création de Eloisa Cartonera.

L’idée avait été transportée en Équateur par Víctor Vimos, poète et directeur culturel de Riobamba, qui, lors d’une conversation avec l’écrivain Edwin Madrid, apprend ce que faisaient les Argentins à Buenos Aires. Un contact plus direct a été établi avec Sarita Cartonera de Lima. Là-bas, à travers Gabriela Falconí, Victor Vimos a connu les ateliers et la dynamique du travail de Sarita Cartonera. Vimos et Falconi ont donné vie ensuite à la première Cartonera en Équateur.

La création de cette maison d’édition alternative fut suivie par trois autres cartoneras dans les villes de Guayaquil (Camareta et Dadaif) et Cuenca (Ninacuro). Mais dans la capitale équatorienne, Murcelagario Kartonera est la maison d’édition qui représente encore aujourd’hui la première et seule cartonera. Murcielagario Kartonera a ainsi vu le jour à Quito en 2009, grâce à l’initiative du poète Augustin Guambo. Conçue initialement comme projet individuel, cette initiative s’est ensuite élargit avec l’aide et la participation d’un cercle d’amis-poètes, se transformant en projet collectif.

“Siempre esta rotando gente , no es que soy yo, es colectivo y es un entidad bien evanescente a la vez, […] cada vez que entra alguien va dejando su huella.” [5]

Les fondateurs des quatre cartoneras équatoriennes [2].

Bien que quantitativement restreint, il est intéressant de noter que dans le contexte cartonero équatorien, il existe une diversification qualitative de projets.
Par exemple, la cartonera Matapalo est conçu principalement comme un projet social et de production participative de textes ; cette maison d’édition forme des garçons (aux faibles revenus) à la peinture et à la confection de livres afin d’obtenir une petite rétribution économique. Matapalo construit un processus d’écriture avec ces garçons pour promouvoir également des espaces sociaux de créativité.

Quant à Murcielagario Kartonera, si son inspiration découle directement de Eloisa Cartonera, en tant que forme révolutionnaire de diffusion et de littérature, celle-ci s’en écarte au niveau du choix des publications.
En effet, si Eloisa Cartonera publie déjà des auteurs possédant une certaine réputation dans le monde littéraire, Agustín et son cercle d’amis préfèrent parier seulement sur des personnes inconnues au grand public. De cette manière, ces nouveaux écrivains pourront avoir un premier élan et être encouragés dans leurs recherches artistiques.

La ligne directrice de ces deux maisons d’édition est dictée en partie par la différence entre le contexte argentin et équatorien. Eloisa Cartonera naît au moment de la crise économique la plus intense de l’histoire de l’Argentine, dans un environnement très politisé, pour pallier les difficultés du pouvoir d’achat. À l’inverse Murcielagario émerge à partir d’un sentiment d’impuissance et d’absence d’accès à la littérature dans le pays. Pour Agustín, l’Équateur se trouve dans une position périphérique par rapport au champ littéraire latino-américain, un lieu où il est difficile que « les choses arrivent » [5]. C’est pourquoi il y a une nécessité imminente de diffuser la littérature depuis l’Équateur pour qu’il arrive au centre de ce champ [5].

La décision de publier uniquement des poésies, et plus particulièrement des poésies de jeunes auteurs inconnus, est étroitement liée à ce sentiment de se trouver dans un espace marginal ; si la poésie est relayée en périphérie dans le monde de la marchandisation de l’art, Murcielagario Cartonera trouve sa vocation et son potentiel en se liant à un espace doublement périphérique.
Agustín lui-même écrit des poésies employant langues et langages diversifiés, tel que l’anglais, l’espagnol-équatorien, le kichwa, pour revendiquer à la fois les identités et les spécificités culturelles locales et à la fois ce mélange qui représente le monde d’aujourd’hui.
Pour cela, le projet de Murcielagario consiste à soutenir “la littérature depuis la périphérie et de générer des espaces dans la périphérie” (6).

Accessibilité, horizontalité et chaine de soutien artistique.

« Creemos firmemente en romper la idea de que la gente no lee porque no le interesa la literatura, sino por el contrario, la gente no lee porque el sistema capitalista ha logrado en su juego segregacionista que los libros queden fuera del alcance de ciertas clases menos privilegiadas.”[6]

« Nous croyons fermement qu’il faut briser l’idée que les gens ne lisent pas parce qu’ils ne s’intéressent pas à la littérature, mais au contraire, ils ne lisent pas parce que le système capitaliste a réussi dans son jeu ségrégationniste à ce que les livres soient hors de portée de certaines classes moins privilégiées. »

(traduction propre)

Les principaux objectifs s’adaptent ainsi à cette réalité : diffuser et créer un public de base. Objectifs depuis lesquels des pratiques connotées politiquement découlent quasi logiquement.
En premier lieu, le coût du livre est très accessible : 3 dollars en moyenne jusqu’à 7 pour les livres les plus élaborés, en considérant que dans une librairie équatorienne un livre coûte en moyenne 20-30 dollars.
Dans des cas exceptionnels, pour ceux qui sont vraiment intéressés par un livre, mais qui n’en ont pas les moyens, Murcielagario accepte des câlins ou d’autres formes de soutien en échange d’un apport financier pour le livre !

“El derecho de autor puede ser debatible porque al fin y al cabo lo que esta haciendo es lanzar conocimiento al mundo y el conocimiento se supone que no debe tener precio” [5]

Entretien avec Agustin Guambo dans son atelier, 01.03.19.

En deuxième lieu, Murcielagario Kartonera rejette le concept du copyright à part entière. Agustín nous explicite de manière très direct et simple le choix du copyleft : “sería muy tonto de mi parte si estoy haciendo una cuestión de difusión decirle a alguien que no puedes publicarle este libro porque tiene mis derechos, no pues no funciona así mejor de bacan imprímelo sácale copias, quieres el PDF?” [5]

Comment rémunère-t-on l’auteur dans ce cas ? Avec un “trueque literario” (ou troc littéraire).
L’auteur prête son œuvre et en échange Murcielagario lui donne des livres. Cette procédure est rendue possible par le fait que personne ne gagne de l’argent. Par conséquent, il s’agit d’une dynamique horizontale et en quelque sorte, d’une chaîne : l’auteur offre son œuvre, Murcielagario lui retourne des livres et grâce à l’argent généré par la vente de cette œuvre, la Kartonera va pouvoir supporter le tirage d’un autre auteur.
Le “trueque literario” et la chaîne horizontale de soutien créatif représentent un positionnement d’opposition fort par rapport à l’idée de l’art vue comme bien économique.
L’option du troc se reflète également dans l’absence voulue de financements extérieurs, choix nécessaire selon Agustín, pour maintenir l’horizontalité entre chaque relation, car “cuando entra el dinero entra el diablo también, cuando hay dinero ya la gente te ve de otra forma”.
Le questionnement de la dimension marchande du livre est explicite dans le processus de Murcielagario : le livre est une œuvre d’art, non un simple produit de marché. L’activité de la Kartonera ne représente pas la seule activité que ses membres possèdent car, pour le moment, elle ne fournit pas les moyennes économiques suffisantes pour vivre de celle-ci. Bien sûr, l’argent n’est pas rejeté en soi, mais il ne doit pas se transformer en priorité.

Murcielagario va partout !

Dadaif Cartonera et Murcielagario Kartonera avec leur stand de vente dans le Centre Culturel de la « Pontificia Universidad Católica del Ecuador » (page facebook Murcielagario Kartonera).

Finalement, la pluralité des espaces exploités reflète également cette volonté de diffusion de la poésie, qui est très souvent le premier genre à succomber au processus de néo-libéralisation de la littérature. Murcielagario ne possède pas de lieux de vente fixe mais un sac à dos rempli des dernières publications, et se déplace d’un évènement artistique à une foire, d’une maison culturelle à un centre social. Le collectif, en effet, trotte volontiers là où il est invité, mot d’ordre : diffuser, diffuser, diffuser !

Les centres sociaux, les maisons culturelles indépendantes, mais également les centres culturels institutionnels et les universités ont été des espaces de collaboration ; par exemple cette collaboration s’est déjà matérialisée sous forme de rencontres informatives concernant le processus de création et de fonctionnement d’une maison cartonera à l’Université “Andina Simon Bolivar” de Quito.

Tous ces aspects permettent de définir le processus de Murcielagario Cartonera comme autogéré , anti-systémique et indépendant.
Murcielagario se connote également par son essence collective de tous points de vue : depuis la sélection des poèmes jusqu’à la production matérielle du livre.
L’atelier de fabrication de livres se trouve dans la maison du fondateur où ils se retrouvent entre amis pour discuter des possibles et futures publications, car la décision finale est toujours prise collectivement.
En outre, les membres de Murcielagario tentent d’interagir avec le public, en les conseillant et en essayant qu’ils prennent partie prenante au processus. Pour la Cartonera, ils ne sont pas des clients dans le sens conventionnel du terme, mais plutôt de futurs passionnés de poésie. Pour cela, il est fondamental qu’ils achètent un livre qui leur soit adapté pour qu’il puisse en profiter.

Et pour stimuler les réseaux des poètes…le festival « Kaníbal Urbano ».

Affiche de la troisième édition du Festival « Kanibal Urbano », photo pris dans l’Atelier d’Agustín.

 

 

Depuis 2016, Murcielago Kartonera est à l’initiative du « Festival international de la poésie “Kanibal Urbano” » à Quito.

« Se desarrollará con el fin de consolidar a la capital como una plataforma de encuentro y debate de las diversas voces contemporáneas del quehacer literario mundial y crear un documento de intercambio artístico desde el sentir andino, urbano y mestizo latinoamericano, a partir de la poesía y sus múltiples expresiones. » [1]

« Il sera développé dans le but de consolider la capitale en tant que plate-forme de rencontre et de débat des différentes voix contemporaines de l’œuvre littéraire mondiale et de créer un document d’échange artistique depuis le ressentir andin, urbain et latino-américain métis, à partir de la poésie et ses plusieurs expressions. »

(traduction propre)


Conçue avec un groupe d’amis pendant la semaine littéraire de Lima, l’idée du festival reprend l’envie de créer un point de rencontres pour réunir des poètes provenant de différentes parties d’Amérique latine. Ainsi, ils peuvent se connaître et créer un réseau afin d’échanger sur les différentes conceptions d’art et sur les différentes formes de création, permettant un dialogue inspirateur.
Le festival est alors une manière d’amener le centre à la périphérie.

 

Bibliographie :

[1] Anonyme, III Festival Internacional de poesía se desarrollarà en Quito”, Quitoinforma, 20.02.18,
http://www.quitoinforma.gob.ec/2018/02/20/iii-festival-internacional-de-poesia-se-desarrollara-en-quito/ (consulté le 05.03.19)

[2] Anonyme, « Las cartoneras con sus impulsadores, in El Comercio, 18.11.2012, disponible en ligne :
https://www.elcomercio.com/tendencias/cultura/cartoneras-son-impulsadores.html (consulté le 07.03.19)

[3] Centurión R., “Agustín Guambo y el paisaje de los rinocerontes”, in El Telegrafo, 07.09.15, disponible en ligne,
https://www.eltelegrafo.com.ec/noticias/carton/1/agustin-guambo-y-el-paisaje-de-los-rinocerontes (consulté le 04.03.19)

[4] De la Vega P., “Cartoneras: un rostro que muestra varias expresiones”, El Telegrafo, 09.02.2015, disponible en ligne,
https://www.eltelegrafo.com.ec/noticias/carton/1/cartoneras-un-rostro-que-muestra-varias-expresiones (consulté le 01.03.19)

[5] Guambo A., Entretien personel, 01.04.19, Quito.

[6] Guambo A., Murcielagario publicaciones [en ligne], disponible sur:
https://murcielagario.blogspot.com/?fbclid=IwAR203_gPiLS_EpBUX68zhBCeGDM0V-nentsNLjIgvs6G_D4ZzVcxUBt52Cg (consulté le 01.03.19 )

[7] Zambrano F.A., Sánchez González M., “Editoriales Cartoneras , una actividad cultural que sobrevive”, in El Universo, 20.09.18, disponible en ligne,
https://www.eluniverso.com/entretenimiento/2018/09/20/nota/6962363/editoriales-cartoneras-actividad-cultural-que-sobrevive?&utm_source=facebook&utm_medium=social-media&utm_campaign=addtoany&fbclid=IwAR1zL-zRnQ2CLXmH3_puDWzMSgj-zxI-shnPAqFXJiJS-N6uB5aVGuciQGs, (consulté le 05.03.19).

La crise actuelle Vénézuélienne sous le regard de Fabian Rodriguez

Suite à l’arrivée au pouvoir d’Hugo Chavez en 1998 et tout au long de 18 ans de la Révolution Bolivarienne le gouvernement vénézuélien a essayé d’instaurer un courant de pensée révolutionnaire. Au début de la révolution ce mouvement avait gagné la sympathie du peuple vénézuélien et des artistes. En 2005,  le gouvernement a pris la décision de centraliser l’activité artistique ayant comme conséquence la disparition des grands programmes de culture et laissant sans financement un grand nombre de festivals, concours, journaux, musées régionaux, bibliothèques et librairies.  Selon plusieurs artistes, cette mesure a aussi affecté la souveraineté des institutions et a créé une division dans le secteur artistique donnant lieu à un secteur « officiel » et un secteur indépendant. Alberto Barrera Fyszka, écrivain exilé au  Mexique, affirme qu’au Venezuela le secteur officiel artistique est le seul qui reçoit un financement de l’État. En même temps, il accuse le gouvernement d’exiger la loyauté acritique à ceux qui reçoivent du financement. En conséquence, ce panorama a permis l’apparition d’un mouvement artistique né de la nécessité d’exprimer leur mécontentement envers ces politiques répressives et face à l’actuelle crise politique, économique, sociale et humanitaire que vit le pays.

Fabian Rodriguez et son travail

Dans le cadre de ce mouvement indépendant intervient Fabian Rodriguez, cinéaste et directeur créatif du producteur audiovisuel « Cometa Negra ». Fabian est né à Mérida, au Venezuela. Il a obtenu sa licence de gestion  dans l’École des média audiovisuels de l’Universidad de los Andes. Parmi ses œuvres figurent les court-métrages Almuerzo con Extranos (2010), Atala (2012), Penetrable (2012), Le fils de Satan (2013), Maricos (2014), Criada (2014) et Coco (2018). Rodriguez a été sélectionné pour participer dans plusieurs festivals de films nationaux et internationaux entre eux : Biennale 65 Arturo Michelena Salon 2010, Manuel Trujillo Durán et Chorts 2012, Venezuela, Lakino Berlin 2015, 20e édition du Festival du film de Milan / Italie 2015,  le Festival international du nouveau cinéma latino-américain de La Havane-Cuba 2015 et le Festival de CinéLatino à Toulouse en 2018.

https://cometanegra.com/nosotros/

Très actif sur les réseaux sociaux, Fabian se sert de ces outils de communication pour s’exprimer dans le cadre d’une extrême censure des média, les seuls moyens qui échappent au contrôle de l’Etat, parmi eux : Youtube, Vimeo, Instagram et Facebook. En analysant son travail, nous constatons un fort engagement à exposer la problématique autour des extrémismes dans la politique de droite comme de gauche. Il traite également le cas de la communauté homosexuelle vénézuélienne à travers lequel il souligne le manque d’engagement de l’État pour reconnaître leurs droits ainsi que la complicité du gouvernement dans le renforcement de l’hétéronormativité depuis l’espace gouvernemental jusqu’à l’espace publique.

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Difficile à avaler : la dernière intervention artistique censurée dans un Brésil de moins en moins démocratique

Le travail du collectif « És uma maluca » a été reproduit dans la rue à Rio, après être interdit par le gouvernement

Performance faite en janvier dans une rue du centre de Rio (Julio Cesar Guimarães/UOL)

Pendant deux mois, une recette indigeste de gâteau a résonné parmi les quatre murs de l’un des centres culturels les plus importants de Rio de Janeiro. Loin de stimuler les visiteurs de la Casa França Brasil dans les aventures gastronomiques, l’audio qui a été reproduit en boucle et qui énumérait les étapes nécessaires à la préparation du gâteau visait à accentuer une manifestation très familière au Brésil.

Nous nous permettons d’ouvrir une rapide parenthèse pour expliquer la raison de la recette présentée dans le musée : pendant la dictature militaire (1964-1985), chaque fois qu’un article était censuré par l’État, les journaux publiaient une recette culinaire. L’idée était de manifester contre l’interdiction.

Au fil des années, ce qui était une routine est devenue une anecdote du journalisme, et les brésiliens nés après les années 1980 se sont habitués à penser qu’ils jouissaient de toute la liberté d’expression du monde, en particulier à l’époque d’Internet. Continue reading

B a s t a r d i l l a : la street artiste qui envahit le monde de fresques féministes

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source: http://www.bastardilla.org/hogardepapel/*lxssnm

En Colombie, le street art explose dans les années 2000 envahissant les rues de couleurs, cet art est souvent un outil de dénonciation du système politique ainsi que de la violence régnant dans le pays. Bastardilla est une street artiste venant de Bogota, elle tapisse la capitale colombienne d’images de femmes, mais on retrouve aussi son travail dans d’autres pays tels que la Belgique, l’Allemagne ou l’Italie où elle travaille avec de nombreux artistes.

Le blog

Le blog de Bastardilla est une arme poétique et un hommage à la résistance et à l’empoderamiento des femmes, on y retrouve des dessins revendiquant la place de la femme dans la société colombienne ; comme sur ce dessin ou une femme déracine des godets de pelleteuses dont les racines sont des crânes humains, tandis que sa fille porte dans ses bras un arbre à replanter. Les femmes et la nature sont des thèmes récurrents de ses œuvres et marquent notamment son opposition au machisme, au capitalisme et ici à l’exploitation de la terre.

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Miyo Van Stenis : cyber artiviste dénonçant les non-dits du gouvernement vénézuélien

Miyo Van Stenis est une jeune artiste vénézuélienne de 29 ans. Elle apprend à codé dès son plus jeune.  Lors de son inscription dans une école d’art de Caracas, sa mère lui conseille de se diriger vers le monde numérique, les nouveaux médias car elle n’est pas très douée en dessin. Dans ses œuvres elle utilise le Net.Art ainsi que le glitchart. Le premier mode de création n’est autre qu’une production crée pour et par internet. Le deuxième mode de production consiste en la création d’une imperfection dans l’image.

Lorsqu’elle commence à créer le président au pouvoir au Venezuela est Hugo Chavez. Il avait alors beaucoup de partisans et les opposants étaient réduits au silence.  Elle consacre une grande partie de ses œuvres à dénoncer cette censure qu’exerce la classe politique.

“Mon travail consistait à montrer comment la classe politique censure les activistes. Comment on peut collecter des informations à partir d’Internet. Mon but, c’est de comprendre et de penser le gouvernement comme un terroriste”.

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Los Zopilotes, accès et ouverture du genre littéraire au Guatemala.

Logo Los Zopilotes

Suite aux graves conflits armés entre les guérillas d’extrême-gauche et l’armée de 1960 à 1996 et à la guerre civile, le Guatemala a subi une grande pauvreté.

En effet le nombre de morts fut important et les coups d’états à répétition fragilise la société tant au niveau économique que social (en particulier à cause de l’hyper violence). La population guatémaltèque possède le deuxième taux d’alphabétisme le plus faible dans l’espace latino-caraibéen (82% Guatemala, 61% Haiti en 2015). L’accès donc à l’œuvre littéraire reste limité car le capital culturel et économique d’une large part de la population, au sens de Bourdieu, ne possède pas les ressources nécessaires à sa lecture.

Plus largement, le champ culturel guatémaltèque s’avère majoritairement représenté selon les codes dominants, issus de la colonisation espagnole. Cependant, la population étant en grande partie d’origine maya, la production intellectuelle s’inspire également de la lutte contre l’oppression subie par les communautés et des traditions culturelles indigènes.

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