Des éditions cartoneras à la cyberculture

Mois : février 2022

Le raptivisme et le féminisme en Amérique Latine

Qu’est-ce que le rap ? C’est un mouvement musical et culturel issu du hip-hop, il est apparu aux États-Unis dans les années 1970. Le principe de ce courant musical repose sur une diction rythmée et rimée d’un texte. Le principal enjeux du rap est de scander des rimes audacieuses dans le rythme de la musique qui accompagne le.a rappeur.euse.

Le raptivisme

Ces rimes audacieuses sont à la croisée du rap et de l’activisme et donnent un nouveau mouvement : le raptivisme. Le hip-hop a une composante fondamentale de genre. La simple occupation de cette scène par les femmes remet en question leur féminité. Ce questionnement produit une série d’obstacles matériels, familiaux et institutionnels pour les jeunes femmes que ne rencontrent pas les hommes qui, au contraire, voient leur identité masculine renforcée. La scène hip-hop valorise une série de qualités attribuées principalement aux hommes, telles que la capacité à monter sur scène, à sortir la nuit, à investir les espaces publics, à écrire des textes stimulants et à rivaliser avec ses pairs. Les femmes s’approprient ces qualités, les reproduisent, les remettent en question, les subvertissent, ou les redéfinissent à leur manière. On peut penser que le hip-hop, en particulier le rap, est une arène dans laquelle le genre est « fabriqué » dans le sens où, en plus des représentations et des discours qui créent des effets de style dans la production de sujets masculins et féminins, le genre a un caractère performatif (Butler, 1998). Penser l’identité de manière non essentialiste implique de considérer les possibilités d’agencement, car si le genre est le résultat d’une répétition stylisée d’actes, les différentes manières dont cette répétition peut être réalisée ouvrent les possibilités de rupture par des actions subversives tendant à la transformation du genre (Diana Alejandra Silva Londoño, 2017).

Les femcee

Le milieu du rap a l’habitude de se réunir pour organiser des batailles présidées par des « maîtres de cérémonie » plus communément appelés « MC ». Les rappeuses désireuses de casser les codes de ce milieu s’affirment alors comme « femcee » (fem + MC) (Segas, 2018). En 1979, Sylvia Robinson, une femme noire dotée d’un sens aigu des affaires, a contribué à construire les bases de Sugarhill Records, une maison de disques pionnière dans la commercialisation et l’expansion du rap. La culture hip-hop était en train de se construire, cherchant sa forme définitive dans des arrondissements de la ville de New York qui avaient été malmenée par une longue chaîne de politiques sociales, économiques et urbaines dévastatrices. Dans ces territoires, devenus des laboratoires d’idées fertiles, les jeunes noir.e.s et latinxs se sont aventuré.e.s dans la recherche d’un langage commun qui permettrait de transformer la violence en une opportunité créative de jeu subversif en marge du système dominant. Les femcee apparaissent à cette période, d’abord en groupe puis certaines se sont également lancées en solo. Au Guatemala nous retrouvons Rebeca Lane (questions de genre et de féminicides), au Mexique la femcee Mare Advertencia Lírica (violence de genre, “empoderamiento” de la femme), Krudas Cubensi à Cuba (genre, sororité et thèmes liés aux luttes LGBT+). Nakury au Costa Rica (thèmes sociaux et luttes féministes) est présente sur la scène du raptivisme, comme Ana Tijoux au (luttes sociales et contre le patriarcat) et Miss Bolivia en Argentine (luttes féministes et LGBT+)


Un point commun entre toutes ces femmes : elles se revendiquent toutes comme artistes autonomes et scandent leur féminisme. Leurs luttes convergent néanmoins chacune a son domaine spécifique. Elles diffusent ces revendications sur des plateformes faciles d’accès (Youtube, Spotify, Deezer…) pour toucher le plus grand nombre dans un désir de rééduquer pour l’égalité des genres.

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« Canción sin miedo »: l’hymne à l’amour des Mexicaines

Mexique : pays du féminicide ?

Depuis les années 1990, le Mexique est tristement célèbre pour ses nombreux féminicides. Notamment à travers les cas du massacre d’Acteal en 1994 et des meurtres de femmes de Ciudad Juárez. Selon Amnesty International, plus de 1 653 cadavres ont été trouvés entre 1993 et 2008 et plus de 2 000 femmes sont considérées comme disparues dans cette ville frontière du Nord du Mexique. En 2019, selon l’INEGI (l’institut de statistiques mexicain), plus de 3800 femmes ont été tuées dans le pays, soit plus de 10 femmes assassinées par jour. Parmi elles, la justice a reconnue plus d’un millier de ces meurtres comme étant des féminicides c’est-à-dire que les enquêteurs considèrent qu’elles ont été assassinées uniquement parce qu’elles étaient des femmes. Toujours selon l’INEGI plus de 90% de ces meurtres restent impunis. Les associations et les activistes féministes mexicaines militent alors pour mettre la pression au gouvernement d’Andrés Manuel Lopez Obrador et réclament des politiques publiques efficaces afin de prévenir ces meurtres.

Le 9 février 2020 Ingrid Escamilla, 25 ans, est poignardée par son compagnon qui l’a ensuite dépecée. Les images de son corps mutilé ont été diffusées dans divers médias locaux, déclenchant une manifestation massive le 14 février et un mouvement national contre les féminicides. Le 15 février, la découverte du corps sans vie d’une fille de 7 ans, Fátima Cecilia, au sud-est de Mexico, renforce la mobilisation des féministes mexicaines. La mobilisation se développe également sur les réseaux sociaux avec les hashtags #Justiciaparatodas et #Niunamenos.

Vivir Quintana et sa « Canción sin miedo»

C’est dans ce contexte que nait l’hymne féministe désormais célèbre « Canción sin miedo» composé par Vivir Quintana à la demande de la chanteuse chilienne Mon Laferte qui l’a chanté pour la première fois au Zócalo de México, le 7 mars 2020 en commémoration de la journée internationale pour le droit des femmes. Dans une interview réalisée par Sara Caceres pour le magazine Rolling Stone, Vivir Quintana raconte son échange avec Laferte ainsi : «‘Canción sin miedo’ surge a finales de febrero. (…)Mi papá iba a subir la maleta al coche, cuando recibí un mensaje de Mon Laferte diciendo: ‘Voy a cantar el siete de marzo en el Zócalo de la Ciudad de México y creo que es un escenario padrísimo y grandísimo en donde podemos hablar del feminicidio. Que no se crea que este concierto es un festival o celebración, ya que esto no se celebra, se conmemora. Te escribo para ver si tienes una canción que hable del feminicidio’. Y le dije, ‘No tengo, pero la puedo hacer’». Le 7 mars donc, elle monte sur scène au côté de Mon Laferte et du chœur El Palomar devant une foule immense au Zócalo de México et interprète pour la première fois sa chanson.

Suite à cette prestation, la chanson a été reprise aux quatre coins du pays le 8 mars lors des grandes marches féministes. Plus de 80.000 mexicaines ont défilées ce jour-là. Et la « Canción sin miedo» a résonnée à travers tout le pays.

Le 9 mars a été déclaré « la grève des femmes ». Ce mouvement est devenu un événement historique, médiatisé sous les hashtags #UnDíaSinNosotras ou #UnDíaSinMujeres. L’objectif de cette action était de mettre en lumière l’importance des femmes dans la société mexicaine. Cette journée de grève a eu impact important : les mexicaines ont brillées par leur absence (rames de transport vide, rues quasi-désertes) et cette action a eu un impact sur l’économie nationale. La chanson de Quintana est, à cette occasion, entrée dans l’histoire, puisqu’elle était l’accompagnement officiel de chaque marche et s’inscrivait dans les tendances des réseaux sociaux, accompagnant ainsi un contenu qui a été massivement partagé.

Les paroles

Pour le magazine Rolling Stone, Quintana à accepté de revenir sur la signification des paroles de sa chanson. Sa chanson commence ainsi :

« Que tiemble el Estado, los cielos, las calles

Que tiemblen los jueces y los judiciales »

Quintana explique ici que au Mexique, les femmes qui luttent pour la reconnaissance des féminicides sont souvent criminalisées. Le peu de condamnations des coupables et le nombre de féminicides grandissant de jour en jour dans le pays est pour elle aussi lié à une défaillance du gouvernement mexicain qui devient coupable de par son laxisme envers les auteurs de féminicides. Elle soulève le fait que les femmes sont désormais dans la rue, nombreuses et fortes, et qu’elles sont là pour défendre leurs droits.

« A cada minuto, de cada semana

Nos roban amigas, nos matan hermanas »

Elle rappelle ici que les féminicides sont le quotidien des mexicaines, que ce ne sont pas des faits anecdotiques et éloignés dans le temps. Je le rappelle ici, en 2019, 10 femmes sont assassinées chaque jour au Mexique.

« Por todas las compas marchando en Reforma

Por todas las morras peleando en Sonora

Por las comandantas luchando por Chiapas

Por todas las madres buscando en Tijuana ».

L’auteure s’exprime sur ces vers ainsi : «Lo que yo quería hacer con esta canción no era robarme la lucha de nadie, porque dentro del feminismo hay muchas luchas y todas son válidas y se respetan. Quería dejar en claro que era para diferentes frentes, que la lucha era para todas».

« Sonora » fait référence à la manifestation féministe qui a eu lieu au Palais de justice le 24 février 2020, où plus de 1 500 femmes se sont rassemblées. Les autorités ont  éteint les lumières du bâtiment afin de mettre fin à la manifestation. Les manifestantes ont alors allumées leurs flash créant ce que Quintana appelle « une merveilleuse lampe humaine qui semblait briller encore plus fort. ».

Elle parle ici aussi des mères de Tijuana., ville où l’on dénombre le plus de féminicides au niveau national. Elle rend ici hommage à la douleur de ces mères endeuillées, qui bien souvent cherchent où repose le corps de leurs filles, enterrées dans des tombes clandestines.

« Y soy esta que te hará pagar las cuentas »

 Dans son interview pour Rolling Stone, Quintana explique que « ‘esta’ somos todas. Estas que salimos a marchar, tú que te atreves a hablar de estos temas, las que utilizan la música, las compañeras que utilizan sus redes sociales para hacerlo visible». L’activisme et le féminisme peuvent se faire partout, tout le temps. Et les réseaux sociaux permettent de transmettre et diffuser les informations rapidement et aux quatre coins du globe.

« Yo todo lo incendio, yo todo lo rompo »

On nous apprends en tant que femme à ne pas utiliser la violence comme arme, que cette dernière n’est pas une solution. L’auteure à mon avis développe ici l’idée que la colère face aux meurtres de ses amies, ses filles, ses sœurs est légitime et que l’envie de « tout détruire» face à ces injustices est aussi compréhensible.

Elle fini sa chanson par une référence quasi littérale à l’hymne national mexicain :

« Y retiemblen sus centros la tierra,

al sororo rugir del amor. »

(Canción sin miedo)

« y retiemble en sus centros la tierra

al sonoro rugir del cañón. »

(Hymne national mexicain)

Elle explique sa volonté de faire référence à l’hymne national mexicain ainsi :

« Terminamos con una alegoría al himno nacional que es súper bélico. Yo sigo creyendo que el movimiento feminista es una revolución amorosa, en la que no necesitamos sacar armas o asesinar a alguien para ganar un puesto en las decisiones que se toman en el país. Se nos dice que tenemos que esperar a que el pueblo decida y, bueno, nosotras somos mayoría en el pueblo».

A travers l’histoire de la création de cet hymne plusieurs idées émergent. Premièrement la musique peut servir la cause féministe et permettre la diffusion des idées féministes et des revendications des femmes à grande échelle. De nombreuses auteures-compositrices-interprètes mexicaines telles que Julieta Venegas, Natalia Lafourcade, Joy Huerta, Ximena Sariñana ou María León ont rejoint la «révolution féministe», utilisant leur musique et leurs chansons comme armes et instruments de changement. Les réseaux sociaux ont aussi participé à la diffusion de cette chanson et plus largement de son message. A l’image de la chanson «Un violador en tu camino » du collectif féministe chilien Las Tesis, cette chanson a été largement partagé à travers le monde, notamment lors des marches féministes. Le Mexique n’a malheureusement pas l’apanage des féminicides dans le monde, et les paroles de Quintana ont trouvé une résonnance auprès de nombreuses femmes en Amérique Latine mais aussi en Europe. Comme en témoigne par exemple, cette reprise de la « Canción sin miedo» réalisée à Toulouse le 25 Novembre 2020, journée internationale pour l’élimination des violence faites aux femmes.

Andrea Murcia une photojournaliste au service des combats féministes.

Andrea Murcia est une jeune photojournaliste de 29 ans originaire de Guadalajara. Elle a commencé la photo là-bas en capturant des moments de la vie quotidienne ainsi que des éléments architecturaux.

“Empecé en la fotografía perdiéndome en las calles del Centro Histórico de la Ciudad de Guadalajara. Su arquitectura y la manera en que las personas hacen suyas las calles sin notarlo me atrapó”

Elle travaille aujourd’hui pour la revue photographique Cuartoscuro qui est l’une des agences de photojournalisme la plus importante du pays. De ce fait, elle travaille sur de nombreux sujets bien qu’elle soit reconnue principalement pour son travail auprès des mouvements féministes.

Elle a d’ailleurs reçu le prix allemand de photojournalisme Walter Reuter pour sa photo Barbara 8M prise lors de la journée des femmes le 8 mars 2021.

Barbara 8M
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