Médias contre-hégémoniques et représentations audio-visuelles

Mois : mai 2026

Ce que la maison interdit. Classe, genre et voix subalternes dans Que horas ela volta?

Sorti en 2015, « Que horas ela volta »? ou « Une seconde mère » titre en français, de Anna Muylaert propose une immersion sensible dans le quotidien d’une employée de maison. À travers une narration en apparence simple, le film rend perceptibles des rapports sociaux profondément ancrés dans l’histoire brésilienne. Il ne se contente pas de raconter une relation familiale, mais met en lumière une organisation du monde où les corps des femmes, les espaces et les paroles sont hiérarchisés.

Anna Muylaert (Foto: Larry Busacca/Getty Images) | Pôster de ‘Que Horas Ela Volta?’ (Foto: Divulgação). https://rollingstone.com.br/cinema/anna-muylaert-cinco-filmes-para-conhecer-diretora-por-tras-de-que-horas-ela-volta/

Le film s’inscrit dans un Brésil marqué par des inégalités héritées de la période coloniale et esclavagiste. Le travail domestique y reste fortement féminisé et socialement dévalorisé. Le cinéma d’Anna Muylaert privilégie une mise en scène du quotidien, où les silences et les gestes révèlent les tensions sociales. Le film a été largement salué dans les festivals internationaux, notamment au Festival de Sundance en 2016, où Regina Casé a été récompensée comme meilleure actrice pour son interprétation remarquable. Il y a également été nommé dans quatorze catégories, témoignant de l’ampleur de sa reconnaissance. Considéré comme l’œuvre la plus accomplie et le plus grand succès international de Anna Muylaert à ce jour, le film a été salué par la critique pour la finesse de son regard sur les rapports de classe.

Synopsis

Le film suit Val, employée de maison à São Paulo, incarnée par Regina Casé, qui a migré, des années auparavant, du Nordeste vers la grande métropole, dans le cadre d’un déplacement caractéristique des dynamiques sociales et économiques brésiliennes. Ce déplacement s’inscrit dans un mouvement migratoire historique qui a marqué le pays à plusieurs reprises, conduisant de nombreuses femmes racisées, issues des régions les plus pauvres, à occuper des emplois domestiques dans les grandes villes. En partant, à la fin des années 1990, Val a dû laisser sa fille derrière elle, confiée à sa sœur, dans la ville de Pernambuco. Val, restée à São Paulo, s’est maintenue dans cette situation de séparation comme moyen de subvenir aux besoins de sa famille. Installée chez ses employeurs depuis treize ans, au quartier aisé de Morumbi, elle partage leur quotidien sans jamais y appartenir pleinement, assignée à une position subalterne façonnée par l’entrelacement des rapports de classe, de genre et de race1.

L’équilibre fragile de cette organisation est bouleversé lorsque sa fille, Jéssica, devenue jeune adulte, arrive à São Paulo pour passer le concours d’entrée au cours d’architecture à l’université publique de Sao Paulo (USP). Sa présence vient questionner les règles implicites qui structuraient jusque-là la maison et révèle les tensions sociales, raciales et affectives qui traversent les relations entre les personnages.

Analyse du film

La maison peut être comprise comme une reconfiguration contemporaine d’une structure héritée de la période coloniale brésilienne, souvent pensée à travers l’opposition entre « casa grande » et « senzala« , des espaces privés tellement symboliques. Le premier renvoie à l’espace du pouvoir et de la visibilité accordés aux patrons, le seconde à celui de la relégation imposé aux esclaves2. Dans le film, cette logique se prolonge dans la distribution de ces espaces domestiques. Cette organisation renvoie également à ce que Aníbal Quijano désigne comme la colonialité du pouvoir, c’est-à-dire la persistance de hiérarchies héritées du colonialisme dans le présent.

Le film montre que la maison, souvent perçue comme un espace privé, constitue en réalité un lieu de reproduction des rapports de domination. Ces hiérarchies se maintiennent précisément parce qu’elles ne sont pas reformulées. La domination passe aussi par la parole. Val s’exprime, mais elle n’est pas véritablement entendue. Sa parole circule sans produire d’effet, ce qui éclaire la notion de subalternité développée par Gayatri Chakravorty Spivak.

Ce système, apparemment stable, commence toutefois à se fissurer sous l’effet de transformations sociales plus larges qui dépassent l’espace domestique. Le film s’inscrit ainsi dans une société brésilienne du début du XXIe siècle marquée par l’ascension de la classe C. Grâce à la croissance économique et aux politiques de redistribution des revenus, cette nouvelle classe sociale accède progressivement à des espaces auparavant réservés aux classes moyennes et supérieures, tels que l’université, et commence à participer plus activement à la vie sociale brésilienne. Cette nouvelle couche sociale est incarnée par Jéssica, la fille de l’employée de maison.

Genre, classe, race et rapports de pouvoir entre femmes

Le film met en évidence le caractère profondément genré et racialisé du travail domestique au Brésil, qui repose majoritairement sur des femmes issues des classes populaires. À travers le personnage de Val, se dessine une position marquée par l’imbrication des rapports de classe, de genre et de race4. Val n’est pas seulement dominée en tant que travailleuse, mais aussi en tant que femme racisée, assignée à une fonction de soin et de service qui limite ses possibilités d’action et de reconnaissance.

Cette dynamique ne se réduit pas à une opposition entre classes sociales, mais se joue également dans les relations entre femmes. Le personnage de Bárbara, la patronne, femme blanche de classe aisée, incarne une forme de domination qui s’inscrit dans la continuité de la colonialité du pouvoir. Sa position sociale lui permet de construire une carrière professionnelle et d’exister en dehors du cadre domestique, précisément parce que ce travail de reproduction sociale est pris en charge par Val. Le film révèle ainsi une tension fondamentale et un racisme structural propre aux sociétés colonisées. L’émancipation de certaines femmes repose sur le travail invisible et subalternisé d’autres femmes.

Dans ce contexte, l’arrivée de Jéssica introduit une rupture. Contrairement à sa mère, elle ne reproduit pas les codes implicites qui organisent ce espace clos. Elle affirme son désir d’intégrer une université publique et de construire un autre avenir. Cette ambition suscite une réaction ironique et parfois méfiante de la part des employeurs, révélant une inquiétude face à un ordre social en transformation. Cette évolution renvoie aux transformations du Brésil du début du XXIe siècle, notamment aux politiques d’accès à l’éducation mises en place sous le gouvernement de centre-gauche de Luiz Inácio Lula da Silva. L’ouverture de l’université à des jeunes issus des classes ouvrières et populaires a permis l’émergence de nouvelles trajectoires sociales et de nouvelles formes de contestation des hiérarchies établies. Accéder à l’éducation ne signifie pas seulement acquérir des connaissances, mais aussi transformer sa position dans l’espace social dans le pouvoir être entendu5 . Jéssica incarne cette possibilité. Elle ne se contente pas d’occuper un autre espace, elle en modifie les règles.

Analyse d’une scène

« La scène de la piscine »

La scène de la piscine constitue un moment de bascule dans le film, où la mise en scène rend perceptible une tension sociale jusque-là contenue. Rien n’est explicitement dit, et pourtant tout se joue dans les corps, les regards et l’occupation de l’espace. D’un point de vue formel, la caméra adopte une certaine distance et privilégie des plans fixes qui laissent se déployer la scène dans sa durée. Ce choix renforce le malaise. Il n’y a pas de dramatisation excessive, mais une lente montée de la tension. Le spectateur est placé dans une position d’observation, invité à percevoir ce qui ne se dit pas.

La piscine apparaît ici comme un espace hautement symbolique. Elle n’est plus un lieu de loisir, mais une frontière sociale qui ne doit pas être franchie. Elle matérialise une séparation implicite entre ceux qui ont le droit d’occuper l’espace et ceux qui doivent s’en tenir à distance. Lorsque Jéssica entre dans l’eau, elle ne transgresse pas une règle explicite, mais elle vient perturber un ordre profondément intériorisé. Sa présence dans la piscine provoque un malaise immédiat, perceptible notamment chez Bárbara, la patronne. Celle-ci ne formule jamais clairement son désaccord, mais son inconfort est visible. Il passe par des regards, par une attitude corporelle tendue, par une incapacité à accepter pleinement cette situation.

Ce refus silencieux est central. Il montre que la domination ne se manifeste pas toujours par des interdictions explicites, mais par des attentes implicites et des normes incorporées. Bárbara incarne ici une forme de pouvoir qui n’a pas besoin de s’énoncer pour s’imposer. Face à cette situation, Val réagit immédiatement. Elle comprend ce qui est en train de se jouer. Contrairement à sa fille, elle a intériorisé les limites de cet espace. Elle demande à plusieurs reprises à Jéssica de sortir de la piscine, cherchant à rétablir l’ordre implicite. Son insistance révèle à quel point ces frontières sont intégrées, au point d’être défendues par celles-là mêmes qui en subissent les effets.

Jéssica, en revanche, refuse de se conformer à cette logique. Elle reste dans l’eau, prolonge le moment, résiste. Ce refus constitue une forme de confrontation. Elle ne se contente pas d’occuper un espace interdit, elle en conteste la légitimité. La tension atteint alors un point de cristallisation. Ce qui était jusque-là invisible devient perceptible. La piscine cesse d’être un décor pour devenir un espace de lutte symbolique. Elle fonctionne comme une couche sociale visible, où les hiérarchies se matérialisent et peuvent être mises en question.

Cette scène met ainsi en évidence un conflit entre deux rapports au monde. Celui de Val, marqué par l’adaptation, la prudence et l’intériorisation des normes, et celui de Jéssica, fondé sur la contestation et le refus des limites imposées. La scène ne montre pas seulement une transgression individuelle, elle donne à voir un basculement plus large, dans lequel une nouvelle génération commence à dénoncer et à rendre visibles les violences du racisme structurel qui, au Brésil, perpétuent la concentration du pouvoir entre les mains des élites.

Dans le fond, ce que la maison tente de maintenir à distance, c’est le droit, pour celles et ceux qui ont été réduits au silence et à la subalternité, d’être reconnus comme légitimes et d’accéder aux espaces de pouvoir, afin de rendre possible un partage plus juste des richesses et des ressources.

Scène de Jéssica dans la pisicne. Disponible sur: https://aristotelesberino.blogspot.com/2016/03/que-horas-ela-volta.html

Pour plus d’informations sur le film, rdv sur le site télérama. Interview avec la réalisatrice du film Que horas ela volta? (Une seconde mère) https://www.telerama.fr/cinema/anna-muylaert-au-bresil-c-est-chic-d-etre-mere-mais-ce-n-est-pas-chic-de-faire-le-travail-d-une-mere,128502.php

  1. Il convient de préciser que le terme « race » est aujourd’hui largement critiqué en Europe, où il est rejeté en tant que catégorie biologique et associé à des théories essentialistes. Toutefois, dans les études féministes noires et décoloniales, notamment en Amérique latine et au Brésil, il est réinvesti comme une catégorie analytique et politique permettant de penser les rapports de pouvoir hérités de la colonisation et les formes contemporaines de racisme structurel. Voir notamment les travaux de Lélia Gonzalez, Sueli Carneiro, Angela Davis et Djamila Ribeiro, qui analysent la race comme une construction sociale indissociable des rapports de genre et de classe. ↩︎
  2. Le sociologue Gilberto Freyre a montré comment cette organisation a profondément structuré la société brésilienne. Si son œuvre fait aujourd’hui l’objet de nombreuses critiques, notamment pour avoir atténué la violence des rapports de domination hérités de l’esclavage, elle constitue néanmoins une référence fondatrice dans l’analyse des dynamiques sociopolitiques du pays. ↩︎
  3. « Depuis quand les enfants des ouvriers s’installent-ils à la table des employeurs » ? ↩︎
  4. Le concept d’intersectionnalité développé par Kimberlé Crenshaw permet de saisir cette réalité dans toute sa complexité. ↩︎
  5. Cette dynamique peut être éclairée par la notion de lieu de parole développée par la philosophe brésilienne Djamila Ribeiro. Ce concept place les sujets dans le centre de leurs discours et les légitiment à agir. ↩︎

Sources:

Boitempo. (2015, 5 octobre). O futuro redescoberto: Um olhar sobre o filme Que horas ela volta? Disponible sur:https://blogdaboitempo.com.br/2015/10/05/o-futuro-redescoberto-um-olhar-sobre-o-filme-que-horas-ela-volta/

Crenshaw, K.-W. and Bonis, O. (2005). Mapping the Margins: Intersectionality, Identity Politics, And Violence Against Women of Color. Cahiers du Genre, No 39(2), 51-82. Disponible sur: https://doi.org/10.3917/cdge.039.0051.

Freyre, G. (1933). Casa-grande & senzala. Global Editora.

Itaú Cultural. (s. d.). Que horas ela volta? Disponible sur: https://enciclopedia.itaucultural.org.br/obras/123453-que-horas-ela-volta.

Muylaert, A. (Réalisatrice). (2015). Que horas ela volta? [Film]. Gullane Filmes.

Quijano, A. (2014). Cuestiones y horizontes: De la dependencia histórico-estructural a la colonialidad/descolonialidad del poder. CLACSO.

Ribeiro, D. (2017). O que é lugar de fala? Letramento.

Spivak, G. C. (1988). Can the subaltern speak? In C. Nelson & L. Grossberg (Eds.), Marxism and the interpretation of culture (pp. 271–313). University of Illinois Press.

Strauss, F. (2015, 24 juin). Anna Muylaert : « Au Brésil, c’est chic d’être mère, mais ce n’est pas chic de faire le travail d’une mère ». Télérama. Disponible sur: https://www.telerama.fr/cinema/anna-muylaert-au-bresil-c-est-chic-d-etre-mere-ce-n-est-pas-chic-de-faire-le-travail-d-une-mere,128502.php.

Freda — Comment Gessica Généus filme-t-elle les filles fortes de Port-au-Prince ?

Gessica Généus filme la vie dans un Port-au-Prince au bord de l’implosion. Avec Freda (2021), elle propose un portrait intime et politique de la société haïtienne fracturée, désertée par les hommes, portée à bout de bras par les femmes. Dans ce film, ce qui frappe, c’est le choix de filmer au plus près des habitants sans jamais les écraser par le poids de leur pays. Généus filme Haïti depuis l’intérieur, avec une caméra contemplative et à l’écoute, faisant de ce premier long-métrage autant un documentaire qu’un film de fiction et, par là même, un geste politique assumé contre la colonialité du regard.

Le film : contexte, réalisatrice et réception du public

Le film se place en Haïti en 2018-2019. Le pays est secoué par le mouvement PétroCaribe, une vague de manifestations populaires contre la corruption du gouvernement de Jovenel Moïse. À cette instabilité s’ajoutent les séquelles du séisme de 2010, la dépendance aux ONG internationales, l’insécurité des gangs et une pauvreté enracinée. Haïti porte également le poids d’un héritage colonial singulier. Première république noire libre au monde depuis 1804, elle a néanmoins été contrainte de payer une dette colossale à la France pour « compenser » l’affranchissement de ses anciens esclaves. Cette dette a pesé sur le développement du pays pendant plus d’un siècle.

C’est dans ce contexte que Gessica Généus, réalisatrice et actrice haïtienne, tourne son premier long-métrage de fiction. Issue du documentaire, avec notamment Douvan Jou Ka Leve, multi-récompensé, elle développe depuis ses débuts une attention aux fondements de l’identité haïtienne contemporaine. Tourner Freda en créole haïtien n’est pas un détail de forme. Selon ses propres mots, c’est un acte politique assumé : un refus de réaliser ce film dans une autre langue que celle du peuple qu’il représente. Généus s’inscrit ainsi dans une lignée de cinéastes caribéens engagés dans une démarche d’autoreprésentation, en opposition au regard occidental souvent posé sur Haïti.

Freda est sélectionné dans la catégorie Un Certain Regard du Festival de Cannes 2021, où il reçoit le Prix François-Chalais mention spéciale découverte. Il remporte ensuite le Prix Étalon d’Argent au FESPACO, le Prix du meilleur film étranger du Syndicat Français de la Critique 2022, et représente Haïti aux Oscars dans la catégorie meilleur film international. La chercheuse Alice Corbet, dans Les Cahiers d’Outre-Mer (2022), souligne la puissance du film : on sort hésitant de sa projection tant son contenu semble réaliste, donnant l’impression de croiser toutes les réalités haïtiennes des années 2020. Africultures salue la caméra « à la juste distance » et la complexité des portraits féminins. Ou encore, Critikat souligne l’habileté de Généus à inscrire le discours politique dans les trajectoires individuelles sans jamais forcer le trait. Freda s’impose comme un film unique, l’un des seuls longs-métrages haïtiens à avoir atteint une diffusion internationale significative.

Bande annonce, 2021.

Synopsis

Freda est l’aînée d’une famille populaire de Port-au-Prince. Elle vit avec sa mère Jeannette qui tient une petite épicerie, et sa sœur Esther. Son frère Moïse prépare son départ pour les États-Unis. Freda est nommée d’après la tradition vaudoue, quand ses frères et sœurs portent des prénoms bibliques (Esther et Moïse), signe que la mère s’est convertie au christianisme entre-temps. Ce seul détail donne le ton du film. Freda est une figure de l’entre-deux, elle porte en elle les deux Haïti, tiraillée entre la fidélité à une identité culturelle et historique profonde et l’impulsion d’une modernité qui veut rompre avec ce que l’histoire coloniale a fait du pays.

Autour d’elle, chacun cherche une issue. Esther multiplie les relations avec des hommes influents (un DJ, un pasteur américain, un sénateur) en jouant de sa peau plus claire pour s’élever socialement. Moïse attend l’argent de sa mère et du mariage de sa sœur pour financer son visa. Jeannette, de la vieille école, préfère fermer les yeux sur les histoires de sa fille cadette tant qu’ils assurent la survie du foyer. Freda est à contre-courant de sa famille, elle résiste. Elle étudie à l’université, défend la langue créole face au français « langue du colon », refuse de quitter son pays avec son petit ami artiste. Elle tente de comprendre, dans un pays en ébullition, ce qui vaut la peine d’y rester. Le film se déroule sur fond de manifestations anti-corruption, de fusillades et de coupures d’électricité. Généus filme la violence de la rue et la violence intime (le viol, la violence conjugale) sur le même plan et avec la même sobriété. La vie, malgré tout, continue à travers la danse, les chants, l’amour.

Une esthétique du regard : filmer Haïti de l’intérieur

Ce qui marque dès le début du film Freda, c’est la richesse de couleur des images. Elles sont saturées, les vêtements attrapent l’œil, les murs de la ville sont vivants. Pourtant, Généus adopte une mise en scène contemplative : plans longs, peu de musique extradiégétique, refus du spectaculaire. La caméra ne cherche pas à expliquer, elle observe. La violence n’est jamais montrée frontalement. On entend avant de voir ou on ne voit pas du tout. Des scènes sont rythmées par un coup de feu, un cri hors champ puis la vie reprend son cours. Ce traitement acousmatique produit un effet de réel qui relève du cinéma de l’expérience. Le spectateur n’observe pas Haïti de l’extérieur, il l’éprouve depuis l’intérieur du quotidien de Freda.

La maison dans laquelle se situe le récit.

Généus va plus loin encore en entremêlant à sa fiction des images d’archives authentiques des manifestations de Port-au-Prince. Les scènes du mouvement PétroCaribe ne sont pas reconstituées. Elles sont brutes et insérées dans le récit comme une preuve que la fiction et la réalité ne font qu’un. Cette porosité entre le document et la narration fait de Freda autant un film qu’une archive du présent haïtien. Corbet remarque ainsi qu’on sort de la projection sans savoir si on a vu une fiction ou un documentaire.

Des hommes puissants inutiles et des femmes piliers subordonnées

Gessica Généus l’affirme : « Je voulais avant tout faire exister un point de vue féminin sur la société haïtienne… Dans une société aussi patriarcale que la nôtre, les femmes ne sont pas en haut de l’échelle. Les hommes disparaissent et ont le droit de le faire. Ils ont le droit d’aller ailleurs, d’exister ailleurs. Alors que la femme est comme dans un étau et doit vivre là ». Son film est un projet féministe puissant.

L’un des gestes politiques les plus forts de Freda réside dans sa distribution des rôles par genre et son aspect paradoxal. Les personnages masculins sont, sans exception, défaillants : le petit ami de Freda est un artiste inconstant et fuyant, Moïse est le chouchou de la famille parce qu’il est un homme, et finit par partir grâce à l’argent de sa sœur mariée en laissant derrière lui la charge de tout ; le sénateur exploite Esther ; le pasteur américain trompe sa femme avec une Haïtienne en se drapant de vertu religieuse… La scène dans laquelle le frère déjeune dans la salle à manger pendant que Freda et sa sœur mangent dehors est l’illustration même du message de la réalisatrice. 

Il y a, à ce sujet, un aspect paradoxal filé en profondeur dans le film. Ces hommes sont à la fois dominants et inutiles. Ils occupent le centre symbolique de la société (le sénateur, le pasteur, le frère qui part « chercher la vie »), mais ils ne font rien. C’est la crise de la masculinité post-coloniale : un système qui a conservé les structures patriarcales de la colonisation tout en laissant aux femmes la charge réelle de maintenir le pays. La colonialité du genre permet d’identifier la manière dont le système colonial a non seulement hiérarchisé les races, mais a profondément restructuré les rapports de genre dans les sociétés colonisées, faisant des femmes les subalternes d’hommes eux-mêmes dominés. Et quand Esther se marie par intérêt avec un sénateur qui finira par la violenter, on voit se nouer la double relation de domination que décrit Elsa Dorlin : domination de genre et domination de classe s’articulent pour enfermer les femmes dans une dépendance à des hommes qui les exploitent et parfois les détruisent. La colère silencieuse et tenace de Freda face à tout ça est certainement ce que le film a de plus juste.

La colonialité dans les corps : la scène du blanchissement de peau

La séquence dans laquelle Freda et Esther discutent à l’extérieur de leur projet de sortie festive du soir est une scène clé politiquement parlant de ce film. Entre les incitations à sortir de la cadette, elles en viennent à parler de son blanchissement et de manière plus générale de la teinte plus claire de sa peau. Filmée en plan fixe et rapproché sur les deux visages des filles, dans une pleine lumière éclatante, sans musique, la scène n’a rien d’une démonstration. Elle place le spectateur dans l’intimité d’une confidence entre sœurs. Esther se plaint de l’inefficacité de sa crème éclaircissante de manière décomplexée, Freda la regarde se transformer pour trouver une place dans la société, sans la condamner. Un professeur à l’université avait déjà dit quelques scènes plus tôt : « Nous sommes maudits car nous refusons de blanchir. »

Image extraite de la scène concernée.

Ce que montre cette scène dépasse largement l’anecdote familiale. Comme l’analyse Frantz Fanon dans Peau noire, masques blancs (1952), le désir de blanchité chez les personnes qui ont vécu la colonisation n’est pas uniquement une volonté esthétique. C’est l’intériorisation profonde d’une hiérarchie raciale fabriquée par la colonisation. Esther ne trahit pas consciemment son identité : elle survit dans un système qui a fait de la couleur de peau un marqueur de valeur sociale. La dépigmentation en Haïti est d’ailleurs un phénomène documenté et directement lié à l’héritage colonial français. Après 1804, les élites affranchies d’ascendance mixte ont cherché à reproduire la domination coloniale sous une autre forme, instaurant une hiérarchie de couleur interne à la société haïtienne elle-même. Comme le note Corbet, le film fait apparaître « le blanchiment de peau et les coupes afros comme renonciations ou revendications identitaires ». Freda présente deux sœurs, deux corps, deux stratégies face au même héritage.

Cette réflexion révèle aussi la dimension intersectionnelle du phénomène. Le colorisme n’est pas seulement une question de race, il croise étroitement la classe et le genre. Esther mise sur sa peau plus claire pour accéder à un sénateur et négocier un mariage avantageux. Son corps devient une monnaie d’échange dans un système où les femmes noires et pauvres disposent de peu d’autres leviers d’ascension sociale. L’acousmatique de la scène, faite des bruits de la rue et d’écho lointain de foule, nous rappelle que cet échange privé s’ancre dans un pays en ébullition. L’intime et le politique ne sont jamais séparés.

La langue comme résistance, le créole contre le français

Le choix de la réalisatrice d’employer le créole comme langue du film est lui-même un geste de déconstruction. À l’université, Freda s’oppose à ses camarades sur la prédominance du français dans les institutions haïtiennes. La langue du colon continue d’organiser les hiérarchies, d’invisibiliser la culture populaire. Tourner en créole, c’est affirmer que cette langue suffit à raconter l’universel et refuser que la reconnaissance internationale passe par l’adoption des codes du dominant. La dichotomie civilisation/barbarie se rejoue ici dans la langue : le français est « civilisé », le créole est relégué au domaine de l’informel. Freda inverse cette hiérarchie et c’est un des actes les plus radicaux de ce film. 

Haïti aujourd’hui, le film avait-t-il tout vu ?

Freda n’est pas seulement un film sur un Haïti d’avant, c’est une œuvre sur une trajectoire que le pays a vu s’accentuer de façon dramatique. La corruption, l’insécurité des gangs, la tentation du départ : tout ce que le film montre comme une crise en cours s’est depuis transformé en effondrement. Depuis l’assassinat de Jovenel Moïse en juillet 2021, 90 % de la zone métropolitaine de Port-au-Prince est désormais sous le contrôle des gangs. Plus de 5 900 personnes ont été tuées en 2025 et plus d’1,4 million de personnes ont été forcées de fuir leur lieu de vie à cause de la violence. Aujourd’hui, Port-au-Prince reste coupée du monde. Aucune compagnie internationale ne dessert plus son aéroport, l’entrée par voie routière est formellement déconseillée, et la frontière avec la République dominicaine est fermée. Selon MSF, la moitié de la population souffre d’insécurité alimentaire.

Intervention de Grégoire Deniau (Journaliste et reporter de guerre) et Frédéric Thomas (Chercheur au CETRI) sur la situation récente en Haïti.

On repense alors aux personnages de Généus. Le frère, parti au Chili puis aux États-Unis. La sœur, coincée dans son mariage à Port-au-Prince. Freda, qui avait choisi de rester. Dans quel périmètre évoluent-elles aujourd’hui, leur quartier, leur maison, leur cour ? La force du film est de nous avoir fait éprouver cette question avant même qu’elle devienne aussi urgente. Comme lance l’un des personnages, « La vie est trop fragile, il faut la célébrer ». Cinq ans après, c’est peut-être la seule réponse qui reste.

Nehemie Bastien (Freda) et Gessica Généus (réalisatrice) © 2021 Stephane Cardinale

Pour aller plus loin : un entretien avec la réalisatrice, une note d’intention, un contexte politique et social du pays et plus encore

Sources :