« La Teta Asustada : mémoire traumatique, corps subalternes et résistance dans le Pérou post-conflit »

Le film “La Teta Asustada” intitulé “Fausta” en France sorti en 2009 propose une immersion dans le quotidien de Fausta, une jeune fille qui souffre d’un syndrome mystérieux la “teta asustada” (littéralement “le sein apeuré”, transmis par sa mère, violée pendant le conflit péruvien (1980-2000). Pour guérir, elle doit enterrer le corps de sa mère, selon un rituel traditionnel dans leur village natal. Ce voyage révèle les mécanismes de silence, de subalternité et de résistance qui structurent la société péruvienne post-conflit.
Ce film est le deuxième long métrage de la réalisatrice de ce film, Claudia Llosa. Elle utilise le cinéma comme outil, pour donner la voix à celles que l’histoire officielle a souvent ignorées. Ce film a d’ailleurs été récompensé au Festival international du film de Berlin (Berlinale) où il a reçu l’Ours d’or, c’est le premier film péruvien à avoir reçu une si grande récompense internationale.
Contexte :
Entre 1980 et 2000 le Pérou a connu un conflit armé interne opposant l’armée gouvernementale aux groupes révolutionnaires du Sentier Lumineux (inspiré par le maoïsme) et du Mouvement révolutionnaire Tupac Amaru. Ce conflit a fait près de 70 000 morts, principalement parmi les populations quechuas des zones rurales, qui ont été les premières victimes des violences. A partir de 1990, la guerre a également atteint Lima où les affrontements se sont multipliés. Parmi les crimes les plus marquants de cette période, les violences sexuelles ont été utilisées comme arme de guerre par les différents belligérants. Des milliers de femmes, en majorité quechuas, ont subi des violences, dont les traumatismes restent largement ignorés ou niés par l’Etat péruvien. Les séquelles psychologiques de ces violences, transmises de génération en génération, ont profondément marqué les communautés affectées.
La Teta Asustada s’inscrit dans ce contexte en explorant la mémoire corporelle des violences, à travers le syndrome du “sein apeuré” (traduction en français de La Teta Asustada”), une maladie liée au stress post-traumatique, mais aussi une métaphore des séquelles collectives subies par les femmes quechuas. En donnant une voix à ces traumatismes souvent passés sous silence, Claudia Llosa met en lumière les conséquences durables de la guerre sur les corps et les esprits des survivantes et de leurs descendants.
Claudia Llosa :
Née en 1976 à Lima, Claudia Llosa est une figure majeure du nouveau cinéma péruvien, marqué par une approche documentaire et onirique. La Teta Asustada est son deuxième long-métrage, après Madeinusa (2006), qui abordait les séquelles de la guerre interne. Son cinéma se caractérise par un esthétique minimaliste (plans fixes, sons ambiants) pour immerger le spectateur dans l’expérience des personnages, par une focalisation sur les femmes indigènes dont les corps deviennent des lieux de mémoire et de résistance et par une critique des épistémologies coloniales en opposant les savoirs traditionnels (rituels andins) aux discours médicaux occidentaux (qui pathologisent Fausta).
Réception :
La Teta Asustada a été très bien accueillie par la critique. Le film a remporté l’Ours d’Or au festival de Berlin en 2009, devenant ainsi le premier film péruvien à obtenir un prix aussi prestigieux. Il a également été nommé aux Oscars dans la catégorie Meilleur film étranger, et a cumulé une quinzaine de nominations dans divers festivals à travers le monde. Ces reconnaissances ont permis de mettre la lumière sur le cinéma péruvien.
Cependant, au Pérou, la réception a été plus contrastée. Si certains ont salué le film pour son courage à aborder un sujet tabou comme les violences subies par les femmes quechuas pendant la guerre interne, d’autres lui ont reproché une représentation stéréotypée de la pauvreté et des populations indigènes. Des critiques locales ont même accusé le film de renforcer des clichés racistes, en montrant une image d’un Pérou misérable qui ne refléterait pas la réalité du pays. Ces débats soulignent les tensions entre reconnaissance artistique et enjeux de représentation, surtout dans un contexte où les inégalités sociales et raciales restent sensibles.
Synopsis :
La Teta Asustada suit Fausta, une jeune femme quechua marquée par l’héritage traumatique de la guerre interne péruvienne (1980-1992), un conflit qui a profondément divisé le Pérou et laissé des cicatrices notamment parmi les populations indigènes et rurales. Fausta souffre du “sein apeuré” (teta asustada), une maladie liée à une croyance populaire selon laquelle les femmes violées ou maltraitées pendant cette période auraient transmis, par leur lait maternel, une peur viscérale à leurs enfants. Ce syndrome, à la fois métaphore et réalité, incarne la transmission intergénérationnelle des traumatismes dans un pays où les violences contre les femmes, en particulier indigènes, ont souvent été niées ou passées sous silence.
A la mort de sa mère, elle se retrouve seule avec son oncle, dans un village andin où les ressources manquent. Pour subvenir à ses besoins et au rapatriement du corps de sa mère vers leur village natal, Fausta migre vers Lima, la capitale du Pérou. Rapatrier le corps de sa mère devient une quête essentielle pour lui offrir une sépulture traditionnelle et apaiser son âme. Comme Fausta, au Pérou, de nombreuses femmes indigènes issues des régions rurales et pauvres, sont contraintes de quitter leur terres pour trouver un travail dans les villes, elles occupent souvent des emplois précaires et invisibilisés, comme celui de domestique.
A Lima, Fausta trouve un emploi chez Aída, une pianiste blanche aisée qui vit dans un quartier huppé. Un marché se conclut entre les deux femmes : lorsque Fausta chantera une chanson en quechua, Aída lui offrira une perle de son collier. Dans cette maison, Fausta fait la rencontre de Noé, le jardinier en qui elle va avoir confiance puisqu’il l’écoute et l’aide à organiser le voyage pour rapatrier le corps de sa mère. Quand elle y parvient enfin, elle peut faire son deuil. De retour à Lima, elle accepte de se faire soigner pour enlever la pomme de terre. A la fin du film, on la voit marcher avec Noé, libérée de sa peur, prête à avancer.
Analyse d’une scène :
59’30 : La scène de la chanson.
La scène s’ouvre sur Fausta qui chante une chanson avec à ses côtés Aída. Le caméraman les filme avec un plan large ce qui nous permet de les voir de la tête au pieds dans leur environnement. Elles sont toutes les deux, à l’extérieur de la maison, Aída arrose les plantes pendant que Fausta lui chante la chanson. En revanche, Aída la coupe dans sa chanson et lui demande de chanter la chanson “de la sirène”, c’est une chanson intitulée “el canto de la sirena”. Le chant des sirènes, dans la mythologie grecque fait référence à des sirènes mi-oiseau mi-femme qui envoûtent les navigateurs afin de les charmer et de les entraîner vers la mort. Ici, dans le film, le chant des sirènes fait référence à Aída qui utilise cette chanson pour donner un souffle nouveau à sa carrière et qui, grâce aux chansons de Fausta, envoûtera ses spectateurs.
On sent que Fausta est forcée à chanter cette chanson, elle est dans la position d’un esclave qui exaucerait tous les désirs de son maître. On a ici une relation “hiérarchique” entre les deux femmes. Le plan suivant va justifier ce propos puisqu’à la minute 59’50, on passe à un gros plan où les deux femmes sont de profil. La silhouette d’Aída efface celle de Fausta, seule sa bouche est visible. La silhouette qui se dessine montre ce qu’on pourrait assimiler à un monstre, qui a deux bouches, dont celle de Fausta et ainsi qui vole son talent (le chant). Ce choix de plan n’est pas anodin puisqu’il représente l’effacement de Fausta derrière Aída qui va même jusqu’à lui voler ses chansons. Cette scène marque ainsi le début d’une nouvelle forme de violence envers Fausta, une violence silencieuse mais puissante.

Image extraite de la scène concernée.
Sources :
Amnesty internationale, “Pérou”, [en ligne], https://www.amnesty.org/fr/location/americas/south-america/peru/ , (consulté le 10 mai 2026).
Aquino Ordinola, Erika. « El desencuentro de la mujer y la sexualidad femenina, y la resistencia de la memoria en la post violencia. Un análisis crítico desde el filme La Teta Asustada » dans « », « Travaux et documents hispaniques », n° 10, 2019.
Benevent Gonzalez, Silvina. « La mémoire de la peur dans La Teta Asustada de Claudia Llosa », L’Âge d’or, n°3, 2010.
Darthou, Sonia. “Le chant des sirènes”, Historia, 25 août 2015. [en ligne] https://www.historia.fr/societe-religions/patrimoine/le-chant-des-sirenes-2062118 , consulté le 10 mai 2026.
Lillo, Gastón. “‘La Teta Asustada’ (Perú, 2009) de Claudia Llosa: ¿memoria u Olvido?” Revista de Crítica Literaria Latinoamericana, vol. 37, no. 73, 2011, pp. 421–46.
Llosa, Claudia. La Teta Asustada, 2009. [en ligne] https://www.youtube.com/watch?v=Wf5V4C3rcNU&t=5424s , consulté le 20 février 2026.
Shaw, Deborah., et al. « Fonds de financement européens et cinéma latino-américain : Altérisation et cinéphilie bourgeoise dans La Teta Asustada de Claudia Llosa ». Diogène, 2014/1 n° 245, 2014. p.125-141.

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