Des éditions cartoneras à la cyberculture

Mois : avril 2022

Cristina Chiquin, photojournaliste et incarnation du Colectivo Lemow : un individu peut-il représenter, parler au nom de tout le groupe qu’il prétend défendre ?

Cristina Chiquin, photojournaliste guatemaltèque.

Qu’est-ce que le collectif Lemow ?

Le mot Lemow vient de la langue Cakchiquel. Elle est liée au peuple maya éponyme (Cakchiquel), qui vit majoritairement dans le département de Chimaltenango (sud-ouest du pays).

Carte du Guatemala.

Il peut se traduire par reflet ou miroir, et c’est sous ce concept que le collectif s’identifie, parce qu’il cherche à refléter différentes réalités à travers les différentes formes d’art. Le Colectivo Lemow est un collectif crée par des femmes (principalement cinéastes) qui cherchent à rendre visible les droits de l’Homme, la réflexion critique et l’égalité femmes-hommes à travers du contenu artistique et culturel. De cette façon, elles autonomisent, divertissent et créent du lien entre les publics défavorisés du Guatemala (dont la majorité sont des femmes).

Crée en 2013, Lemow se consacre à la création et au partage des expressions culturelles à travers le point de vue des femmes. Elles ont survécu à l’épreuve du temps, aux épreuves de la vie et représentent la culture et les femmes guatémaltèques dans leur pays mais aussi dans le reste du monde. Le collectif est un agent du changement au Guatemala qui cherche à décentraliser le cinéma et en faire un art plus inclusif. Cela donne aux femmes les moyens d’explorer leurs expressions artistiques, reflétant leurs expériences et guérissant leurs émotions à travers l’art. Elles se spécialisent dans les ateliers de photographie, peintures murales, graffitis, musique, communication et cinéma. Elles créent également des ateliers en fonction des besoins des communautés qu’elles rencontrent et soutiennent.            Elles ont, à leur actif plusieurs projets, comme Reflejos (2016) ou encore Origenes (2017).

Reflejos est une exposition itinérante créée en 2016 sur le cinéma de genre, qui a parcouru onze départements du Guatemala avec un total de 22 expositions réalisées dans des écoles, des associations, des espaces publics et des centres culturels. L’exposition comprenait les projets cinématographiques réalisés par le collectif et les courts métrages de cinéastes guatémaltèques invités.

Origenes est une exposition de cinéma itinérante réalisée en 2017 et développée en collaboration avec Ixmayab Producciones. Avec un parcours à travers six départements du Guatemala et un total de 28 expositions présentant le portrait de 28 citoyens venant de tout le pays, l’exposition incluait des propositions audiovisuelles de cinéastes émergents/indépendants. En plus, des courts métrages de réalisateurs invités ont été diffusés.

Portraits de femmes, de leurs histoires et de leurs combats

            Projet de communication, Seres de Niebla (2018) cherche à travers la photographie et l’audiovisuel (principalement des capsules documentaires) à projeter et rendre visible la lutte de nombreuses femmes guatémaltèques qui, à travers leurs espaces de travail, obtiennent de meilleures conditions de vie. Rendre visibles les luttes des femmes, c’est reconnaître leur travail et contribuer au développement d’une société plus tolérante.

Il est composé de six courts métrages/capsules documentaires (allant de 4 à 7 minutes). Chacun d’entre eux est introduit, puis conclu par la chanson Tzk’at, de la chanteuse guatémaltèque Rebeca Lane, issue de son album « Obsidiana », sorti en 2018. C’est une artiste engagée ; et ses combats sont partagés par le Colectivo Lemow, ce qui explique l’association artistique entre toutes ces actrices. Les films n’ont pas vraiment de titre. Il y a seulement le nom des personnages principaux, suivi de leur métier. Tout simplement, ces films/ capsules présentent des femmes qui racontent leurs vies et leurs parcours.

L’équipe des films reste similaire sur les six parties. Veronica Sacalxot est la productrice ; Teresa Jimenez s’occupe de la photographie et de la post production ; Yanira Ixmucane gère la direction artistique.

Le premier film est centré sur la photojournaliste Cristina Chiquin        . Le deuxième raconte l’histoire de la chanteuse Aurora Chaj. Le troisième présente le parcours de Galilea Bracho, activiste et défenseuse des droits humains et droits LGBT. Le quatrième met en scène Gilberta Jimenez, activiste Xinca (tribu maya) qui milite pour la protection de la Terre, de la Nature ; la réappropriation et la défense de leur territoire.    Le cinquième montre le parcours de Manuela Xocol, présentatrice radio et communicante. Le sixième film dresse le portrait de la rappeuse Cat Monzon, d’origine Kʼicheʼ (un peuple du sud du pays).

Toutes ces femmes, et les histoires dont elles sont les héroïnes, ont plusieurs points communs. Le principal est que pour chacune d’entre elles, leur moyen d’expression est quelque chose qu’elles pratiquent depuis leur jeunesse, et surtout qu’elles ont toutes grandi dans ces milieux militants ou artistiques.

Cristina Chiquin : incarnation des valeurs du collectif, égérie de Lemow            

  Le premier des court-métrages met en scène Cristina Chiquin. Elle est photojournaliste. Elle explique qu’elle tient cette passion de son père. « Desde pequeña, me gustó mucho la fotografía. Mi papá le gustaba hacer fotografía de paisajes. Le gustaba siempre tener una cámaray en mi casa, al baúl lleno de fotos porque a mi papá le encanta tomar fotos. Creo que ahí me empezó también como las ganas de querer hacer fotografía”. Elle a toujours été engagée dans la défense des droits de l’Homme, et particulièrement les droits des femmes. Alors qu’elle pratiquait la photographie de manière ludique ; en 2012-2013 – à l’occasion de la commémoration des massacres du Rio Negro (1980-1982) –  elle a décidé de devenir photojournaliste, afin de lier ensemble ses deux passions.

En 1980-1982, en pleine guerre civile guatémaltèque, des Mayas Achis protestent contre l’expulsion de leurs terres natales vers des régions plus difficilement cultivables.  Le gouvernement guatémaltèque de l’époque voulait construire dans cette région (département de l’Alta Verapaz) un grand barrage hydro-électrique.  Plus de 400 d’entre eux sont tués par l’armée guatémaltèque.

En 2012, 30 ans après les exécutions, des avocats ont déposé un recours en justice devant la Cour interaméricaine des droits de l’homme pour obtenir un procès. C’est à cette occasion que Cristina s’est engagée.

Au-delà d’être un moyen d’expression comme les autres, et permettre aux personnes de s’exprimer ; pour Cristina, la photographie permet aussi de véhiculer des émotions. Elle permet de mettre des images sur ce que ressentent les gens – des sentiments qui ne peuvent pas forcément être transmis avec des mots. Comme la photographie reflète le regard de son autrice, c’est comme si la photographe s’exprimait avec des mots. Avec une photographie, il est possible de dire bien plus de choses, qu’avec un texte. Si les photos véhiculent des émotions, elles peuvent aussi plus facilement toucher le cœur des spectateurs. C’est aussi une démarche personnelle, car pour Cristina ; la photographie, c’est son moyen de s’exprimer, à elle, en tant que citoyenne.   

En revenant à la capsule documentaire, elle peut se diviser en deux parties. La première moitié présente Cristina dans son atelier, caractérisé par le mur tapissé de photographies. L’œuvre de Cristina semble la surplomber, comme pour symboliser tout le chemin parcouru par la photojournaliste. La capsule alterne tour à tour entre des prises de vue montrant Cristina qui s’exprime face caméra, qui montre certains de ses clichés ou encore qui contemple le mur de son œuvre.  

La seconde partie suit Cristina dans l’environnement dans lequel elle se sent la plus à l’aise : le milieu urbain. Elle se décrit elle-même comme une journaliste urbaine. Ici, son outil de travail – son appareil photo – illustre la métaphore du regard. Si Cristina pointe son objectif dans une direction pour saisir un instant, un moment ; la photographie qui en résulte est son regard (à elle) sur le monde qui l’entoure.  C’est une manière pour elle de se réapproprier le regard sur le monde. Pour cela, elle propose aux spectateurs son propre regard sur son monde, grâce à ses photographies. Ce n’est qu’un regard de plus : un parmi les autres.

Pour Cristina ; une image vaut mieux qu’un long discours (peut-être parce qu’elle est plus émouvante et plus personnelle, intime).

Mariquismo Juvenil : un.e artiste engagé.e pour un changement social au-delà de la binarité

La Zay

La question du genre a toujours été un sujet récurrent dans le travail de Zallary Cardona (La Zay), artiste graphique non binaire, née à Medellin et fondatrice de la bande dessinée digitale Mariquismo Juvenil qui est diffusée principalement en ligne. Considérant que l’exploration du genre et de la sexualité chez une personne constitue un processus intime et individuel, qui permet à chaque personne de développer sa propre personnalité, La Zay utilise sa propre construction identitaire comme outil de lutte sociale.

1. La question de la diversité en Colombie

Qu’est-ce que le « Mariquismo » ? La Zay suit une tendance de plus en plus présente dans la communauté LGBT+, qui consiste à reprendre l´insulte « Marica », signifiant “pédé” en français ou “faggot” en anglais, afin de se la réapproprier. A partir de la déconstruction de ce mot, il se reconnait fièrement comme « Marica », expression qui devient alors une arme contre la discrimination que ce soit dans son discours ou dans son art. C’est donc dans ce contexte, qu’en 2017, La Zay a créé Mariquismo Juvenil, un espace artistique qui utilise Instagram, plateforme permettant de rendre visible les luttes LGBT+ qui sont censurées et invisibilisées par les médias traditionnels.

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Linda Vellejo – Make ‘Em All Mexican

Qui est Linda Vallejo ?

Linda Vallejo est une artiste Chicana dont l’importance des œuvres a été soulignée dans de nombreux articles témoignant des expériences de vie des personnes d’origine mexicaine habitant aux États-Unis.  L’artiste raconte avoir été influencée par les nombreux voyages auxquels elle prit part lors de son enfance, l’emmenant à un questionnement sur l’identité américano-mexicaine. Née à Boyle Heights en 1951, elle a passé ses premières années à East L.A. avant de vivre en Allemagne, en Espagne pour finir par s’installer en Alabama – des déménagements motivés par un père qui était colonel dans l’armée de l’air comme nous l’apprend sa biographie présente sur le site de l’Université de Californie. Ce n’est que lorsqu’elle est retourne dans le sud de la Californie à la fin des années soixante qu’elle s’immerge a nouveau dans son héritage chicano. Ayant grandi dans un milieu où la culture dominante était blanche et états-unienne de l’Alabama dans les années soixante au début du mouvement Chicano, il était important pour elle de retravailler, mettre en avant et célébrer des symboles traditionnels et indigènes mexicains. Ces questions précédemment mentionnées emmenèrent une réflexion de la part de l’artiste sur l’importance de la couleur de la peau des individus dans la société états-unienne ainsi que dans la culture populaire et filmique du pays.  

The crux of the matter, it seemed to me, was that visual representations of the American Dream did not include me, or my loved ones. I had never seen the golden images of Americana with familiar “brown” faces. Friendly faces, sure—but not familiar ones. The yearning for familiar faces sent me on a quest for images that I could call my own.

Linda Vallejo

Elle décrit elle-même ses intentions dans la vidéo suivante, provenant de la chaîne Youtube de l’artiste:  

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ImillaSkate “Le pouvoir de l’identité faite poésie”

Producciones, Q. (2021, Summer 9). Cortometraje Imillaskate Cochabamba. Youtube

La présidence d’ Evo Morales a marqué un tournant dans la revalorisation des cultures des indigènes boliviennes. Un des aspects les plus visibles de ce changement est la reconsidération les cholas, les femmes andines en jupes, bottes, mantilles et manteaux. La stigmatisation qui leur était associée a changé un peu avec l élection de 2005. Il y a un véritable trésor symbolique dans ces femmes indigènes. “Les Cholitas vont continuer à porter leurs gilets et chapeaux parce qu’elles portent leur culture dans leurs vêtements, leur identité.” Sous le mandat de Morales, premier président autochtone de Bolivie, les électeurs ont adopté une nouvelle constitution qui reconnaissait officiellement 36 langues autochtones et donnait aux autochtones de la nation des droits plus étendus, comme la propriété foncière communale.

Mais la discrimination et le racisme envers la culture chola ne sont pas des problèmes que la société bolivienne conservatrice a réussi à surmonter. Il n’y a pas si longtemps, il était mal vu et quasi impossible qu´une chola entre dans un studio ou un hôtel cinq étoiles. Les autochtones aymaras et quechuas – facilement reconnaissables à leurs vêtements distinctifs – se voyaient refuser l’accès à certains restaurants, taxis et même certains bus publics. Pendant des générations, ils n’ont pas été autorisés à marcher librement sur la place centrale de la ville, ni dans les banlieues riches. Ségrégation incompréhensible dans un pays où plus de la moitié de la population se considère comme autochtone.

D’après les données de la CEPALC, la Bolivie compte la plus forte proportion d’autochtones de la région. Plus de la moitié de la population bolivienne est d’ascendance autochtone. L’aymara et le quechua sont les deux langues autochtones les plus parlées dans le pays

Carte de l ‘ État plurinational de la Bolivie.

On dit souvent que Cochabamba est la région métisse par excellence. Les vallées cochabambinos ont été le lieu de contacts historiques entre différents groupes, ce qui a donné naissance à une dynamique régionale dans laquelle les femmes rurales jouent un rôle important mais ont une identité incertaine. Pendant des siècles, les femmes rurales ont participé à la production agricole, au commerce, à la production de chicha (boisson qui provient de l’empire Inca et est faite à base de maïs fermenté) et à d ‘ autres activités, contribuant ainsi à la survie de leurs familles et communautés dans des conditions difficiles. Cependant, leurs contributions au développement régional ne sont pas reconnues en termes d’avantages sociaux et économiques.

Les principales institutions boliviennes et cochabambines sont patriarcales. Dans les zones rurales, les femmes ont de fortes responsabilités au sein de leur foyer, les hommes étant nettement plus nombreux dans toutes les institutions juridiques, politiques, religieuses et syndicales. Dans ce pays, un certain nombre d ‘ indicateurs sociaux restent bien en deçà des moyennes régionales et des inégalités marquées subsistent entre les régions, entre les zones rurales et les zones urbaines, entre les hommes et les femmes et entre les autochtones et les non-autochtones.

Naissance d’ImillaSkate

Les Imillas patinent dans la rue de Cochabamba.
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