Médias contre-hégémoniques et représentations audio-visuelles

La Camarista – Lila Avilés

La Camarista : rendre visible l’invisible, le travail domestique
Le film « La Camarista » de Lila Avilés propose une immersion dans le quotidien d’une travailleuse domestique, à travers une esthétique minimaliste et sensorielle.

Le Polyester


Contexte, démarche de la cinéaste et réception
Avant ce premier long-métrage sorti en 2018, Lila Avilés, formée au théâtre, développe une attention particulière aux corps, aux gestes, aux espaces clos, ce qui influence sa mise en scène. Avec La Camarista, elle choisit de filmer un univers rarement représenté pour lui-même : celui du travail hôtelier. Le film s’inscrit dans un contexte marqué par la précarisation du travail et l’extension des logiques néolibérales, particulièrement visibles dans les grandes métropoles latino-américaines comme Mexico. Il repose presque entièrement sur la performance de Gabriela Cartol. Il propose une observation quais documentaire du fonctionnement d’un hôtel de luxe, pensé comme un révélateur des inégalités sociales. Inspiré d’une pièce éponyme, elle-même adaptée du livre de la photographe française Sophie Calle, qui s’est fait embaucher comme femme de chambre dans un hôtel pour documenter l’intimité des client·es à travers des effets personnels.


Le film fut présenté dans de nombreux festivals internationaux, comme le Havana Film Festival, le BFI London Film Festival, le Palm Springs International Film Festival, Cinélatino à Toulouse. Il a reçu de nombreuses distinctions (36 nominations et 13 victoires), dont plusieurs prix du meilleur premier film (au New York Film Critics et au International Cinéphile Society Awards), ainsi que le prix du jury (au Marrakech International Film Festival), ou encore meilleur long métrage mexicain (au Morelia International Film Festival). La critique a largement salué sa rigueur formelle, son immersion et son refus du spectaculaire, le rapprochant d’un « cinéma du réel ». https://www.imdb.com/fr-ca/title/tt8331988/awards/

Bande annonce Youtube : Cine CANIBAL, « La Camarista -Trailer Oficial HD », 2 avril 2019.

Synopsis
Le film suit Eve, une femme de chambre travaillant dans un grand hôtel de luxe à Mexico. Ses journée sont rythmées par une succession de tâches minutieuses : faire les lits, nettoyer les salles de bain, remplacer les serviettes, réapprovisionner les produits, tout en respectant des protocoles stricts et un rythme soutenu.


Le récit se déroule presque entièrement dans les étages de l’hôtel, un espace clos où Eve croise brièvement des client·es, ses collègues et ses supérieur·es. Quelques éléments viennent rompre la monotonie de son quotidien : demandes particulières, objets oubliés, échanges discrets entre employées. On se concentre sur Eve, que l’on suit pas à pas dans sa vie de tous les jours, consacrée presque entièrement à l’hôtel dont elle ne semble jamais sortir.

No More Workhorse


On devine une existence peu facile. Elle a un fils de quatre ans qu’elle élève seule et à qui elle parle ponctuellement au téléphone, et vit dans un domicile au confort précaire (elle explique ne disposer que d’une carafe d’eau en guise de douche). Plutôt réservée, elle exécute son travail avec soin.


Dans cet univers clos, c’est tout juste si elle prend le temps de regarder par les grandes baies vitrées qui offrent un panorama gigantesque sur la ville. Elle ne quitte son 21e étage que pour se perdre dans les sous-sols. Elle ne refuse aucune tâche dans l’espoir d’obtenir un jour la gestion du 42e étage que beaucoup convoitent, car il représente promotion. Cette attente structure son quotidien et la pousse à redoubler d’efforts. D’abord peu confiante sur ses capacités d’apprentissage, elle finit par fréquenter les formations offertes par son employeur, s’investit davantage et nourrit l’espoir de s’élever socialement, tout en découvrant la force de l’amitié. Malgré ses efforts, cette ascension espérée en se concrétise pas. Les promesses d’amélioration, comme une proposition de nounou mieux rémunérée, restent sans suite. Le film s’achève sur une scène où Eve accède au toit de l’hôtel, échappant brièvement à cet espace fermé.

Analyse : un cinéma de l’expérience et de la domination
Le film fonctionne comme un huis clos : bien que l’on sache qu’Eve a une vie en dehors et qu’elle rentre chez elle, ces espaces restent hors champ. L’hôtel devient ainsi un monde à part, presque totalisant, qui organise le temps, les gestes et les aspirations des travailleur·euses. Cette fermeture spatiale traduit une forme d’enfermement social, où les travailleur·euses apparaissent comme captifs d’un système.


Dans une perspective d’épistémologie de la domination, La Camarista met en lumière des rapports de classe particulièrement marqués. L’hôtel fonctionne comme une métaphore de la hiérarchie sociale : plus on monte dans les étages, plus le prestige et les salaires augmentent. Cette verticalité matérialise littéralement les inégalités sociales.


Les rapports de genre sont également important : le travail domestique, historiquement féminisé, est ici montré dans sa dimension contraignante et invisibilisée. Eve subit une forme de déshumanisation, notamment dans ses interactions avec les client·es, souvent brèves et marquées par une indifférence voire parfois une certaine condescendance. La précarité structure l’ensemble de son existence : longues journées de travail, trajets contraignants, nécessité de parfois dormir dans l’hôtel, petits arrangements économiques comme l’achat ou revente d’objets trouvés. Malgré son investissement, les promesses d’amélioration restent illusoires, renforçant l’idée d’un horizon bloqué et fataliste.


Le film dépasse cependant le seul cadre mexicain et propose une réflexion plus universelle sur le travail : la relation entre le·a travailleur·euse et son activité, le désir d’élévation sociale à travers celui-ci et la structuration verticale des rapports sociaux. Eve construit son rapport au monde à travers son travail et ses interactions, y compris dans leur absence.


Sur le plan formel, La Camarista relève d’un cinéma de l’expérience. L’absence de musique, la répétition des gestes, la durée des plans plongent le spectateur dans le vécu du personnage. Il ne s’agit pas seulement de comprendre sa condition, mais de l’éprouver. Cette esthétique produit un effet d’anesthésie émotionnelle : peu de moments de joie ou de tristesse intense, mais une forme de neutralité affective qui reflète l’usure du quotidien. Le spectateur partage cette temporalité étirée, marquée par l’attente et la répétition.

Séquence de fin : l’accès au toit
La scène finale constitue une rupture majeure. Pour la première fois, Eve sort de l’univers clos de l’hôtel. Par un mouvement ascendant, elle accède à un espace interdit, puis au toit, où le ciel apparait comme un horizon dégagé, sans qu’aucun élément du building n’apparaisse à l’image. Cette ouverture spatiale peut être interprétée comme une brève suspension des contraintes, voire une tentative d’échappée à l’ordre social. Cependant, cette élévation ne correspond pas à une véritable ascension sociale. Elle reste symbolique : l’espace s’ouvre, mais les conditions matérielles demeurent inchangées, ce qui en fait une séquence ambiguë.


Pour redescendre, elle brouille les normes en utilisant un autre ascenseur, celui qu’empruntent les client·es. Dans un dernier plan ouvert, elle sort de l’hôtel, observée à distance par la caméra restée dans le hall, on la regarde un instant s’éloigner, comme libérée, de l’autre côté des portes vitrées. Ce départ, à la fois discret et symbolique, suggère une possible libération, sans pour autant offrir de résolution narrative claire.

Bande annonce Youtube

Sources :
– Avilés, Lila, La Camarista, Mexique, La Panda, 2018.
– Joudet Murielle, « La Camarista  : une femme de chambre dans de beaux draps », Le Monde [en ligne], 17 avril 2019. [ https://www.lemonde.fr/culture/article/2019/04/17/la-camarista-une-femme-de-chambre-dans-de-beaux-draps_5451364_3246.html (consulté le 20 avril 2026)]
– Lépine Cédric, Entretien avec Lila Avilés, réalisatrice de « La Camarista », Le Club de Médiapart [en ligne], 21 avril 2019.[ https://blogs.mediapart.fr/edition/cinemas-damerique-latine-et-plus-encore/article/210419/entretien-avec-lila-aviles-realisatrice-de-la-camarista (consulté le 20 avril 2026)]
– Lequeu Thomas, La Camarista de Lila Alvilés : édifice social, Critikat [en ligne], 16 avril 2019. [https://www.critikat.com/actualite-cine/critique/la-camarista/ (consulté le 17 mars 2026)]
– Levanneur Claudine, La Camarista – Lila Avilés – critique, Avoir a lire [en ligne], 16 avril 2019. https://www.avoir-alire.com/la-camarista-la-critique-du-film (consulté le 17 mars 2026)]

1 Comment

  1. ninaleroux

    Merci pour ce billet, Luce !

    Ce qui m’a accrochée dès le départ, c’est l’idée que tu développes sur la verticalité de l’hôtel comme métaphore sociale. Je trouve ça vraiment fort comme choix de mise en scène de rendre visible une hiérarchie abstraite en la matérialisant dans l’espace physique du film. Plus on monte dans les étages, plus le prestige augmente. Eve nettoie le 21e et rêve du 42e. Ce n’est pas juste une ambition professionnelle, c’est toute une structure sociale qui s’exprime dans cette verticalité. Et ce qui me plaît dans ce que tu décris, c’est que la forme fait le travail politique à la place du discours. Avilés n’explique pas les inégalités de classe, elle les construit visuellement, plan après plan. C’est ce que Rancière appelait le partage du sensible : la politique ne passe pas seulement par les idées, elle passe par ce qu’on rend visible. Filmer Eve qui monte et descend dans cet hôtel, c’est déjà un acte politique.

    Ce qui m’a vraiment frappée en lisant ton billet, c’est le paradoxe que tu décris. Un hôtel, pour un client, c’est un espace de vacances, de confort, où tout est fait pour qu’il se sente bien. Pour Eve, c’est exactement le même espace mais vécu comme un enfermement. Elle ne sort jamais vraiment de ces murs, elle y mange, parfois y dort, y passe ses journées entières. Le huis clos combiné à la verticalité hiérarchique crée quelque chose de très puissant : un lieu unique, traversé par deux expériences totalement opposées selon la place qu’on y occupe. Et le fait qu’Avilés filme uniquement depuis le point de vue d’Eve, sans jamais vraiment entrer dans la perspective des clients, c’est un choix fort je trouve. Elle refuse de montrer les deux faces en même temps, parce que dans la réalité, elles ne se voient jamais vraiment.

    En lisant ton analyse, j’ai immédiatement pensé à Parasite de Bong Joon-ho. Le film utilise exactement la même logique spatiale. Il y a cette scène des inondations où la famille pauvre remonte des sous-sols noyés pendant que la famille riche dort à l’étage dans l’indifférence. C’est le même vertige, les étages du bas absorbent la violence, les étages du haut n’en savent rien. Et il y a aussi ce moment où le père de la famille riche dit que le chauffeur « ne franchit pas la ligne », ça marque bien la frontière invisible entre les espaces. Ça fait directement écho à la scène finale que tu décris, Eve qui prend l’ascenseur des clients pour la première fois. Un geste infime, mais qui dit tout.

    Ce que tu décris de l’ambiance sonore m’a aussi beaucoup frappée. L’absence de musique, la répétition des gestes, les sons du quotidien, c’est une vraie prise de position esthétique. Ça force le spectateur à vraiment vivre l’expérience d’Eve plutôt que de l’observer de l’extérieur. On ne regarde pas la précarité, on la ressent dans la durée. C’est exactement là que la forme et le propos politique ne font plus qu’un.

    Ce qui m’a le plus touchée dans le billet, c’est la façon dont tu analyses la fin. Eve qui monte sur le toit, qui sort par les portes vitrées réservées aux clients. Tu soulèves très justement l’ambiguïté de cette scène, l’espace s’ouvre, mais rien ne change vraiment dans sa vie. Avilés refuse de donner une victoire facile. Elle donne juste à Eve un instant de ciel. Et c’est peut-être plus juste que n’importe quel happy end pour ce que ça dit de la dignité humaine.

    En tout cas ce billet m’a vraiment donné envie de voir le film. Merci 🙂

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