Médias contre-hégémoniques et représentations audio-visuelles

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« A melhor mãe do mundo », ou comment Anna Muylaert rend visible l’invisible.

Après le succès international de « Que horas ela volta ? », la réalisatrice brésilienne Anna Muylaert revient sur les écrans avec un nouveau long métrage : « A melhor mãe do mundo » ou « La meilleure mère du monde » en août 2025. Ce long métrage d’une heure et 46 minutes s’inscrit dans la lignée artistique de la réalisatrice en mettant les femmes et plus précisément les mères au centre de la narration.

Présentation générale :

La filmographie d’Anna Muylaert regorge de représentation de femmes fortes, battantes et courageuses. Elle a souvent exploré le thème de la maternité et de l’enfance. Elle a d’ailleurs commencé sa carrière dans la réalisation de programmes pour enfants. Depuis les années 1980, Anna Muylaert fait sa place dans le cinéma brésilien, s’imposant comme l’une des réalisatrices brésiliennes les plus importantes de sa génération.

Dans « A melhor mãe do mundo », la réalisatrice s’empare de sujets délicats dans la société brésilienne pour les mettre en lumière avec finesse et réalisme. Entre le film documentaire et le road movie, le long métrage nous embarque dans le quotidienne d’une femme catadora de lixo ou ramasseuse de déchets et ses enfants, à travers les rues de São Paulo. Souvent invisibilisées les catadoras sont un maillon clé dans le tri et le recyclage des déchets. En effet, le Brésil produit 80 millions de tonnes de déchets par an, sans les catadoras, le Brésil serait une décharge à ciel ouvert. Bien que pionnier dans la mise en place de circuit de revalorisation, la société brésilienne peine à reconnaître l’importance de ces femmes fortes qui poussent leurs charriots remplis de déchets plastiques. Par ailleurs, le film s’inscrit aussi dans un contexte plus large de lutte contre les violences domestiques et/ou familiales. Anna Muylaert et Shirley Cruz ( l’actrice de Gal ) ayant elles même subi des violences conjugales, le film devient donc très intime, presque cathartique. Même si depuis 2006 le Brésil a instauré la loi Maria da Penha, les violences faites envers les femmes ne cessent d’augmenter, surtout depuis Bolsonaro. Ce film est une ode au courage et à la force des femmes.

Présenté pour sa première mondiale lors du 75ème Festival International du Cinéma de Berlin, « A melhor mãe do mundo » tire son épingle du jeu. Le long métrage se hisse à l’affiche de plusieurs festivals de cinéma notamment celui de Guadalajara où il remporte de multiple prix. Il est aussi présenté en France où il effectue sa première française lors du festival Cinélatino à Toulouse. Par la critique, le dernier long métrage d’Anna Muylaert est majoritaire applaudi et salué pour sa justesse, finesse et légèreté malgré les thèmes abordés. Bien que certains le trouve un peu long, tous remarquent le jeu authentique et naturel des enfants de Gal. Les critiques saluent la mise en lumière des femmes et surtout des catadoras, grandes invisibles de la société brésilienne.

Synopsis :

« A melhor mãe do mundo » retrace l’histoire de Gal, une catadora mère de Rihanna et Benin. Le film commence in medias res lorsque Gal se rend dans un commissariat afin de déposer une plainte pour violence domestique sur l’homme qu’elle aime, Leandro. Malgré le choc, Gal donne le ton du film en montrant une femme actrice de son destin, prête à protéger ses enfants. Suite à cela, Gal fuit avec ses enfants à bord de sa carriole. Pour justifier ce départ précipité, elle prétexte une subite envie de partir à l’aventure. De cette manière, elle embellit la vérité pour que Rihanna et Benin ne soient pas exposés à la violence de la situation.

La plupart du film se déroule sur les routes de São Paulo, allant de quartier en quartier jusqu’ à arriver à la maison de sa cousine Val. Une fois arrivée dans ce qui pourrait être un instant de répit, Leandro surgit lors d’une après-midi en famille. La maison devient rapidement une prison dans laquelle Gal n’a aucun moyen de sortie. En cette même journée, Leandro la demande en mariage devant toute sa famille, incitant Gal a accepter sous l’effet de l’insécurité financière et de la pression familiale.

Face à cette nouvelle, Rihanna préfère continuer leur aventure avec son petit frère. Lorsque Gal se rend compte de la disparition de ses enfants, elle part immédiatement à leur poursuite et finit par les retrouver. Après avoir révélé que leur aventure était en fait un mensonge, Rihanna et Benin ne veulent pas y croire et préfèrent continuer leurs péripéties. Ce faisant, ils donnent la force suffisante à Gal pour aller chercher de l’aide dans un refuge où ils y sont accueillis.

Analyse du film : Une critique de la société sous forme de road movie.

D’un point de vue technique, le film tend presque vers le documentaire tant Anna Muylaert a passé du temps à faire des recherches et écouter des témoignages. Le charriot étant le principal moyen de transport de nos protagonistes, le film s’intègre parfaitement dans le road movie. Shirley Cruz tire ce tas de ferraille qui pèse environs 300 kilos sans aide. La carriole devient une voiture, une cabane, un refuge mais aussi et surtout le symbole des catadoras. Complètement aménagé avec une enceinte, de la nourriture et des affaires, il accompagne la quête de soi de Gal. Le son in ou intradiégétique inscrit le film dans un environnement géographique très précis. Les bruits de la ville, de l’entourage sont omniprésents. Les scènes comportant de la musique extradiégétique se comptent sur les doigts d’une main. Le son joue un rôle important dans le film, quand les émotions deviennent fortes : angoissantes ou stressantes, le son devient oppressant, saturant presque les oreilles du spectateurs. Comme par exemple, lorsque Rihanna et Benin s’enfuient et que Gal les cherche : la panique étant retranscrite par une séquence de caméra à l’épaule et une augmentation des bruits qui l’entourent provoquant un assourdissement. Le son redevient normal lorsqu’elle les retrouve. Le long métrage utilise majoritairement des plans d’ensemble inscrivant une fois de plus les protagonistes dans la ville de São Paulo. Entre le son et le plan d’ensemble, tout est fait pour insérer la famille dans la société brésilienne, puisque ce récit rend visible la réalité de beaucoup d’autres familles. Ainsi, nous pouvons dire qu’Anna Muylaert réalise une fresque sociale de la société brésilienne contemporaine.

Ici, les personnages masculins ne font pas avancer le récit, ils viennent le perturber. Les hommes ne sont pas central dans le récit, ni à l’écran. Leandro apparaît seulement dans la deuxième partie du film. Cependant, bien que peu visible, il exerce une présence fantomatique : dès la fuite de Gal, il ne cesse de l’appeler, relevant du harcèlement digital. Tous ces appels répétés créent une forme d’angoisse et une ambiance pesante que Gal s’efforce d’adoucir par ses jeux et l’aventure qu’elle crée pour ses enfants. Même s’ils sont peu présents, Anna Muylaert rappelle subtilement la domination des hommes, de par leur genre. Dans les coopératives de recyclages, les hommes sont derrières les machines, les hommes s’occupent de l’argent et de le distribuer.

Quand même une figure est présentée comme paternelle et gentille, la déception nous rattrape quand Reginaldo, celui que Gal considère comme un père, essaie de forcer Gal à l’embrasser, alors qu’il connaît sa situation. Tous ses gestes « bienveillants » deviennent des gestes intéressés dans le seul but de duper Gal.

Enfin, dans la maison de Val, le patriarcat se reflète dans le quotidien : pendant que les hommes s’amusent, jouent et parient au baby foot, boivent plus que de raison, Val et Gal, en fond, nettoient, passent le balaie et rangent. Ici, l’homme est celui qui contrôle la sphère économique, gère l’argent alors qu’il apparaît comme irresponsable et gaspilleur.

Ce film a pour but de mettre en lumière une partie de la société brésilienne qui est invisibilisée et rejetée par la société. Bien qu’essentielles dans la société, les catadoras travaillent souvent illégalement (scène où l’on voit des policiers contrôler une coopérative) et dans des conditions précaires. Anna Muylaert glisse une critique de la société de surconsommation, qui contribue au maintien de la précarité économique des femmes. Ainsi, Gal accumule les formes d’invisibilisation, tant par sa couleur de peau que par son genre et enfin par son travail.

Par ailleurs, la scène d’ouverture rappelle l’incapacité du système judiciaire brésilien à gérer les situations de violences domestiques. Gal doit témoigner dans une grande salle, sans intimité, face à une personne qui la presse, la juge et l’infantilise. En théorie la loi Maria da Penha aurait dû améliorer la situation, et pourtant même 20 ans après, Gal se retrouve sans solution après avoir demandé de l’aide à un système qui est censé la protéger. Avec le personnage de Val, la réalisatrice vient apporter de la profondeur et de la nuance à ces propos, rappelant que les hommes ne sont pas les seuls fautifs. La société a éduqué des mères qui ont accepté leur destin comme une malédiction. Val est résignée, elle sait que son mari la trompe, qu’il gaspille leur argent, mais il représente aussi une forme de stabilité économique, de sécurité. Elle banalise la violence domestique comme faisant parti du lot du mariage. Sa vision vient en totale opposition à celle de Gal qui essaie de briser ce schéma répétitif de violence.

Enfin, Anna Muylaert glisse une critique subtile du capitalisme dans son long métrage. Certes lié aux problématiques environnementales et de surconsommation, Anna Muylaert met en avant l’individualisation de la société créée par le capitalisme. Toutes les voitures encombrants les routes, l’invisibilisation, l’insensibilité des gens face à la violence est mise en avant tout au long du film. La rencontre avec Munda ( vendeuse à la sauvette en fauteuil roulant ) est déjà un premier pas vers le lien social. L’affection que cette femme a envers Gal est doux à voir. Alors qu’elles ne se connaissent que depuis quelques heures, elle est la première à lui tendre la main et à lui proposer une solution pour quand elle sera prête. C’est grâce à elle que Gal et ses enfants emménagent dans l’immeuble-refuge. Ce dernier endroit est chargé en symbolisme. Pour une fois Gal n’est plus seule face à ses problèmes, elle est entourée de femmes qui la comprennent. L’immeuble devient un lieu de rassemblement, de communauté pour permettre aux mères de faire face ensemble. L’immeuble devient donc un groupe de femmes qui vient contrer l’individualisme du capitalisme. C’est une véritable ode à la puissance de la solidarité féminine.

Analyse d’une séquence : scène de fin ( 1h37min.22s. – 1h39min.36s.)

La séquence de fin se déroule donc après que Gal et ses enfants ont été accueilli dans un refuge. Elle y emménage dans un appartement et s’intègre dans un groupe de personnes, majoritairement de femmes, solidaire et apaisant. Après avoir eu une opportunité de travail fixe et rémunéré, Gal se dirige vers le toit terrasse à la recherche de ses enfants en train de jouer avec les autres enfants de l’immeuble. La scène débute donc par un plan taille où l’on peut voir Gal, dos à la caméra, face à l’immensité de la nuit. Le caméra vient se positionner de profil pour permettre au spectateur d’observer une scène émouvante entre Gal et Rihanna. Elles se font un câlin, puis Gal demande à sa fille si elle est heureuse. Le plan taille de profil permet d’encrer le moment dans l’intimité.

Lorsque Rihanna annonce qu’elle veut se confier à sa mère, Gal s’agenouille pour encourager sa fille à parler. Quand Rihanna révèle qu’elle avait peur de Leandro et qu’il avait levé la main sur elle un jour où il était alcoolisé, un gros plan se fait sur le visage de Gal, sourcils froncés et inquiète. Gal s’excuse mais Rihanna surprend par sa maturité en rassurant sa mère et en lui murmurant : « Tu es encore plus forte. Tu es la meilleure mère du monde », un clin d’œil au nom du film. Le gros plan sur le visage de Rihanna montre l’optimisme, la sérénité et la force de cette jeune fille qui cherche à soutenir sa mère. Le choix du plan permet d’amplifier l’intensité de la confession. À partir de ce moment, une musique extradiégétique apparaît légèrement en fond sonore et monte crescendo.

Enfin Rihanna embrasse sa mère sur le front avant de lui faire un câlin qui englobe le corps de sa mère, comme pour la protéger. Dans cette scène on peut y voir une inversion des rapports dans la posture. Rihanna devient presque une adulte, dominant sa mère par la taille et l’encourageant à rester la meilleure mère du monde. La musique prend de plus en plus de place, jusqu’à ce que Rihanna reparte s’amuser, redevenant ainsi une jeune fille joyeuse et insouciante. On revient en plan taille, Gal se relève fermant cette parenthèse émotionnelle, et avance sur la terrasse. Dos à la caméra elle s’éloigne vers l’horizon et se noie parmi les autres mères dans un plan d’ensemble. Les paroles de la chanson (son-off) Maria Maria apportent une touche d’optimisme en rappelant qu’il faut avoir « foi en la vie ».

Le fond noir avec la même musique en guise de générique de fin viennent clôturer le film. Loin de la fin « tout est bien qui finit bien », le long métrage se termine de manière réaliste, par une touche d’espoir et d’optimisme qui montre que le combat de Gal ne fait que commencer mais cette fois : elle est entourée.


« Gal carrega o mundo nas costas, não como heroína mítica, mas como tantas mulheres que seguem caminhando, mesmo quando ninguém as vê. »

Angelo Cordeiro, pour Rolling Stone Brasil

Pour en savoir plus sur la réalisation et la création du film, voici le lien vers une interview avec Anna Muylaert et Shirley Cruz ( Gal ) : “A Melhor Mãe do Mundo” é o filme que todo mundo deveria ver! Confira a entrevista que fizemos

Lien vers une mini-série documentaire sur les catadoras : A Melhor Mãe do Mundo (Real) – Daniele da Silva

Bibliographie :

Canal GNT, « Shirley Cruz DÁ VOZ a MULHERES INVISÍVEIS em A MELHOR MÃE DO MUNDO | Conversa com Bial » [vidéo en ligne], 7 août 2025. [Shirley Cruz DÁ VOZ a MULHERES INVISÍVEIS em A MELHOR MÃE DO MUNDO | Conversa com Bial | GNT (consulté le 20 mai 2026)].

Infinite Ressources, « La gestion des déchets à São Paulo, représentative de toute l’Amérique du Sud ! », Infinite Ressources [en ligne], 11 octobre 2019. [La gestion des déchets à São Paulo, représentative de toute l’Amérique du Sud ! (consulté le 25 mai 2026)]

Rolling Stone Brasil, « SHIRLEY CRUZ e ANNA MUYLAERT (A MELHOR MÃE DO MUNDO) – Rolling Stone Entrevista #32 » [vidéo en ligne], 7 août 2025. [SHIRLEY CRUZ e ANNA MUYLAERT (A MELHOR MÃE DO MUNDO) – Rolling Stone Entrevista #32 (consulté le 22 mai 2025)].

Santos, Guilherme, « A melhor mãe do mundo (2025) », Observatório de cinema e audiovisual [en ligne], 7 août 2025. [A Melhor Mãe do Mundo (2025) | oca.observatorio (consulté le 22 mai 2026)]

Yannopoulos, Alexis, « Laurence Mullaly, Michèle Soriano (éds.), De cierta manera: cine y género en América latina », Cinémas d’Amérique latine, n° 23, 2015, p. 179-181.

Watrin, Aglaé, Senise, Mayara, « Précaires et déconsidérés, quelque 800 000 Brésiliens font vivre l’industrie du recyclage du pays. Ils luttent pour un emploi digne. », Reporterre [en ligne], février 2025. [Ces mains invisibles qui recyclent nos déchets (consulté le 22 mai 2026)]

La Camarista – Lila Avilés

La Camarista : rendre visible l’invisible, le travail domestique
Le film « La Camarista » de Lila Avilés propose une immersion dans le quotidien d’une travailleuse domestique, à travers une esthétique minimaliste et sensorielle.

Le Polyester


Contexte, démarche de la cinéaste et réception
Avant ce premier long-métrage sorti en 2018, Lila Avilés, formée au théâtre, développe une attention particulière aux corps, aux gestes, aux espaces clos, ce qui influence sa mise en scène. Avec La Camarista, elle choisit de filmer un univers rarement représenté pour lui-même : celui du travail hôtelier. Le film s’inscrit dans un contexte marqué par la précarisation du travail et l’extension des logiques néolibérales, particulièrement visibles dans les grandes métropoles latino-américaines comme Mexico. Il repose presque entièrement sur la performance de Gabriela Cartol. Il propose une observation quais documentaire du fonctionnement d’un hôtel de luxe, pensé comme un révélateur des inégalités sociales. Inspiré d’une pièce éponyme, elle-même adaptée du livre de la photographe française Sophie Calle, qui s’est fait embaucher comme femme de chambre dans un hôtel pour documenter l’intimité des client·es à travers des effets personnels.


Le film fut présenté dans de nombreux festivals internationaux, comme le Havana Film Festival, le BFI London Film Festival, le Palm Springs International Film Festival, Cinélatino à Toulouse. Il a reçu de nombreuses distinctions (36 nominations et 13 victoires), dont plusieurs prix du meilleur premier film (au New York Film Critics et au International Cinéphile Society Awards), ainsi que le prix du jury (au Marrakech International Film Festival), ou encore meilleur long métrage mexicain (au Morelia International Film Festival). La critique a largement salué sa rigueur formelle, son immersion et son refus du spectaculaire, le rapprochant d’un « cinéma du réel ». https://www.imdb.com/fr-ca/title/tt8331988/awards/

Bande annonce Youtube : Cine CANIBAL, « La Camarista -Trailer Oficial HD », 2 avril 2019.

Synopsis
Le film suit Eve, une femme de chambre travaillant dans un grand hôtel de luxe à Mexico. Ses journée sont rythmées par une succession de tâches minutieuses : faire les lits, nettoyer les salles de bain, remplacer les serviettes, réapprovisionner les produits, tout en respectant des protocoles stricts et un rythme soutenu.


Le récit se déroule presque entièrement dans les étages de l’hôtel, un espace clos où Eve croise brièvement des client·es, ses collègues et ses supérieur·es. Quelques éléments viennent rompre la monotonie de son quotidien : demandes particulières, objets oubliés, échanges discrets entre employées. On se concentre sur Eve, que l’on suit pas à pas dans sa vie de tous les jours, consacrée presque entièrement à l’hôtel dont elle ne semble jamais sortir.

No More Workhorse


On devine une existence peu facile. Elle a un fils de quatre ans qu’elle élève seule et à qui elle parle ponctuellement au téléphone, et vit dans un domicile au confort précaire (elle explique ne disposer que d’une carafe d’eau en guise de douche). Plutôt réservée, elle exécute son travail avec soin.


Dans cet univers clos, c’est tout juste si elle prend le temps de regarder par les grandes baies vitrées qui offrent un panorama gigantesque sur la ville. Elle ne quitte son 21e étage que pour se perdre dans les sous-sols. Elle ne refuse aucune tâche dans l’espoir d’obtenir un jour la gestion du 42e étage que beaucoup convoitent, car il représente promotion. Cette attente structure son quotidien et la pousse à redoubler d’efforts. D’abord peu confiante sur ses capacités d’apprentissage, elle finit par fréquenter les formations offertes par son employeur, s’investit davantage et nourrit l’espoir de s’élever socialement, tout en découvrant la force de l’amitié. Malgré ses efforts, cette ascension espérée en se concrétise pas. Les promesses d’amélioration, comme une proposition de nounou mieux rémunérée, restent sans suite. Le film s’achève sur une scène où Eve accède au toit de l’hôtel, échappant brièvement à cet espace fermé.

Analyse : un cinéma de l’expérience et de la domination
Le film fonctionne comme un huis clos : bien que l’on sache qu’Eve a une vie en dehors et qu’elle rentre chez elle, ces espaces restent hors champ. L’hôtel devient ainsi un monde à part, presque totalisant, qui organise le temps, les gestes et les aspirations des travailleur·euses. Cette fermeture spatiale traduit une forme d’enfermement social, où les travailleur·euses apparaissent comme captifs d’un système.


Dans une perspective d’épistémologie de la domination, La Camarista met en lumière des rapports de classe particulièrement marqués. L’hôtel fonctionne comme une métaphore de la hiérarchie sociale : plus on monte dans les étages, plus le prestige et les salaires augmentent. Cette verticalité matérialise littéralement les inégalités sociales.


Les rapports de genre sont également important : le travail domestique, historiquement féminisé, est ici montré dans sa dimension contraignante et invisibilisée. Eve subit une forme de déshumanisation, notamment dans ses interactions avec les client·es, souvent brèves et marquées par une indifférence voire parfois une certaine condescendance. La précarité structure l’ensemble de son existence : longues journées de travail, trajets contraignants, nécessité de parfois dormir dans l’hôtel, petits arrangements économiques comme l’achat ou revente d’objets trouvés. Malgré son investissement, les promesses d’amélioration restent illusoires, renforçant l’idée d’un horizon bloqué et fataliste.


Le film dépasse cependant le seul cadre mexicain et propose une réflexion plus universelle sur le travail : la relation entre le·a travailleur·euse et son activité, le désir d’élévation sociale à travers celui-ci et la structuration verticale des rapports sociaux. Eve construit son rapport au monde à travers son travail et ses interactions, y compris dans leur absence.


Sur le plan formel, La Camarista relève d’un cinéma de l’expérience. L’absence de musique, la répétition des gestes, la durée des plans plongent le spectateur dans le vécu du personnage. Il ne s’agit pas seulement de comprendre sa condition, mais de l’éprouver. Cette esthétique produit un effet d’anesthésie émotionnelle : peu de moments de joie ou de tristesse intense, mais une forme de neutralité affective qui reflète l’usure du quotidien. Le spectateur partage cette temporalité étirée, marquée par l’attente et la répétition.

Séquence de fin : l’accès au toit
La scène finale constitue une rupture majeure. Pour la première fois, Eve sort de l’univers clos de l’hôtel. Par un mouvement ascendant, elle accède à un espace interdit, puis au toit, où le ciel apparait comme un horizon dégagé, sans qu’aucun élément du building n’apparaisse à l’image. Cette ouverture spatiale peut être interprétée comme une brève suspension des contraintes, voire une tentative d’échappée à l’ordre social. Cependant, cette élévation ne correspond pas à une véritable ascension sociale. Elle reste symbolique : l’espace s’ouvre, mais les conditions matérielles demeurent inchangées, ce qui en fait une séquence ambiguë.


Pour redescendre, elle brouille les normes en utilisant un autre ascenseur, celui qu’empruntent les client·es. Dans un dernier plan ouvert, elle sort de l’hôtel, observée à distance par la caméra restée dans le hall, on la regarde un instant s’éloigner, comme libérée, de l’autre côté des portes vitrées. Ce départ, à la fois discret et symbolique, suggère une possible libération, sans pour autant offrir de résolution narrative claire.

Bande annonce Youtube

Sources :
– Avilés, Lila, La Camarista, Mexique, La Panda, 2018.
– Joudet Murielle, « La Camarista  : une femme de chambre dans de beaux draps », Le Monde [en ligne], 17 avril 2019. [ https://www.lemonde.fr/culture/article/2019/04/17/la-camarista-une-femme-de-chambre-dans-de-beaux-draps_5451364_3246.html (consulté le 20 avril 2026)]
– Lépine Cédric, Entretien avec Lila Avilés, réalisatrice de « La Camarista », Le Club de Médiapart [en ligne], 21 avril 2019.[ https://blogs.mediapart.fr/edition/cinemas-damerique-latine-et-plus-encore/article/210419/entretien-avec-lila-aviles-realisatrice-de-la-camarista (consulté le 20 avril 2026)]
– Lequeu Thomas, La Camarista de Lila Alvilés : édifice social, Critikat [en ligne], 16 avril 2019. [https://www.critikat.com/actualite-cine/critique/la-camarista/ (consulté le 17 mars 2026)]
– Levanneur Claudine, La Camarista – Lila Avilés – critique, Avoir a lire [en ligne], 16 avril 2019. https://www.avoir-alire.com/la-camarista-la-critique-du-film (consulté le 17 mars 2026)]