
Levante, ou Insurrection, véritable appel à la liberté des corps et aux droits des femmes, dans un Brésil étranglé par Bolsonaro
Dans son film Levante, sorti en 2023, Lillah Halla décide de retracer l’histoire d’une jeune lycéenne du Brésil, à laquelle toute adolescente pourrait s’identifier. Un destin chamboulé du jour au lendemain, qui ne laisse comme seule issue que d’immenses risques à prendre. Dans ce film, ce qui est marquant c’est la manière dont Lillah Halla dépeint un environnement hostile à l’encontre de Sofia, la traitant comme une criminelle, alors qu’elle n’est pourtant qu’une simple jeune fille, encore au lycée, passionnée par son sport, le volleyball. À travers ce film, Lillah Halla dénonce les rouages menaçants d’une société en proie à un fondamentalisme religieux, qui expose les femmes à des situations dangereuses voire mortelles, des réalités encore présentes dans ce monde patriarcal.
Contexte :
En 2018, l’arrivée au pouvoir de Jair Bolsonaro marque le début d’une période de fort retour du conservatisme au Brésil. Durant sa campagne, Bolsonaro a multiplié les discours hostiles aux droits des femmes, aux personnes noires et à la communauté LGBTQI+, brandissant la lutte contre « l’idéologie de genre » comme étendard politique. C’est donc sur ce même principe que dès son arrivée au pouvoir, il a instauré une politique extrêmement restrictive envers les femmes. Il a notamment nommé à la tête du Ministère de la femme, de la famille et des droits humains, la pasteure évangélique Damares Alvez, seule femme des 22 ministères du gouvernement de Bolsonaro à son inauguration. L’ajout de la mention « famille » dans le nom du ministère, n’a pas été choisi au hasard. Il renvoie à une vision religieuse et conservatrice de la société, dans laquelle la femme n’existe qu’à travers son rôle familial. Dans ce contexte, les mouvements évangélistes, fervents soutiens du président, pèsent lourdement sur les droits des femmes. Le Brésil fait en effet partie des pays d’Amérique Latine où l’avortement est illégal et même considéré comme un crime. La base juridique du droit à l’avortement au Brésil est organisée par le Code pénal de 1940 et la Constitution fédérale de 1988. Selon ce cadre, l’avortement y est considéré comme un crime passible d’une peine allant jusqu’à trois ans de prison. Il n’existe que trois cas où l’avortement n’est pas tenu pour un crime, mais légal et pouvant être pratiqué par un médecin. Ces trois cas ont lieu cas de viol, lorsque la grossesse représente un danger pour la santé de la femme, ou lorsque le fœtus présente une anencéphalie (ce dernier cas a été autorisé en 2012). Cependant, sous le gouvernement de Bolsonaro, le Ministère de la femme, de la famille et des droits humains, a poussé des lois visant à interdire l’avortement même en cas de viol, au nom de la défense des droits de l’enfant à naître. En 2020, lorsque l’Argentine légalise l’IVG, Bolsonaro a rapidement réagit en déclarant : « Tant que cela dépendra de moi et de mon gouvernement, l’avortement ne sera jamais autorisé sur notre sol. Nous nous battrons toujours pour protéger la vie des innocents ». C’est dans ce climat que s’inscrit Levante, celui d’un Brésil où les femmes sont contraintes d’avorter clandestinement, loin de toute bonne prise en charge médicale, et dans l’insécurité la plus totale.
Lillah Halla :
Lillah Halla est une réalisatrice et scénariste brésilienne, figure engagée du cinéma queer et féministe. De 2010 à 2014, elle étudie la réalisation et l’écriture de scénarios à l’Escuela Internacional de Cine y Televisión, à Cuba. En 2014, elle cofonde à São Paulo le collectif Vermelha, dédié à soutenir les femmes et les cinéastes queer au Brésil. En parallèle de son travail de réalisatrice, Lillah Halla a également travaillé dans le théâtre en collaborant avec de nombreuses compagnies notamment au Brésil et en Allemagne, en tant qu’autrice, dramaturge, consultante scénaristique et productrice. De plus, son court métrage Menarca (2020) a été l’un des 10 courts métrages sélectionnés à la Semaine de la critique du Festival de Cannes en 2020. Puis en 2023, Lillah Halla sort son premier long métrage Levante (Brésil/France/Uruguay). Ce titre n’a rien d’anodin, puisque dans une interview, la réalisatrice a expliqué qu’il se veut délibérément actif et polyvalent. Il renvoie d’abord au mouvement, au sport, ici le volleyball, central dans le film, mais il possède également une dimension politique. Levante signifie « soulèvement » en portugais. De plus, elle a expliqué qu’au Brésil, cela désigne également une plante que l’on utilise pour des rites magiques qui sont censés nous donner des pouvoirs. C’est donc un film qu’elle a voulu politique mais aussi rassembleur, Levante repose sur l’idée d’équipe, de solidarité, et de la famille que l’on se choisit, au-delà des seuls liens du sang.
Réception du film :
Levante a été extrêmement bien accueilli par la critique. Il a été présenté à Cannes en 2023, où il a remporté le Prix FIPRESCI, avant de décrocher plus de 50 récompenses dans le monde et d’être distribué dans plus de 20 territoires. Lillah Halla a également reçu le prix de la meilleure réalisatrice pour un film brésilien au Festival international du film de Rio de Janeiro 2023. Le film a par la suite été sélectionné parmi les six finalistes pour représenter le Brésil aux Oscars 2025. Les critiques en lignes sont également très élogieuses, comme en témoignent celles de Bande à part ou encore Bulles de culture, qui saluent notamment la qualité du jeu, de la mise en scène, et le travail remarquable sur la bande-son qui a été particulièrement apprécié.
Synopsis :
Sofia est une jeune lycéenne de dix sept ans, née d’un père brésilien et d’une mère uruguayenne. Sa mère étant décédée, elle vit seule avec son père dans un quartier au sud de São Paulo. Sofia est une jeune femme pleine d’ambitions, elle est volleyeuse, et excelle dans ce sport, à tel point qu’elle est sur le point de décrocher une bourse d’études pour aller jouer une saison au Chili. Malheureusement, peu de temps avant de confirmer cette potentielle opportunité de partir au Chili, Sofia découvre qu’elle est enceinte. Elle se retrouve donc a dix sept ans face à une situation difficile. Aucun doute pour elle, elle ne veut pas de cette grossesse et souhaite l’interrompre. Sofia se retrouve dans un premier temps isolée par cette grossesse imprévue, et se met en danger pour tout tenter afin de la stopper. C’est auprès de ses proches, de son père et de son équipe, que Sofia finira par trouver du réconfort et de la force pour poursuivre son combat, malgré un groupe fondamentaliste bien décidé à l’en empêcher à tout prix.
Analyse du film :
Levante ne se réduit pas à un film sur l’avortement. Lillah Halla en fait un sujet résolument sociétal. Ce n’est pas seulement l’histoire de Sofia, mais celle de ses relations, avec ses proches, son père, son équipe. Le film pose une question dérangeante : dans quelle mesure chacun est-il responsable de la manière dont on traite les femmes qui cherchent à avorter ? Le Brésil dépeint dans Levante est un pays fracturé en deux mondes qui s’affrontent. D’un côté, l’équipe de volleyball de Sofia qui est inclusive, bienveillante, solidaire. Puis de l’autre côté, un groupe de fondamentalistes menaçants, qui enrôle les citoyens vers une défiance et une violence à l’encontre de toutes les femmes qui souhaitent disposer de leur corps. Ce film dénonce la manière dont un régime politique est utilisé pour contrôler le corps des femmes, et comment les violences de genre sont omniprésentes dans un tel régime. Il montre sans détour comment ces femmes, lorsqu’elles ne bénéficient pas d’un environnement bienveillant, se retrouvent seules face à la violence et au rejet de la société. Sur le plan technique, Lillah Halla maîtrise à la perfection les moments de tension. La bande-son dynamique électrise les scènes les plus intenses, tandis que le silence, comme lors du test de grossesse de Sofia, rend l’atmosphère presque suffocante. La réalisatrice fait monter la pression de manière continue, et le spectateur en a parfois le souffle coupé à se demander comment les personnages vont réagir. Le film recherche bien évidemment l’empathie du spectateur, et Levante est diablement efficace sur ce point, il est exaltant mais par-dessus tout courageux, dans un contexte social qui n’épouse pas nécessairement ces convictions.
Analyse d’une scène :
L’une des scènes les plus marquantes du film est celle de la finale du championnat régional de volleyball, véritable climax de l’histoire de Sofia. Exclue de la compétition, elle choisit pourtant de s’y rendre. Elle obtient le soutien indéfectible de son équipe, ainsi que celui de sa coach, mais lorsque la femme évangéliste qui la traque la repère, elle exige des organisateurs qu’ils fassent sortir Sofia du terrain. C’est alors qu’un ultimatum se met en place (1h22min25s), soit Sofia reste, soit il n’y a plus de match. Son équipe et sa coach sont formels, c’est à prendre ou à laisser. La caméra cadre alors l’ensemble de l’équipe comme une barrière protectrice, un rempart humain face à l’hostilité ambiante. C’est là que les organisateurs défendent le fait qu’il ne peut pas y avoir de femme enceinte sur le terrain et tout s’accélère. Sofia défie tout le monde en sous-entendant que si elle n’est pas enceinte, elle peut jouer. La tension monte. Puis Sofia provoque délibérément le public. Elle fracasse le ballon contre le sol de toutes ses forces tout en étant face aux spectateurs (1h23min25s). Cet acte symbolise sa rébellion. Elle décide de faire face à ses détracteurs et de leur montrer qu’elle n’a pas peur. Le silence s’installe, plus personne n’ose parler. Puis elle crie au public qu’elle a avorté. Par cette affirmation, elle les met au défi, elle assume sa position et sa décision. La tension est palpable, Sofia le sait. C’est à ce moment-là que tout bascule. Un spectateur lui jette alors un liquide rouge, semblable à du sang, au niveau de l’abdomen (1h23min40s). Le geste est chargé de symbolique, il renvoie directement à la rhétorique des anti-IVG, qui font de Sofia une meurtrière, souillée par le sang d’un acte dont ils la tiennent pour seule responsable. Les gens dans le public se mettent à l’insulter, à la menacer, et la traiter de meurtrière. Puis, le débordement. La caméra perd tout repère, floue, instable, incapable de cadrer l’action. Le son lui-même se noie dans les cris et les hurlements. Le public se rue sur le terrain et la foule s’abat sur Sofia pour l’atteindre. Ses coéquipières forment alors un cercle autour d’elle pour la protéger et crient au calme, en vain. Le rythme est saccadé, coupé entre des moments d’écran noir, et des moments où ses coéquipières supplient aux gens d’arrêter. Sofia finit à terre, sous les coups des spectateurs en furie et la caméra filme alors en plongée verticale (1h24min25s) tandis que ses hurlements de douleur se font de plus en plus forts.

Ce plan vu d’en haut fait complètement disparaître Sofia, avalée par la folie de la foule, réduite à un corps qui est piétiné. Le plan transforme la violence en vertige. La scène est extrêmement choquante et interroge la façon dont la violence de genre peut être banalisée dès lors qu’elle est collective. C’est aussi à travers la détermination de Sofia que quelque chose de plus profond éclate à ce moment-là. Si Sofia a décidé de provoquer le public en toute connaissance de cause, c’est qu’elle savait quelle serait leur réaction, et qu’elle était prête à prendre ce risque.
Pour aller plus loin, un entretien avec la réalisatrice à propos de Levante :
https://alca-nouvelle-aquitaine.fr/sites/default/files/alca/fichiers/dossier_de_presse_de_levante_hd.pdf
Sources :
ALCA, Nouvelle-Aquitaine Dossier de presse, Levante. https://alca-nouvelle-aquitaine.fr/sites/default/files/alca/fichiers/dossier_de_presse_de_levante_hd.pdf
Coenga-Oliveira, Danielle, « Le gouvernement antiféministe de Bolsonaro », Nouveaux Cahiers du socialisme, 28 octobre 2021.
https://www.cahiersdusocialisme.org/le-gouvernement-antifeministe-de-bolsonaro/
Courrier International, « Droits : contrairement à l’Argentine, le Brésil n’est pas près de légaliser l’avortement », 31 décembre 2020. https://www.courrierinternational.com/revue-de-presse/droits-contrairement-largentine-le-bresil-nest-pas-pres-de-legaliser-lavortement
Dana, Mary Noelle, Bande à part, « Critique Levante : Le diable au corps », 1 décembre 2023. https://www.bande-a-part.fr/cinema/critique/magazine-de-cinema-levante-lillah-halla/
Halla, Lillah, Levante, Brésil / Uruguay / France, Arissas, Manjericão Filmes, 2023.
Halla, Lillah. Site officiel de Lillah Halla. https://www.lillahalla.com/
Lépine, Cédric, Bulles de Culture, « Critique / “Levante” (2023) de Lillah Halla », 6 septembre 2024. https://bullesdeculture.com/critique-levante-avis-film/
Marques, R.-M. et Ugino, C.-K., « Le droit à l’avortement au Brésil », La Pensée, 383(3), 2015, 117-127. https://doi.org/10.3917/lp.383.0117.
Turning Mania, Levante – Bande-annonce en VOSTFR, 6 novembre 2023. https://www.youtube.com/watch?v=Xg-f7EDJ9qU

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