Arts et innovations en Amérique latine

Des éditions cartoneras à la cyberculture

Los Zopilotes, accès et ouverture du genre littéraire au Guatemala.

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Suite aux graves conflits armés entre les guérillas d’extrême-gauche et l’armée de 1960 à 1996 et à la guerre civile, le Guatemala a subi une grande pauvreté.

En effet le nombre de morts fut important et les coups d’états à répétition fragilise la société tant au niveau économique que social (en particulier à cause de l’hyper violence). La population guatémaltèque possède le deuxième taux d’alphabétisme le plus faible dans l’espace latino-caraibéen (82% Guatemala, 61% Haiti en 2015). L’accès donc à l’œuvre littéraire reste limité car le capital culturel et économique d’une large part de la population, au sens de Bourdieu, ne possède pas les ressources nécessaires à sa lecture.

Plus largement, le champ culturel guatémaltèque s’avère majoritairement représenté selon les codes dominants, issus de la colonisation espagnole. Cependant, la population étant en grande partie d’origine maya, la production intellectuelle s’inspire également de la lutte contre l’oppression subie par les communautés et des traditions culturelles indigènes.

La littérature guatémaltèque utilise les thématiques de l’histoire nationale, des grands héros et des mythes fondateurs ce qui est également valable pour la littérature maya. La publication se fait quant à elle en espagnol la plupart du temps, toutefois il existe des textes reconnus dans les langues locales ; par exemple en langue k’iche El Popol Vuh, écrit durant la période préhispanique et reprenant les traditions mayas. Sous la période coloniale, les auteurs qui publiaient en langue espagnole étaient sous le joug de l’église catholique, et chargés de diffuser le dogme de la bienséance autour de l’histoire de la conquête. Par la suite, à compter du XIXe siècle, c’est-à-dire dès la période des mouvements indépendantistes, les auteurs se dévoilent en opposition au conservatisme imposé par la religion. Cette tendance est encore actuelle. L’affirmation d’une littérature guatémaltèque prend forme à compter de l’indépendance du pays en 1821. Dès lors, elle devient l’expression d’opinions politiques autour d’ouvrages et du développement de la presse. La production s’illustre dans les chroniques, nouvelles, la dramaturgie, les essais et la poésie.

Rappelons toutefois qu’une large part de la population n’a pas accès à ce type de productions. C’est pourquoi la nécessité des auteurs de se faire publier afin de garantir la diffusion de leur art est grandissante. C’est pourquoi un nouveau circuit de production et diffusion est pensé.

A l’origine de sa création en 2003 en Argentine, Buenos Aires, et autour du projet d’Eloisa Cartonera, le mouvement de production éditiorial alternatif des maisons d’éditions cartoneras s’est étendue dans l’Amérique Latine et à travers le monde. L’une des particularité de ce type de projet qu’est l’édition cartonera s’inscrit dans la difficulté qu’ont les nouveaux auteurs à publier, en particulier au Guatemala, où il n’existe qu’un accès restreint au circuit de publication dominant. Dans cette lignée, le projet « Los Zopilotes » promeut l’ouverture et l’accès à la diffusion d’auteurs qui auraient été balayés par les grandes maisons d’édition. Son fondateur Eynard Menendez, poète, met en place cette initiative directement suite au refus de la publication de son œuvre à partir de 2013.

Publication en 2015

Le nom de « zopilotes », traduit par ‘vautours’, renvoit à l’image de charognard, très présente en Amérique Latine, comme détritus, ce qui va à la poubelle, ici nous comprenons qu’il s’agit du carton.  En provocation donc, l’idée est de contrer ce processus d’écartement et de promouvoir les auteurs émergents. Mais aussi, de donner la place, revaloriser, à ce qui aurait pu être mis en marge, relégué par l’usage de matériaux qui ne seraient pas nobles au regard des codes dominants. Ici, le choix des auteurs n’est pas spécifiquement défini selon une ligne éditoriale.

Le nom de la maison d’édition « Los Zopilotes » est aussi un hommage à l’auteur Luis de Liòn, originaire de Antigua, Guatemala, de part sa première publication du même titre (un recueil de quinze récits traitant de l’amour, la pauvreté, la violence) en 1966. Il fut assassiné par le régime militaire de la dictature en 1984. Historiquement, la ville d’Antigua a été un lieu de pouvoir politique, économique et religieux et de production culturelle du Guatemala jusqu’au déplacement de la capitale en 1773. Elle est reconnue par l’UNESCO comme patrimoine mondial de l’humanité.

 

La maison d’édition « Los Zopilotes » publie divers types de textes : de l’anthologie de poèmes, aux microrelatos, en passant par des récits et essais. Elle témoigne alors d’une ouverture dans la large acceptation de la mise en forme.

Caligramme de Otto Raúl González.

La particularité de ces publications se joue dans l’originalité des œuvres, dans la fabrication artisanale et avec la participation d’amis, des familles et des auteurs. Les auteurs convoquent une participation active à la création des livres, notamment à travers la publication de posts sur les réseaux sociaux. Ils assurent également la diffusion et la promotion de leurs œuvres à travers ce média de communication en plus de présentations à travers le pays dans les maisons culturelles. L’organisation régulière de présentations d’ouvrages participe à la communication autour du l’œuvre littéraire comme support artistique pour le grand public. La reconnaissance des « Zopilotes » se remarque particulièrement par sa présence dans les ferias du livre, jusque dans la plus importante du pays : la Feria International del Libro de Guatemala. Cette légitimation s’opère jusque dans les présentations d’ouvrages au Centre Culturel d’Espagne au Guatemala.

A l’heure actuelle, nous pouvons dire que la réception est favorable, et même prospère, puisque le fondateur a publié son nouveau roman en janvier 2018. Comme il le dit lui-même dans une interview en janvier 2018, «les idées continuent, c’est un tournant complet dans la façon de les manifester », toutefois « les thématiques restent classiques : l’amour, la mort, la vie, la fatigue de vivre ».

 

Il est possible de se procurer les productions de « Los Zopilotes » en contactant la maison d’édition à Antigua ainsi que dans la librairie Casa Del Libro à Quezaltenango. Les ouvrages produits sont également en vente dans la librairie SOPHOS, à Guatemala City et sur le site internet de celle-ci : https://tienda.sophosenlinea.com/editorial/proyecto-editorial-los-zopilotes/5908/ Cette librairie est également un café culturel possédant son propre agenda d’ateliers et de rencontres.

 

Pour conclure, nous pouvons mettre en lumière le positionnement de la maison d’éditions « Los  Zopitoles » comme une alternative au circuit dominant, dans la création indépendante. Cependant, elle agit selon une forme de négociation de la production littéraire dominante, en ne renonçant pas aux grandes thématiques, aux outils de communication (présence dans les lieux de la culture légitime). Cela ne la place donc pas en marge du champ culturel littéraire. bien qu’elle poursuive l’objectif de visibilisation, de diffusion et de valorisation des œuvres littéraires. 


 

Sitiographie:

1 Comment

  1. Bravo pour cet article très intéressant qui m’a donné envie d’en savoir plus sur cette maison d’édition.
    Le point qui m’a le plus marqué est le nom choisi par la maison d’édition : Los Zopilotes (les vautours). J’ai beaucoup aimé la double signification cachée derrière ce choix, le fait d’utiliser des matériaux recyclés, mais aussi de valoriser et mettre en avant des productions culturelles alternatives.
    Les maisons d’édition cartoneras sont relativement récentes, mais jouent un rôle très important dans la diffusion de la culture latino-américaine. En effet, elles permettent de promouvoir la littérature latino-américaine qui est bien trop souvent dépréciée face à la littérature européenne. De plus, les cartoneras proposent de diffuser l’art en contrant le système de diffusion artistique traditionnel et représentent de véritables tremplins pour de jeunes écrivains à la recherche d’une première expérience éditoriale.
    Le succès rencontré par les cartoneras s’est diffusé dans le monde entier, et le nombre de maisons d’édition s’est démultiplié. Le phénomène a même atteint la France, ou la première maison d’édition la « Guêpe Cartonnière » a été créée en 2010.

    Ces différents faits m’emmènent à soulever la question suivante : Une telle logique de diffusion culturelle ne pourrait-elle pas s’appliquer aux œuvres musicales ? En effet, les productions musicales souffrent elles aussi de la prédominance de certains genres plus reconnus que d’autres et qui empêchent de nombreux artistes de diffuser leurs œuvres.

    « Politiques, poétiques, érotiques, les textes circulent. Libérés du consensus littéraire, affranchis des règles de distribution, ils se traduisent, se partagent, se lisent à voix haute et s’inventent à plusieurs, du Mozambique jusqu’à Pékin. »
    La Marge. Atelier d’édition participatif.

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