Arts et innovations en Amérique latine

Des éditions cartoneras à la cyberculture

Cartongrafias, le devoir de mémoire

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L’État colombien reconnaît aujourd’hui un nombre de victimes du conflit armé s’élevant à 6 millions de personnes. Bien que ce chiffre en lui-même remplisse d’effroi les plus aguerris, il est bien loin du compte… Le coût social d’un conflit de 53 ans, qui prend ses racines dans l’inégalité cinglante d’un pays qui n’a jamais connu de réelle réforme rurale, ne se mesure pas par des chiffres mais par l’intensité des traumatismes individuels et collectifs des expériences vécues.

En conséquence du conflit, près de 7 millions de déplacés cherchent refuge dans des ceintures urbaines déjà saturées et se retrouvent dans le plus grand dénuement. Nombre d’entre eux voyagent longuement avant d’arriver à la froide et hautaine Santafé de Bogotá sans l’ombre d’un espoir, vivants dans les souvenirs d’un passé détruit par l’horreur des affrontements armés et des bombardements. Sous des ponts, dans la rue, abrités de carton, ils s’emparent du seul travail qui leur reste, la récupération de ce même carton les protégeant si peu, la nuit, contre un froid qu’ils n’ont jamais connu auparavant.

Ce sont ces voyages depuis les campagnes colombiennes jusqu’à la ville, la nostalgie des vies et des morts laissés derrière que racontent les récits illustrés de Cartongrafias.

Source : https://www.facebook.com/cartongrafias/

« Sembrar memoria », semer la mémoire pour cultiver et récolter la paix.

Ce projet naît en 2013 avec l’appui du Centre de la Mémoire, de la Paix et de la Réconciliation de Bogotá à l’initiative de 40 victimes déplacées de divers quartiers de la capitale. Il s’agit d’une proposition qui part de personnes impliquées dans le droit des victimes et la reconnaissance des droits à la mémoire, à la vérité historique et à la paix pour la société colombienne.

Le gouvernement progressiste alliant Santos, président entre 2010 et 2018 après le régime agressif de « sécurité démocratique » d’Alvaro Uribe Veléz, et Petro, maire de Bogotá à l’époque, reconnaît enfin la réalité du conflit et accepte la proposition d’INDEPAZ  d’aménager dans la ville un espace pour se rencontrer, se raconter et se réconcilier. Sous une courte bienveillance politique, diverses initiatives de récupération de la mémoire voient alors le jour sous l’impulsion de la société civile pour faire de Bogotá une « ville-mémoire ». Soutenus ou non par les pouvoirs locaux, ces projets se multiplient et tentent d’enrayer le mécanisme de guerre perpétuelle dans laquelle se noie le pays.

La proposition de Cartongrafias tente de combler l’énorme vide de la mémoire colombienne qui a permis une répétition du conflit génération après génération. Le soutien institutionnel impulse, dans ce cas, la création d’un Collectif et d’une nouvelle maison d’édition cartonera et une importante visibilisation au niveau national avec notamment une représentation au FILBO (Feria Internacional de Libro de Bogotá) depuis plusieurs années déjà. Ces actions permettent aux différents participants du projet de sortir du rôle de victimes pour se positionner comme cultivateurs de mémoire.

 Source : https://www.facebook.com/cartongrafias/

Linogravure de Juan Rolando Paz, déplacé de San Augustin à 62 ans, et de la reporter de Caracol, chaine de télévision colombienne, au FILBO.

  • Les objectifs du projet Cartongrafias :

Le projet Cartongrafias est une maison d’édition qui émerge à la suite d’un rapport du Centre de la Mémoire intitulé Basta Ya. Il est mis en place par et pour les victimes du conflit armé résidentes à Bogotá dans un effort de construction de paix et d’établissement de vérité et de justice pour les innombrables victimes du conflit.

Les acteurs de cette initiative  comptent cinq personnes et deux éducatrices bénévoles. Marcela Ospina et Juan Rolando Paz, tous deux déplacés et victimes du conflit en sont les figures de prou. Les mots de ce dernier dans l’entrevue du périodique argentin El Tiempo nous donnent une idée de l’importance du projet.

Cartongrafias cherche à nous donner une voix propre. A travers des dessins et des récits, nous commençons à écrire, à apprendre et à enseigner une nouvelle histoire en Colombie, à concrétiser les savoirs et travaux qui résistent à l’oubli, qui se tissent et raccommodent les fils brisés de nos rêves [… Ce travail] n’est pas seulement pour nous en tant que victimes, mais archive pour les générations futures, pour quelles puissent savoir ce qu’il s’est passé en Colombie et pourquoi.

A travers la narration autobiographique, le projet propose de conter son histoire pour qu’elle ne soit pas monopolisée par les voix plus fortes d’historiens professionnels ayant une vision extérieure du conflit qui se veut neutre. Il s’agit de mobiliser ses émotions et son vécu pour réhumaniser et resignifier l’histoire écrite par l’académie en favorisant leur expérience directe en tant que victimes; se raconter pour guérir, pour ne pas oublier et pour garantir la non-répétition d’un interminable conflit.

Selon l’Unité pour l’attention et la réparation intégrale aux victimes, Cartongrafias est

un exercice complexe de récupération des silences et des espaces d’ombres et de lumière des victimes.

  • La technique et la multiplication des supports

Pour conter leurs récits à la première personne, le groupe de Cartongrafias a choisi une technique particulière de gravure en noir et blanc traduisant leur affection pour le travail manuel et artisanal : la linogravure.

Foto : https://www.facebook.com/cartongrafias/

Femmes réalisant une estampe en linogravure au Centre de la Mémoire, de la Paix et de la Réconciliation à Bogotá.

Elle consiste à réaliser une estampe à partir d’un bloc de linoléum dont les parties non gravées apparaissent en négatif sur le papier. Ce choix donne un rendu très sophistiqué et soigné ne correspondant pas aux travaux habituels cartoneros qui privilégient la diffusion et la production littéraire à l’esthétique.

Outre les nombreux récits présentés par les victimes sous formes de récits accompagnés d’estampes, le projet multiplie les supports de communication en utilisant la vidéo, mais aussi l’audio et la couture pour rendre compte de la diversité des expériences et de la manière qu’a chacun.e de les exprimer.

Costurero de la memoria - Foto: Centro de Memoria Distrital

Blanca Nubia Díaz portera toujours en elle l’image de sa fille Iris, 15 ans, assassinée par des paramilitaires à La Guajira, au Nord de la Colombie.

  • Une production à la vente, différences avec les autres entreprises cartoneras :

Les produits ainsi créés ont pour ambition de générer une archive de mémoire où chacun a pu s’exprimer depuis son propre vécu. En outre, trois œuvres destinées au grand public ont ainsi été créées :

  • Le livre « La Golossa » qui est une compilation de 19 contes écrits par des enfants entre 5 et 11 ans, victimes du conflits. Ce livre est vendu a 40.000 pesos colombiens, soit environ 11 euros.
  • Un almanach qui contient des cartes, des enregistrements et des textes narrant 4 histoires vécues du conflit à 10.000 pesos, environ 3 euros.
  • Une autobiographie intitulée « Juanito », un enfant au cœur du conflit qui raconte son expérience. Ce récit illustré est également vendu à 40.000 pesos colombiens.

Ces ventes sont destinées à soutenir financièrement l’action du collectif et ses travailleurs. Cependant, il est immédiatement visible que les prix demandés sont bien supérieurs à ceux des livres proposés par les autres maisons d’éditions cartoneras et à ceux que peuvent s’offrir un citoyen colombien moyen.

Si l’action de raconter ces histoires permet en effet de guérir et de créer une mémoire tangible pour les générations à venir, les objectifs de diffusion et de production littéraire alternatives sont ici sacrifiées aux objectifs financiers pour soutenir les victimes et le collectif. De plus, le carton utilisé pour la création de ces productions littéraires est mentionné comme matériel « recyclé » mais n’est pas acheté aux récupérateurs de cartons.

La finalité de cette entreprise cartonera semble donc plus tourné sur elle-même, pour raconter, guérir et créer à partir du vécu des victimes qu’à réelle portée sociale vers l’extérieur. L’essence de l’initiative d’Eloïsa Cartonera semble ici se perdre dans un projet « pour et par » les victimes du conflit et relaie au second degré les objectifs sociaux et d’accès littéraire qui ont marqué la naissance des premières maisons d’édition cartoneras.

  • Tension entre initiative alternative et pouvoir étatique :

Mais alors, si cette maison d’édition prend racine dans un projet conduit par des circuits gouvernementaux officiels, et à but semi-lucratif qui plus est, bref, tout ce qu’il y a de plus mainstream; en quoi représente t’elle un discours alternatif ? Pas d’alternative ou d’artivisme ici, me direz-vous ! Pourtant, cette initiative part bien du social, de leur volonté à eux de raconter leur histoire comme ils l’entendent et non comme les livres d’histoire sont déjà en train de l’écrire…

Il ne faut pas oublier que l’État est un dispositif du pouvoir qui est loin d’être uniforme et dont les discours ne sont pas unilatéraux. Si le soutien du gouvernement Santos-Petro a été crucial pour la visibilisation de cette expérience et la mise à disposition d’un espace d’expression, le retrait de ce soutien pourrait être très préjudiciable à son avenir.

En témoignent les récents changements politiques avec l’avènement du gouvernement Duque en 2018 et la récente nomination à la tête de Centre de la Mémoire de Rubén Darío Acevedo Carmona, un historien connu pour son négationnisme  du conflit armé qui ne peut, selon lui, « se transformer en vérité officielle », démontre les allers-retours d’un État qui nie, accepte, puis nie de nouveau la réalité du conflit armé en Colombie.

  • Conclusions :

A partir de carton mais aussi d’autres support comme le tissu ou la graphisme (peinture, dessin, collages, etc.) les survivants racontent leur histoire et mettent un nom, une cause, un sentiment collectif sur des émotions parfois trop personnelles pour être partagées.  Et pourtant, dans un élan de générosité, ils décident de passer à l’action, de créer, dessiner, coudre, imprimer et partagent ainsi leur expérience du conflit en nous livrant leurs sentiments les plus intimes.

Dans ces récits sont inscrits leurs peurs, leurs doutes, leurs regrets, mais aussi leurs espoirs et leur confiance en un avenir souriant. Grâce au travail de mémoire accompli, à l’échange de savoirs et d’expériences permis par l’initiative Cartongrafias, ils construisent déjà la paix et un monde meilleur pour les générations futures.

  • Pour aller plus loin…

María Gines Quiñones Meneses a écrt en 2017 une thèse qui s’intitule « Recuperación de la Memoriadesde la Ciudadaníapor el Colectivo Cartongrafías, en el Centro de Memoria, Paz y Reconciliación de Bogotá,D.C. »

 

 

 

1 Comment

  1. Tout d´abord Axelle, tu as eu une très bonne idée en rédigeant cet article car il m’a permis de connaître cette maison d´édition cartonera dont j’ignorais complètement l´existence.
    Ensuite, ce fut un plaisir de te lire, tu as un style d’écriture qui t’est propre et on reconnaît sans difficulté ta patte… Tu arrives à rendre vivant ce que tu écris, c’est vraiment agréable. De plus, tu conserves ton style “grinçant” et clinquant dans ta manière d’écrire et tu sais rester égale à toi-même lorsque tu rédiges. C’est vraiment une qualité que j’ai particulièrement apprécié en te lisant.

    Maintenant, en ce qui concerne la rédaction en elle-même, j´ai trouvé pertinent que tu commences ton article en contextualisant la situation dans laquelle se trouve le pays sur lequel tu as décidé de te concentrer, à savoir : la Colombie. En quelques lignes, tu as su mettre le doigt sur les éléments fondamentaux à souligner et tu appuies avec style sur les points délicats à aborder, notamment les questions de conflit armé, les affrontements, les victimes et ce qui en découle par conséquence : des millions de personnes déplacées de force…

    De ce fait, ton bref mais complet résumé de la situation et ton style de contextualisation nous donnent envie de lire la suite de ton article et de savoir de quoi il en découle.
    Ce fut avec plaisir que j´ai découvert l’histoire de Cartongrafías, ce projet visant à raconter le calvaire des victimes du conflit armé colombien et leur vie de déplacés.
    Comme tu as su le souligner, le fait que la maison d´édition Cartongrafías ait été impulsée par et pour les victimes du conflit donne une importance d’autant plus majeure à ce projet culturel de mémoire.
    De plus, il m’a semblé pertinent que tu consacres un paragraphe sur les différents moyens artistiques et esthétiques accompagnants les productions littéraires. D´une part, la pratique de linogravure à laquelle s’adonne la maison d´édition. Encore une fois, je ne connaissais pas ce procédé artistique et j´ai pu découvrir une technique nouvelle. Cette méthode d´expression a le mérite de faire de Cartongrafías une maison d´édition singulière car elle intègre dans ses productions littéraires une touche artistique qui la différencie des autres maisons d´édition cartoneras connues. De la même manière, utiliser des supports de communication divers tels que la vidéo, l’audio ou encore la couture ajoute un intérêt certain pour Cartongrafías. Enfin, en ce qui concerne ces divers modes d’expression, il me semble important de souligner que se sont des moyens de communication qu’utilisent les victimes et donc propres auteur.e.s de ces récits. Ce détail, non pas si anodin, permet de placer les déplacés du conflit armé au coeur de leur propre histoire, en effet, se sont eux-mêmes qui narrent et illustrent leur histoire vécue.
    Par la suite, tu rédiges un paragraphe évoquant les ventes de livres produits par la maison d´édition. Au-delà du fait que cette pratique distingue Cartongrafías des autres maisons d´édition cartoneras, tu as su pointer du doigt les incohérences liées à cette vente. Nous apprenons que le prix des livres à la vente est tout simplement trop important pour qu’un citoyen colombien puisse se le payer.

    En définitive, ton article m’a semblé pertinent tant dans son contenu que dans sa forme. Tu as su mettre en avant les singularités de cette maison d´édition cartonera colombienne en évoquant les méthodes de communication non-conventionnelles qu’elle propose et les ventes de productions littéraires qu’elle tente de développer. D’autre part, tu as réussi à questionner les motivations sociales et / ou politiques qui font de Cartongrafías la maison d´édition culturelle de la mémoire qu´elle est aujourd´hui.

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