Des éditions cartoneras à la cyberculture

CIENEGUITA CARTONERA L’engagement collectif au service des mots

« Somos mujeres comunes con responsabilidades excepcionales »

« Nous sommes des femmes normales avec des responsabilités exceptionnelles »

En juin 2011 à Las Heras, le projet Cieneguita Cartonera voit le jour à l’initiative d’un groupe de femmes (Gabi, Rosi, Patricia, Raquel, Stella, Silvia, Nancy, Raquel, María, Fabiana, Lucy, Andrea et Adriana) inspiré par le mouvement cartonero déjà largement présent dans le paysage latino-américain. Cette maison d’édition alternative autogérée se donne pour but de proposer de nouvelles formes de communication au travers de la publication de livres artisanaux au contenu engagé socialement. Le local de la maison d’édition se transforme donc en centre culturel qui voit fleurir de nombreux projets sociaux, culturels et politiques au travers d’une expérience collaborative.

La Cieneguita : du lieu interdit à la maison d’édition

À l’origine, le nom de la maison d’édition provient du lieu, la Cieneguita, situé dans le département de Las Heras dans la province de Mendoza en Argentine. Considérée comme un endroit mystérieux et interdit, bien loin des sentiers touristiques de la région, la Cieneguita accueillait les carnavals des années 1950-1960 au sein de son Club dansant ; le cinéaste Leonardo Favio y a tourné Éste es el romance del Aniceto y la Francisca… Alors que certains prétendaient même que ce lieu n’existait pas, ces femmes originaires de la Cieneguita décident ensemble d’occuper cet espace pour en faire un centre de production artistique et culturelle.

Directement en lien avec la Coopérative de Recyclage de Mendoza (COREME), elles rachètent le carton à un prix supérieur à la moyenne pour produire des livres artisanaux avec une couverture unique peinte et décorée par leur soin. Le papier utilisé pour l’impression des textes et les matériaux de décoration sont aussi recyclables dans une conscience écologique qui tend d’une part à préserver l’environnement et d’autre part à défendre une nouvelle manière de consommer. Les membres de la Cieneguita Cartonera travaillent collectivement à la publication de chaque ouvrage et à l’élaboration de chaque couverture de livres. Loin de proposer un travail de seconde main, ils s’attachent à créer des ouvrages esthétiques et surtout à proposer des contenus originaux en cohérence avec leur engagement social et politique.

Une des particularités de la Cieneguita par rapport aux autres maisons d’éditions éponymes réside dans le fait que ces fondatrices ne sont pas elles-mêmes autrices. Elles se définissent plutôt comme des passeuses dont la mission consiste à faire circuler de nouvelles productions mais aussi une parole différente de celle rencontrée dans le circuit traditionnel du livre. Elles prennent donc la responsabilité de la diffusion de cette contre-culture qui représente non seulement une nouvelle façon d’appréhender l’objet « livre » mais aussi un premier pas vers la construction d’une société plus juste. Au travers de cette maison d’édition, les femmes de la Cieneguita veulent construire une véritable parole publique au pouvoir émancipateur et libérateur, les mots au centre de la vie sociale deviennent une arme pour proposer un autre modèle de société.

Interview Rosi Muñoz et Patricia Fernández, membres de la Cieneguita Cartonera (00’50 – 13’05)

Le catalogue : une petite place pour toutes les voix (voies)

Les membres de la Cieneguita Cartonera choisissent, créent et éditent des livres artisanaux de manière collective et surtout autogérée. Autrement dit, la maison d’édition comme le centre culturel ne reçoivent aucun soutien économique d’ordre public ou privé. Cette autonomie financière permet donc une ligne éditoriale forte marquée par les aspirations progressistes et humanistes de chacune des membres du projet. En peu de temps, leur catalogue n’a cessé de s’agrandir au gré des envies collectives et des propositions originales présentées à Cieneguita Cartonera. Leur premier livre édité, Fragmentos, qui regroupe les discours de Cristina Fernández de Kirchner commentés et analysés par le collectif lui-même, est publié en 500 exemplaires. Tout comme le fait la maison d’édition Eloisa cartonera, Cieneguita cartonera met en circulation des œuvres non rééditées de grands artistes latino-américains comme le très célèbre Julio Cortázar. Elle publie aussi des artistes chiliens engagés tels que Violeta Parra ou encore le poète Victor Jara. Les femmes de la Cieneguita cartonera ont par ailleurs distribué son ouvrage, Canta al mundo, sur la place Independencia à Mendoza, le 18 septembre, en soutien aux chiliens qui fêtaient l’indépendance de leur pays. De cette manière, elles font la promotion de la culture latino-américaine dans son ensemble, sans distinction nationale. De plus, elles n’hésitent pas à publier des ouvrages politiquement de gauche et révolutionnaire en cohérence avec leur propre engagement politique au sein du centre culturel

Cieneguita Cartonera reste avant tout un projet de proximité qui vise à promouvoir la littérature des marges. Une de leur publication appelée Revoltijo : rondas, nanas y canciones mélange chansons et contes pour enfants recompilés par les mères du quartier de Las Heras. La maison d’édition met donc au premier plan des auteurs de la région. Dans le catalogue, on retrouve la publication originale du livre-disque de Gustavo Maturano, chanteur et auteur de Mendoza, ou encore d’Itinarios, œuvre de l’écrivaine Marian Romero Day, également originaire de la province. Enfin, Cieneguita Cartonera accorde aussi une place à des œuvres plus variées comme lorsqu’elle publie Derechos Humanos : vivir bien, vivir como se quiere, vivir sin humillaciones ou les 200 exemplaires du livre Introducción al millcayac sur la langue des huarpes de Mendoza offerts par Arturo Roig. Une des particularités de la Cieneguita Cartonera réside dans le fait que la plupart des auteurs publiés n’ont jamais écrit de leur vie. Par le biais des réseaux sociaux et du bouche à oreille, des écrivains encore inconnus se mettent en contact avec la maison d’édition qui choisit collectivement de les publier. Au travers de cette ligne éditoriale engagée et collaborative, Cieneguita Cartonera se place comme une alternative aux maisons d’éditions mainstream en donnant la parole à ceux qui ne l’ont pas. 

La marge de la marge

Exposition « El mundo es un pañuelo »

Aujourd’hui, le projet a largement dépassé sa fonction de maison d’édition alternative. Le centre culturel de la Cieneguita reste très actif au travers de travaux collaboratifs avec d’autres associations en lien avec la culture et le monde de la politique. Les femmes de la Cieneguita Cartonera ont par exemple participé à un projet avec la municipalité de las Heras qui vise à promouvoir les droits humains. De cette action est né le livre Joven y democracia co-écrits par des adolescents du quartier. Elles organisent également des ateliers de créativité autour de la culture et de la fabrication artisanaleEn septembre 2011, Cieneguita trouve sa place à la Feria del Libro de Mendoza. Elle est présente également à la Feria Editoriales Autogestivas et à deux reprises à la Feria Internacional au Chili au côté de 35 maisons d’éditions cartoneras. Néanmoins, Rosi Muñoz, membre du collectif Cieneguita Cartonera, rappelle dans une interview que la maison d’édition était placée au sous-sol de la Feria del Libro. Comme pour matérialiser leur position subalterne par rapport aux circuits éditoriaux dominants, cet emplacement reflète finalement la place accordée aux discours alternatifs et originaux.

Interview de Rosi Muñoz sur une radio locale

« Me parece que es como una experiencia importante porque somos todas mujeres que capaz que nunca cocino una media en la casa casi cocino un libro »

« Il me semble que c’est une expérience importante parce que nous sommes toutes des femmes, peut-être que je cuisine jamais un repas à la maison mais je fabrique presque un livre »

Alors que les femmes ont longtemps été invisibilisées du champ du savoir et de la production culturelle, celles de la Cieneguita prennent le contre-pied de cette domination en devenant elles-mêmes éditrices et donc productrices de savoir. Leur engagement politique en faveur du droit des femmes n’est plus à prouver comme le montre les deux albums « Anotadores ! Serie MUJERES » sur la page Facebook du centre culturel. La publication du livre de la militante féministe Susana Muñoz, Volveremos a encontrarnos y entonces todo será mejor, marque également ce positionnement.

La Cieneguita Cartonera se donne donc pour but d’une part de récupérer le paysage éditorial au travers de nouveaux moyens de productions et de communications et d’autre part de construire un véritable projet de société par la promotion des droits humains et des valeurs de justice sociale. Les femmes à l’origine de cette initiative croient non seulement que l’art est émancipateur mais également qu’il représente un moyen de lutter contre un système politique oppressant. La force de leur engagement et la croyance en des valeurs profondément humaines rendent leur travail remarquable à tous les niveaux. L’expérience communautaire et sociale de ces femmes offre un regard nouveau sur une culture alternative toujours considérée comme marginale.


Sitographie

Page d’accueil du Centre Culturel Cieneguita Cartonera. In : Facebook [en ligne]. Disponible sur : <https://www.facebook.com/Cieneguita-Cartonera-Centro-Cultural-458765970973915/> [consulté le 7 février 2019]

Page principale du blog Cieneguita Cartonera. In : cieneguitacartonera.blogspot.com [en ligne]. Disponible sur : <http://cieneguitacartonera.blogspot.com/> [consulté le 3 février 2019] 

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GARCÍA, Miguel, « El arte editorial “cartonero” », Diario UNO [en ligne], le 25 septembre 2011. Disponible sur : <https://www.diariouno.com.ar/pais/el-arte-editorial-cartonero-09252011_SkWk2UmfSQ> [consulté le 12 février 2019]

Que No Se Note (Fm Enterprice). [Ajoutée le 25 octobre 2012] interview de Rosi Muñoz, membre de la maison d’édition autogérée Cieneguita Cartonera. [enregistrement vidéo]. In : Youtube [Format MP4, 10’21’’]. Disponible sur : <https://www.youtube.com/watch?v=cYZ-f5hp_tI> [consulté le 12 février 2019]

Radio U. [Ajouté le 1er avril 2016] entretien avec Patricia Fernández, membre de la Cieneguita Cartonera. [enregistrement audio]. In : Unidiversidad [Format MP3, 21’57’’]. Disponible sur : <http://www.unidiversidad.com.ar/cieneguita-cartonera-somos-autogestivos-para-generar-nuestros-propios-proyectos> [consulté le 28 janvier 2019]

Señal U, « Cultura al Aire ». [Ajoutée le 2 juin 2017] interview de Rosi Muñoz et Patricia Fernández de la maison d’édition autogérée Cieneguita Cartonera. [enregistrement vidéo] In : Youtube [Format MP4, 13’05’’]. Disponible sur : <https://www.youtube.com/watch?v=Ets_KzhNSgw> [consulté le 28 janvier 2019]

1 Comment

  1. milagro

    Excellent article, Léa ! Ce que je trouve très intéressant des éditions cartoneras est leur pouvoir transformateur sur plusieurs niveaux. Elles sont nées d’un manque de financement dans un contexte socio-politique très difficile, mais aussi d’un besoin de faire différemment dans une époque qui demandait des changements. Cependant, sa valeur transformatrice ne s’arrête pas là. Las cartoneras font partie aujourd’hui d’une avancée vers une démocratisation de la culture et des connaissances, dont nous avons grand besoin en Amérique Latine. Il me semble inadmissible que les livres, sources d’apprentissage, ne soient pas à portée de main de toutes et tous, mais c’est le cas. Que ce soit dans les systèmes éducatifs ou dans le marché du livre, tout le monde ne peut pas y accéder.
    Ce qu’on voit dans ton article, dans le cas de la Cienaguita Cartonera, montre bien que ces éditoriales ouvrent des portes à des différents types d’échanges. Il ne s’agit plus seulement de créer des livres abordables pour tous et toutes, il s’agit de l’action collective, de la création en communauté et de l’insertion des femmes à une activité professionnelle. Il s’agit également du travail par et pour la collectivité dans un espace délaissé sans raison, il s’agit ainsi de la réappropriation et revalorisation des espaces collectives.
    Cienaguita Cartonera est un exemple exceptionnel de liberté d’expression, elles laissent la place à tous ceux qui veulent s’exprimer, sans discrimination, il ne faut pas être un écrivain consacré pour avoir des choses importantes et intéressantes à dire.
    Les éditions cartoneras sont un bon exemple de comment les bonnes actions se transmettent facilement et peuvent changer des vies et les modes de fonctionnement. Il y a un court documentaires intitulé Cartonera qui raconte un peu comment l’idée est passé d’un pays à l’autre jusqu’au point d’être présente aujourd’hui un peu partout en Amérique Latine. Je te laisse le lien.

    https://www.youtube.com/watch?v=fzZESHygabI&t=2s

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