Des éditions cartoneras à la cyberculture

Mamá Dolores Cartonera, une alternative à Querétaro pour les auteurs locaux

Image de couverture du compte Facebook de Mamá Dolores Cartonera

A Querétaro, ville patrimoniale qui mise sur la culture et les arts pour son dynamisme et sa renommée, une maison d’édition cartonera ne pouvait manquer. Surfant sur la vague de création d’éditions cartoneras qui débute en 2008 au Mexique avec La Cartonera, Cuernavaca, Diana Diego et Elizabeth Acosta fondent Mamá Dolores Cartonera (MDC) en 2010. Une pluie d’idées et le nom de Mamá Dolores est choisi pour la sensation maternelle qu’il dégage.

En effet, “Qui n’aimerait pas que sa maman lui dise : je publie ton livre.” confie Diana Diego dans un article de 2012 pour le journal l’Universal Querétaro [1].

Et pour donner plus de corps et de mots à cette figure, les fondatrices invitent des auteurs régionaux à imaginer cette Mama et envoyer leurs textes, recueillis dans ¡Queremos tanto a Mamá Lolita!, premier ouvrage du groupe éditorial publié en 2012.
Les deux jeunes femmes se connaissent lors d’un atelier de création littéraire [2] dispensé par le poète José Manuel Velasco à l’antenne queretana de l’Université Technologique de Monterrey. Devant l’absence de ressources financières pour faire imprimer leur travaux de fin d’année, celui-ci suggère aux étudiantes de prendre exemple sur les maisons cartoneras latino-américaines. Or, le modèle cartonero n’est déjà plus si homogène et le contexte mexicain appelle aussi à une certaine adaptation, au regard desquels il est intéressant de questionner le positionnement de Mamá Dolores Cartonera.

Le problème de la distribution et du nombre de librairies dans le pays [3] est régulièrement souligné dans le monde éditorial mexicain et même plus largement au niveau des politiques publiques culturelles [4]. Presque un tiers des points de vente de livres, tous types de librairies confondus, se trouvent dans la capitale du pays. De la même manière, dans chaque état, c’est la capitale qui regroupe le plus de lieux de vente. En plus de cette centralisation, l’étendue du pays engendre des problèmes d’acheminement des ouvrages jusque dans toutes les librairies et bibliothèques les plus éloignées des grands centres. Mais le principal défi, autant pour le gouvernement que pour les institutions publiques ou le secteur privé, reste encore de convaincre les mexicains de lire. Les conditions requises pour améliorer l’offre et la demande présentée dans la “Ley de Fomento para la Lectura y el Libro”, adoptée en 2008, ne sont pas appliquées partout et montrent une certaine inefficacité jusqu’à aujourd’hui [5]. Ce désintérêt pour le livre peut-il être avivé par l’option cartonera ?

Mamá Dolores Cartonera est la première maison d’édition de ce type à Querétaro, capitale de l’Etat du même nom. Bien qu’à la périphérie du grand centre culturel et artistique qu’est la ville de Mexico, MDC ne s’implante pas moins dans une ville qui compte déjà des points de distribution, de grandes chaînes comme de plus petites librairies. Suivant la logique cartonera, le groupe éditorial est indépendant, son activité non-lucrative et le carton qui sert aux couvertures est acheté à un prix supérieur aux collecteurs de la Calle Unión. Les tirages peuvent aller d’une trentaine d’exemplaires à plus d’une centaine pour un prix qui ne dépasse jamais les 150 pesos, soit environ 7 euros ou 2 entrées simples pour une séance de cinéma.
Derrière Mamá Dolores se cache une équipe pluridisciplinaire [6] de 6 jeunes adultes, chargés pour certains de la politique éditoriale et pour d’autres du design des ouvrages, de la communication et des supports de présentation sur les lieux de vente. L’engagement des membres est bénévole et c’est en parallèle de leurs activités professionnelles qu’ils s’occupent de faire vivre ce projet, dynamique dans les premières années de sa création mais dont l’activité semble aujourd’hui ralentir. A la différence de nombreuses éditions cartoneras et donc plus apparentée au schéma conventionnel, MDC ne pratique pas le copyleft et réalise un visuel de couverture apposé à chaque titre.
La part belle est faite aux auteurs locaux, Mamá Dolores se présentant comme une édition tremplin pour de jeunes écrivains méconnus. Parmi les mentions légales, il est spécifié que “Toutes les collaborations sont volontaires et par pur amour de l’art”, pas de rémunérations donc pour les auteurs qui acceptent de figurer au catalogue. Un catalogue qui comprend des poèmes, des nouvelles, des romans, des contes, des pièces de théâtre dont plusieurs ont été réunis après un appel à textes lancés par Mamá Dolores.

Appel à texte Coleccion Campechana 13.01.2012, page Facebook de MDC

En effet, l’édition cartonera a fonctionné à plusieurs reprises sur ce modèle qui laisse la place à de nouveaux auteurs, parfois encore étudiants [7], et donne une visibilité qu’ils auraient plus difficilement acquise en suivant la chaîne d’édition classique. Cependant, des auteurs déjà consacrés à l’époque ou en passe de l’être font aussi parti de la sélection de MDC tels que Sara Uribe, Luis Alberto Arellano ou Xel-Ha López.
Les compilations de textes d’auteurs de genres divers se retrouvent dans la Collection Campechana, citons notamment “La colección campechana de pastor, bisteck y chorizo”, “Embutido de poetas” [8] ou “Mis primeros dientes, antología de escritores queretanos nacidos en los noventas”. La Collection Estelar publie l’oeuvre d’un seul auteur comme “1/25’s Todo el tiempo del mundo” du poète oaxaqueño Efraín Velasco ou “Himnos para una chica de 17 años” du poète et musicien Eduardo de Gortari. La Collection Chamacos publie quant à elle des contes pour et par les enfants.
Une des originalités peut-être, de Mamá Dolores Cartonera, est la publication d’une revue bimestrielle “d’art trié sur le volet” nommée Prosvet. Il s’agit d’une publication cartonera sur des thèmes variés (Érotique, Insolente, Science-Fiction, etc.) qui a pour objectif de réunir des auteurs du territoire et des textes d’écrivains confirmés. Pas seulement textuel, cette revue propose également du matériel artistique, soit des images, de la musique, de l’audiovisuel accessibles par QR code, à voir ou écouter sur certaines plateformes comme Tumblr ou Soundcloud. Ces extensions numériques du contenu élargissent les horizons des lecteurs dans une expérience plurisensorielle qui n’est pas la représentation du texte mais un objet à part entière qui l’accompagne. Ces hyperliens ne sont toutefois plus alimentés ni même disponibles aujourd’hui.
Toujours dans cette volonté de promouvoir la scène locale, la revue Prosvet collabore avec des collectifs littéraires et artistiques de la ville afin d’établir des ponts entre écriture et lecture sonore, vivante. Des projets ont été menés avec Slam Poético Queretano et HORIZONTAL, atelier d’écriture qui organise notamment des batailles d’écrivains masqués dont les textes non-terminés pourraient se voir compléter dans une édition de la revue. On assiste à une mise en réseau des acteurs culturels locaux pour une meilleure circulation et visibilisation des propositions alternatives.

Le parti pris éditorial de Mamá Dolores se concentre autour de la pluralité des genres littéraires et dans la mise en avant des auteurs locaux comme le confirme Diana Diego [9] :

“Ceux d’entre nous qui font partie de ce projet sont écrivains et designers, nous sommes donc très exposés aux problèmes que pose la publication d’un projet artistique. C’est pourquoi nous nous sommes donné pour mission d’offrir aux personnes qui ont été dans cette même situation, un espace où elles puissent, peut-être, débuter leur carrière artistique. Qui sait, nous pourrions être en train de publier le prochain Borges ou Bolaño.”.

Le but de MDC tel qu’exprimé par l’équipe est de favoriser la création autant que la lecture par la publication d’ouvrages aux contenus distincts, peu habituels et à l’aspect attractif de par une matérialité éloignée du format conventionnel.

Stand de Mamá Dolores Cartonera devant le Café-Bistrot du centre la Vieja Varsovia, 14.09.2013, page Facebook de MDC

Où trouver toutes ces curiosités ? Contrairement à certaines cartoneras où la localisation de la librairie est significative d’un point de vue social, dans la construction centre/périphérie, Mamá Dolores Cartonera ne possède pas de lieu de vente fixe et se déplace plutôt d’un centre culturel à une boutique design, d’un évènement culturel à un café [10].  Mobile, le groupe éditorial est présent à Querétaro mais aussi dans d’autres Etats lors de foires du livre, parfois aussi prestigieuse que la Foire Internationale du Livre de Guadalajara. Cette méthode aléatoire nécessite un lancement fort pour s’assurer que les potentiels lecteurs iront chercher les livres là où ils sont, c’est pourquoi à chaque nouvelle publication, une présentation inaugurale est donnée. Pour l’occasion, MDC investit des bars ou des lieux consacrés de la ville comme les musées. Des animations ponctuent la soirée : lecture, conversation d’auteurs, etc.

Contrairement à ce que revendique Mamá Dolores, son action sur le territoire ne me semble pas tournée vers les publics et la démocratisation culturelle. Si on analyse les lieux où s’expose et se fait connaître le groupe éditorial, ils sont centraux, appartiennent à la culture hégémonique et sont fréquentés par des personnes ayant déjà des pratiques culturelles dites classiques même s’ils peuvent apprécier des contenus alternatifs. Certains des espaces retenus sont le reflet de la gentrification qui s’opère depuis l’inscription de la zone des monuments historiques au Patrimoine Mondial de l’UNESCO, un phénomène récurrent dans les villes qui bénéficient de la même valorisationCertes, de par la diversité des contenus et la dimension spectaculaire, il peut y avoir une plus grande diversité chez les acheteurs, mais je doute que MDC est un impact sur la naissance ou la revitalisation de la lecture chez les mexicains qui ne s’y adonnent pas ou plus. Sa démarche est clairement dirigée à la promotion, à la visibilisation et à la diffusion, hors des circuits traditionnels, de textes d’auteurs. A mi-chemin entre la reproduction de certains codes de la culture dominante et la réappropriation de traits de la culture alternative comme la pratique cartonera, le groupe éditorial Mamá Dolores Cartonera dessine sa propre stratégie, comme une nouvelle génération dans le champ cartonero.


Sources :

  1. Anonyme, « Hacen libros con cartones reciclados«  in El Universal Querétaro [En ligne], 2/09/2012, http://www.eluniversalqueretaro.mx/vida-q/02-09-2012/hacen-libros-con-carton-reciclado
  2. PERNALETE Victor, « Cartón y literatura » in Códice Informativo [En ligne], 8/06/2016,   https://codiceinformativo.com/2016/06/carton-y-literatura/
  3. Anonyme, « Desequilibrios en el mercado del libro » in Nexos [En ligne], 1/09/2006, https://nexos.com.mx/?p=12003
  4. GUTIERREZ Vicente, « CANIEM pone a discusión la red del libro en México », in El Economista [En ligne], 14/02/2019, https://www.eleconomista.com.mx/arteseideas/Caniem-pone-a-discusion-la-red-del-libro-en-Mexico-20190214-0170.html
  5. AGUILAR SOSA Yanet, « Precio único del libro, necesario, no suficiente » in El Universal [En ligne], 6/12/2017, https://www.eluniversal.com.mx/cultura/letras/precio-unico-del-libro-necesario-no-suficiente
  6. TROCCOLI Bernarda, « Entrevista a Mamá Dolores Cartonera » in Radio Cocoa [En ligne] , 18/04/2013, https://radiococoa.com/RC/entrevista-a-mama-dolores-cartonera/
  7. Anonyme, « Jóvenes escritores universitario participan en antología literaria » in ADN Informativo [En ligne], 15/03/2015, http://adninformativo.mx/jovenes-escritores-universitario-participan-en-antologia-literaria/
  8. Anonyme, « Festejan a Mamá Dolores Cartonera » in El Universal [En ligne], 10/12/2013, http://www.eluniversalqueretaro.mx/vida-q/10-12-2013/festejan-mama-dolores-cartonera
  9. Idem nbp 6.
  10. NORIEGA Ana, « Mamá Dolores Cartonera presenta catálogo de otoño en el Museo Regional » in Códice Informativo [En ligne], 27/11/2015, https://codiceinformativo.com/2015/11/mama-dolores-cartonera-presenta-catalogo-de-otono-en-el-museo-regional/

1 Comment

  1. leac

    Ton article très intéressant sur cette cartonera mexicaine met en effet en tension les différentes stratégies de communication des maisons cartoneras, parfois à mi-chemin entre une proposition alternative et une méthode de diffusion classique dans les circuits hégémoniques du livre.
    Les différents aspects de Mamá Dolores Cartonera que tu soulignes font échos à la Cieneguita Cartonera en Argentine que j’ai pu étudié. Tout d’abord, dans les deux cas, les fondatrices de la maison d’édition sont des femmes et se placent donc en tant que productrices de savoir. Dans une culture mondiale du livre essentiellement dominée par des hommes où les grands auteurs se conjuguent principalement au masculin, des maisons d’éditions alternatives dirigées par des femmes représentent une avancée importante. En effet, les écrits de femmes ont très longtemps été invisibilisés et encore aujourd’hui, il est difficile de réaliser une réelle anthologie de textes produits par des femmes. D’un certaine façon, ces femmes prennent le contre-pied de la culture dominante en se plaçant à la tête d’une maison d’édition.
    De plus, pour la Cieneguita Cartonera comme pour Mamá Dolores Cartonera, l’équipe est pluridisciplinaire composé à la fois de designers, de graphistes ou encore de spécialistes du livre, ce qui permet un travail collaboratif autour de la production du livre et de sa couverture en carton.
    Enfin, tu évoques dans ton article un point similaire entre les deux maisons cartonera lorsqu’il est question de la dichotomie entre centre et périphérie. En effet, en Argentine comme pour le Mexique (et bien souvent le reste de l’Amérique Latine), la capitale concentre la majorité des richesses du pays, la production culturelle y est dominante. Pour le cas de l’Argentine, c’est à Buenos Aires que l’on retrouve la majorité des universités ou encore des librairies. Dans ce contexte-là, la Cieneguita Cartonera, située à las Heras proche de Mendoza, devient une solution alternative, à la marge au sens propre comme au figuré, dans la production du livre. En suivant ce principe de proximité, Cieneguita Cartonera et Mamá Dolores Cartonera mettent en avant des auteurs locaux, souvent inconnus, qui n’auraient jamais pu être publiés dans les circuits traditionnels du livre. Ces deux maisons d’éditions alternatives sur le modèle cartonera participent donc à la diffusion d’une nouvelle littérature, locale et novatrice, tant dans le fond que dans la forme.

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