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Monica Mayer : l’artivisme collaboratif au service de l’émancipation féminine

Sous le titre “Si tiene dudas… Pregunte” (si vous avez des doutes… Demandez), l’artiste mexicaine Monica Mayer nous présente son exposition “rétro-collective” qui lui a été consacrée au Musée Universitaire d’Art Contemporain de Mexico en 2016. Au travers de cette exposition, Monica mêle l’art et la lutte contre le harcèlement sexuel. L’artiste insiste sur le fait qu’elle conçoit l’exposition comme un moyen, et non une fin en soi. En d’autres termes, elle envisage l’exposition comme un acte politique, un moyen d’action permettant de faire naître un processus de changement social.

Afin d’étendre la temporalité de cette exposition, l’artiste a regroupé son travail au sein d’un blog, qui fait partie intégrante de l’exposition :

http://pregunte.pintomiraya.com/index.php

Présentation de l’exposition

Monica Mayer a fait le choix de qualifier son exposition de “rétro-collective” et non pas rétrospective afin de mettre en évidence le caractère collaboratif de son œuvre. En effet, lorsqu’elle a présenté son désir de réaliser une exposition rétrospective à son amie  María Laura Rosa (critique d’art Argentine), cette dernière lui a fait remarquer que ce ne pouvait être une rétrospective, étant donné que la majorité de ses œuvres sont collectives, ou bien réalisées de manière participative. Cette exposition met donc en avant l’art en tant que processus collectif.

Avant d’entrer dans l’exposition, Monica  nous donne ce qu’elle appelle la “recette pour voir une exposition féministe” :

1. Antes de entrar, respira profundo y ármate de un puñado de preguntas: ¿El arte feminista siempre aborda temas de la mujer? ¿Por qué hay tantas piezas en colaboración, colectivas o participativas? ¿Cómo se documenta el arte efímero? ¿Lo político en el arte, es tema o forma? ¿El arte puede ser crítico y cálido?

2. Una vez adentro, mantente alerta. A Mónica y a sus cómplices les gusta mezclar la vida y el arte, y a veces plantean que un texto, una manifestación o un archivo, son obra.

3. Recorre la exposición a tus anchas y, si se te antoja, colabora en las obras que te invitan a participar.

4. Y, si tienes dudas… pregunta. Puedes hacerlo por medio de las redes sociales o directamente con quien traiga puesta una camiseta con este lema.

 

Monica Mayer accorde donc beaucoup d’importance à l’interaction avec le public. Durant ses différentes expositions, elle invite les participants à faire évoluer son travail.

À l’entrée de l’exposition, le visiteur est invité à raconter son expérience en matière de harcèlement sexuel sur un post-it rose et à le suspendre ensuite sur un panneau métallique. Cette œuvre participative appelée El Tendedero (la corde à linge) a recueillie la participation de plus de 5000 personnes, et les différents témoignages sont émouvants, poignants, mais aussi troublants et emplis de tristesse.

“Lire les textes écrits sur les post-it, si intimes et violents était terrible. Après 10 minutes, je voulais me tirer une balle.”

Monica Mayer

Photos prises par Monica Mayer

Comme en témoignent ces quelques photos, certaines confessions sont très personnelles et bouleversantes.

L’anonymat a permis à beaucoup de personnes de s’exprimer et de raconter leur histoire, parfois pour la première fois.

 

Monica Mayer avait réalisé une première version de “El Tendedero” au musée d’art moderne de Mexico en 1978. Pour la réalisation de sa première œuvre participative, Monica avait demandé à des femmes issues de milieux sociaux différents de répondre à la question :

“Comme femme, ce que je déteste de plus dans la ville est :”

 

Photo prise par Victor Lerma en 1978

 

La grande majorité des réponses étaient en lien avec les violences sexuelles subies dans la rue et dans les transports publics. C’est ce qui a motivé Monica à continuer à travailler sur cette œuvre participative.

 

Réception de L’œuvre par la critique

L’institut des femmes de la ville de Mexico va lui décerner en 2016 la médaille Omecíhuatl pour sa « participation exceptionnelle à l’éducation, aux arts, à la culture et aux sports, qui a inspiré et influencé le développement et la responsabilisation des femmes ».

L’exposition a été très bien reçue par la critique, et a été présentée dans le blog “Hyperalergic” (blog spécialisé dans la critique artistique) comme l’une des quinze meilleures expositions de l’année 2016.

 

Bibliographie

Monica Mayer est née le 16 mars 1954 dans la ville de Mexico et a commencée sa formation artistique au sein de l’école d’arts plastiques de la capitale mexicaine. Aujourd’hui considérée comme pionnière de l’art conceptuel et féministe au Mexique, ses travaux mélangent la photographie, le dessin, les graphiques numériques et diverses performances artistiques. Dès ses premières années de formation, Monica développe un intérêt particulier pour la cause féministe et dénonce l’enseignement artistique traditionnel qui se concentrait exclusivement sur les artistes masculins, omettant ainsi le rôle joué par les différentes artistes féminines dans l’histoire de l’art Mexicain.

 

« Les professeurs ne nous parlaient jamais des femmes artistes, ni même de Frida Kahlo. Et nos compagnons, supposés progressistes, nous répétaient que la créativité des femmes se diluait dans la maternité ! »

Monica Mayer

 

Monica décide d’aller étudier à Los Angeles, et c’est à son retour au Mexique en 1983 qu’elle forme, avec son amie Maris Bustamante, le premier groupe d’art féministe latino-américain : Polvo de Gallina Negra. Pendant dix ans, le groupe va réaliser de nombreuses démonstrations, expositions, performances artistiques, conférences, mais aussi la publication de nombreux textes. En combinant humour et satire, Polvo de Gallina Negra critique la position marginale des femmes dans l’art mexicain et dénonce les violences faites à l’égard des femmes. Polvo de Gallina negra va subir l’opposition d’autres groupes artistiques traditionnels, qui vont le critiquer en raison de ses “opinions radicales”, ce qui n’aura cependant pas pour effet de les décourager, bien au contraire.

 

Le groupe Polvo de Gallina Negra durant la marche pour la dépénalisation de l’avortement. 1991

 

Émergence de la “ Generación de la Ruptura”.

Le travail artistique de Monica s’inscrit dans un contexte sociopolitique particulier :

Au Mexique, les années 50 ont été marquées par l’émergence d’un courant artistique opposé au traditionnel muralisme mexicain. Ce courant d’artistes engagés va naître grâce aux critiques de José Luis Cuevas, premier artiste à remettre en question la dimension dogmatique et nationaliste omniprésente au sein du courant artistique traditionnel mexicain.

La « Ruptura » a critiqué le vieux muralisme mexicain comme étant chauvin, dogmatique, manichéen, collé à de vieilles formules, simpliste et trop déférent envers le gouvernement. Pour les artistes de « Ruptura », le muralisme était devenu un culte nationaliste.

Grenier, Yvon (2006). « La politique de l’art et de la littérature en Amérique latine ». 

Les premières réactions à l’égard de ces critiques vont être très négatives, et le gouvernement va se positionner à l’encontre de ce courant en le censurant et en empêchant ces artistes d’exposer. Il faudra attendre le début des années 60 pour qu’ils puissent être exposés et que la “Génération de la Rupture” s’impose au sein du monde artistique mexicain. La majorité des artistes de la Ruptura ont étés influencés par des mouvements artistiques européens, tel que l’expressionnisme abstrait  et le cubisme.

 

Webographie 

Adriana Raggi, « El tendedero » de la artista Monica Mayer ». ICDAC, Investigacion Educativa. 19.02.2018. https://icdac-investigacioneducativa.com/2018/03/19/el-tendedero-de-la-artista-monica-mayer/

Monica Mayer, Si tiene dudas, pregunta. Site web personnel de l’artiste. http://pregunte.pintomiraya.com/index.php/la-obra-viva/el-tendedero

Sandra Barba, « De espectadoras a participantes: los tendederos de Monica Mayer ». Letras libres. 25.07.2017.  https://www.letraslibres.com/mexico/arte/espectadoras-participantes-los-tendederos-monica-mayer

Maria Paula Zacharias, « El tendedero, una performance feminista se instala hoy en la puerta del Malba ». La Nacion. 04.07.2018. https://www.lanacion.com.ar/2149900-el-tendedero-una-performance-feminista-se-instala-hoy-en-la-puerta-del-malba

3 Comments

  1. Cet article me parait très intéressant et entre parfaitement en résonance avec le mien. Monica Mayer est une artiviste féministe particulièrement connue au Mexique, notamment pour son exposition « El Tendero », qui a beaucoup attiré mon attention. Se servir de l’art comme moyen de participation et de lutte contre les violences de genre me parait très pertinent.
    En effet, dans cette exposition, Monica Mayer invite tous les visiteurs et visiteuses à écrire sur un post-it leur expérience, leur passé, leur vécu quant au harcèlement qu’ils et elles ont subi au cours de leur vie, de la même manière que la professeure argentine a invité ses élèves à participer à une activité pour mettre en scène la violence de genre, présente dans les chansons les plus populaires du pays. Le fait d’inviter les gens à participer à ce genre d’activité me parait parfaitement approprié, surtout en matière de violences de genre.
    Je trouve cette exposition particulièrement intéressante car d’une part, comme je l’ai déjà mentionné, cela invite le visiteur ou la visiteuse a participé et donc, à se libérer de ce poids qui le hante. La libération de la parole est très importante dans ce genre de problématique. La violence de genre que subissent les femmes au quotidien a plus que jamais besoin d’être visibilisée.
    De plus, la question de l’anonymat est très pertinente également : il est beaucoup plus facile de se confier et de raconter ses peines sur un post-it sans que personne ne sache qui en est l’auteur, cela facilite la libération de la parole.
    Je pense également que voir cet étendoir à linge rempli de post-it dénonçant la violence de genre dans le pays doit être très parlant pour les visiteurs et visiteuses, ce moyen me parait parfait pour tenter de réveiller les consciences. En effet, dans une ville comme CDMX, le harcèlement sexuel et la violence de genre se trouve à chaque coin de rue, à tel point que la ville a décidé de créer un wagon spécialement pour les femmes dans la plupart des stations de métro de la capitale. La violence de genre est omniprésente dans cette société, tout comme sur l’étendoir à linge.
    Il me semble que cet article est d’autant plus intéressant car, il y a quelques jours, un remake du hashtag #MeToo a fait son apparition au Mexique et a littéralement envahi la toile. A travers Twitter, le mouvement inclut donc les industries de la littérature, du cinéma, de la musique, du théâtre, … Et les dénonciations pleuvent, la parole se libère enfin, deux ans environ après le #MeToo étatsunien. L’usage des réseaux sociaux me semble être également un excellent moyen pour dénoncer les violences de genre mais également pour libérer la parole. Chacune est en effet libre de publier le contenu qu’elle souhaite et se libérer ainsi des souffrances qu’elle subit ou qu’elle a subies. Il est également possible de le faire de façon anonyme, comme l’a fait le compte Twitter @metoomusicamx en publiant anonymement le témoignage d’une femme ayant été sexuellement abusée il y a quelques années par Armando Vega Gil, fondateur du groupe de rock mexicain Botellita de Jerez, très populaire dans le pays.

  2. Le travail de Monica Mayer est intéressant non seulement pour son message, mais aussi par le fait que nombre de ses œuvres soient collective. En effet quelle meilleure manière de lutter contre les stéréotypes et les violences, qu’en incluant les personnes qui les véhiculent dans cette lutte ? De cette manière les injustices et les violences verbales ou physiques souvent banalisées dans la société mexicaine, interpellent enfin non seulement les agresseurs, mais aussi les victimes qui peuvent parfois penser qu’elles sont autant responsables de ce qui leur arrive que leur agresseur.

    Ainsi l’œuvre « El Tendedero » a permis à de nombreuses personnes de mettre des mots sur des situations taboues et inavouables, que la société refuse de voir ou d’admettre. Comprendre que ces situations sont récurrentes et que nous ne sommes pas obligé.e.s de les affronter seul.e.s est un pas vers la dénonciation de ce genre d’actes et vers le respect des droits humains. Chaque personne devrait avoir le droit de disposer de son corps, avoir droit à la justice lorsqu’elle subit une agression sexuelle ou est tuée, avoir le droit à l’égalité salariale, avoir le droit de marcher dans la rue sans être harcelé.e. Ces droits qui de prime abord sont évidents et fondamentaux, sont loin d’être acquis.

    Le fait que ces travaux soient regroupés dans un blog me semble d’autant plus pertinent puisque cela permet de le rendre encore plus accessible et de la pérenniser dans le temps. Ce contraste avec le caractère éphémère de l’œuvre appuie le fait que le harcèlement de rue est omniprésent. En effet, certaines œuvres de Monica Mayer ayant été désinstallées, on remarque alors que depuis la première performance effectuée dans les années 1980, le harcèlement de rue est un phénomène toujours aussi présent et fortement ancré dans la société mexicaine. C’est pourquoi il faut s’attaquer à ses racines pour pouvoir un jour le voir disparaître, le fait que l’œuvre de Monica Mayer soit un dialogue avec le public permet donc à chacun de s’exprimer et de comprendre les facteurs et les conséquences des violences de genre tel que le machisme qui est perpétué de génération en génération.

    Le travail de Monica Mayer m’a fait penser à celui de la street artiste Bastardilla, en effet ces deux artivistes revendiquent la place de la femme dans la société, que ce soit dans le milieu artistique où Monica Mayer a dû lutter contre des stéréotypes tel que celui prétendant que les femmes perdait leur sens artistique en donnant la vie, ou sur la scène économique, sociale et politique comme le fait Bastardilla qui, à travers ses œuvres, montre l’importance de l’égalité des genres pour une société en accord avec la nature et plus respectueuse de chacun.

  3. La volonté de rompre avec le silence qui est derrière le travail de Monica Meyer, s’articule avec la « fisura en el silenciamiento » proposée par Teresa del Valle, qui a lieu quand une situation de violence transgresse la réduction au silence et la honte de celle qui l’a vécu, et arrive à se considérer comme un problème social. Dans ce sens, l’art et les interventions artistiques contribuent à la visibilisation de la violence comme un moyen de lui faire face.

    Tel est le cas des performances basée sur une action symbolique, celle de ridiculiser l’agresseur et que la femme sente qu’elle peut inverser les rapports de pouvoir, et de réappropriation de l’espace public qui fait le collectif féministe « Hijas de violencia ». Composé des jeunes comédiennes et militantes Ana Karen, Ana Beatriz et de l’artiste visuelle Betzabeth Estefanía. Elles se promènent dans les rues de la Ville de Mexique, et chaque fois qu’un homme les harcèle, elles tirent d’une arme en plastique qui fait sortir du confetti et chantent à vive voix Sexista punk, une chanson composée par elles.

    Les actions du collectif Hijas de Violencia cherchent à lutter contre la passivité et le silence auquel les femmes ont été soumises historiquement. Ce moyen de s’exprimer et faire face à la violence patriarcale a été mobilisé par le besoin de dénaturaliser la violence de genre et délégitimer le harcèlement de rue comme pratique quotidienne.

    La création artistique devient un instrument d’action et pénétration sociale, qui contribue à la création d’un discours contra-hégémonique, qui questionne l’ordre établit. Selon Guattari, c’est dans ce cadre qui peuvent émerger des processus de résistance politique et par conséquent de transformation et d’émancipation.

    Dans ce sens, comme l’exprime Sofia Menoyo, l’espace publique se présente comme un endroit en permanente dispute, où les significations se territorialisent et condensent. La performance devient un outil de visibilité et de dénonce politique, et le travail de Meyer ouvre un espace d’expression collectif qui permet de guérir d’une certaine façon une blessure personnelle en la situant dans un contexte plus vaste.

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