Des éditions cartoneras à la cyberculture

Cartongrafías – Mettre des mots sur les maux du conflit armé : un devoir de mémoire ?

Pendant près de soixante ans, la Colombie a traversé une longue période de conflit armé, principalement entre les Forces Armées Révolutionnaires de Colombie (FARC) et l’État à travers des groupes paramilitaires. Les affrontements ont eu lieu sur l’ensemble du pays, et les tensions ont contraint de nombreuses populations à abandonner leurs territoires. Les déplacements forcés étaient dus aux actions des guerrilleros, mais aussi aux groupes paramilitaires coordonnés par l’État colombien, qui arrachaient les populations à leurs terres, sous prétexte du conflit.

A plusieurs reprises, le pays a espéré voir le conflit toucher à sa fin. Plusieurs tentatives de cessez-le-feu ou de trêves ont échoué. En 2012 les négociations pour la paix s’ouvrent entre le gouvernement et les représentants des FARC, laissant entrevoir à la population une résolution du conflit. Un travail de mémoire a alors débuté dans l’ensemble du pays, déliant les langues de ceux qui avaient le courage de se remémorer le passé. La question de la mémoire, très présente et longtemps reniée, est finalement devenue centrale, dans le processus de retour à la paix dans le pays. De nombreuses associations ont été créées, notamment le MOVICE, Movimiento Nacional de la Víctimas de Crímenes de Estado, qui œuvre, encore aujourd’hui, à la reconnaissance par l’État de son implication dans le conflit, notamment dans le déplacement des populations. Le rôle de l’État dans le conflit a longtemps été renié par celui-ci, pourtant de nombreux militaires et chefs de guerre se sont dénoncés. Maison d’édition cartonera indépendante, Cartongrafías est née en 2013, à Bogotá, sur l’initiative de victimes de déplacement forcé lors du conflit armé.

Elle nait de ces mouvements de guérison par la mémoire, avec l’objectif de libérer la parole des victimes. Le projet de cartonera est mené conjointement par des associations de victimes de déplacement forcé dans différentes localités de Bogotá. Le nom de la maison d’édition, comme cela est expliqué sur le site web, fait référence à deux concepts : carton pour le matériel recyclé, et grafías pour l’écriture, car « Juntos hacen visible la necesidad de recuperar la tierra y sus historias ».

En 2013, la mairie de Bogotá est sous le mandat de Gustavo Petro. Ancien guerrillero du mouvement M-19, son élection fait polémique, et il est destitué à mi-mandat par le Président Santos, avant d’être réintégré sur décision de justice quelques mois plus tard. Moderne, il a dénoncé au cours de sa carrière de parlementaire la « para-politique », c’est-à-dire les relations entre membres du gouvernement et milices paramilitaires, ainsi que le scandale des Faux-Positifs, des milliers de civils tués que les groupes paramilitaires faisaient passer pour des guerrilleros abattus. En tant que maire, il s’engage sur l’égalité des genres ou encore le respect des droits des minorités sexuelles.

C’est donc dans un contexte de libération de la parole, dans une ville dirigée par un maire ex-guerrillero, qu’est né le projet cartonera Cartongrafías. La maison d’édition indépendante se positionne en opposition à la mémoire officielle de l’époque, qui présentait les FARC comme seuls responsables du conflit armé. L’objectif est que chacun raconte son histoire, à travers sa mémoire personnelle, locale, et collective, pour construire une mémoire historique qui prenne en compte toutes les différences de perception. La mémoire collective, selon la définition de Licata, Klein et Gély, est l’« ‘ensemble  de  représentations  partagées  du  passé  basées  sur  une  identité  commune  aux  membres  d’un  groupe’ (…) est envisagée aussi bien en tant qu’activité d’élaboration sociale et de communication (…), qu’en tant qu’objet produit par cette activité (…), et en tant que  contexte  symbolique  dans  lequel  cette  activité  a  lieu  –  et  qu’elle contribue d’ailleurs à définir. »
La mémoire collective ne peut exister qu’à travers une identification à un groupe, dans le cas de Cartongrafías, celui des personnes déplacées durant le conflit.

Capture d’écran du site CartonGrafías

Les productions cartonera et le contexte de leur élaboration permettent alors de produire cette mémoire du groupe, de la concrétiser, et de s’identifier à des productions artistiques.

Le travail de mémoire en Colombie est complexe, car les relations entre les différentes parties (État, ex-guerrilleros, civils) sont difficiles. La mémoire officielle, historique, passe sous silence le rôle de l’État, ce qui remet en question les rapports mémoriels : qu’en est-il des populations qui ont souffert des violences causées par les groupes paramilitaires et militaires ? Comment se reconstruisent-ils en étant invisibilisés de la mémoire officielle ?

Le projet nait de rencontres, entre les victimes de déplacement forcé aujourd’hui présentes dans différentes localités de la capitale colombienne. Les participants se sont d’abord réunis au Centro de la Memoria, Paz y Reconciliación de Bogotá, qui a ouvert en 2012, également sous Petro. Des ateliers ont été organisés, d’abord pour que chacun puisse avoir droit à la parole. Le projet nait ensuite de cartographier la mémoire, de mettre des images, des lieux, des évènements sur la mémoire de chacun, et mieux comprendre la relation espace/temps. Ce travail a donné envie aux participants de poursuivre l’aventure, et de repenser ensemble le territoire à travers une autre perspective.

C’est pourquoi le travail de cartographies et de libretas de la maison d’édition Cartongrafías  me parait intéressant. La cartographie de la mémoire permet de questionner les rapports de pouvoir, en définissant le contexte spatio-temporel d’un évènement. Il s’agit là de redéfinir l’espace et la temporalité pour que chacun trouve une place pour s’exprimer, mais aussi pour créer un sentiment de collectif : les mémoires se superposent et se croisent dans certains lieux, à différentes époques, et permettent de retracer l’histoire du conflit à travers les yeux des victimes.

Selon les théories de Maurice Halbwachs sur la mémoire, la mémoire individuelle dépend du groupe, c’est par le groupe que l’on se rappelle et que l’on oublie, ce qui constitue nos « cadres sociaux ». A travers les publications de Cartongrafías, quelle est la mémoire qui est représentée ? Est-ce la mémoire d’un groupe ? Ou la mémoire de chaque individu au sein d’un groupe ? De différents groupes ? La question de la mémoire, encore plus quand il s’agit de mémoire d’un conflit, d’un génocide ou d’une guerre, pose toujours les rapports de légitimité. Celui qui s’exprime agit au nom des autres, en se catégorisant comme « victime » des faits, et entre donc dans la catégorie des victimes générales du conflit (ici en l’occurrence du conflit armé colombien). C’est pourquoi « dès lors qu’elle n’est pas consensuelle (‘hégémonique’) au sein d’une société hétérogène, la mémoire peut devenir l’enjeu de conflits. On considérera alors la mémoire collective comme un ensemble de représentations sociales ‘polémiques’ », comme le soulignent Licata, Klein et Gély.

Casa de las víctimas – Centro Memoria Paz y Reconciliación, Bogotá.
www.bogota.gov.co

Ainsi, il est intéressant de se questionner sur le positionnement, tant lors de la diffusion qu’à la réception des cartonera de Cartongrafías.

En effet, la parole est donnée à des associations, qui se retrouvent dans un lieu public, ouvert par l’État, et ainsi, les participants se positionnent dans la mémoire officielle et légitimée. Qu’en est-il des mémoires oubliées ? Comment les représenter, et les intégrer à la mémoire collective si difficile à mettre en mots ?

Cartongrafías représente ainsi la complexité du travail de mémoire. La cartonera donne la parole aux victimes de crimes d’État, et met donc en avant une certaine mémoire, non-officielle, mais légitime et entendue, considérée comme la mémoire vive, en opposition à la mémoire officielle. En effet, « La  première concerne les souvenirs des membres du groupe qui sont vécus et transmis  ‘horizontalement’,  sans  intervention  des  discours  dominants. (…)La mémoire officielle, en revanche, est une mémoire produite, ou promulguée,  par  les  dirigeants  du  groupe.  Elle  est  destinée  à  devenir  hégémonique, à être partagée par la collectivité tout entière. Elle s’actualise dans  différentes  institutions  ou  productions  collectives,  telles  que  les commémorations,  les  monuments,  les  manuels  scolaires,  les  discours politiques, etc. Ces deux catégories de mémoires peuvent se compléter, coexister en harmonie, mais il n’est pas rare qu’elles entrent en conflit. » toujours selon l’article de Licata, Klein et Gély.

Ainsi, le travail de Cartongrafías implique nécessairement de laisser de côté d’autres mémoires, d’autres témoignages, mais aussi de remettre en question la mémoire officielle, dite historique, promulguée par l’État à travers les institutions.


En 2006, la Casa de la Memoria, musée de Medellín, ouvre ses portes au public. Avec pour mantra « Somos Memorias Vivas, ver para no repetir », la ville qui a particulièrement souffert lors du conflit espère, avec ce musée commémoratif, permettre à tous de s’exprimer et de rendre vivante la mémoire. Le musée propose également une cartographie de la mémoire du conflit sur la région de Medellín. Ici aussi, la question se pose de la mémoire officielle ou collective. 

Pour aller plus loin :

LICATA, Laurent, KLEIN, Olivier et GELY, Raphaël, « Mémoire des conflits, conflits de mémoires : une approche psychosociale et philosophique du rôle de la mémoire collective dans les processus de réconciliation intergroupe« , Social Science Information, N°46, [en ligne], 2007.

Autres articles concernant la mémoire du conflit armé :

LAVIELLE, Julie, « Mémoire reconnue et mémoires méconnues du conflit armé colombien : le cas du massacre de Trujillo« , Critique Internationale, N°88, [en ligne], 2020.

GOMEZ MENESES, Ana María, « La noción de memoria en la experiencia “Memorias en Diálogo” de Medellín« , Revistas de la Universidad Nacional de Cordoba, [en ligne], 2019.

Sur Gustavo Petro et le mouvement M-19 :

Article sur Gustavo Petro : BEDDOCK, Alexandre, « Qui est Gustavo Petro, le favori de la gauche colombienne ? », Lepetitjournal.com, [en ligne], 17 mars 2018.

Wikipédia M-19

Sites web :

Cartongrafías

Musée Casa de la Memoria à Medellin

Centro Memoria Paz y Reconciliación de Bogotá

1 Comment

  1. delphinem

    J’ai trouvé cet article très intéressant car il expose un des piliers de la reconstruction post paix d’un pays en conflit: le travail de mémoire et son importance dans la construction de la paix. Car la mémoire collective et sa construction par toutes les voix ayant vécues le conflit permet de faire avancer le pays vers la paix. Parfois, le pouvoir en place préfère tourner la page et « regarder vers l’avant », mais oubliez les victimes ne fera que perpétuer les causes structurelles du problème.
    Comme l’écrit Charlotte, le fait que chacun(e) puisse écrire ses pensées et son expérience du conflit permet de libérer une parole qui est parfois en contradiction avec le discours hégémonique officielle. Ce billet m’a aussi permis de comprendre l’importance de la mémoire collective mais aussi la complexité de celle-ci et les enjeux de pouvoir qu’elle représente. Car c’est sur la mémoire que l’on construit le futur, mais aussi l’éducation des prochaines générations, la mémoire a donc un rôle décisif sur la reproduction de la violence, du conflit ou de la construction d’une paix.
    Par exemple, lorsque Charlotte évoque la parapolitique en Colombie et la construction d’un discours étatique hégémonique dans lequel le rôle des paramilitaires était minimisé, on comprend mieux l’importance de l’indépendance des maisons cartoneras et leur lutte pour un pays plus libre grâce à la libéralisation de la parole. Mais aussi la « ligne éditoriale » du gouvernement quant à la mémoire collective exposée, qui met en avant certains acteurs armés et en efface d’autres.
    Ce billet et le sujet traité par Charlotte est donc essentiel pour quiconque travaille ou s’intéresse à la situation post conflit et aux manières de construire la paix mais surtout d’éviter la reproduction de la violence: mémoire collective ET l’indépendance face au pouvoir en place.

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